Mon journal de reconversion #2

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis sentie différente de la masse. Très, peut-être trop sensible, animée par des choses différentes, toujours plus prompte à rêver que de m’occuper de choses concrètes, ou qui intéressaient les autres. Pendant longtemps d’ailleurs, ce fut une grande peur pour moi que celle de devoir grandir, et devenir adulte. Plus encore, le fait de me conformer à la masse m’a toujours inspirée plus de répulsion qu’autre chose. Ce monde ne m’intéressait pas, la productivité ne m’intéressait pas, et j’aspirais plus à faire de mon monde intérieur une réalité palpable que de trouver ma place dans cette société. Je suis passée par une phase de grande fragilité, de transgression, d’angoisses, et ai fait un long chemin pour trouver un semblant d’équilibre et de confiance en moi. Mais cette grande sensibilité émotionnelle, bien évidemment, reste toujours constitutive de mon identité.

On pourrait résumer l’équilibre de ma vie en trois aspects : la création, le voyage, et le rapport à l’Autre. Pour être heureuse, j’ai besoin de créer, de voyager et d’être en lien avec mes semblables. Les deux premiers éléments, jusqu’ici j’ai pu les retrouver dans ma vie personnelle. Pour ce qui est du troisième, outre ma vie sociale et familiale, il est probablement à l’origine de mon choix de faire des études pour travailler dans le social. Tout a commencé lors de mon deuxième voyage à Jérusalem à ma majorité. J’étais partie travailler en tant que bénévole, dans une maison de retraite tenue par des religieuses catholiques. Cette maison s’appelle le Home Notre Dame des Douleurs, situé à Jérusalem-Est, en plein cœur des quartiers palestiniens.

J’ai beaucoup aimé travailler avec ces bonnes sœurs. C’était un peu étrange pour moi de me retrouver dans un cadre aussi strict (même si cette rigidité est à relativiser, par rapport à d’autres congrégations) mais j’ai pourtant beaucoup apprécié vivre là-bas. Je me sentais bien au sein du Home, apaisée, ressourcée, à l’aise. Et c’est dans cet environnement spirituel lumineux que j’ai découvert que j’aimais beaucoup aider les autres. A l’époque, comme tout jeune adulte en quête de soi, j’étais un peu paumée, et ne savais pas trop bien ce que je voulais faire de ma vie. Je savais trois choses. Je n’aimais pas l’école, le théâtre me faisait vibrer et mon orientation dans une prépa littéraire à option théâtre avait échoué. Mon dossier n’était pas assez bon, et il faut le dire, heureusement que mon entrée dans cette formation a été refusée. La dureté de la prépa aurait été très violente à vivre pour moi. Mes parents, de plus, me poussaient à chercher une formation qui me permette de trouver un job alimentaire, privilégier la sécurité plutôt que de me lancer dans une voie aléatoire comme celle des arts. Moi, je rêvais de devenir comédienne, mais n’osais pas m’opposer totalement à mes parents. Alors j’avais commencé une licence de lettres modernes, sans savoir vraiment pourquoi. Et comme je ne peux pas m’impliquer dans quelque chose sans y voir un sens, je travaillais très peu et avais des résultats moyens.

Et vint donc ce bénévolat en Terre Sainte. Ces voyages ont changé ma vie, de bien des aspects, mais c’est de mon orientation professionnelle dont je souhaiterais parler ici. J’ai découvert que j’appréciais la relation d’aide, que j’aimais accompagner mon prochain en difficulté, et que j’aimais construire des solutions à la hauteur des personnes à ma charge pour arriver à leur apporter cette assistance. Soit trois aspects intrinsèques au travail social.

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #1

Chapitre 1 : Hypersensibilité et monde du travail

25 février 2021 : jour 1

Ca y est, je me lance.

Je pensais avoir trouvé un lieu de travail qui me permettrait de me sentir assez bien pour y envisager un CDI en attendant que mes projets soient assez viables pour quitter le social pur et dur, mais ce n’est pas le cas. Et c’est bien dommage. Le trop-plein que je ressens est lié aussi à des difficultés personnelles, c’est vrai. Mais le travail ne devrait pas en rajouter. C’est mon ressenti. D’autant plus dans une branche qui en comporte déjà tellement par essence.

Alors c’est le moment de me lancer.

Faisons un point. Je vis un ras le bol généralisé, exacerbé par un sentiment de trahison lié à ma hiérarchie. En fait, le foyer où je travaille est déjà très dur en soi. Précisons que je n’ai jamais craint les difficultés liées à mon métier, bien que j’ai déjà eu peur pour mon intégrité physique au travail une fois. Les bagarres, les coups, les insultes, la maladie, les pathologies psy et les parcours de vie chaotiques ne me font pas peur, mais cette fois-ci j’ai peur de mettre en danger mon entourage à cause des failles institutionnelles de ma structure, mises en exergue par le coronavirus. Et ça, je ne l’accepte pas. Je suis peut-être éduc, mais j’ai mes limites.

La structure où je travaille est un foyer accueillant des mineurs isolés étrangers. Ce devait être un foyer provisoire, qui s’est transformé en un foyer permanent. Les jeunes sont donc hébergés dans des conditions lamentables. Les locaux sont vétustes, n’ont pas été rénovés, seulement réaménagés à la va-vite. Les locaux sont infestés par la gale, les punaises de lit, les rats, la moisissure, les problèmes de plomberie sont récurrents et la saleté omniprésente. La structure peut accueillir jusqu’à 100 jeunes, pour 30 professionnels dont seulement 13 travailleurs sociaux qui travaillent en référence unique. La charge de travail est incroyable, et les conditions déplorables. Et plus encore, le collectif devient maltraitant pour certains jeunes, qui développent des troubles du sommeil et psychologiques. Par la force des choses.

Mais ce qui m’a plu, en arrivant là, c’était le travail, l’équipe, et les jeunes. Ils débordent d’une énergie incroyable et d’une envie de s’en sortir qui force le respect. A mes yeux, les jeunes nés en France ont tellement à apprendre d’eux. J’ai écumé quelques structures dans ma jeune vie professionnelle. Et je n’ai que très rarement trouvé une émulsion et un militantisme dans une équipe qui m’a autant plu que dans ce foyer. J’ai connu des équipes sclérosées, des environnements de travail désabusés, du harcèlement au travail, des pratiques inadaptées… Et lorsqu’on m’a fait miroiter un CDI là-bas, je l’ai même envisagé. Pour moi, c’est un énorme pas, le CDI. Je voyais avant ce type de contrat comme des menottes que l’on attacherait à mes poignets.

