Et c’est pourquoi nous marcherons.

En ces temps troublés, l’heure n’est toujours pas au voyage pour moi. J’ai mis cette partie de ma vie en sommeil, le temps de pouvoir retrouver cette libération en toute sérénité.

Pourtant j’aime à me rappeler pourquoi je pars, pour mieux revenir vers mes racines.

Et la meilleure des sensations du monde reste pour moi celle de mettre un pied devant l’autre, le poids de ton sac sur tes épaules. Alors le temps ralentit enfin, au rythme de tes pas. On prend le temps de ressentir la vibration de la terre contre ses semelles, la caresse du vent sur sa peau qui se tanne, on considère le long de sa route les feuilles des arbres qui murmurent au diapason du souffle qui rafraîchit l’atmosphère. On revient à soi. Tout se coupe. L’absurdité de ce monde, la grisaille des villes et la morosité du salariat. On revient à soi. On rêve, l’âme se libère, on s’ouvre à ce qui se présentera à nous. Plus d’obligations, plus de poids sur les épaules, juste celle de vivre l’instant avec le plus de sincérité possible.

Mon esprit s’apaise en voyage. La marche lui apporte la possibilité de méditer à tout moment. J’arrête de penser, j’arrête d’organiser, de réfléchir, d’anticiper, d’envisager, de comprendre. En voyage, je n’attends rien. Je suis.

Un jour, je repartirai. Ce ne sera pas pour toujours, mais ce sera probablement pour longtemps. Mon sac retrouvera mes épaules, la main de mon fils rejoindra la mienne, et je reprendrai la route. Cette fois-ci, ce ne sera plus seulement pour me retrouver moi, mais pour lui apprendre cette magie, ce souffle de liberté qui fait grandir le coeur.

Toi qui aimes déjà tant marcher, mon fils. Tu parcourras le monde de tes petites jambes assoiffées de découvertes. Je t’emmènerai au plus profond des forêts, par delà les plaines, au sommet des plus hautes montagnes. Et tu verras que le monde n’est pas qu’absurde, ni cruel. Il recèle bien des richesses et des merveilles, jusque dans le coeur de nos semblables. Et je t’apprendrai à les découvrir.

Musiques arabes, soleil écrasant et road-trip

Maroc, année 2002. A cette époque, je faisais partie d’une association nommée Arpèges. On pouvait y pratiquer le théâtre, et surtout apprendre un instrument. J’y ai appris le piano pendant quatorze ans, et suis montée sur scène chaque année, depuis mes six ans. Cette année-là, nous avions commencé un projet de partage culturel avec des musiciens marocains. Nous les avons accueillis à Rennes, eux et leurs familles, pour leur faire découvrir notre musique et eux la leur. Et en 2002, ce fut notre tour d’aller les voir.

Nous avons visité Safi, Casablanca, Marrakech… Séjourné chez les familles des musiciens, qui nous ont fait découvrir leur culture avec une générosité qui m’a marquée. J’ai de nombreux souvenirs de ce voyage, entre les touristes de la place Jemaa el Fna, la blancheur de Casablanca, le soleil écrasant, le thé à la menthe, le port de sardines de Safi, les sons chantants de la langue arabe, la technicité des musiciens lorsqu’ils jouaient du tar, les poteries marocaines, la chaleur étouffante du hammam… Tout ça était pour moi d’une nouveauté absolue. Si je repasse mes souvenirs de ce voyage, nous avons finalement visité la même chose que beaucoup de touristes. Mais j’en garde un souvenir enrichissant, car il y avait la musique. Et nous avons vécu deux semaines chez des habitants de Safi, ce qui nous a permis de ne pas vivre un voyage de simples touristes à mes yeux!

En retour de leur accueil, nous avions préparé un spectacle musical, que nous avons joué pour eux quelques fois. Et l’un de mes plus beaux souvenirs de ce voyage est lié à une représentation que nous avions donné devant des enfants placés dans l’équivalent d’un foyer. Le public était peu attentif à notre spectacle, et nous l’avons joué dans un brouhaha de rires et discussions à haute voix. Tant pis! Nous avions mis du coeur à le monter, ce spectacle. Alors nous mettrons du coeur à le jouer.

Je me souviens que notre spectacle consistait en une série de sketches, poèmes et chansons jouées par les membres de notre association, seuls ou en groupe. A un moment du spectacle, je devais lire un poème. J’avais pour tout costume de simples habits noirs, et aucune musique n’était prévue pour m’accompagner.

J’entre en scène. Je suis seule. Je me souviens que je n’avais pas le trac cette fois-ci. Quelques pas suffisent pour me placer devant le micro. Après un moment de contemplation de la feuille sur laquelle est imprimé mon poème, je commence. Le titre m’a échappé, mais je me souviens de ce que le texte racontait. L’auteur imaginait un personnage qui faisait la guerre à chacun des peuples de la terre, pour des raisons absurdes. Jaunes, noirs, blancs, différents, personne ne trouvait justice aux yeux du personnage du poème. Peu à peu, tous ses opposants disparaissaient, et il se retrouvait tout seul sur terre. Je me souviens juste de la dernière phrase : « S’il n’y a personne, à qui vais-je bien pouvoir faire la guerre? ». Le message était simple, mais je l’ai ressenti profondément. J’ai essayé de le transmettre, posément, en prenant mon temps, en posant quelques silences par ci-par là. Et voilà que j’avais fini ma lecture.

Je sors de scène, souriante. Et là, on me félicite.
« Tu n’as pas remarqué? La salle s’est tue pendant ton poème! » Non, effectivement. J’étais prise par ce que je jouais.
J’ai vécu beaucoup d’émotions fortes sur scène, et en voyage. Et ce moment-là restera l’un de mes souvenirs les plus marquants de mon passage au Maroc.

Brocéliande – Ma première nuit dans la forêt

J’ai toujours aimé Brocéliande. La petite fille que j’étais et dont la voix résonne toujours en mon coeur se nourrissait de contes et légendes de toutes sortes, en particuliers issus de la tradition bretonne : les bois constituaient un merveilleux miroir de mes rêves d’enfant. Ils devinrent, plus tard, le terreau qui donna naissance à ma spiritualité. Brocéliande représente beaucoup pour moi. Ses arbres charrient des souvenirs de beuverie, de contemplation, d’expériences hors du rationnel, du raisonnable.

Et ma première nuit à faire du camping sauvage en est un très bel exemple. Toute jeune femme, j’avais soif d’aventure et d’échappées belles. Avec mon frère de jeu, Charley, on avait décidé de dormir en tente non loin de la fontaine de Barenton. A l’issue d’une longue marche, on a commencé par se désaltérer à l’eau de la source, avant de trouver une clairière où nous pourrions poser notre sac. Sans laisser une vieille peur ancestrale de l’obscurité nous rattraper à l’approche de la nuit, on a bu, mangé, ri ensemble et divagué comme à notre habitude avant de nous glisser dans nos sacs de couchage. Nous avions établi notre campement à 40 ou 60 mètres de la Fontaine.

