Mon journal de reconversion #17

Sans titre

Chapitre 2: écrire une nouvelle vie

C’est avec beaucoup d’émotions partagées que je quittai le foyer pour mineurs isolés étrangers, après dix huit mois d’une intensité folle. Je m’étais indubitablement attachée à mes jeunes. J’ai même décidé de parrainer l’un d’entre eux. Mes collègues, eux aussi, allaient me manquer. J’avais rarement croisé une équipe comme celle ci, et tous sont attachants chacun à leur manière. Eh oui ! Malgré un contexte, des moyens, des conditions de travail scandaleuses sur beaucoup de points, il y a toujours du bon à retirer d’une histoire… Et c’ est clair que j’aurai grandi encore, vécu une expérience humaine d’une sacrée richesse. Il me faut bien le dire, quitter cet établissement m’aura enlevé un sacré poids des épaules. J’ai retrouvé une sérénité que j’avais perdue depuis un moment.

Je restai une semaine à me reposer, et recommençai à chercher du travail. J’avais envie de découvrir complètement autre chose, alors je me décidai à postuler dans un Ehpad rennais. J’avais déjà de l’expérience dans le service à la personne, travaillé en Palestine auprès de personnes âgées, et beaucoup apprécié ce public. J’étais aussi curieuse de voir la réalité de ces structures en France, autour desquelles il se raconte beaucoup de choses. J’ai donc envoyé mon CV, pour voir.

On m’a rappelée vingt quatre heures plus tard, et le jour qui suivit j’obtins un entretien d’embauche. Il fut concluant. Je démarrai donc un contrat en tant qu’agente d’hébergement auprès du CCAS, pour une nouvelle expérience riche mais non moins harassante.

Que dire sur les maisons de retraite ? Au début, j’y ai retrouvé ce que j’appréciais dans le service à la personne, et ma fonction m’a apporté ce que je recherchais : à ma prise de poste, une liste de tâches à accomplir, que je menais à bien. Et puis je rentrais chez moi. Pas de stress, pas de travail en retard, plus de nuits sans sommeil à checker mes listes de choses à faire pour être sûre de n’avoir rien oublié. L’esprit libre à la sortie de mon travail. Je commençais à formuler mon souhait de réfléchir à construire ma vie professionnelle autrement, et ce job allait me le permettre. J’appréciais le rythme soutenu des journées de travail, qui passaient très vite. Et encore une fois, quelques collègues constituèrent de fabuleuses rencontres.

Passons malgré tout aux bémols… Mon Ehpad est à considérer comme étant un bon établissement. Les moyens sont là, chaque résident qui avait besoin d’un appareillage spécifique (verticalisateur, lève personne…) était équipé dans son logement, par exemple. L’équipe était dans l’ensemble bienveillante et à l’écoute des personnes accompagnées. Sans aucun doute. Le problème tenait surtout au manque de personnel, aux difficultés de recrutement rencontrées par la direction (il faut dire que le travail en Ehpad n’est pas très attractif) et à la taille de plus en plus imposante des tâches à effectuer pendant le service. Cet état de fait demandait un sens très aigu de l’organisation, et nous faisait courir des kilomètres tous les jours. J’ai marché plusieurs fois entre sept et huit kilomètres en une journée de travail (podomètre à l’appui). Si on ajoute à cela la manutention de personnes, les lits à faire, le ménage, les postures à prendre de nombreuses fois par jour… Forcément ça épuise. Ça use le corps. On est moins disponible.

Car les premiers à pâtir de cette situation, ce sont bien évidemment les résidents.

Mon journal de reconversion #17

MEDEF 2017

Ces situations ubuesques, je pourrais les raconter par dizaines. Leur nombre était difficile à vivre au quotidien, parasitait le travail, et ajoutait de la fatigue supplémentaire. Outre cela, il me faut mentionner des situations de harcèlement moral dont j’ai été témoin de la part de ce directeur, qui n’avait pas son pareil pour venir vérifier que ses employés travaillaient effectivement (jusqu’à venir vérifier à 1h du matin passées que ses veilleurs étaient à leur poste). Ce directeur, d’ailleurs, manquait cruellement d’empathie envers les jeunes.

Parlons en des jeunes, d’ailleurs. Nous travaillons aussi fort que possible pour eux, avec autant d’humanité possible malgré nos conditions de travail. Mais il me faut reconnaître que leurs conditions d’accueil étaient à mes yeux proprement scandaleuses, et cet état de fait m’a conduite à travailler dans des conditions contraires à mon éthique pendant un an et demi. Outre le personnel en nombre insuffisant pour encadrer le collectif énorme, ils disposaient d’une seule cuisine pour 80, trois frigos qui n’étaient jamais lavés ou alors une fois l’an (notre seule et unique agente d’entretien à mi-temps ne pouvait pas faire de miracles), et vivaient dans de petits appartements situés dans de vieux bâtiments truffés de problèmes de plomberie et d’électricité. Sans rentrer trop dans les détails, il me semble important de préciser aussi que plusieurs chambres avaient un problème de puces de lit et qu’un certain nombre de rats avaient élu domicile sur la structure.