Mais bon. Ma structure a en plus son lot de failles institutionnelles. Et c’est peu dire. Nous n’avons pas de projet d’établissement, l’équipe est paralysée souvent pas de grosses dissensions, il y a des passe-droits. Et la cerise sur le gâteau intervint avec le covid.

Nous avons le variant anglais détecté au sein de notre structure. Deux cas positifs, sûrement plus vu la promiscuité. Au moins onze jeunes cas contacts. Pas de test massif prévu, « c’est en réflexion », pas de protocole sanitaire, et pas de volonté de protéger les professionnels dont certains ont des profils à risques vis à vis de cette maladie. Et les efforts conjoints de la coordo et de l’infirmière pour instaurer un cadre ne seront probablement pas constructifs, en l’absence de volonté de la part de notre chef de service qui ne souhaite pas organiser de dépistage de masse.

Cette fois-ci, c’est trop. J’ai peur de transmettre le covid à mon fils de quatre mois, et à mes parents qui sont âgés et en mauvaise santé. Et ça, je le vis très mal. J’accepte sans problème les difficultés que peuvent m’apporter mon travail. Mais qu’il mette en danger mon entourage, je ne le veux pas. Je ne souffrirai plus à cause de mon travail, c’est décidé. Et ce CDI, on va y repenser. Mieux vaut utiliser les mois qui restent à mon contrat pour me remettre à flot financièrement, et réfléchir à me retourner.

Je choisirai un autre chemin.

A suivre…

Educ spé’ – Récits de terrain #11

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pendant sept ans, j’ai travaillé avec une association bretonne qui comptait plusieurs accueils de jour, mais surtout organisait des séjours adaptés à plusieurs périodes de l’année en direction d’adultes issus de divers foyers du grand ouest. Cette association a malheureusement dû fermer son service de séjours adaptés à cause de la crise liée au covid-19, et c’est bien dommage parce qu’elle valorisait une éthique professionnelle admirable, et trop rare de nos jours. Je m’y suis toujours senti comme un poisson dans l’eau, et j’y ai vécu de très beaux moments.

Je me souviens de l’un de mes premiers séjours d’hiver, comptant une célébration de Noël et du Nouvel An. J’étais directrice de séjour, et je m’entendais très bien avec mon animatrice, un peu borderline, tout comme moi. Nous étions partis manger au restaurant, et voir les illuminations de Laval, qui valent effectivement le coup d’oeil. Il fait nuit, légèrement froid, mais pas trop non plus. L’atmosphère est agréable. Nous nous baladons, en prenant vaguement la direction du restaurant que nous avons réservé. Au détour d’une rue, surprise! Nous croisons d’autres vacanciers de l’association. Nous saluons nos collègues, et les vacanciers échangent quelques mots.

Lorsqu’on reprend notre chemin, je marche à côté de Didier, qui prit congé de la jeune femme vacancière avec qui il venait de faire connaissance. Etant un personnage plein d’humour, je tente une vanne idiote.
« Dis donc Didier, tu lui as tapé dans l’oeil! » J’oubliais que la déficience rend parfois compliquée la compréhension de l’ironie, ou des expressions imagées. Il me répondra, le plus sincèrement du monde:
« Ben non, puisque je lui ai serré la main! »

Je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire…

Educ spé’ – Récits de terrain #9

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers ont été modifiés.

***

Une chaude après midi d’été dans ce foyer pour mineurs isolés. Une tablée a été dressée dans la cour, autour de laquelle sont assis travailleurs sociaux et jeunes pour partager un repas. Aujourd’hui, des artistes son venus pour présenter leur travail, en parallèle de leurs représentations qui se tiennent en ce moment dans les alentours. Leur projet est basé sur un enregistreur de leur cru, qui ressemble à un vieux gramophone. Ils l’ont emmené en voyage un peu partout, et ont demandé à des gens de leur chanter des chansons traditionnelles. Cette banque sonore multiculturelle constitue la base de leur spectacle.

Une femme chante pour les jeunes, puis un autre artiste leur présente quelques enregistrements en leur expliquant d’où viennent les chants avant de les faire entendre. Est-ce la chaleur écrasante? Les jeunes paraissent peu intéressés, peu réactifs au travail des deux artistes. Je discute avec T., qui me dit comprendre le dialecte d’une chanson, même si elle ne vient pas de son pays. Nous entamons un échange sur les différentes ethnies présentes dans la partie d’Afrique dont il est originaire, mais soudain il s’interrompt alors qu’un chant guinéen commence à retentir.

On a soudain l’impression qu’on a rallumé la lumière dans les yeux des jeunes. Ils se regardent entre eux, l’air de dire « oh! mais je comprends cette langue? »! Spontanément, les mains se mettent à battre le rythme, et F., un jeune expansif, se lève d’un bond et commence à entamer des pas de danse improvisés. Les autres l’accompagnent de sifflements pour l’encourager, galvanisés par le plaisir d’entendre une langue qui vienne de leur pays. L’émulsion dure le temps de la chanson, et met un sourire sur toutes les lèvres. Puis le silence revient, les clappements cessent et F. se rassoit. J’aurais aimé que ce moment dure plus longtemps…!

Ce sont des moments comme celui-ci qui me font aimer mon travail. Ces instants fugaces, empreints d’éternité, de complicité, d’humour, de liens qui se créent entre usagers et professionnels sans que rien ne soit prévu, au hasard de la vie, des moments dont l’humanité constitue le fil rouge. Après ces journées-là, je prends bien soin de garder par devers moi ces instants qui subliment la couleur de la vie comme des petites lumières magnifiques. Grâce à eux, je trouve de la force pour affronter les difficultés professionnelles à venir.
Qu’y a-t-il de plus beau que le partage?

