Once I was a teenager – Urit 2/4

L’homme se réveille, à moitié nu contre un sol de béton, froid comme la mort. Il est menotté, et le goût du sang coule de sa bouche comme le filet d’une rivière qui naît. Son œil droit s’ouvre à peine, et il comprend qu’une matraque avait achevé de le fermer. Sa tête est tellement douloureuse qu’il doit envisager chaque mouvement avec mille précautions. Il n’y a personne dans la cellule, et il comprend qu’il y a été jeté sans plus de ménagement, avec un probable coup de pied au cul. Ses souvenirs de la nuit dernière son flous, et l’alcool qu’a dû imbiber la kétamine et la cocaïne qui accompagnent habituellement ses soirées dans le quartier des putes aident son mal de crâne à effacer tout souvenir de sa mémoire. Qu’est-ce qui s’est passé ? La nuit a-t-elle été à la hauteur de ses attentes ? Kirk entreprend de fouiller sa mémoire. Mais sa tête est tellement douloureuse. A l’autre bout de la pièce, il y a une couchette. Lentement, sans trop savoir comment, il se relève. Ses vêtements sont abondamment tâchés de sang. Est-ce que ce serait le sien ?

Il rampe plus ou moins vers le matelas aussi fin qu’une feuille de papier de riz, et s’y allonge tant bien que mal. Que s’est-il passé. Il ferme de nouveau les yeux, et fouille ses souvenirs. Des sirènes, des voix en pagaille. Des lumières chamarrées qui colorent la nuit de leurs couleurs bleues et rouges. Des voix de femmes, qui hurlent. Des hommes qui se battent, des bruits de bouteilles cassées. Une voiture, encore des sirènes. Et. Des hanches. Des hanches qui dansent. Du sang. Le souffle court d’une femme qui ne hurle pas.

La nuit lui revient par pans, par morceaux démembrés, et il s’endort, à la recherche de ses souvenirs.

***

Marion. Mon nom est Marion. Je suis un être de chair et de sang, au cœur qui bat et aux idées qui fusent telles des gouttes de nitroglycérine.

Je suis un sexe, des hormones, une odeur, un toucher s’évaporant. Je suis des courbes qui se tordent et un souffle fiévreux se muant en un soupir étouffé.

As-tu déjà vu les yeux d’une femme abandonnée au plaisir ? As-tu déjà entendu cette symphonie s’échapper des lèvres de la créature qu’on désire, ce son bestial et voluptueux qu’on nomme gémissement ? As-tu déjà mordu un cou frémissant à ton toucher ? As-tu déjà léché une poitrine généreuse trempée de sueur ?

Toute ma vie je n’ai fait que danser. Toute ma vie je n’ai été qu’un corps, une entité se mouvant au rythme d’une musique; toute ma vie je n’ai été qu’une invitation à la chair. La perversion. L’oubli entouré d’un drap.

Je ne suis qu’un objet sexuel né pour satisfaire l’Envie. Je me sais empoisonnée. Je me sais née pour vous posséder et ensuite vous abandonner, l’esprit troublé et encore plein des impromptus de votre nuit, la plus belle de votre vie. J’aurai empli votre cœur et permis en vous la naissance du manque. Je passe et je disparais, on ne me possède qu’une fois. Seulement une courte et intense étreinte. Je ne suis qu’un objet sexuel né pour satisfaire l’Envie. Celle de l’Acte.

Jouissance. Désir. Cris. Soupirs. Sodomie. Baiser.

Comme un menu habituel. Comme une commande quelconque à un bar anonyme. Toujours un triste sentiment de déjà-vu au regard du visage déjà révulsé par les prémisses de l’orgasme. Je ne sais ce que je recherche chez tous ces hommes. Je ne sais ce qui me pousse à me décevoir dans les bras d’un rond-de-cuir chaque nuit, qui après m’avoir déclaré un amour inconditionnel, la semence adultère en mon sein, m’insulte le lendemain en me jetant un billet. Je ne sais ce que je recherche, pourquoi je laisse le commun des mortels graver sur mon front les lettres du métier le plus déshonorant au monde. Pute, catin, cocotte, prostituée, salope. Fille de rien. Ce que je suis.

Une fille de rien qui rêve de l’Etreinte. Qui rêve d’une seule nuit, faite de drogues, d’amour, de regards en forme de morsure de serpent et d’alcool. La fille de rien rêve de brûler en une seule nuit dans les bras d’un nouveau Candyman pour pouvoir ensuite mourir, et quitter cette perdition qu’on appelle existence.

Quitte à aimer, autant se consumer.

***

Ca y est, la nuit est finie. Peu à peu, les rues s’animent de nouveau, se remplissent de voitures sous amphétamines et de Citoyens qui se Lèvent Tôt, respectable engeance de notre monde.

Les lampadaires, témoins de la nuit passée, semblent s’éteindre soudain, comme une bougie qu’on soufflerait. Les Citoyens qui se Lèvent Tôt se dirigent d’un pas stalinien à leur travail, avec l’assurance sans faille de ceux qui ont trouvé leur place sur cette terre.