Encore une fois, je pourrais lister les problèmes que comporte la structure où j’ai travaillé, mais cela ne changerait rien. L’important est de comprendre cette idée : même si on aime profondément son travail, exercer dans un tel paradoxe est épuisant. Équipe fabuleuse s, travail passionnant, jeunes extrêmement attachants, mais conditions de travail et d’accueil maltraitantes…

J’ai accumulé par la force des choses une grosse fatigue, de la colère, du stress. Vers la fin février 2021, j’ai dû m’arrêter un mois parce que j’étais trop fatiguée psychologiquement. Je pense que je n’étais pas loin d’un burn out, le travail étant trop lourd à porter avec ma vie personnelle. Lorsque je suis revenue au travail, ce sentiment de ras le bol ne m’a pas quittée. J’étais partagée entre un dégoût grandissant des conditions de travail de mon métier et l’attachement que je ressentais pour mes jeunes. Mais… Nouveau coup de théâtre.

La vie décida de trancher pour moi : fin septembre 2021, j’apprends que mon contrat n’est pas renouvelé. Je quitte donc l’association fin novembre.

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #16

Migrations Pendulaires

Jetée donc dans le grand bain, je me suis battue pour surnager et m’adapter le plus rapidement possible. Comme je l’ai déjà dit, l’équipe m’a beaucoup plu et j’ai eu un coup de cœur pour ces jeunes, pour le public des mineurs isolés étrangers, et je voulais m’impliquer dans ce boulot. Et j’ai rapidement compris pourquoi un certain nombre de travailleurs sociaux ironisent sur le surmenage au travail. Lors de mon premier mois de travail en solo, pendant les congés de ma binôme, je n’ai presque pas dormi tant la pression me pesait. Je pensais perpétuellement au travail, la peur d’oublier quelque chose ne me quittait pas, je ramenais du travail à la maison, je rêvais du travail, réfléchissais à mes tâches à faire en dormant, et me réveillais parfois à des heures avancées de la nuit pour noter quelque chose à faire absolument le lendemain…

Une grande partie de notre temps se déroulait face à notre ordinateur, car nous nous retrouvions obligés de prioriser les tâches à faire pour ne pas perdre de temps. L’administratif prenait la majorité de notre temps au travail, au détriment de celui que nous aurions dû et aimé passer avec les jeunes. Et l’association ne facilitait pas les choses par son fonctionnement interne : pour la moindre demande il fallait écrire un bon de commande, faire une fiche technique, de demande d’intervention, de sortie de caisse, un mail, faire signer un papier, en attendre la signature pendant un temps indéterminé… Et si par malheur la chef de service n’était pas présente sur le site, il fallait se déplacer au siège de l’association, déposer le document en signature… J’ai attendu par exemple plus d’un mois avant d’obtenir mon adresse mail professionnelle, et plus d’un an et demi après mon mariage, mon adresse mail n’avait pas été modifiée pour comporter le bon nom de famille. Outre l’inertie incroyable de ce fonctionnement interne, cette organisation pyramidale nous plaçait parfois (souvent) dans des situations ubuesques.

Un été, nous nous sommes retrouvés sans caisse sur le foyer, et donc sans espèces à disposition des besoins des jeunes. Le directeur de l’unité territoriale avait arbitrairement et sans prévenir décidé de nous confisquer la caisse, pour une facture manquant suite à un achat au marché pour un atelier cuisine. (véridique) Nous sommes restés dans cette situation pendant plus d’un mois, ce qui s’avéra être plus qu’inconfortable. Pour le moindre besoin, allant de l’achat d’un ticket de métro au paiement des frais de scolarité des 80 jeunes en passant par le plein des véhicules de service, il fallait remplir un bon de commande ou un formulaire de demande de sortie de caisse, en attendre la signature par la cheffe de service, envoyer le papier au siège de l’association, en attendre la validation, aller chercher le formulaire validé avec les éventuels fonds débloqués Puis seulement effectuer la dépense. Tout ce processus prenait une à deux semaines à se faire. Et c’est ainsi qu’un jour par exemple, lors des congés de la chef de service, un collègue devait emmener un jeune se faire déplâtrer à l’hôpital. Il ouvre la voiture de service disponible, et se rend compte que le plein est à faire. Les deux coordinateurs de l’équipe étant absents eux aussi, il interpelle la secrétaire de direction qui lui indique la marche à suivre : il faut qu’il rédige un bon de commande assorti d’une demande de sortie de caisse, qu’il se rende au siège et demande une signature et un déblocage de fonds en urgence, pour pouvoir revenir sur le foyer et faire le plein de la voiture de service. Ensuite il pourra accompagner le jeune. Ne sachant pas combien de temps il faudrait pour faire tout cela, le collègue a fini par utiliser sa voiture personnelle… Ce qui n’aurait pas dû arriver si les choses tournaient rond au sein de cette association…

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #12

J’étais heureuse de cette embauche à l’Etablissement Régional d’Enseignement Adapté en partie parce que c’était mon premier poste qui se rapprochait le plus d’un emploi dans le milieu du social, mais aussi parce que c’était mon premier contrat stable qui durerait un peu. Un an, ça permettait de s’investir et de mettre en place des projets. J’avais notamment envie de monter un atelier théâtre. Avec des amis, on avait monté une association pour faire du théâtre ensemble et je comptais m’en servir. Mais ça ne s’est pas passé comme je l’imaginais. J’ai réussi à monter des ateliers d’improvisation avec les jeunes, mais l’ambiance de l’établissement m’a beaucoup affectée.