Ma grossesse et mon accouchement 3/3

Les heures passent. Dix-sept heures. J’en profite pour dormir et récupérer un maximum. Dix-huit heures. Dix neuf heures. Vingt heures. La sage femme vient régulièrement vérifier la dilatation de mon col. Il faut qu’il soit ouvert à dix centimètres pour pouvoir accoucher et me mettre à la poussée. Ca se calcule en doigts, mais je n’ai pas bien retenu le nombre! A chaque fois qu’elle vérifie, elle en profite pour voir où en est mon enfant, s’il est bien descendu. Et à chaque fois qu’on lui touche le haut du crâne, il s’agite comme s’il n’aimait pas ça. Ca nous fait rire toutes les deux.

La soirée avance et se fait tardive. Je continue à dormir mais je me sens mieux, j’ai repris des forces. Les contractions se sont accélérées, mais pas encore assez. Il faut que j’en aie toutes les cinq minutes. Je ne les sens plus, grâce à la péridurale que je peux doser quand j’en ai besoin. Apparemment, le surdosage n’est pas possible mais par principe je ne m’en sers pas trop: l’idée n’est pas de ne plus rien ressentir, simplement de gérer la douleur.
On me place dans la position latérale de Gasquet, censée aider le bébé à bien se placer. On m’injecte en intraveineuse un produit qui va aider les contractions à s’accélérer. Je dors encore. Minuit passe. Une heure. La sage-femme repasse. Je suis assez dilatée. Le bébé est bien placé. Ca y est, c’est le moment. Wouah…
J’appelle Zaza, sorti fumer une cigarette. Je suis étrangement calme. Les sage-femmes, en tenue stérile, sont face à moi. Je suis en position gynécologique. Zaza est à côté de moi, ma main est dans la sienne. A moi de jouer. Il s’agit d’attendre l’arrivée d’une contraction, et de l’accompagner en poussant. Je me sens réveillée, prête. Concentrée.

Une contraction arrive. Je me rappelle des conseils qu’on m’a donnés, pousser comme si j’étais aux toilettes en m’aidant de ma respiration. Je pousse. Une fois. Deux fois. Trois fois. Les sage-femmes m’encouragent. Me félicitent. Zaza serre fort ma main. Je me relâche. Souffle. On attend la contraction suivante. Pendant ce temps, on discute un peu. Ca arrive de nouveau. Rebelote. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je sens l’entrée de mon vagin s’étirer de plus en plus.

Dans le calme, on discute de nouveau. Puis encore une contraction. C’est bien Madame. C’est très bien ce que vous faites. On voit le haut de sa tête, vous voulez voir? Non, je n’ai pas envie de voir à quoi ressemble mon corps dans cet état, ni de toucher. C’est reparti. Une fois, deux fois, trois fois. En quelle langue vous parlez avec votre conjoint? Le russe? Ah, c’est intéressant! Encore une contraction. Mon col est tellement étiré que je me dis qu’il va craquer. Une fois. Deux fois. Trois fois. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois.
Et puis soudain, d’un coup d’un seul, on sort de moi une petite chose qui se met à crier. La sage-femme lui passe un bonnet et le met sur moi, recouvert d’un linge blanc.
Difficile de décrire ce que j’ai ressenti à ce moment là. Je me souviens avoir pensé en quasi-monosyllabes : « Woh, déjà? Oh… » Et puis tout a disparu autour de moi. Plus rien n’existait à part moi, Zaza et cette petite crevette nommée Vladimer. Je n’oublierai jamais l’expression de Zaza à cet instant précis. Moi, j’étais trop occupée à le regarder, et partager ma joie avec mon amoureux. Je lui ai donné le sein et mon fils a bu le colostrum. On dit que ce premier lait est le meilleur, et qu’il est plein de bonnes choses pour les nouveaux-nés.

Tout cela nous a tellement obnubilés que je n’ai même pas remarqué que j’avais fait une hémorragie et que l’une des sage-femmes était en train de me recoudre. En passant, la petite crevette m’a déchirée jusqu’à atteindre mes muscles pelviens. Mais je m’en foutais, j’étais trop occupée à le trouver beau.
On a fait un temps de peau à peau, et c’est vrai que c’est un moment très doux et tendre à passer avec son enfant. Les sage-femmes ont coupé le cordon et l’ont pesé. Puis Zaza l’a pris sur lui. Il a dormi, contre la peau de son père. De mon côté, on m’a conseillé d’essayer d’aller aux toilettes. Il faut le faire dans les 4 à 6 heures qui suivent l’accouchement, et le plus tôt est le mieux. Je me lève, marche en canard, m’asseois… et fais un malaise. On me rallonge, et on m’injecte le produit censé faire passer la baisse de tension. Ca va mieux.

Il faut savoir qu’aller aux toilettes est non seulement nécessaire après un accouchement (c’est important de faire retravailler cette région du corps!), mais aussi un sacré challenge. Non seulement c’est douloureux, d’autant plus quand on a subi une épisiotomie/déchirure, mais ça demande aussi de solliciter des organes/muscles/sphincters insensibilisés, presque paralysés par le travail et la péridurale. On se retrouve obligées de conceptualiser quelque chose de naturel, comme si on ne savait plus le faire…! J’ai mis environ six heures à y arriver après la naissance de Vladimer.

Une fois mon malaise géré, les sage femmes prennent congé malheureusement. Merci à elles pour le merveilleux travail qu’elles ont fait auprès de nous. Un brancardier prend le relais, même si je suis plus vaillante je serais bien incapable de marcher la distance qui nous sépare du service où je vais être hospitalisée quatre jours.
Les néons du plafond défilent devant mes yeux, de couloirs en couloirs. J’ai une pensée fugitive pour le film L’Echelle de Jacob. Est-ce dans ce film que j’ai vu ce plan…? Ou dans Resident Evil?
Zaza suit avec le berceau de Vladimer, derrière nous. On nous installe dans une chambre, au bout d’un couloir. Un petit déjeuner sera servi un peu plus tard. C’est le matin, déjà. Mon amoureux rentre se reposer, il reviendra plus tard.

Mon fils dort à côté de moi. De mon côté je somnole, affamée. Ca fait vingt quatre heures que je n’ai rien avalé. Je repense à ce que je viens de vivre. Beaucoup d’émotions fortes, de beaux changements sont encore à venir dans ma vie.

Mais ça y est. Je suis Maman.