Charley s’endort, et je reste à écouter les bruits apaisants de la forêt, planant dans un demi-sommeil tout à fait agréable. La nuit est complètement tombée désormais, mais la Lune permet de voir quelques ombres.

Soudainement, j’entends des pas dans les feuilles. Je pense d’abord rêver, et mon état somnolent me maintient dans cet état d’esprit. Pourtant, les pas se rapprochent de notre tente, et s’arrêtent près de nous avant de repartir. Je me dis que ce n’est probablement qu’un sanglier, même si cela ressemble très fortement à des pas d’humain. Dans tous les cas, c’est parti. Je me replonge dans ma communion nocturne avec la mélopée sylvestre.

Quelque vingt minutes plus tard, je suis réveillée par un nouveau bruit. Des tambours rituels résonnent, provenant de la direction de la fontaine. Il est minuit. Face à l’improbabilité de la situation, je réveille Charley.

« Tu entends?  » Nous prêtons l’oreille au phénomène, et c’est alors qu’un homme et une femme se mettent à chanter une litanie cérémonielle au son des tambours. Il y a de la curiosité dans les yeux de mon compagnon de route : « On va voir? » Non! D’un coup, j’ai peur de ne pas savoir qui je vais déranger en plein milieu de ce rituel. On reste dans la sécurité toute relative de notre tente. On se laissa plutôt aller au son des percussions chamaniques nocturnes, dont la transe nous fit planer, cette fois-ci, vers les bras de Morphée au creux desquels mon ami et moi nous sommes installés pour de bon.

Et ce fut ainsi que j’assistai (presque) à la tenue d’un rituel païen de la fertilité en plein milieu de la forêt de Brocéliande, à minuit passées.

Helsinki, drakkar et poupée inuit

Musée Vasa, Suède

Année 1999. Pour voir ma sœur qui faisait ses études en Finlande, nous sommes partis en voyage. J’avais sept ans, c’était mon premier voyage. C’est loin, et mes souvenirs sont flous. Mais je me souviens du fleuve à Helsinki qui charriait des énormes blocs de glace, des monceaux de neige partout. C’était beau. Je vois encore la statue de la Petite Sirène, en hommage au conte de Hans Christian Andersen. La chambre dans laquelle vivait ma sœur. Son sourire, et celui de ma mère. Si notre famille est loin d’être parfaite, Il faut dire que le fait de parcourir le monde avec mes parents fut un grand cadeau que la vie m’offrit, et je lui en serai toujours reconnaissante.

J’ai le souvenir de deux grands bateaux, dont la majesté m’a marquée pour toujours. Le premier était une grande nef au bois verni, échouée dans la baie. Elle reposait dans un musée. Malgré le calme et la magnificence que cette antiquité m’inspira à l’époque, sa coque semblait encore résonner des éclats de voix des millier de marins qui avaient dû parcourir les mers à son bord. Moi qui à l’époque ne jurait que par les contes bretons, les histoires de pirates et les récits de Pierre Mac Orlan, cette vision constituait du pain béni pour mon imagination de petite fille…

Le deuxième était un grand drakkar au bois noirci. Je me souviens qu’il m’avait paru absolument énorme, du point de vue de la petite fille que j’étais. Je n’avais encore aucune conscience de la dureté du voyage sur une telle embarcation, ni de l’identité des fiers guerriers qui l’avaient emprunté pour conquérir, qui sait… la Normandie? Toujours est-il qu’il trônait lui aussi dans un musée, au milieu d’une grande salle blanche, témoin silencieux des siècles écoulés.

On ne choisit pas ce dont on se souvient des années après. Et lorsqu’on est enfant, ce sont les émotions fortes qui nous marquent le plus.
Année 1999. J’ai sept ans, on doit rentrer à Rennes. Et je dois quitter la Finlande, la Suède, et ma soeur. Dans l’aéroport, je pleure toutes les larmes de mon corps. Cécile est déjà partie. Mon père s’en va, je ne comprends pas trop. Ma mère me tient contre elle, réchauffant de son amour de maman le gros chagrin de sa fille. Soudain, je vois venir mon papa au loin. Il a un sourire satisfait sur son visage, et tient quelque chose dans ses bras. Et la surprise aura fait s’effacer mon chagrin : c’est une poupée inuit, avec un manteau constitué d’une grosse fourrure blanche. Je la serre dans mes bras, et on part reprendre l’avion.

Je ne sais pas où est passée cette poupée, je pense l’avoir perdue depuis longtemps. Mais le souvenir du sourire de mon père et de cette fourrure blanche, lui, m’est resté jusqu’à aujourd’hui.

Madrid, bombardement et Picasso

Sources Getty Images

Madrid, 2003.

Je me souviens du jour où j’ai rencontré Picasso. J’étais plutôt jeune, onze ou douze ans, et l’art pictural m’intéressait, sans que je puisse dire que ce soit devenu ma passion. J’étais avant tout une adolescente qui se découvrait.

L’été, ou aux vacances scolaires, je suivais mes parents dans leurs pérégrinations. Lorsque nous étions en voyage, nous visitions très souvent des musées. Et Madrid ne fit pas exception. Mais cette destination me réserva quelques uns de mes premiers émois artistiques, et je dois dire que je m’en souviens encore très vivement aujourd’hui. Au Musée de la Reina Sofia, il est un tableau très connu qui me marqua profondément.
Comme à mon habitude, je déambulais de salle en salle, en me laissant porter par la visite. Mon regard glissait de toile en toile, et de salle en salle. Soudain, apparut devant moi une peinture de Picasso très connue, nommée Guernica. Cette oeuvre, créée pour dénoncer le bombardement de la ville du même nom en 1937 par les nazis et les franquistes, est devenue un symbole de dénonciation de la guerre en général. Elle dégage une force et une violence rare.

Je m’arrêtai face à elle. Le style cubiste figure parfaitement l’éclatement de la bombe. Les corps s’entremêlent, les bouches grandes ouvertes des personnages hurlent en silence. Un fantôme muni d’un cierge entre par la fenêtre, son visage empreint de compassion. Une mère, seins nus comme si elle s’apprêtait à allaiter, hurle de douleur la mort de son enfant dans ses bras. Le désordre du tableau évoque la panique générale. En noir et blanc, des flammes. De la fumée. De la chair en désordre. La mort.

Tout cela me frappe. Je considère l’ensemble. L’horreur de la guerre. Je me laisse pénétrer par l’énergie que dégage le tableau. Et par son message. J’en ressors profondément touchée, comme si j’avais parcouru cette pièce avec les victimes du bombardement. Comme si moi aussi, j’avais été à Guernica, en 1937, lorsque le bombardement eut lieu.

Je crois que c’est la première fois qu’un tableau aura su m’arrêter, par sa force et le talent de son peintre. Et ma rencontre avec Guernica et le talent de Picasso restera encore aujourd’hui pour moi parmi mes plus fortes découvertes artistiques. Je ne peux pas dire que je sois une amatrice de peinture cubiste, mais Guernica reste pour moi une oeuvre à part. Et je n’oublierai jamais ma rencontre avec elle.