L’EREA était à l’époque dirigé par un directeur en fin de carrière, et démissionnaire car proche de la retraite. Notre équipe d’assistants d’éducation était elle dirigée par une CPE toxique et désorganisée qui gérait mal le travail. Les jeunes étaient difficiles, et le public se rapprochait de celui d’un Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique avec tout ce que cela implique de problématiques sociales et comportementales. Mes deux années passées là bas furent riches en termes de pratiques professionnelles (c’est là bas que j’ai fait ma première contention au sol), mais aussi malheureusement en termes de difficultés liées à l’environnement dans lequel nous devions travailler. Les élèves étaient difficiles à accompagner, en grande partie parce que nous n’avions pas de cadre clair à maintenir ni de système de sanctions efficace : nous pouvions seulement écrire des rapports disciplinaires et demander des retenues. Notre CPE fonctionnait beaucoup à l’affect et tenait à ce que toutes les décisions passent par elle. La conséquence était un manque d’autonomie qui était compliqué à gérer au quotidien, et un grand manque de crédibilité envers les élèves qui ne facilitait pas les choses. Je dis que notre cadre fonctionnait beaucoup à l’affect parce qu’elle supportait très mal la remise en question. Et je le découvris à mes dépends, comme une autre collègue, lorsque j’osai porter la parole de mon équipe pour lui dire ce qui n’allait pas. S’en est suivi ce qu’on pourrait nommer comme du harcèlement moral, qui m’a poussée à faire un petit burn out.

Au bout de ces deux années, j’ai quand même demandé un renouvellement de mon contrat. Elle s’est arrangée pour qu’on m’en refuse la signature, et avec le recul je pense que ce n’est pas si mal. J’ai passé au moins un an à m’epuiser émotionnellement au travail, cultivant un sentiment de colère et de révolte permanent. Il fallait que je parte. De ces deux années, à retenir la rencontre d’une fabuleuse équipe composée de véritables war buddies qui devinrent des amis pour la plupart, et la certitude que je ferai mon possible à l’avenir pour ne pas travailler de nouveau dans un environnement aussi difficile.

Je retrouvai rapidement du travail en tant qu’animatrice périscolaire, et une amie monitrice éducatrice me conseilla de tenter de travailler en intérim social pour tenter de me faire un réseau. Pourquoi pas ? Je postulai donc à Medicoop 35 et proposai mes services pour travailler en tant que remplaçante au sein de l’association Essor.

(À suivre…)

Mon journal de reconversion #11

Alisa, anciennement Alisa 35, c’était donc une association travaillant auprès d’adultes en situation de handicap. Malheureusement, aujourd’hui cette association n’existe plus, n’ayant pas survécu au bouleversement qu’à été le premier confinement. Elle comptait des petits foyers, des centres d’accueil de jour et surtout un service de vacances adaptées au sein duquel je travaillai pendant sept ans. On pouvait partir en février, au printemps, l’été et l’hiver notamment pendant les fêtes. Je suis partie d’une semaine à un mois entier, à toutes les saisons, lorsque c’était possible. Ce travail satisfaisait mon besoin d’évasion lorsque je n’avais pas les moyens de voyager, et m’offrait une coupure salutaire dans un quotidien parfois trop gris à mon goût. En somme les mêmes raisons pour lesquelles nos vacanciers attendaient leurs séjours avec impatience chaque année. J’ai fait plein d’activités géniales en séjour adapté que je n’ai refait nulle part ailleurs, et fait de superbes rencontres parmi mes collègues, soi dit en passant. Mais par dessus tout, ce qui me faisait revenir presque chaque année, c’était l’éthique prônée par Alisa dans ses pratiques, à tous les niveaux. On y donnait la priorité au lien, au bien-être de la personne accompagnée. Tant pis pour le rendement, si on ne va pas voir tout ce qui est inscrit sur la brochure, c’est pas grave ! Le principal, c’est que le vacancier reparte heureux, ressourcé, satisfait de son expérience. Ent tant que salarié, nous avions une complète liberté de travail, d’organisation des séjours, de la mise en place de notre travail en commun. L’ équipe interne du siège était très présente, notamment lorsque nous avions un problème, ainsi que les coordos qui étaient bien recrutés. En tous cas je n’ai personnellement jamais eu de mauvaise expérience, si ce n’est avec des animateurs saisonniers qui n’étaient de toutes façons plus présents l’année suivante. En résumé, c’était une association à taille humaine, presque familiale, et bienveillante de sa directrice (qui était capable d’appeler presque tous les vacanciers par leur prénom) aux animateurs habitués.
Si je parle d’Alisa, c’est parce qu’avec le recul je pense que les pratiques de cette asso représentent bien ce que je recherchais dans le social et que je n’ai retrouvé que chez eux : une expérience humaine teintée d’humour, d’équité, de bienveillance et d’une éthique-déontologie irréprochable. Et je n’ai retrouvé cette ambiance nulle part ailleurs.
J’ai donc commencé à travailler au sein d’une école maternelle où je m’occupais d’un petit garçon autiste , tout en gardant des enfants. Jusqu’à ce que je postule pour travailler comme assistante d’éducation au sein l’Etablissement Régional d’Enseignement Adapté Magda Hollander Laffon, qui à l’époque ne portait pas encore de nom particulier. J’étais ravie de cette embauche, et accueillait cette nouvelle lors d’un séjour adapté en été.
Vint donc septembre 2016, et la rentrée.