Voyage en terres contées – publication associative, le rêve se réalise!

Il y a un an, nous partions sur les routes, un projet dans notre besace. Ce projet, c’était celui d’écrire un livre sur le voyage. Munis d’un pass Interrail, nous avons fait le tour de l’Europe dans le but de récolter des contes populaires, tout en écrivant un journal. L’idée était de retranscrire ces notes prises au jour le jour, tout en y incorporant ces morceaux d’extraordinaire. Nous avons donc traversé la France, l’Allemagne, la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque, et la Suisse pendant les deux mois de l’été 2019. Et une fois de retour, nous nous sommes mis au travail.

Un an et beaucoup, beaucoup, beaucoup d’heures d’écriture, de dessin, de réunions, de mises au point et en page, je suis fière de vous presenter le fruit de ce long et passionnant labeur, qui sera le premier livre d’une collection consacrée au voyage et aux mythes et légendes.
Notre ouvrage, « Voyage en terres contées, De la foret noire aux collines de Bucovina » est désormais disponible à la vente sur le lien ci dessous.
Notre rêve est enfin sur le point de se réaliser : dans un mois, on pourra enfin lire le récit de nos aventures dans un livre qui est déjà disponible en prévente pour la modique somme de 15€, imprimé sur du joli papier recyclé!
La majorité des ventes se fera sur internet, alors si vous le souhaitez, c’est le moment !

A tous ceux qui se procureront notre livre, un grand merci du fond du coeur ❤️ nous espérons que cette lecture vous plaira!


Emma, Stélan, Antonin et Aya, alias Fabre Minuit https://tirage-de-tetes.fr/produit/voyage-en-terres-contees-de-la-foret-noire-aux-collines-de-bucovina-stelan-darras-aya-gerard-et-antonin-briand-ill/

Cimetière de Sapanta, Roumanie

Educ spé’ – Récits de terrain #1

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Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Un métier parmi d’autres, sujet à la fois de critiques et d’idées reçues. Un métier finalement peu connu du grand public, comme le soulignent les questions que l’on me pose lorsque je parle de mon quotidien. Spécialisée en quoi? Qu’est ce que l’on fait, exactement? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté des petits moments qui font notre journée de travail. Qu’est ce que c’est, être Educ?
Au risque que l’on me qualifie de Captain Obvious, il est une évidence avec laquelle j’aimerais démarrer cette confession: chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles. C’est lié aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le métier d’éducateur spécialisé (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet état de fait? Car il y a difficulté et difficulté, si je puis m’exprimer aussi simplement. Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations douloureuses sont bien plus que cela: elles sont constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés. 

***

Récits de terrain #1 :

Ce vendredi 5 avril 2019, je remplace un éducateur technique spécialisé dans une IME bretonne. J’encadre un atelier menuiserie, avec deux jeunes. Le premier, je le connais déjà. Il s’appelle Justin, c’est un autiste agréable à vivre, avec qui le contact est assez facile. Le deuxième, en revanche, je ne l’ai jamais vu. Je ne connais que son nom, Nolan. Il est en retard, d’ailleurs. En attendant que son taxi arrive, je commence à travailler avec Justin. Quelques dizaines de minutes plus tard, je vois une armoire à glace passer le pas de la porte, l’air hagard, le regard embrumé par des lunettes qui me feraient presque penser à des cul-de-bouteilles. A son dos voûté et sa démarche traînante, je devine qu’il doit avoir un lourd traitement psychiatrique. Sans s’embarrasser d’un bonjour, Nolan m’annonce qu’il va finir sa nuit et s’installe dormir sur la table, la tête dans les bras. Je le laisse faire, estimant qu’il est peut-être dans ses habitudes de dormir le matin. Je continue donc de travailler avec Justin.

Environ une demie-heure plus tard, je décide de réveiller Nolan, trouvant injuste de laisser dormir le retardataire alors que son camarade bosse pour deux. Je mets au travail le jeune homme avec douceur, tentant de faire passer la pilule avec deux ou trois vannes gentilles pour détendre l’atmosphère. Il refuse plusieurs fois de peindre, grogne mais je l’accompagne pas à pas tandis que la psychomotricienne Lucie, venue voir Justin, l’aide à utiliser la ponceuse. Avec force plaintes et soupirs, Nolan travaille tout de même. Il se bloque un peu parfois, et s’attache à me provoquer (il semblerait) comme tout bon adolescent qui testerait les limites d’un adulte. Il plante des tournevis dans les tables, ou encore vient me voir pour faire semblant de me poignarder avec un long bout de bois pointu, le tout en arborant un grand sourire pervers.
Jusque là, je restais professionnelle, mais à ce moment précis mon instinct alluma des signaux d’alarme dans ma tête. Nolan me met mal à l’aise.
Arrive la récréation, à laquelle nous nous rendons avant de retourner à l’atelier.

Une fois devant la porte, alors que je cherche les clés, Nolan empoigne Justin par le cou et le met à terre. Il entreprend ensuite une série de coups feints dans la tête de son pauvre camarade tout en me fixant avec ce grand sourire malsain qui m’avait dérangée plus tôt. Je suis décontenancée, mais me reprends et ordonne à Nolan de laisser Justin tranquille. Je ne dois pas être bien crédible, car il ne m’obéit pas et continue son jeu. J’attrape alors le jeune homme pour le relever, mais son agresseur le remet au sol et lui assène de véritables coups, dans le dos cette fois-ci. Par trois fois, je tente de relever Justin, et par trois fois Nolan s’oppose à moi et reprend les coups, comme s’il avait en face de lui un jouet sur lequel on pourrait se passer les nerfs.
Ca suffit, il faut que je reprenne le contrôle. Je hausse le ton, ordonnant fermement à l’armoire à glace que j’ai en face de moi d’arrêter son cirque. Bizarrement, il s’exécute. Je relève sa victime, angoissée, et ouvre la porte en tentant de retrouver ma contenance pour que le reste de la matinée se passe dans de bonnes conditions. « Maintenant ça suffit, on va remettre les blouses et retourner au boulot. » Je ne suis pas tranquille. Le comportement froid et provocateur de Nolan me perturbe.