Urbexplos de voyage en terres cachées – La fonderie #1

Illustration d’Antonin Briand

A l’heure du coronavirus, à l’heure du couvre-feu, nos deux compères Stélan et Aya vivent leur vie tant bien que mal, comme tout le monde. Mais est ce la situation actuelle et les privations de liberté? Est ce leur passion commune pour l’errance et la découverte? Dans le coeur de nos deux amis vrûle toujours cette flamme du voyage. De l’échappatoire. Stélan travaille, et se consacre entièrement à la rénovation de sa future maison. Pour pouvoir mieux partir en voyage, il souhaiterait avoir un pied-à-terre, où construire une vie vers laquelle retourner. Pour mieux s’élever, il est plus sage d’ancrer ses racines…
Aya, quant à elle, a installé son couple avec ce jeune géorgien dont elle est tombée amoureuse. Ils ont un enfant qui aura bientôt trois mois, elle travaille avec des mineurs isolés étrangers. Elle écrit toujours, attendant la possibilité de découvrir la Géorgie.

Stélan et Aya vivent donc leur vie tranquillement, malgré les lois restrictives qui font se resserrer l’étau de la dystopie sur les âmes assoiffées de liberté. Pourtant, aussi riche et beau que soit leur quotidien, il leur manque une chose. Repartir. Ressentir de nouveau ce frisson de la nouveauté et de la découverte, si important à leur équilibre. Ils décidèrent alors qu’aucun contexte politique dictatorial, aucune précaution sanitaire nécessaire ne pourraient les empêcher de continuer l’Aventure.

Ce frileux weekend de janvier, ils partirent faire un urbex. Peu leur importait finalement le premier lieu qui verrait leur nouvelle expédition. Ce samedi matin, ils partirent deux heures après celle qu’ils avaient initialement prévue, oublièrent la moitié de leur matériel, mais tout ce qui comptait était de se retrouver à l’avant du camion de Stélan, la route face à eux.

Aux alentours de Rennes se trouve une fonderie de métal abandonnée. Le lieu est connu, squatté de nombreuses fois, mais tant pis. Ce sera une première destination intéressante pour leurs envies d’évasion. Ils firent escale sur le petit parking de la gare de S., non loin de la localisation de l’ancienne fonderie. C’est parti. Après une petite cigarette de circonstance, leurs pas les menèrent quelques centaines de mètres plus loin face à un grand portail fermé. C’est là. Reste à trouver un moyen de rentrer.

Sentant une petite montée d’adrénaline, ils contournent le mur encerclant le lieu, en tentant de se faire discrets. Cette précaution leur sera bien inutile, la fonderie ayant un vis à vis direct sur plusieurs maisons, les deux explorateurs du dimanche sont tout sauf discrets de jour… Qu’à cela ne tienne. Après quelques pas dans un bois, Stélan avise un pan de mur qui lui semble moins haut. D’un geste aisé, il passe la muraille et saute de l’autre côté. Aya se sent moins à l’aise, elle n’est pas aussi sportive et n’arrivera pas à se hisser comme son ami vient de le faire. C’est pourtant le seul moyen qu’ils ont trouvé pour passer : un peu plus loin, il y a un à-pic qui donne sur les rails. Stélan repasse le mur, et fait la courte échelle à la jeune femme. Elle s’asseoit à cheval sur la muraille, et son compagnon la réceptionne de l’autre côté.

Ca y est, ils sont entrés. L’usine en friche leur fait face, son squelette de métal envahi par la végétation alentour…

{A suivre…]

Le fil de cette aventure sera à suivre le 9 de chaque mois…

Illustration d’Antonin Briand

Voyage en terres contées – publication associative, le rêve se réalise!

Il y a un an, nous partions sur les routes, un projet dans notre besace. Ce projet, c’était celui d’écrire un livre sur le voyage. Munis d’un pass Interrail, nous avons fait le tour de l’Europe dans le but de récolter des contes populaires, tout en écrivant un journal. L’idée était de retranscrire ces notes prises au jour le jour, tout en y incorporant ces morceaux d’extraordinaire. Nous avons donc traversé la France, l’Allemagne, la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque, et la Suisse pendant les deux mois de l’été 2019. Et une fois de retour, nous nous sommes mis au travail.

Un an et beaucoup, beaucoup, beaucoup d’heures d’écriture, de dessin, de réunions, de mises au point et en page, je suis fière de vous presenter le fruit de ce long et passionnant labeur, qui sera le premier livre d’une collection consacrée au voyage et aux mythes et légendes.
Notre ouvrage, « Voyage en terres contées, De la foret noire aux collines de Bucovina » est désormais disponible à la vente sur le lien ci dessous.
Notre rêve est enfin sur le point de se réaliser : dans un mois, on pourra enfin lire le récit de nos aventures dans un livre qui est déjà disponible en prévente pour la modique somme de 15€, imprimé sur du joli papier recyclé!
La majorité des ventes se fera sur internet, alors si vous le souhaitez, c’est le moment !

A tous ceux qui se procureront notre livre, un grand merci du fond du coeur ❤️ nous espérons que cette lecture vous plaira!


Emma, Stélan, Antonin et Aya, alias Fabre Minuit https://tirage-de-tetes.fr/produit/voyage-en-terres-contees-de-la-foret-noire-aux-collines-de-bucovina-stelan-darras-aya-gerard-et-antonin-briand-ill/

Cimetière de Sapanta, Roumanie

Un mois à Jérusalem #9 L’épopée de la douane israélienne

31/07/2017

J’ai 25 ans, ça y est. Je suis heureuse de les fêter à Jérusalem…!
Jour de départ, cependant. Je me lève à 5h30, mon genou me fait souffrir et je suis trop exaltée pour dormir. On discute 1h30 avec Jeannette, face à la vue qui s’embrase peu à peu du soleil matinal. J’écris un peu. Petit déjeûner, début du ménage, messe. Elle est donnée à notre intention. Discussion et échanges d’adresses avec Amin, Anaan, Youssef. Invitations, promesses de retour. Distribution aux Soeurs, aux Petites Soeurs, au personnel. Adieux émus aux Soeurs Bernadette, Véréna et Christine. Ménage, sacs, sandwichs. Il est l’heure.

Au-revoir ému aux bénévoles, que j’espère revoir. Aux Soeurs, de chaleureuses embrassades. Au réfectoire, les personnes âgées nous saluent. « Keep singing! » me dit Sereina. Le regard de Nuzha s’illumine, Manushaq m’offre un lumineux sourire, pour laisser ensuite son expression se charger peu à peu de tristesse.
Allah Ma’ak, Ma’a Salaama. « Au revoir! » ; « On se reverra! » ; « Ca a été un plaisir! » ; « Merci pour tout ». Soeur Marina, comme à son habitude, nous couvre d’une avalanche de compliments. Nous les lui rendons, avec coeur. Les larmes me montent aux yeux. Un dernier salut à tout le monde, et on part avant que je me mette à pleurer. Au revoir, le Home NDD. Je reviendrai. A bientôt.