[À suivre…]

Mon journal de reconversion #9

Jozef C. était donc un résident tzigane slovaque. C’était un personnage haut en couleurs, et je devins rapidement son interlocutrice privilégiée : il ne parlait pas français, surtout quelques mots d’anglais et surtout de russe. Je parlais maladroitement cette langue à l’époque, mais ça nous suffit pour pouvoir communiquer. Jozef avait de nombreuses problématiques de santé : diabète, surpoids, hypertension, fragilité cardiaque, alcoolisme et asthme. C’était un vétéran qui avait combattu lors d’une guerre qui s’était déroulée dans les années 1990, que je n’ai jamais pu identifier avec certitude. Etait-ce la Serbie? La Tchécoslovaquie? Toujours est-il qu’il portait des tatouages faits en prison et à l’armée, avait développé un stress post traumatique qui lui faisait avoir des terreurs nocturnes très violentes. Il aimait chanter avec force théâtralité, et avait décidé de migrer en Europe à cause des persécutions que vit la communauté tzigane dans son pays, qui l’empêchait de trouver du travail. Jozef avait une femme et deux enfants de 17 et 18 ans à l’époque. Un garçon et une fille. Il avait été séparé de sa famille lors de son parcours migratoire vers l’Angleterre, et souhaitait retrouver leur trace pour pouvoir partir les retrouver. Mais il ne savait pas où, ni comment les contacter.

Lorsque j’ai commencé à accompagner Jozef, je me suis rapidement attachée à lui. Probablement que le côté privilégié de la communication que nous avions a facilité ce lien. Je me rappelle m’être dit : « Si je n’en aide qu’un au Foyer, ce sera lui. » Mais je n’ai pas trouvé sa famille, et quelques mois plus tard Jozef est mort d’une crise cardiaque. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai pleuré à chaudes larmes. Outre le fait que j’appréciais le personnage, le fait que ses enfants grandissent sans savoir ce qu’était devenu leur père me brisait le coeur. J’ai eu l’impression d’avoir échoué, très douloureusement, dans le travail que j’avais mis en place auprès de lui. Et j’ai toujours ce sentiment aujourd’hui, de ne pas avoir fait ce que je devais faire, de ne pas avoir travaillé correctement. Et je vis avec ce sentiment depuis. En partant de Rouen, à la fin de mes études, je suis allée voir Jozef sur sa tombe, pour lui dire au-revoir. Je n’aurais pas pu partir sans un dernier hommage à cet homme qui aurait dû mourir auprès des siens.

Jozef C. m’aura appris deux choses : je porte en moi ce que j’appelle le syndrome du sauveur, et c’est probablement en grande partie pour cela que je fais ce métier. Ensuite, je suis incapable de travailler sans implication émotionnelle, contrairement à ce que préconisait ma formation. Et je suis capable de me jeter à corps perdu émotionnellement dans ce travail, si je ne fais pas attention à moi.

Pour en revenir à mes études, malgré cet oral difficile, j’obtins mon diplôme avec des notes plutôt bonnes, surtout lors de la soutenance du mémoire : 16/20 à l’écrit, 18/20 à l’oral. Au regard du travail fourni, je suis assez fière de ces notes.

Et me voilà donc officiellement diplômée d’état, éducatrice spécialisée.

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #8

Je me souviens notamment d’un exercice d’improvisation qui avait très bien marché, le Jeu de l’Appareil-photo. Un participant vient devant le public, et doit vendre un appareil-photo devant les autres, et vanter les mérites de l’objet pendant une minute. Il doit convaincre quelqu’un qui prendra alors sa place. S’il échoue, l’encadrant de l’atelier désignera un nouveau vendeur.

Les résidents présents ce jour-là se sont très bien pris au jeu, allant jusqu’à encourager ceux qui étaient les moins à l’aise pour parler devant tout le monde. Certains d’entre eux commentaient leurs performances après leur discours : « J’ai été vendeur à la criée avant, c’est normal si j’y arrive bien! » La synergie créée était belle, et donna des échanges nourris à l’issue de la séance. Une fois ce projet terminé, je gardai une forte envie de recommencer à l’avenir. Le théâtre est un outil de travail sur soi merveilleux. Il m’a permis dans ma vie personnelle de gagner de la confiance en moi, de me dépasser et je reste persuadée que ces bienfaits peuvent bénéficier aux autres, en travaillant un atelier correctement.