Une fois dans la pièce, je répète une nouvelle fois l’ordre de remettre les blouses, tout en mettant la mienne. Justin s’éloigne, sûrement pour s’écarter du danger que son camarade représente, et Nolan me jette une chute de bois dessus alors que je m’habille. Prise par surprise, mon corps entier se tend d’un coup. Je n’arrive à rien dire, mais je lui jette un fort regard de désapprobation et d’incompréhension. Il se justifie en disant que ce n’était « pas voulu », puis se détourne de moi pour se diriger vers Justin. Il le saisit une nouvelle fois, comme un sac à patates, et le jette dans un placard dont il bloque la serrure avec un tournevis. Dans ma tête, tous les signaux d’alarme passent au rouge. La situation dégénère, mon autorité ne suffit pas pour maintenir un climat serein, je ne peux pas m’opposer physiquement à Nolan, j’ai besoin d’aide pour gérer la situation. Je sors de l’atelier en courant, file au pôle voisin et informe ma collègue Sabine de ce qui est en train de se passer. Elle décroche son téléphone pour appeler l’infirmière, Pascale, et pendant ce temps je retourne à l’atelier pour ne pas laisser Justin seul avec Nolan.

Je m’inquiétais pour lui, et à raison. Justin est paniqué, tambourine contre la porte en criant qu’il est blessé. Son geôlier, lui, ne dit rien. Il s’est assis non loin du placard, comme s’il voulait le garder. Je tente de négocier avec lui, lance des paroles que je veux rassurantes à Justin, mais rien n’y fait. Heureusement, Pascale arrive enfin. Elle reprend fermement Nolan, visiblement émue par la situation elle aussi, et lui dit que nous allons libérer Justin. Le jeune homme réagit alors avec violence, et se lève d’un coup : « NON! ». Sa voix forte nous fait sursauter, l’infirmière et moi. Elle se reprend rapidement, et ouvre la porte : « Arrête Nolan, c’est n’importe quoi! ».

Nous découvrons Justin dans tous ses états, la main ouverte. Pascale m’annonce qu’elle doit emmener le blessé pour le soigner, mais qu’elle reviendra chercher son agresseur. Pendant ce temps, il va falloir que j’écrive un rapport d’incident. De mon côté, même si je comprends évidemment la nécessité de prendre soin de la victime, vu les circonstances, je ne peux réprimer un sentiment de vulnérabilité qui m’envahit. Non. Pas seule avec Nolan.
J’acquiesce pourtant, et commets l’erreur de m’installer pour écrire dans le petit bureau d’angle pourvu d’une unique porte, situé à l’opposé du placard. L’infirmière s’en va.

Nolan reste assis un temps, puis je le vois se lever lentement, se tourner puis commencer à marcher dans sa direction. Son pas est traînant certes, mais plus mesuré que lent. Des pensées se bousculent dans ma tête, je me dis que je ferais mieux de sortir du bureau et de l’atelier, mais bizarrement, pour la première fois de ma vie, je suis incapable de faire un geste. Je suis figée, bloquée, je n’arrive pas à réagir, je me sens comme une proie peu à peu prise au piège. Pendant ce temps, Nolan continue à avancer vers le bureau. Il empoigne une chute de bois qu’il balance à travers la pièce. Marche encore. En balance une deuxième. Mon stress est parti, remplacé par un profond sentiment de terreur glacée. C’est la première fois que je suis face à une personne au comportement sadique, je me suis laissée complètement dépasser par les talents de manipulation que possèdent les personnes présentant un trouble de la personnalité antisociale. Je sens une sueur froide me parcourir l’échine. Nolan attrape un rabot à bois, et le plante violemment dans une table, à plusieurs reprises. Je n’arrive toujours pas à bouger.
Il finit par se camper, tout droit, dans l’embrasure de la porte. Prise au piège, littéralement cette fois.

 » – Sors Nolan, s’il te plaît.
– Non. Tu as appelé l’infirmière alors que ça se passait très bien, tu m’as mis en colère.  » Silence. Je commence à penser à toutes les manières qu’il pourrait imaginer pour m’agresser, réponds vaguement quelque chose sur le fait que je suis attristée par la manière dont il a agi avec Justin. Nolan s’approche d’un coup de moi pour faire semblant de me frapper. Je tente de contrôler ma réaction, mais sens pourtant que mes mains sont prises d’un tremblement qu’il m’est impossible de réprimer. J’ai une pensée fugitive pour mes parents, mon conjoint, mes amis.

Avec un grand sourire carnassier et des yeux calmes, il me demande :  » – Tu as peur, hein? » Je lui réponds que non, mais que je ne comprends pas pourquoi il agit ainsi. Evidemment c’est faux, je suis en train de vivre un sentiment de terreur comme je n’en ai jamais vécu. Je me sens, encore une fois, comme une proie sans défense, prise au piège de son prédateur.  » – Tu sais, je l’aurais libéré, hein.  » Son ton est goguenard, comme un adulte face à une enfant un peu idiote.
En face du bureau derrière lequel je suis assise, il y a un présentoir avec trois statues de bois. Nolan s’y intéresse, et je réalise d’un coup qu’elles pourraient constituer des substituts d’armes blanches tout à fait honorables… Il se saisit d’une espèce d’oiseau avec une forme vaguement contondante et fait de nouveau semblant de me frapper avec, d’un geste rapide et violent. Je contrôle ma réaction tant bien que mal. Nolan me regarde dans les yeux, décoche encore une fois son sourire pervers, et me dit :
 » – Ah ouais, t’as peur…  » Je lui demande de reposer la sculpture, alors qu’il entreprend de cogner la vitre en face de moi. Il frappe le socle par trois fois avec, et c’est alors que le directeur de l’IME entre dans l’atelier. Je suis tellement soulagée que je pourrais en pleurer, mais je me contiens. Je n’imagine pas ce qui aurait pu se passer si on m’avait laissée seule avec lui.

Le directeur impose à Nolan de sortir du bureau, me lance un regard pour voir si je vais bien. J’articule un « Merci » silencieux, et il l’emmène. Je resterai quarante-cinq minutes seule dans ce bureau. Incapable d’écrire, il me faudra au au moins vingt minutes pour récupérer, arrêter de pleurer et pour que le tremblement de mes mains cesse. Ce fut la plus grande peur de ma vie.