Grand bruit, les portes du métro s’ouvrent. Le couperet d’entrée-sortie du moyen de transport facile et citadin par excellence s’ouvre, et vomit la France qui se lève tôt. Et c’est vrai, il est tôt, et le jour qui n’est pas encore levé s’apprête à vivre une autre tranche de vingt-quatre heures, comptant parmi ces phases effrénées de la vie qui vous avale ou vous recrache comme une diarrhée carabinée. Les ménagères de moins de cinquante ans, le top bon marché déjà recouvert du vomi juvénile, courent pour emmener la progéniture vers un haut lieu d’Apprentissage quelconque ; des grappes de VRP cloués à quatre épingles sur du papier glacé, suant à grosses gouttes, se dirigent d’un pas modérément pressé vers un lieu où ils gagneront des sommes considérables d’argent. Ils marchent sur les corps comateux des sdf, cadavériques témoins des débauches nocturnes, dormant du sommeil abyssal de ceux qui ont passé les dernières heures à se griller les neurones à coups de substances illicites.

Ca y est, la France qui se lève tôt est réveillée, et elle explose d’énergie. Et ils sortent tous par grappes de la bouche de métro, gueule de loup moderne et électrique, témoin carnassier de toutes ces âmes vouées à l’économie de marché.

***

Urbexplos de voyage en terres cachées – La fonderie #1

Illustration d’Antonin Briand

A l’heure du coronavirus, à l’heure du couvre-feu, nos deux compères Stélan et Aya vivent leur vie tant bien que mal, comme tout le monde. Mais est ce la situation actuelle et les privations de liberté? Est ce leur passion commune pour l’errance et la découverte? Dans le coeur de nos deux amis vrûle toujours cette flamme du voyage. De l’échappatoire. Stélan travaille, et se consacre entièrement à la rénovation de sa future maison. Pour pouvoir mieux partir en voyage, il souhaiterait avoir un pied-à-terre, où construire une vie vers laquelle retourner. Pour mieux s’élever, il est plus sage d’ancrer ses racines…
Aya, quant à elle, a installé son couple avec ce jeune géorgien dont elle est tombée amoureuse. Ils ont un enfant qui aura bientôt trois mois, elle travaille avec des mineurs isolés étrangers. Elle écrit toujours, attendant la possibilité de découvrir la Géorgie.

Stélan et Aya vivent donc leur vie tranquillement, malgré les lois restrictives qui font se resserrer l’étau de la dystopie sur les âmes assoiffées de liberté. Pourtant, aussi riche et beau que soit leur quotidien, il leur manque une chose. Repartir. Ressentir de nouveau ce frisson de la nouveauté et de la découverte, si important à leur équilibre. Ils décidèrent alors qu’aucun contexte politique dictatorial, aucune précaution sanitaire nécessaire ne pourraient les empêcher de continuer l’Aventure.

Ce frileux weekend de janvier, ils partirent faire un urbex. Peu leur importait finalement le premier lieu qui verrait leur nouvelle expédition. Ce samedi matin, ils partirent deux heures après celle qu’ils avaient initialement prévue, oublièrent la moitié de leur matériel, mais tout ce qui comptait était de se retrouver à l’avant du camion de Stélan, la route face à eux.

Aux alentours de Rennes se trouve une fonderie de métal abandonnée. Le lieu est connu, squatté de nombreuses fois, mais tant pis. Ce sera une première destination intéressante pour leurs envies d’évasion. Ils firent escale sur le petit parking de la gare de S., non loin de la localisation de l’ancienne fonderie. C’est parti. Après une petite cigarette de circonstance, leurs pas les menèrent quelques centaines de mètres plus loin face à un grand portail fermé. C’est là. Reste à trouver un moyen de rentrer.

Sentant une petite montée d’adrénaline, ils contournent le mur encerclant le lieu, en tentant de se faire discrets. Cette précaution leur sera bien inutile, la fonderie ayant un vis à vis direct sur plusieurs maisons, les deux explorateurs du dimanche sont tout sauf discrets de jour… Qu’à cela ne tienne. Après quelques pas dans un bois, Stélan avise un pan de mur qui lui semble moins haut. D’un geste aisé, il passe la muraille et saute de l’autre côté. Aya se sent moins à l’aise, elle n’est pas aussi sportive et n’arrivera pas à se hisser comme son ami vient de le faire. C’est pourtant le seul moyen qu’ils ont trouvé pour passer : un peu plus loin, il y a un à-pic qui donne sur les rails. Stélan repasse le mur, et fait la courte échelle à la jeune femme. Elle s’asseoit à cheval sur la muraille, et son compagnon la réceptionne de l’autre côté.

Ca y est, ils sont entrés. L’usine en friche leur fait face, son squelette de métal envahi par la végétation alentour…

{A suivre…]

Le fil de cette aventure sera à suivre le 9 de chaque mois…

Illustration d’Antonin Briand