On prend le bus de Ras-Al-Hamud jusqu’à la porte de Damas, puis le tram jusqu’à la gare centrale. Au revoir, la Palestine. Bus pour l’aéroport Ben Gurion. Au revoir, Jérusalem. Tu vas me manquer.
A l’aéroport, après deux heures d’attente, nous nous présentons à l’enregistrement des bagages, pour le fameux passage à la douane. Israël impose les contrôles les plus draconiens au monde, c’est donc un moment à ne pas prendre à la légère lorsqu’on voyage en Terre Sainte.

En premier lieu, les voyageurs sont interrogés avant d’enregistrer leurs bagages. On nous demande ce que nous faisions là, pourquoi nous sommes venus, comment nous avons financé notre voyage, quel est notre métier, ce que nous avons visité, où nous avons dormi. Tico est mal à l’aise, et la pression la déstabilise. Nous sommes suspectes aux yeux des douaniers. Nous sommes interrogées par une responsable, qui nous demande des preuves de ce que nous avançons. Puisque nous ne pouvons lui en présenter qui soient satisfaisantes pour elles, nous sommes interrogées par son chef, séparément cette fois. Avant ce dernier interrogatoire, ils emmènent nos passeports et nous font attendre une heure devant le guichet sans explication. Une fois l’interview passée, la femme nous emmène enregistrer nos bagages, et y appose une étiquette rouge. Cette étiquette me rend folle: quelle est sa signification?!

Nous passons au contrôle des passeports, scan facial. Nos bagages sont passés aux rayons X, puis nous sommes emmenés dans un box à l’écart pour qu’ils soient fouillés. Mon coeur bat à cent à l’heure. Je tombe face à une jeune femme très dure, qui me parle comme à un chien. Je vide mes poches, elle me fait passer un scanner corporel, une fouille au corps, regarde la plante de mes pieds, noircis par la poussière et par le fait que je viens de marcher un mois en tongs. Moue de dégoût. Elle en profite pour faire une remarque à sa collègue discrètement sur mon physique, en hébreu. Mon cerveau turbine à cent à l’heure, j’angoisse. J’ai peur.

Fouille des bagages. La femme m’interdit de toucher mes affaires, les vide, considère mes huiles essentielles, mes produits naturels, mes habits avec la même moue de dégoût. Nouvel interrogatoire, les questions sont toujours les mêmes. Je réponds mécaniquement. Elle tombe sur mon carnet de voyage, et là, je manque de tourner de l’oeil tellement je stresse. J’ai la manie de coller des étiquettes, des billets, des tickets de bus, pour me souvenir de ce qu’on a fait. Elle va forcément trouver des raisons de m’emmerder avec ce que j’ai collé. Bingo, elle tombe sur un ticket de bus arabe :
« This is written in arabic! What is it!
This is a bus ticket, we took the arabic bus lines in Jerusalem because they are cheaper... » Nouvelle expression de colère : elle vient de tomber sur le ticket relatif à notre visite à Tel El Sultan, un site archéologique situé en territoire palestinien.

« This is written « Palestinian Authority »! Can you explain this?!
This is an archeological place we visited, look… » Je lui pointe un endroit du ticket pour confirmer mes dires, elle a un violent mouvement de recul.

« Don’t touch this. » La douanière entreprend d’essayer de lire ce que j’ai écrit, et cesse alors qu’elle se rend compte que j’ai écrit en français. A cet instant, j’ai remercié le Ciel d’écrire comme un cochon. J’ai hâte que ça se termine, je me sens de plus en plus humiliée, les autres personnes interrogées autour de moi ne subissent manifestement pas la même considération… Merci Seigneur, de m’avoir octroyé une écriture digne d’un médecin parkinsonien!

Elle continue de tourner les pages. J’espère une question du type « Que pensez-vous du conflit israélo-palestinien? » pour que je puisse lui développer mon point de vue pacifiste et consistant à ne pas diaboliser un camp pour angéliser l’autre, mais cela ne vient pas. Je pense à parler. C’est une très, très mauvaise idée si elle ne me pose pas de questions, je crains sa réaction. Mieux vaut fermer sa gueule. C’est frustrant, elle est clairement en train de chercher la petite bête pour prouver que je suis engagée politiquement. A la place, elle reprend les questions qu’on nous a posé lors de notre arrivée à l’aéroport. Combien de temps suis-je restée ici? Pourquoi suis-je venue? Ai-je déjà effectué des voyages en Israël? Comment mon voyage a-t-il été financé?
« What is your job?
– I’m a social worker.
– (ton très ironique) Social worker? Oh waaaaaaw…! Tell me about the persons you are taking care of.
 » J’énumère mécaniquement les publics avec lesquels un éducateur spécialisé travaille, et elle me coupe soudainement, sans me dire au revoir.

 » Ok. Pack your belongings and leave. » Je m’exécute, sans regarder personne. Je pense que je ne me suis jamais sentie aussi humiliée depuis ma pré-adolescence. Une des collègues de ma douanière vient me voir (peut-être se sentait-elle coupable du ton de sa collègue?) : «  Do you want some help? » Un non poli mais ferme sort de ma bouche, et j’évite de la regarder. Ne me parlez pas. Ne venez pas me voir. Je n’en peux plus, je veux juste m’en aller. J’ai la tête qui tourne.

Dehors, je me répète que les israéliens ne sont pas tous comme ça. Après une émotion pareille, il est facile de tomber dans le piège de la partialité. Des cons, il y en a partout. Mais chez les israéliens aussi, il y  a des militants pacifistes, des gens engagés pour la cause de la Paix. Des artistes, des gens normaux. Qui ne font de mal à personne. Le gouvernement israélien est assimilable à une droite radicale. Leur loi permet le profilage racial et sociétal à l’aéroport, ce qui explique le traitement dont j’ai été victime. Mais pour une pomme pourrie, il ne faut pas que je range toutes les autres dans le même panier. IL Y A DES GENS BIEN. DES DEUX CÔTES.

Nous buvons une bière, pour nous remettre de nos émotions. Notre voyage se termine.

Deux heures après, notre avion s’envole pour Paris. Ca y est, c’est fini. Au-revoir, la Terre Sainte.

J’ai hâte de revenir te voir.

Echappée à Rochefort-en-Terre : Quelle est l’essence du voyage?

La sensation du voyage et la liberté qui lui est intrinsèque reste parmi les plus enivrantes et les plus belles sensations que j’ai pu connaître dans ma vie. Et ce sentiment à la fois profond et universel est synonyme d’addiction pour beaucoup de monde… moi comprise. Et oui, d’aucuns se risquent même à philosopher sur l’essence du voyage. Quelle est la nature de ce sentiment? Qu’éveille-t-il, que fait-il résonner en nous? Quelle est la meilleure manière de voyager? A ceux qui disent qu’on ne peut être un Voyageur si on se déplace en train (orgueilleux mais néanmoins passionnant Sylvain Tesson, si tu m’entends), je réponds que vous avez tort.