Lorsque je suis rentrée chez moi, ce jour-là, je n’ai pas pu réagir autrement qu’en m’écroulant sur mon lit pour dormir. Une pensée, notamment, m’a rendue triste: le cas de cet ES de Loire Atlantique dont les journaux avaient parlé il y a deux ans, mort poignardé à la gorge par un mari jaloux de sa future ex-femme dont il avait la charge. A la suite de cette tragédie, des articles dans les journaux parurent, les travailleurs sociaux manifestèrent pour la reconnaissance de notre métier.

Et ce fut tout.

Le coeur déchiré, j’ai réalisé plusieurs choses. D’une part, je fais un métier dangereux. Il n’est pas impossible que je sois blessée, ou tuée dans l’exercice de mes fonctions. Qui sait? D’autre part, lorsqu’un flic meurt, lorsqu’un militaire est tué, lorsqu’un CRS est blessé au travail, c’est la nation entière qui s’émeut. Lorsqu’un travailleur social meurt, tout le monde s’en fout.

Mais tout cela n’importe pas, car j’ai réalisé une dernière chose: depuis ce jour, et pour la première fois depuis l’obtention de mon diplôme en  2015, j’ai utilisé les mots « mon métier » pour parler de mon activité d’éducatrice spécialisée. Etrangement, il m’aura fallu la plus grande peur de ma vie pour me sentir enfin légitime à utiliser ces mots, et me sentir appartenir à mon corps de métier.

Pandémonium – micronouvelle

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On a pas trop le choix, quand on est étudiant. Si on veut se payer quelques pintes en fin de semaine et quelques places de festival l’été, faut bien bosser.

Nathaniel avait trouvé une annonce pour travailler dans un verger en septembre, dans la région d’Avignon. Il louperait le début des cours à la fac, mais tant pis. Un type était prêt à le payer grassement pour ramasser des pommes, l’occasion paraissait presque aussi belle que la région où était située l’exploitation. Il partit donc.

L’ambiance le surprit, à son arrivée. Une fois écoulées les onze heures de voyage, il découvrit un verger en piteux état. Les bâtiments en pierre s’écroulaient presque, les arbres étaient distordus et torturés. Point de pommiers, on aurait cru voir de vieux oliviers malades. Aucun couchage n’était prévu pour les saisonniers, qui dormaient près du pressoir. Ni électricité, ni eau, ni bouffe de prévue le soir : ils devaient se démerder pour se sustenter. Mais le pire, c’était les propriétaires. Vieux, laids, presque aussi tordus que leurs arbres. Du petit dernier de la famille jusqu’au patriarche, on les aurait crus déformés par la cuisson d’un micro-ondes. À l’un, il manquait une jambe. L’autre avait un moignon en guise de bras. La mère avait un vague relent de chair en lieu et place de son nez, et le benjamin n’avait qu’un œil. Leurs sourires étaient noirs ou édentés, et leur parler dégénéré semblait venir d’une époque révolue.

Nathaniel se demanda ce qu’ils foutaient là, vivant reclus à côté d’un village lambda, plein de gens « normaux ». Sains. On aurait presque dit que leur terre était pourrie, qu’elle était la cause de leur état lamentable.

Mais bon, maintenant qu’il était là, autant faire ce pourquoi il était venu. Avec les autres saisonniers, il empoigna un panier crasseux et se mit au travail. Mais la première pomme qu’il prit se fendit en deux. La chair, au toucher, était granuleuse et presque sèche. À l’intérieur, il vit des dizaines de petits vers blancs dévorer le fruit d’une couleur qui tendait entre le noir et le vert.

Dégoûté, il lâcha la pomme et en détourna son regard. Il aperçut alors la matriarche croquer goulûment dans un fruit de son verger, puis le mâcher avec un sourire abruti sur son visage.

Choose your life – Choose a job

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«  La notion de carrière est une idée du 20e siècle. Et moi je n’y trouve pas mon compte. » Christopher Mc Candless.

Chaque génération, et c’est tout à fait normal, ne poursuit pas les mêmes desseins, et envisage la Vie d’une façon différente. Ma génération, celle des enfants des années 1990-2000, vit une crise identitaire.

Si je devais choisir un livre pour nous décrire, je choisirais « Fight Club », de Chuck Palahniuk. Pourquoi ce choix ? En grande partie à cause de citations telles que celles-ci : « Je vois ici les hommes les plus forts et les plus intelligents que j’ai jamais vu; je vois tout ce potentiel; et je le vois gâché. Je vois une génération entière qui travaille à des pompes à essence, qui fait le service dans des restos, ou qui est esclave d’un petit chef dans un bureau. La pub nous fait courir après des voitures et des fringues, on fait des boulots qu’on déteste pour se payer des merdes qui nous servent à rien. On est les enfants oubliés de l’Histoire mes amis, on n’a pas de but ni de vraie place, on n’a pas de Grande Guerre, pas de Grande Dépression. Notre grande guerre est spirituelle, notre grande dépression : c’est nos vies. La télévision nous a appris à croire qu’un jour on serait tous des millionnaires, des dieux du cinéma ou des rockstars, mais c’est faux, et nous apprenons lentement cette vérité. Et on en a vraiment, vraiment, plein le cul. »

L’anti-héros de ce livre, accompagné d’un ami nommé Tyler Durden, fortuitement rencontré après l’explosion de son appartement, entame une sorte de quête spirituelle pour se trouver lui-même en cherchant à « toucher le fond ». Tyler lui ayant appris que « les choses que l’on possède finissent par nous posséder », il faut donc couper court avec un mode de vie consumériste, détruire son confort, peu à peu, car ce n’est qu’en recherchant la déchéance que l’on devient réellement libre. Sans raconter l’ouvrage entier, l’auteur a su décrire avec brio ce qui nous préoccupe, ce qui nous fait souffrir, ce qui nous empêche de trouver notre place, à nous les enfants des années 1990-2000. Et aussi une partie de ce qui pourrait se constituer comme nos valeurs existentielles. Beaucoup d’entre nous se posent la question du Sens de notre mode de vie, et ressentent un large sentiment d’absurdité lié à notre système néolibéraliste, allant jusqu’à un violent sentiment de rejet pour certains.