Après le rendu des écrits vint la soutenance. Celle du Journal d’Etude Clinique et du Dossier sur le Travail en Partenariat et en Réseau se passèrent sans encombre. Pour le mémoire, je tombai face à un jury qui avaient apprécié mon travail et les références que j’avais utilisées pour écrire la partie théorique, et j’obtins une très bonne note. En revanche, pour le Dossier de Pratiques Professionnelles, ce fut plus difficile. Mon jury était composé d’une psychologue et d’un éduc travaillant à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, soit à la police. Il appuya sur les faiblesses que j’avais volontairement laissées paraître dans mon écrit, creusant de manière très frontale mes ressentis personnels face aux situations rencontrées. Il me semble que j’avais mentionné dans ma rédaction le cas d’un résident que j’accompagnais durant mon stage, qui était décédé d’un arrêt cardiaque. Ce fut un moment très difficile pour moi, car s’était construit un lien d’attachement.

Je me souviens encore très bien de lui. Il s’appelait Jozef C.

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #19

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans cet établissement d’enseignement adapté où je suis restée deux ans, j’ai travaillé notamment à l’internat. Deux étages étaient réservés aux garçons, et un aux filles. J’y étais un soir par semaine, le jeudi. Et contrairement aux garçons de 6e et 5e, j’avais plutôt un bon contact avec les filles. J’avais réussi à instaurer un climat de confiance et de bienveillance avec elles : je leur laissais une liberté relative, et elles m’écoutaient lorsque j’avais une remarque à faire. Ce groupe m’a laissé un bon souvenir, qui date du dernier jour de l’année scolaire.

Le soir, j’ai passé un petit contrat de confiance avec elles. Malgré les règles qui leur imposaient de rester dans le lit qui leur était attribué, j’avais envie qu’elles se créent un joli souvenir pour leur dernière nuit, et je leur ai permis de déplacer les matelas comme elles le souhaitaient, et de faire des dortoirs dans les chambres. Comme une soirée pyjama! Elles ont bien évidemment été emballées par l’idée, et ont tout de suite commencé à réorganiser les chambres. Je leur avais imposé deux règles : se coucher à minuit au plus tard, et ne pas faire de bruit si elles se déplaçaient dans le couloir.

La soirée se déroula sans encombre, et j’observais avec amusement les plus âgées d’entre elles qui cadraient les autres avec fermeté : « Shhhhht! Aya a dit de ne pas faire de bruit ! ». Survint seulement un petit événement indésirable…

L’alarme incendie avait été déclenchée plus tôt dans la soirée, dans le couloir qui jouxtait le nôtre. Et le directeur avait décidé de passer voir si tout allait bien. Je les informai de l’imminence de son arrivée, et me postai face à la chambre de garde. Il ne fit que passer, accompagné d’un agent technique, et me salua avant de repartir. Les filles étaient calmes dans leurs chambres.

Je fis un tour dans les chambres après cela. Je découvris alors que les collégiennes avaient caché les matelas en quatrième vitesse, et s’étaient remises dans leur lit comme si de rien n’était. Elles me le firent remarquer avec un air grave : « Tu as vu, on a tout rangé pour être sûres que tu n’aies pas de problème ! » J’ai trouvé cette innocente gentillesse touchante, et leurs sourires satisfaits m’ont laissé un doux souvenir.

De leur côté, cette soirée les a marquées comme je l’espérais. Celles qui n’avaient pas changé d’établissement l’année suivante m’en ont reparlé de nombreuses fois !

Educ spé’ – Récits de terrain #18

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Au foyer de B., il est un résident qu’on ne peut oublier. Il s’appelle Didier, mais tout le monde le surnomme Didi. Ancien toxicomane sous traitement de substitution, il mélangeait alcool et traitements opioïdes avec une science dont lui seul avait le secret, afin de rester perpétuellement perché. Cette pratique lui donnait une démarche traîna nte, ainsi qu’une respiration profonde encore accentuée par une déviation de la cloison nasale probablement causée par un ancien coup de poing.

J’appréciais la compagnie de Didi. C’était un personnage fantasque, toujours prompt à délirer et à partager une réflexion absurde, inappropriée, décalée. Il pouvait entrer sans crier gare dans notre bureau à n’importe quel instant pour affirmer d’un ton sentencieux qu’il nous fallait plus d’épinards à la cantine, avant d’aller échanger sur la couleur des cheveux de la femme de sa vie en compagnie d’un autre hébergé… Il faut bien le dire, ce résident participait beaucoup au côté Cour des Miracles que j’affectionnais tout particulièrement dans ce foyer.

Ce jour-là, j’étais postée dans le bureau des éducs pour finir un écrit. Concentrée sur mon travail, j’aperçois vaguement Didi qui se dirige vers moi d’un pas décidé.