A pied, à cheval, en voiture, en moto, en train ou en tapis volant, peu importe le véhicule: l’essentiel est que naisse cette fugace sensation de plénitude, propice à la rêverie et au lâcher-prise.
Et donc, quelle est son essence, à ce ressenti? Multiple, et universelle à la fois. Epidermique, et en même temps ancestralement intrinsèque. C’est presque impossible de décrire ce vécu en une phrase. Sa mathématique tient à la douceur d’une brise, sur un visage brûlé par le soleil. Ou encore au moment où l’on accepte d’être perdu, et de s’en remettre aux rencontres qui jalonneront notre chemin. C’est la fraîcheur d’une bière dans un champ, après trente kilomètres parcourus à pied, sac au dos. C’est la folie d’un frère, nourrissant de longues discussions existentielles à la lumière de la Lune. C’est se retrouver face à Soi, en laissant son regard se perdre à travers une vitre, ou en mettant un pied devant l’autre. C’est croire s’envoler, en courant les yeux au ciel. C’est se croire explorateur, en marchant depuis trois heures avec de la neige jusqu’aux genoux. C’est s’ouvrir à l’autre, partager une bière et de la chaleur humaine, avant de se quitter pour ne plus jamais se revoir. C’est perdre ses repères, pour acquérir de la force et du courage. C’est s’émerveiller devant un coucher de soleil, réentendre le chant des oiseaux au milieu de la Forêt qui s’éveille. Se redécouvrir, malgré le fait que l’on se connaisse depuis toujours. Et s’aimer à nouveau. C’est le dépassement de ses limites, et l’étonnement de découvrir qu’on est capable d’accomplir des exploits. C’est apprécier l’immensité, et renouer avec son Enfant Intérieur. C’est découvrir que le Monde est beau, et mesurer pleinement l’étendue de ses incroyables richesses. C’est vivre l’infiniment grand, l’infiniment petit, l’éternel et l’éphémère. Toucher du doigt le Secret. Le Vivant. La Magie. C’est découvrir que l’on a jamais cessé de croire aux fées.
C’est comprendre la nature de l’éternité en compagnie d’un amant, d’un frère, d’un ami, d’une rencontre de passage, et se reconnecter avec ce que l’on est véritablement. Naturellement.

Un mois à Jérusalem #8 Grenades, blindés et foule en prière

27/07/2017

Service, le matin. C’est dur de travailler en étant aussi crevée. L’après-midi, Tico et moi partons finir nos achats de cadeaux à Jérusalem. Nous retournons à la boutique de Malek, un jeune vendeur avec qui j’avais discuté quelques jours plus tôt. Il nous accueille chaleureusement, et finit par nous vendre une taie d’oreiller palestinienne. On échange longuement, pour finir par se tomber dans les bras avant de se dire au-revoir:

« Ne m’oubliez pas, nous oubliez pas! Et racontez autour de vous comment sont réellement les palestiniens! Les médias racontent des mensonges. Et priez pour la paix, on en a besoin.  » Allah Ma’ak. To the next year, Insha’Allah!

Une fois nos achats finis, on va boire un thé et manger un baklava vers la Via Dolorosa. Beaucoup de gens ont l’air de partir pour Al-Aqsa avec leurs tapis de prière et c’est tant mieux, maintenant que les israéliens ont enlevé les portiques et les caméras.
En sortant, on trouve la Damascus Gate bloqués par des militaires, des dizaines de palestiniens massés derrière des barrières. Lorsqu’on demande ce qui se passe à un soldat, on nous répond « Emergency in the town« . Ca craint.

A la gare routière, un palestinien nous dit que tous les bus sont bloqués. On entame donc le retour à pied, pour environ quarante minutes de marche. Ca ira.
En arrivant au rond-point vers la Lion’s Gate, on est sidérées. Il y a de plus en plus de monde, la police montée, l’armée, partout, des véhicules blindés, un autre qui ressemble à un petit tank… Ca pue! On avance, jusqu’à un barrage. Trois françaises sont bloquées là, et nous disent que les militaires ne laissent passer personne. J’essaie de négocier avec une israélienne, qui tient fermement son fusil des deux mains. Elle ne veut pas me parler, et me dirige vers un soldat qui parle anglais. Je joue maladroitement la touriste effarouchée, et il nous laisse finalement passer.

En arrivant au bas de la colline, vers le jardin de Gethsémani, on entend des explosions à cent mètres derrière nous. D’un commun accord, on presse le pas. En remontant le Mont des Oliviers, je discute avec l’une des trois françaises qui m’apprend qu’elles sont volontaires dans un orphelinat à Ramallah. On tente de respirer toutes les deux, elle a l’air aussi touchée que moi par cette tension.
Mon regard se tourne vers le dôme doré de la Mosquée d’Omar, visible derrière les remparts blancs à environ quinze kilomètres à vol d’oiseau. Soudain, nous nous stoppons. Mon coeur manque un battement.
Une grande clameur monte de l’Esplanade. Plusieurs centaines, peut-être mille ou deux mille personnes crient, hurlent en même temps. Et alors. Boom. Boom-Boom. Des explosions encore, par dessus les cris de la foule. Mon sang se glace, littéralement, à cet instant. J’ai froid, alors qu’il fait trente degrés. Pauvres gens. Je pense au voeu de paix de Malek, et une douloureuse sensation d’absurdité m’envahit. On se remet à marcher, malgré tout, et quittons les françaises à l’entrée de Ras-Al-Hamud.

Dans le quartier, tout est normal. On entend des enfants rire aux éclats dans la cour d’une maison. Après autant de tension, ça fait du bien.
La soirée donne du baume au coeur. Repas, et puis jeux de cartes entre bénévoles autour de quelques bières. Youssef se joint à nous. C’est le fils de Labibeh, une résidente. Il nous raconte des histoires de la guerre civile qui eut lieu après la création de l’état d’Israël, lors de la fin du protectorat anglais. Il avait quatorze ans lorsqu’elle éclata.
Lors d’une bataille, les soldats demandèrent aux jeunes de ramasser les morts dans Jérusalem. Youssef en fit partie. Lors de l’expédition, il trouva le cadavre d’un ami. Sa famille l’enveloppa dans des linges, pour le garder trois jours. Le quatrième jour, Youssef fut chargé de sortir dehors pour prévenir la famille du défunt, alors que les palestiniens étaient consignés chez eux. Au détour d’une rue, il croisa un bataillon de soldats israéliens, qui tirèrent et le manquèrent de peu. Le gamin se cacha une rue plus loin, attendit qu’ils passent, prit soin de prévenir les proches du mort et rentra chez lui par les toits. Quatre jours plus tard, le corps « commençait à puer ». Youssef et sa famille l’enterrèrent.