Ma génération vit donc une crise identitaire. À qui la faute ? Les coupables peuvent être multiples : surprotection de nos parents ? Le système scolaire, qui ne nous apprend ni à penser par nous-mêmes ni à réfléchir efficacement au sens que nous voulons donner à nos vies ? La crise, dont on entend parler partout, tout le temps depuis les années 1980 ? Le gouvernement, dont les émissaires ont perdu toute crédibilité auprès de nous, au point que notre génération prône le vote blanc comme la solution à tout ? Peu importe, finalement. Les conséquences sont là.

Ma génération vit une crise identitaire. A l’exception bien sûr, de ceux qui y trouvent leur compte, d’aucuns fuient le marché du travail. D’autres invectivent le Système à la manière d’un Winston Smith (1), personnifiant l’entité qui régit nos existences à la manière d’un démon sans visage, cruel, impersonnel, informe et sans pitié, en somme responsable de tous les malheurs du monde. D’autres recherchent la Marge, vecteur de Liberté et de Créativité à l’inverse du Monde du Travail. D’autres encore envisagent le fait de travailler comme de l’esclavage, et vivent quasiment au jour le jour tout en faisant des petits jobs leur permettant de mettre de côté pour pouvoir voyager.

Si l’on observe les choix des enfants des années 1990-2000, on remarque qu’aucun de nos modes de vie ne se ressemble réellement. Que ce soit un choix idéologique, ou encore mû par des difficultés économiques, nous vivons un éclatement de la conception carriériste qui, je l’imagine, a été amené par les Trente Glorieuses : celui d’un chemin tracé, stable, linéaire, quasiment sans escarres. Même si les décideurs du Marché du Travail ne le prennent pas encore en compte, les choses changent, peu à peu. Oui, les jeunes galèrent. Plus ou moins longtemps, en des termes plus ou moins difficiles, mais nous avons tous conscience implicitement que la Galère viendra de toutes façons s’immiscer un jour dans nos vies, et nous mettre ses piques empreintes de précarité dans les rouages que nous avons conçu pour les faire sauter. La question est de savoir quand, et comment se reconstruire.

Chacun de nous a déjà vécu cette situation : un représentant de la génération de nos parents, ou de celle de nos grands-parents, développant les mêmes considérations inutiles sur la Galère. Ils conviennent tous que oui, hein, c’est dur pour les jeunes aujourd’hui. Qu’il faut qu’on soit courageux, parce que notre génération allait vivre des choses très difficiles, hein. Que notre futur n’était pas enviable. Que d’un point de vue professionnel, c’était bien plus facile cinquante ans en arrière, hein. Qu’il faudra qu’on soit forts, et déterminés. À peu de mots près, j’ai vécu cette situation au moins une vingtaine de fois, sinon plus. À chaque fois, l’Adulte en question se tourne vers le jeune, la mine désolée, l’air de dire : « je compatis. Vas-y, montre moi ton pessimisme. Montre-moi que tu as peur et que j’ai raison ». Et à chaque fois, par politesse ou par lâcheté, j’acquiesce d’un air légèrement angoissé pour n’émettre aucune fausse note. Mais à chaque fois, j’ai envie de répondre NON.

En effet, les jeunes galèrent. Oui, notre mode de vie est difficile, du point de vue de celui installé par les Trente Glorieuses. Mais la Galère n’est pas grave, tant qu’elle ne s’installe pas ad vitam aeternam. L’erreur non plus n’est pas une catastrophe, parfois les attentes ne correspondent pas à la réalité du terrain, et ce n’est pas de notre faute.

Et qui sait de quoi l’avenir sera fait ? Etre pessimiste n’aide en rien les jeunes à avancer dans la vie. Les choses peuvent changer pour nous, la situation de notre Génération peut s’arranger. Et elle s’arrangera, j’en ai la conviction, si ceux qui ont aujourd’hui du pouvoir sur le marché du travail se décident à prendre en compte les nouvelles problématiques apportées par la jeunesse, tout en faisant baisser le chômage.

Beaucoup d’entre nous se disent de plus en plus qu’il faut travailler pour vivre, et non pas vivre pour travailler. Et cela implique plusieurs choses.

Beaucoup d’entre nous ressentent un sentiment d’humiliation lié au monde du travail. Que ce soit la rhétorique liée à l’écriture de lettres de motivation ou la relation à la hiérarchie, j’entends de nombreuses personnes évoquer ce qui se rapprocherait quasiment d’un complexe qu’on pourrait comparer à la phobie scolaire. J’ai entendu de nombreuses histoires de brimades, allant parfois jusqu’à la violence, liée à un environnement professionnel. Par ailleurs, les métiers que l’on exerce le plus souvent lorsqu’on galère ou que l’on commence, mériteraient une sérieuse revalorisation. Lorsque j’entends un jeune parler de son travail consistant à distribuer des journaux, faire des ménages, travailler dans un supermarché ou toute autre activité du même acabit, 9 fois sur 10 un dégoût et un sentiment personnel d’humiliation teinte le discours de la personne concernée. Il suffit d’ajouter à cela une hiérarchie maltraitante, et ça suffit à construire un sentiment de rejet du monde du travail en général. Pour évoquer une anecdote personnelle, un éducateur de rue avec lequel je travaillais en stage m’a parlé d’un de ses questionnements les plus problématiques, qui illustre bien ce complexe. Le service de Prévention se situait dans un quartier difficile, au sein duquel les jeunes se déscolarisaient pour se plonger dans le cercle vicieux du deal de cannabis et d’héroïne, dès treize ans. C’était évidemment une difficulté à laquelle les éducateurs de rue se confrontaient dans l’accompagnement des jeunes, et notamment lorsque venait la question de l’insertion à l’emploi. Pour reprendre les termes de ce travailleur social que j’appellerai Edgar, comment motiver des jeunes sans diplôme à aller faire un boulot qu’ils pourront considérer comme dégradant, où ils devront se plier à un cadre, des chefs pas toujours délicats ni inspirants, pour 1100€ ou 1200€ net par mois alors qu’ils arrivent déjà à se procurer cette somme en une heure au mieux, une demi-journée au pire, tout en étant globalement libres de leurs faits et gestes dans leur activité ?