« Aya, viens m’aider à prendre ma douche! » A l’époque, nous avions un problème de gale chez les résidents, et Didi avait un peu trop tendance à entrer dans un rapport de séduction avec les membres de l’équipe du sexe féminin. Un peu lâchement, je déléguai la réponse à sa demande à un collègue, et conseillai à mon interlocuteur de lui demander plutôt qu’à moi. Quelque peu interdit, Didier ne répond rien et sort du bureau. Je le vois ralentir le pas dans le hall, et s’arrêter, portant une main à son menton. Il semble en proie à une intense réflexion, de celles qui décident de l’avenir de dynasties entières.

Après un instant, il entre de nouveau dans le bureau. Il s’approche de moi, et me parle comme s’il souhaitait me confier quelque chose : « C’est parce que tu as envie de moi, c’est ça? »

Pendant un instant, surprise, j’oscillai entre une remarque cinglante et un rire franc et choisis la deuxième option. Souvent le rire est la meilleure solution pour gérer une situation :

« Oh t’es con Didi! Bon sors de là! » Ce fut à son tour de rire, avant de s’exécuter.

Didi est aujourd’hui décédé, paix à son âme. Ce personnage était réellement attachant, et j’espère de tout coeur qu’il fait bien marrer les anges au Paradis!

Journal des émotions : être hypersensible

L’émotion, c’est un sujet complexe. Ses nuances sont ressenties différemment selon les gens, à différents degrés d’intensité, habillant chaque situation de la vie de couleurs différentes en fonction de celui ou celle qui la vit.

Parfois, certains ressentent les choses bien plus fort que les autres. Comment l’expliquer? C’est difficile à comprendre pour le commun des mortels qui n’est pas dans cette situation, et fait parfois passer les hypersensibles pour des comédiens. Mais ce n’est pas du théâtre. C’est un mode de fonctionnement, qui peut parfois être lourd à porter pour ceux qui le vivent.

L’hypersensibilité, c’est tout simplement un degré de sensibilité plus haut de la moyenne, provisoire ou durable, qui peut être un facteur de souffrance pour la personne concernée. C’est tout simple à expliquer, mais compliqué à comprendre pour beaucoup de gens!

Un hypersensible a un cerveau et un coeur qui marchent à cent à l’heure. Ce sont des gens à l’écoute de tout, créatifs, très fragiles. Beaucoup plus sensibles que la moyenne, ils peuvent prendre très violemment des remarques anodines. Lorsqu’ils rient, ils le font à s’en décrocher la mâchoire. Lorsqu’ils pleurent, c’est souvent et à l’extrême. Un film les fera pleurer au moindre gémissement d’un violon. Ce sont des gens très intuitifs, qui suivent leur coeur et sont très sensibles aux émotions des autres, qu’ils peuvent ressentir comme si c’était les leurs. Les hypersensibles s’émerveillent plus facilement, et sont plus attentionnés que la moyenne. Ils ont peur de s’attacher, parce qu’une rupture est extrêmement difficile à vivre. L’amour est décevant, parce que le commun des mortels ne leur apportera pas le degré d’attention qu’ils sont capables d’offrir à la personne qu’ils aiment. Ecouter de la musique peut s’avérer compliqué, lors de passes difficiles. Le terme « éponge à émotions » leur convient très bien. Ils sont aussi plus sensibles au stress. Un hypersensible aura souvent besoin d’être seul, parce que les relations sociales peuvent le fatiguer, comme s’il avait des batteries sociales. Il sera plus méfiant par peur d’être blessé. Ce sont souvent des gens très observateurs, avec beaucoup de questions dans la tête.

Pourquoi en parler, de ces fonctionnements atypiques? Pour participer à la visibilité de ces gens, qui fonctionnent différemment. Plus on tentera de se mettre à la place de l’autre, mieux on se comprendra. Et en ces temps étranges, il est plus que jamais temps d’apprendre à vivre ensemble.

L’hypersensibilité n’est pas une tare. Ce n’est pas une honte. Dans une société qui prône l’individualisme et le paraître, c’est pourtant difficile à assumer. Mais l’émotion, qu’on le veuille ou non, est plus forte que tout. Et le premier pas vers l’acceptation de soi, l’amour de soi, c’est de les accueillir, ces sentiments trop forts. Je le crois profondément. Ne pas avoir peur de pleurer, d’exploser de joie ou de colère. Apprendre à gérer cette vague, accompagner son pic, et savoir redescendre. Maîtriser ce ressac. Plutôt que de vouloir le contenir, le refouler comme s’il n’existait pas.

Et vous? Vous reconnaissez-vous dans cette description? Quelles sont vos trucs pour gérer vos ressentis? Parlons-en !