Plus tard, nous apprendrons l’origine de la clameur sur l’Esplanade. Suite au retrait des caméras et portiques de sécurité, les palestiniens étaient retournés prier sur l’Esplanade des Mosquées. Mais un groupe de militaires israéliens s’invitèrent parmi eux, sans vergogne. La foule en colère entreprit de leur jeter des pierres et des bouteilles pour les chasser. En réponse, c’est l’armée qui entra dans l’Esplanade. Les explosions que nous avons entendues étaient dues à l’utilisation de grenades sonores et lacrymogènes. Le tout a dégénéré jusqu’à la porte des Lions, où nous étions coincées, et a fait une centaine de blessés. Quelques minutes de plus, et nous étions dedans.

Un mois à Jérusalem #7 Randonnée dans le désert

26/07/2017

Jour de congé. On part avec Marie et Marilou pour visiter la réserve naturelle d’Ein Gedi, et se baigner dans la mer Morte.

Le matin, on randonne dans la réserve désertique, absolument sublime. Le soleil est écrasant, je crois avoir bu l’équivalent de trois litres d’eau en une heure et demie de randonnée…! Ein Gedi se trouve à l’emplacement d’une oasis du désert de Judée, constituée par une immense chute d’eau à plusieurs étages. Après avoir atteint le premier point de vue intéressant, nous empruntons le chemin balisé qui contourne l’un des versants de la gorge. Après trente minutes d’efforts qui me parurent deux heures, nous arrivons à un ensemble de bassins naturels… Une piscine naturelle!
L’eau est fraîche… c’est un bonheur!
Baignade, photos, pique-nique. Il n’y a personne, on pourrait presque se baigner nues!

Après une longue pause, la suite de notre excursion nous emmène vers la Dodim’s cave. C’est une grotte, avec un petit bassin naturel. De l’eau goutte des plantes qui habillent son entrée, on se croirait dans un film. Ou une pub Ushuaïa.

On se repose un peu là, pour redescendre ensuite par le même chemin. Le soleil est toujours aussi lourd, je ne sais plus si je suis moite de sueur ou si je sèche de l’eau dans laquelle je me suis baignée. A la sortie de la réserve, nous rencontrons deux français avec qui nous discutons du conflit. Ils nous conseillent de gruger l’entrée d’un hôtel de luxe, pour profiter gratuitement d’une plage privée à Ein Bokkek. Sinon, les plages de la Mer Morte sont soit payantes (5€/10€ l’entrée), soit à l’abandon (donc potentiellement dangereuses pour les baigneurs).

Leur plan s’avèrera être une très bonne idée. On va donc nager, flotter, découvrir pour certaines l’expérience unique que constitue un bain dans cette mer.
En revanche, la plage est tristement aseptisée. Déchets dans l’eau, vue sur un Mc Do et les résidences de luxe qui la jouxtent. L’ensemble est bien différent de la plage préservée où j’avais pu nager sept ans auparavant…

Des cristaux de sel dans la poche, on finit par reprendre le bus pour Jérusalem, épuisées mais ravies de cette merveilleuse journée.

Un mois à Jérusalem – #6 Bethlehem, city of peace

22/07/2017

Service, le matin. Après le repas, nous décidons de partir à Bethléhem avec Marie et Elisa. Après un court trajet en bus, nous arrivons au milieu d’une armée de taximen, qui tentent de négocier un trajet (de 5mn en voiture) vers le centre historique, pour 30 shekels par personne (7,5€ environ). Sans leur dire que nous ne sommes pas complètement idiotes non plus, on refuse courageusement leurs tentatives de business! Ils finissent par céder au bout d’un quart d’heure de négociations, en apprenant que nous sommes françaises: « On aime la France parce qu’on sait que vous êtes avec les palestiniens. Si vous étiez originaires de Russie, ou des américaines, on vous aurait traites comme des vaches à lait!« 
On se met en route vers la vieille ville, en traversant un souk animé et haut en couleurs. En passant devant un mémorial couvert de photos, on demande à des jeunes ce qu’il commémore. Ce sont des prisonniers encore enfermés dans les centres pénitentiaires israéliens, certains depuis 1987…


On continue, avec l’idée de faire quelques achats. Plus loin, on entre dans la boutique d’un quadra survolté qui parle couramment français. A des prix très corrects, on lui achète des boucles d’oreilles en forme de copies de pièces palestiniennes d’avant l’occupation. Il nous montre sa collection de monnaies originales, très rares. Il est bien sûr hors de question pour lui de les vendre. Il m’apprend aussi que certains vendeurs font passer de l’artisanat indien pour palestinien. Je me suis faite avoir il y a 7 ans…! On repart avec un tapis fait main à Gaza, en poils de chameau. Suite de la balade. On visite la Grotte du Lait, et l’Eglise de la Nativité, passage obligé pour les touristes. La chapelle de la Nativité est bondée de russes venus se recueillir. On prend en photo un moine orthodoxe qui a une tronche de métalleux, et c’est reparti. A la sortie, on achète deux falafels avant de s’attabler pour boire quatre thés dans le restau de Saïmon, le tout pour 20 shekels. (5€) « Je vous fais une réduction, vous êtes des touristes. » Il refuse même mon pourboire, c’est le monde à l’envers…

Avant de partir, on décide de rechercher un point de vue panoramique que nous avait indiqué Jeannette, à ne pas louper apparemment. On demande notre chemin à un café: « C’est fermé… » Le gérant et un serveur se concertent, avant de inviter à les suivre. On nous emmène dans la mairie voisine, avant de demander à un gardien si nous pouvons monter sur le toit. On refuse, par politesse.
« Eh quoi! Pas de problème à Bethlehem! » Les filles rient et moi aussi, sa réponse détend un peu. On décide de laisser les choses se faire.
« SAÏD! » Une voix, venue du premier étage, lui répond :
« Ha? 
 – Passe moi les clés du toit! » Elles tombent mystérieusement du premier étage, et notre interlocuteur nous les remet.


« Allez-y, prenez l’ascenceur! » On se dirige donc vers le dernier étage, seules. Une fois en haut, derrière une porte métallique on découvre une terrasse ensoleillée, des fauteuils, et un patio avec une vue panoramique sur la ville…! On prend des photos, ravies.

Peu après, Tico remarque une échelle permettant d’aller sur le toit de l’immeuble voisin. On s’y aventure, pour un moment magique. Ma vue se perd dans les collines nues qui entourent Bethléhem, je m’assois les pieds au dessus du vide. Qu’elle est belle, la Palestine…!

Après une nouvelle séance photo, Tico découvre un vieux drapeau palestinien défraîchi abandonné par terre. Ni une ni deux, nous nous improvisons guérilleros, le foulard sur la tête : l’étoffe claque au vent, et on hurle « FREE PALESTINE!« . Eternité.

Un employé de la mairie vient finalement nous demander de descendre. On s’exécute, à contrecoeur. En bas, le gardien est toujours assis sur sa chaise:
« Vous voyez? Pas de soucis dans la ville de la paix!
– Allah Ma’ak! » (Dieu te garde)
Le coeur léger, on se met sur le chemin du retour.