Un autre problème se pose lorsqu’on recherche notre premier emploi. Qu’on soit bardés de diplômes ou pas, l’expérience professionnelle exigée empêche bien souvent d’accéder au premier emploi. Inexpérimentés, j’ai extrêmement souvent entendu mon entourage, ou lu sur des forums du web de nombreux représentants de ma génération se plaignant de ne pas savoir comment contourner ce problème, la phrase « Mais laissez-moi donc commencer quelque part ! » revenant à chaque fois. Les stages n’étant bien souvent pas considérés en tant qu’expérience professionnelle, les diplômes ne comptant pas toujours comme une assurance des compétences et qualités que nous possédons, on ne sait pas comment entrer dans un secteur, ou trouver son premier emploi. On se dit parfois qu’il manque une étape. Une phase intermédiaire, un tremplin qui permettrait d’accéder plus facilement au domaine que nous ambitionnons d’appréhender. Une structure, peut être ? Une instance qui permettrait d’acquérir ce genre d’expérience, entre le stage et le contrat de travail ?

Tout le monde passe par le Pôle Emploi. On imagine cette structure à l’image d’un guide, qui nous permettra d’appréhender le monde du Travail avec toute la sagesse nécessaire à l’obtention de notre premier emploi. Mais le manque de moyens, et l’organisation institutionnelle rend la réalité tout à fait différente. Pôle Emploi est à nos yeux une structure globalement inutile, sinon à la délivrance des ASSEDIC. Je ne connais personne qui se sente accompagné, aidé par le service, et pourtant certains en auraient besoin. Le monde du travail est une jungle, dans laquelle on peut se perdre. Et parfois, on aurait cruellement besoin d’instances capables de nous donner les conseils adéquats, de nous accompagner lorsque nous en aurions besoin pour savoir où aller, quoi faire, qui contacter. En somme le rôle qu’aurait dû pouvoir jouer Pôle Emploi.

Il faudrait instaurer le droit à l’erreur dans le monde du travail. Quelques-uns de nos représentants, se cherchant professionnellement, se retrouvent avec un changement de domaine ou un trou dans leur Curriculum Vitae. Et souvent, beaucoup d’employeurs les interrogeant sur l’origine de ce changement et de cette absence d’activité pendant une durée plus ou moins longue, sanctionnent un aspect qui est parfois indépendant de la volonté du chômeur en question. Une erreur, une période de creux n’est pas forcément liée à de la fainéantise, ou à un caractère dilettante. Une erreur ce n’est pas grave, et cela arrive lorsqu’on se cherche. Il faudrait instaurer le droit à l’échec dans le monde du travail.

Le dernier problème que j’ai pu isoler concerne la thématique de la carrière. J’entends souvent des représentants de ma génération l’évoquer comme un complexe. Lorsqu’on est au chômage, quel que soit le nombre de nos projets en cours, on ne peut pas s’empêcher de répondre « rien », lorsqu’on nous demande nos activités actuelles. Parce que la société considère que l’on est inactif, on se considère comme inutile, et parfois c’est douloureux de s’en rendre compte. Ensuite, lorsqu’on est diplômé et que l’on cherche à élargir nos horizons professionnels, parfois notre choix d’études nous handicape. Que ce soit un emploi comme un service civique par exemple, ou alors un contrat de travail classique, beaucoup d’employeurs rechignent à nous embaucher, ne comprenant bien souvent pas le choix qui nous amène vers un nouveau domaine, ou un emploi ne nécessitant pas de diplômes. Ils ne comprennent pas que beaucoup de représentants de ma génération qui font cette démarche ne sont pas des électrons libres, susceptibles de démissionner sur un coup de tête de leur emploi actuel. Beaucoup d’entre nous ne souhaitent pas être vus à travers le prisme d’un seul métier. On a envie de tester plusieurs choses. De changer de contexte. D’être compétent dans plusieurs domaines, parfois très différents. De tester l’usine, de revenir dans un bureau, de suivre une formation artistique, et de faire un emploi saisonnier, pour finalement se fixer sur un ou plusieurs domaines, en détournant un peu la citation célèbre : « Choisissez plusieurs emplois qui vous plaisent, et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie ». Et l’on se heurte bien souvent au complexe du déterminisme de la carrière, qui pose problème à beaucoup d’entre nous. De moins en moins de représentants de ma génération ne souhaitent pas rester dans un domaine toute leur vie, mais la société est ainsi faite que nous nous devons de faire ce choix. Et parfois, cela en empêche certains de s’impliquer dans le monde du travail : pas par hédonisme mal placé, mais par peur. C’est intimidant, et terrifiant à la fois de faire un choix que l’on ne veut pas faire, et qui emportera avec lui 40 ans de notre vie. Et un métier, une structure, un contexte professionnel est susceptible de lasser au terme d’un certain temps. Et un salarié fatigué n’exerce plus aussi bien son métier. Pourquoi faut-il considérer les gens par une seule profession ? Et les considérer en fonction d’un seul domaine de compétence ? Chaque individu est différent, et possède un champ de compétences construit ou inné qui pourrait profiter à plusieurs domaines…

Les choses changent en France, peu à peu. Les jeunes qui arrivent sur le marché du travail dessinent de nouvelles perspectives, de nouvelles frontières qui renouvelleront les problématiques. Ceci parce que chacun d’entre nous ambitionne à sa manière d’apporter sa petite pierre à l’édifice d’un monde plus sain, et moins en proie aux conséquences du néolibéralisme. Mais il faut nous en donner les moyens. Car notre génération ne sait pas par où commencer, comment faire pour s’assurer une place qui nous permette de réaliser ce que nous souhaitons faire. Et bien souvent, le monde du travail nous met des bâtons dans les roues. Chacun d’entre nous bouillonne d’idées, d’espoirs, d’ambitions, de rêves, mais beaucoup ne les réalisent pas par lassitude. Notre génération se sent parfois fatiguée par le combat à accomplir pour trouver la place qu’il nous faut, et les embûches qu’il nous faut passer. Et comme Tyler Durden le disait : « Nous ne sommes pas des flocons de neige, merveilleux et uniques. Nous somme la merde de ce monde, prête à servir à tout. »

(1) Winston Smith est le protagoniste du roman « 1984 », de George Orwell