N’hésitez pas à checker notre instagram dédié à la gestion de l’anxiété : @anxious_witches

Mon journal de reconversion #5

Chapitre 2 : L’école, la rue et le travail social

J’entrai donc en école du travail social. Psychologiquement, j’étais très fragile à l’époque, et ne trouvai que peu de camarades de classe avec qui je me sentais en sécurité. Je vivais un deuil très violent, me sentais trop fatiguée pour être aussi sociable que d’habitude. Pour ce qui est des cours, je ne me suis jamais sentie à ma place dans une salle de classe, assise sur un siège à écouter un professeur pendant des heures en prenant des notes. Mais j’ai tout de même tenté de m’intéresser. Les cours de psychologie, d’histoire du travail social m’ont plu, et certains cours thématiques. Mais mon état psychologique ne m’a bientôt pas permis d’être assez assidue pour être présente en cours tous les jours. Et je me sentais déjà en décalage avec certaines notions qu’on nous rabâchait à l’époque : la distance, la distance, et toujours la distance. Comme si accepter ses émotions dans un travail tel que le notre était un péché.

J’ai beaucoup plus évolué lors de mes stages.

Le premier, je l’ai effectué dans un service de prévention spécialisée à La Rochelle, avec des éducateurs de rue. J’ai beaucoup appris lors de ces six mois. Tout d’abord oui, une station balnéaire peut quand même comporter des quartiers chauds, et une grosse problématique de trafic de drogue. Ensuite oui, le sexisme et le harcèlement sexuel au travail sont une réalité. Enfin, j’ai fait la rencontre de Philippe qui m’a, je pense, transmis l’amour de son métier. Et m’a encore plus appris au passage. Un éduc, c’est un artisan de la relation éducative. Il sait s’adapter à chaque situation, trouver un levier chez chacun pour construire une confiance et un respect mutuel qui permettront l’accompagnement éducatif. C’est quelqu’un qui sait observer, comprendre, analyser sans aucun jugement. C’est celui qui sait créer la libre adhésion chez une personne fragilisée, afin de trouver les moyens de l’aider à se prendre en charge elle-même, à se sortir de la merde, à vivre une vie décente, qui lui convienne.

Un maître mot : l’autonomie.

Pour mon deuxième stage, j’ai travaillé dans un centre d’hébergement d’urgence rouennais pour hommes, majeurs. Le foyer proposait aussi un dispositif type centre d’hébergement et de réinsertion sociale pour faciliter la transition vers des structures plus stabilisantes. Au sein de ces murs étaient hébergés 120 hommes aux profils très divers : grands précaires, jeunes sortis de l’aide sociale à l’enfance, étrangers et demandeurs d’asile… La structure m’a tout de suite plu, au premier abord. Les conditions y étaient très difficiles, mais le collectif avait des allures de Cour des Miracles et je me suis toujours sentie à mon aise dans un bordel vivant. Là bas, j’ai continué à évoluer. J’ai adoré travailler avec des personnes sortant de la rue, ainsi qu’avec des étrangers. J’ai travaillé comme une éduc de rue, maintenu cette volonté de libre adhésion qui a plutôt bien marché avec le public. J’ai appris que lorsque j’aime une structure, je suis capable de consacrer tout mon temps et toute mon énergie à mon travail avec plaisir, au détriment de ma vie personnelle. J’ai appris aussi que j’étais capable de travailler dans un brouhaha incessant, gérer des situations de crise et affronter des histoires de vie traumatiques et des contextes de violence. J’ai compris que si je continuais à travailler dans le social, j’avais trouvé mon public. J’ai appris qu’accepter ses émotions et son attachement envers les personnes accompagnées n’était pas une tare, loin de là. J’ai même écrit un livre sur mon expérience au sein de ce foyer, qui n’a malheureusement pas trouvé preneur.

Pour finir, j’ai travaillé trois mois en stage au sein d’un centre de réadaptation professionnelle situé dans la périphérie de Rennes. Cette structure proposait un accompagnement médico-social à destination de personnes orientées par leur assurance suite à un diagnostic de maladie professionnelle, ou un handicap. L’objectif y est de faire un bilan de compétences, scolaire et physique pour pouvoir travailler une réorientation professionnelle à la hauteur de leurs capacités. Dans cette structure, je me suis heurtée à un environnement professionnel dont je ne me doutais pas. J’avais un préjugé : la direction est à côté de la plaque, maltraitante, ne considère pas ses salariés et impose des pratiques inadaptées. Au sein de ce centre, la situation était inverse. L’équipe était détachée des réalités de son public, inadaptée, désinvestie, prolongeant des pratiques parfois absurdes (on y proposait un test scolaire qui devait dater d’au mois quinze ans…), à l’inverse de la direction : motivés, impliqués dans leur travail, ne comptant pas leurs heures… L’habit ne fait donc pas le moine. Je ne me suis pas retrouvée dans cette structure. On ne m’a pas laissé de liberté d’agir, et reproché ma pratique. J’ai ressenti l’environnement comme sclérosé, et j’ai eu hâte de partir. J’ai appris que tous les environnements de travail ne me conviendraient pas.

Vint ensuite le temps des examens.