Assauts des taximen repoussés une nouvelle fois. Car. Porte de Damas. Le bus pour Ras-Al-Hamud est bloqué par les israéliens, on doit attendre 20h30. Une fois sur le trajet, on aperçoit la police montée israélienne, des ambulances sont partout. Le chauffeur doit faire un détour par le Mont des Oliviers, dans un trafic intense. On apprend par Rachid, assis à côté de nous, que des musulmans en prière dans la rue se sont fait tirer dessus par des militaires. A ce qu’il en dit, le gouvernement a interdit cette pratique. Le grand mufti de la Mosquée Al Aqsa aussi, s’est fait tirer dessus, et trois personnes sont apparemment mortes dans les affrontements d’aujourd’hui. Merde.

A notre arrêt, on trace pour arriver au Home à 21h. Puis c’est le rituel habituel. Repas, clope, bière et au lit.

Un mois à Jérusalem – #5 – Gaz lacrymogène et paroles de civils

17/07/2017
Ce matin, Charlie reste au lit. Elle a dormi quatre heures, et a besoin de se reposer. Je pars me perdre dans la vieille ville de Jérusalem.
Après une demie heure de marche, j’envisage de boire un coup dans le quartier du Saint Sépulcre. Un vendeur arabe m’interpelle.
« Tu veux un café? Je te l’offre! » J’accepte avec plaisir, et il me ramène un café à la cardamome. Hassan est très agréable, et j’apprécie le fait qu’il n’essaie pas de me vendre quelque chose. Nous parlons une heure environ, en fumant des cigarettes. Evidemment, la Palestine, le conflit et l’attaque récente reviennent souvent dans la conversation.
« C’est de la politique, tu vois? Qu’est ce qu’on peut faire! A part vivre, bien sûr. Je ne suis pas  anti-israélien, je suis un être humain comme eux. Je comprends que les militaires doivent checker la sécurité, mais ils sont tellement rudes… Je vous respecte, alors soyez poli! » L’échange est sincère, et la rencontre est belle. J’achète un veston orné de broderies palestiniennes à Hassan, et décide de ne pas marchander le prix, pour le remercier. J’apprendrai après que le vêtement a été fabriqué en Jordanie à la machine à coudre, mais je ne regrette pas mon geste. Le salaire moyen d’un palestinien est de 300€, et la vie à Jérusalem est chère…

Plus tard, au détour d’une rue, j’engage la conversation avec un vendeur d’origine israélienne, qui doit avoir mon âge. Il est assis devant son échoppe aux produits religieux, un thé à la main.
« Les gens ont deux visages, ici. Celui pour les touristes, et celui qui est sincère. Ils se battent tout le temps, mais au fond ce sont de bonnes personnes. » A Jérusalem, la politique est synonyme de violence. Pourtant, le coeur des gens est pacifiste, lui.

Je repasse par le Mur des Lamentations, et je repars par la porte de Damas avec du zatar, de la myrrhe et du frank incense pour reprendre mon service. L’après-midi, je nettoie la tonnelle avec Charlie à grandes eaux pour pouvoir y dîner.
Douche, et service du soir. Je discute un peu avec Mulu, une résidente d’origine éthiopienne. Une soeur la complimente sur sa coiffure et lui dit qu’elle devrait me faire la même. Alors qu’elle part, la vieille dame me parle de ses six enfants, qu’elle a tous perdus, pour mentionner le fait que sa fille avait de très beaux cheveux. Mulu se tait, les larmes lui montent aux yeux. Elle me regarde, et ses pupilles me disent « puisque tu vas partir comme tous les autres, ne m’oublie pas s’il te plaît. »
« Quand tu reviendras en France, tu n’oublieras pas de m’écrire une lettre? » Je promets, et l’embrasse très fort. J’ai le coeur brisé. Mulu prend un temps pour souffler, et repart avec son sourire habituel, comme si rien ne s’était passé…

Le soir, nous mangeons dehors. Arack, bières, cartes, cigarettes, et rires. De quoi s’endormir le coeur léger…

21/07/2017
Ce matin, on ne travaille pas. On ne sortira pas non plus, par mesure de sécurité. C’est vendredi, et les palestiniens vont sûrement profiter du jour de prière musulman pour manifester. Les militaires s’en doutent d’ailleurs, les voitures de police et les hélicoptères quadrillent la ville depuis hier soir, et des barrages routiers ont fleuri un peu partout. Apparemment, des musulmans en prière ont été blessés Porte des Lions, et un autre a été abattu à Bethléem. Je n’en sais pas plus. L’information me vient du fils d’une de nos résidentes, Youssef, et de notre collègue Xavier. Toujours est-il qu’apparemment la prière de midi promet de nouvelles violences. Fait chier.
Du coup écriture, lecture, rédaction de cartes postales sous le figuier en attendant le repas de midi. J’espère que la situation va se tasser.

11h40 – Les hauts-parleurs des muezzin diffusent un message qui ressemble plus à un appel à la révolte qu’à la prière.
Et merde.

Au repas, des explosions se font entendre. Nous sortons dehors pour constater que des feux sont allumés aux alentours de Jérusalem, on peut voir une épaisse fumée noire s’élever à trois endroits. J’essaie de ne pas imaginer ce qui se passe dehors.
Je travaille au jardin avec Elisa cet après-midi. En allant chercher les outils, nous sommes prises toutes les deux d’une quinte de toux: un nuage de gaz lacrymogène provenant du quartier de Ras-Al-Hamud a atteint le jardin. Pourtant, aucune manifestation ne se fait entendre dans les alentours du Home… D’où vient le gaz? La quantité pulvérisée sur les manifestants doit être énorme, pour que le nuage ait pu voyager jusqu’à nous… Quelle horreur.

Au service du soir, nous apprenons que des manifestations se sont soldées par trois morts, dont un jeune de dix-sept ans tué à Ras-Al-Hamud, et plus de deux cent blessés. J’ai le coeur déchiré. A la télévision du salon, les images des journaux arabes passent en boucle. Trois palestiniens soulèvent un corps emmailloté dans un linge blanc pour le porter au-dessus de la foule, en signe de protestation. Il y a une grande tache rouge sur le drap blanc. Une femme voilée pleure à chaudes larmes devant l’entrée des urgences, alors qu’on transporte quelqu’un sur une civière. J’ai le coeur arraché. L’ambiance est lourde au Home. Les personnes âgées ont peur. D’autres prient pour la paix. Personne en tous cas n’a le coeur à rire. Je me sens mal. On aurait pu y être, on pourrait être à leur place. Et les familles des victimes… C’est atroce.

Etrangement, la soirée donne du baume au coeur. Nous mangeons avec l’ordre des Petites Soeurs de Jésus, et celles du Home. Je prends le temps de discuter avec plusieurs d’entre elles, ainsi que Soeur Christine, une Petite Soeur. Elle me raconte vingt-cinq ans de travail dans la Bande de Gaza avec son ordre. Au fil des récits de rencontres, d’expériences magnifiques et atroces à la fois, je vois des étoiles s’allumer dans ses yeux.