A suivre…

Brocéliande – Ma première nuit dans la forêt

J’ai toujours aimé Brocéliande. La petite fille que j’étais et dont la voix résonne toujours en mon coeur se nourrissait de contes et légendes de toutes sortes, en particuliers issus de la tradition bretonne : les bois constituaient un merveilleux miroir de mes rêves d’enfant. Ils devinrent, plus tard, le terreau qui donna naissance à ma spiritualité. Brocéliande représente beaucoup pour moi. Ses arbres charrient des souvenirs de beuverie, de contemplation, d’expériences hors du rationnel, du raisonnable.

Et ma première nuit à faire du camping sauvage en est un très bel exemple. Toute jeune femme, j’avais soif d’aventure et d’échappées belles. Avec mon frère de jeu, Charley, on avait décidé de dormir en tente non loin de la fontaine de Barenton. A l’issue d’une longue marche, on a commencé par se désaltérer à l’eau de la source, avant de trouver une clairière où nous pourrions poser notre sac. Sans laisser une vieille peur ancestrale de l’obscurité nous rattraper à l’approche de la nuit, on a bu, mangé, ri ensemble et divagué comme à notre habitude avant de nous glisser dans nos sacs de couchage. Nous avions établi notre campement à 40 ou 60 mètres de la Fontaine.

Charley s’endort, et je reste à écouter les bruits apaisants de la forêt, planant dans un demi-sommeil tout à fait agréable. La nuit est complètement tombée désormais, mais la Lune permet de voir quelques ombres.

Soudainement, j’entends des pas dans les feuilles. Je pense d’abord rêver, et mon état somnolent me maintient dans cet état d’esprit. Pourtant, les pas se rapprochent de notre tente, et s’arrêtent près de nous avant de repartir. Je me dis que ce n’est probablement qu’un sanglier, même si cela ressemble très fortement à des pas d’humain. Dans tous les cas, c’est parti. Je me replonge dans ma communion nocturne avec la mélopée sylvestre.

Quelque vingt minutes plus tard, je suis réveillée par un nouveau bruit. Des tambours rituels résonnent, provenant de la direction de la fontaine. Il est minuit. Face à l’improbabilité de la situation, je réveille Charley.

« Tu entends?  » Nous prêtons l’oreille au phénomène, et c’est alors qu’un homme et une femme se mettent à chanter une litanie cérémonielle au son des tambours. Il y a de la curiosité dans les yeux de mon compagnon de route : « On va voir? » Non! D’un coup, j’ai peur de ne pas savoir qui je vais déranger en plein milieu de ce rituel. On reste dans la sécurité toute relative de notre tente. On se laissa plutôt aller au son des percussions chamaniques nocturnes, dont la transe nous fit planer, cette fois-ci, vers les bras de Morphée au creux desquels mon ami et moi nous sommes installés pour de bon.

Et ce fut ainsi que j’assistai (presque) à la tenue d’un rituel païen de la fertilité en plein milieu de la forêt de Brocéliande, à minuit passées.

Mon journal de reconversion #4

C’était décidé. Lorsque je rentrai, je me désengageai de mes cours à la fac de Lettres Modernes, et commençai préparer les concours pour entrer en formation d’Educateur spécialisé. On peut dire qu’à l’époque j’avais la fleur au fusil. Je suis entrée en formation par utopie, humanisme. Je ressentais une profonde envie de faire une différence en ce monde, et puisque mon père m’avait mis dans la tête qu’il fallait que je trouve un travail stable pour m’assurer une sécurité financière, l’idée me plaisait de trouver un boulot comme celui-là, consistant à aider d’autres de mes semblables en difficulté à s’inclure dans notre société. Comme on dit, on est tous dans la même galère!
Dans ma tête, l’idée était la suivante : ce sera un super job alimentaire, qui me permettra de faire quelque chose qui me plaît avant que mes activités artistiques ne soient viables financièrement. Lorsque je pourrai vivre du théâtre et de l’écriture, je quitterai le social.

L’année qui suivit, je pris des cours pour préparer le concours d’entrée, fit du bénévolat au Samu Social, partis rencontrer des éducateurs de rue à Paris, cherchai des contacts de travailleurs sociaux pour faire des interviews, travaillai en séjour adapté… Puis vint le temps des examens. Je souhaitais ardemment rester en Bretagne, non loin de mon conjoint de l’époque, mes amis et ma famille, mais je n’étais bien évidemment pas maître des résultats de mes concours. Je passai l’écrit sans problème, et tentai l’oral dans trois villes : Brest, Rennes et Rouen. A Brest, je n’étais pas bien concentrée et ne fis pas sensation. A Rennes, je tombai sur un sujet d’oral de groupe qui était mal formulé, et un examinateur très dur à l’oral individuel. A Rouen en revanche, je me sentis très à l’aise à l’oral de groupe. Et à l’oral individuel, à mon grand étonnement j’obtins la note maximale. J’étais admise à l’Institut du Développement Social de Canteleu. En septembre, il me fallait donc commencer une nouvelle vie partir emménager dans une nouvelle ville à 350 kilomètres de chez moi, pour démarrer mes études.

Ce changement amena une des périodes les plus difficiles de ma vie, mais qui furent d’une grande richesse pour moi.

A suivre…