Nous mangeons, faisons des jeux pour accueillir deux nouvelles bénévoles. Soeur Marina anime la soirée, avec drôlerie et bienveillance. Chaque convive repart le sourire aux lèvres, des petits cadeaux pleins les poches. Lorsque les soeurs partent se coucher, mon coeur est apaisé. Quelques bénévoles traînent encore un peu, et nous discutons autour d’une cigarette avant d’aller donner des nouvelles à nos proches sur facebook. Les bruits de la Ville Sainte endormie, meurtrie me bercent. Comme si la journée n’avait connu aucnue violence.

A suivre… 

Photo0013(5)

Pour aller plus loin :

Un mois à Jérusalem – #4 – Rues vides et militaires armés

16/07/2017:
Service, le matin. Comme d’habitude, nous nous occupons du petit-déjeuner, faisons des massages des mains aux résidents qui le souhaitent, et passons du temps à échanger avec les personnes âgées. Le midi, nous mangeons avec le Père espagnol, qui accompagne les trois séminaristes. Il est très gentil, et ouvert au contact bien qu’il ne parle que le catalan. Les séminaristes m’ont surprise à leur arrivée, ils sont très jeunes pour des gens qui se destinent à devenir prêtres, en tous cas à mon sens. (le plus jeune a 20 ans, et le plus vieux 26 ans…!)

L’après-midi, nous décidons de partir avec Elisa au Museum on the Seam. Le lieu est intéressant, c’est un musée socio-politique israélien, situé sur l’ancienne ligne verte, soit la démarcation entre les anciens territoires israéliens et palestiniens pré-colonisation. Le musée se revendique neutre, et propose des expositions temporaires sur des thématiques religieuses, politiques, ou sociales. Je l’avais déjà visité une fois, durant mon premier voyage. On y proposait une exposition de photos de heurts entre israéliens et palestiniens, selon mon souvenir. Je ne sais plus, en revanche, la thématique précise de l’installation que j’avais pu voir.

Pour y aller, nous prenons le bus pour la gare routière de la porte de Damas. Aujourd’hui, le chauffeur profite de ses temps de battement pour apprendre l’anglais dans un manuel qui semble dater des années 50.
Arrivées aux remparts, nous nous dirigeons vers Jérusalem-Ouest. A côté de la gare routière, un petit garçon d’environ huit ans est en train de vendre des cartouches de Marlboro. Comme à l’accoutumée, bien sûr, il fait très chaud. J’ai pris l’habitude de porter un foulard sur la tête. Notre marche nous emmène à travers le quartier laïc de Jérusalem, au sein duquel nous nous devons de trouver notre objectif du jour. Je ne connais pas la direction exacte pour y retourner.
Nous tournons trois fois autour d’un pâté de maisons, et demandons notre chemin à un commerçant qui nous renvoie vers la porte de Damas. En revenant sur nos pas, nous passons un checkpoint et remontons le long de la voie de tramway pour ensuite montrer notre carte à un autre palestinien. Il passe environ dix minutes à la scruter. Je comprends qu’il ne connaît pas du tout le musée, mais qu’il a vraiment envie de nous aider. Après un laps de temps très long, que nous n’osons pas interrompre par politesse, il nous avoue qu’il ne connaît pas le Museum on the Seam, mais qu’il doit se trouver dans le quartier de Mea Shearim, qui est tout près. Nous suivons ses indications, et continuons à marcher.

Mea Shearim est le quartier juif ultra-orthodoxe. Les rues sont propres, ordonnées, pourvues d’arbres et comptant même des poubelles de recyclage du plastique. Les gens que l’on y croise sont habillés de manière très stricte. Les hommes portent le costume noir, le grand chapeau, la barbe et les peot, ces espèces de boucles qui jouxtent leur barbe. Les femmes sont voilées, portent des vêtements cachant leurs formes, les les petits garçons portent la kippa et le châle de prière que l’on voit dépasser de dessous leur chemise (Talit). Je ne connais pas bien leurs coutumes, mais on m’a toujours présenté cette branche de la religion juive comme étant la plus radicale. Une chose est sûre, le niveau de vie est loin d’être le même que dans les quartiers palestiniens. Deux rues plus tard, j’aperçois trois israéliens à l’air roots, portant des amplis. Je les interpelle, et leur demande la direction du musée en me disant qu’ils ont l’air d’être des musiciens: peut-être le connaîtront-ils? Et effectivement, ils nous disent de suivre les rails du tramway, car le Museum serait deux stations plus loin de là où nous sommes. Parfois, les a-priori ont du bon.

Malheureusement, le musée est fermé lorsque nous y arrivons! Peut-être aurions-nous dû vérifier les horaires avant d’y aller… Tant pis, on le visitera une autre fois. Nous décidons de pousser notre excursion jusqu’à la vieille ville pour boire un coup avant de rentrer, apparemment les contrôles sont moins stricts.

Les portes sont tout de même barrées par des militaires israéliens, mitrailleuse en bandoulière, grenades sonores sur leur gilet pare-balles. Lorsqu’on rentre, l’ambiance me glace le sang. La plupart des magasins sont fermés, les rues du souk habituellement noires de monde sont vides. Nous sommes quasiment les seuls touristes, et les rares palestiniens que nous croisons résident très probablement dans l’enceinte du vieux Jérusalem. La ville est barrée de partout, les israéliens ne doivent pas laisser passer grand-monde… C’est presque une ambiance de mort.
Nous buvons tout de même un thé dans un café miteux pourvu de tables de jardin, pendant que des pré-adolescents jouent à des jeux de fête foraine pour repartir avec des bières et des cigarettes.
On rentre, ensuite. Je demande à un israélien s’il sait quand la vieille ville sera réouverte à tout le monde. Il pense que ça le sera dans quelques jours. On le remercie. « God bless you. » A côté de l’endroit où un gamin vendait des clopes, deux autres font les poubelles.

A dix-neuf heures, Soeur Marina a organisé un chapelet où elle a tenu à rassembler tous les bénévoles, le Padre, ainsi que Soeur Camille (d’origine espagnole). Une résidente, Angela, se joindra à nous. La petite cérémonie se tiendra au pied d’une statue de la Vierge située dans le jardin. Nous allons égrener un chapelet en disant la prière de l’ordre des Filles de Notre-Dame-des-Douleurs. Pour Charlie et moi, ce fut un temps de méditation bien choisi, et puis un moment de partage agréable après ce sentiment glaçant vécu entre les murs de la Ville Sainte. Lors de la prière, le français côtoie l’arabe, l’espagnol, le latin et le catalan. C’est joli…

Après cette demie-heure hors du temps, repas entre bénévoles. Ensuite, cigarette, bière, air du soir chargé de musiques populaires arabes, de chants du muezzin et de poussière, et dodo…

A suivre… 

20170721181753_IMG_4426

Pour aller plus loin :