Mon journal de reconversion #17

Sans titre

Chapitre 2: écrire une nouvelle vie

C’est avec beaucoup d’émotions partagées que je quittai le foyer pour mineurs isolés étrangers, après dix huit mois d’une intensité folle. Je m’étais indubitablement attachée à mes jeunes. J’ai même décidé de parrainer l’un d’entre eux. Mes collègues, eux aussi, allaient me manquer. J’avais rarement croisé une équipe comme celle ci, et tous sont attachants chacun à leur manière. Eh oui ! Malgré un contexte, des moyens, des conditions de travail scandaleuses sur beaucoup de points, il y a toujours du bon à retirer d’une histoire… Et c’ est clair que j’aurai grandi encore, vécu une expérience humaine d’une sacrée richesse. Il me faut bien le dire, quitter cet établissement m’aura enlevé un sacré poids des épaules. J’ai retrouvé une sérénité que j’avais perdue depuis un moment.

Je restai une semaine à me reposer, et recommençai à chercher du travail. J’avais envie de découvrir complètement autre chose, alors je me décidai à postuler dans un Ehpad rennais. J’avais déjà de l’expérience dans le service à la personne, travaillé en Palestine auprès de personnes âgées, et beaucoup apprécié ce public. J’étais aussi curieuse de voir la réalité de ces structures en France, autour desquelles il se raconte beaucoup de choses. J’ai donc envoyé mon CV, pour voir.

On m’a rappelée vingt quatre heures plus tard, et le jour qui suivit j’obtins un entretien d’embauche. Il fut concluant. Je démarrai donc un contrat en tant qu’agente d’hébergement auprès du CCAS, pour une nouvelle expérience riche mais non moins harassante.

Que dire sur les maisons de retraite ? Au début, j’y ai retrouvé ce que j’appréciais dans le service à la personne, et ma fonction m’a apporté ce que je recherchais : à ma prise de poste, une liste de tâches à accomplir, que je menais à bien. Et puis je rentrais chez moi. Pas de stress, pas de travail en retard, plus de nuits sans sommeil à checker mes listes de choses à faire pour être sûre de n’avoir rien oublié. L’esprit libre à la sortie de mon travail. Je commençais à formuler mon souhait de réfléchir à construire ma vie professionnelle autrement, et ce job allait me le permettre. J’appréciais le rythme soutenu des journées de travail, qui passaient très vite. Et encore une fois, quelques collègues constituèrent de fabuleuses rencontres.

Passons malgré tout aux bémols… Mon Ehpad est à considérer comme étant un bon établissement. Les moyens sont là, chaque résident qui avait besoin d’un appareillage spécifique (verticalisateur, lève personne…) était équipé dans son logement, par exemple. L’équipe était dans l’ensemble bienveillante et à l’écoute des personnes accompagnées. Sans aucun doute. Le problème tenait surtout au manque de personnel, aux difficultés de recrutement rencontrées par la direction (il faut dire que le travail en Ehpad n’est pas très attractif) et à la taille de plus en plus imposante des tâches à effectuer pendant le service. Cet état de fait demandait un sens très aigu de l’organisation, et nous faisait courir des kilomètres tous les jours. J’ai marché plusieurs fois entre sept et huit kilomètres en une journée de travail (podomètre à l’appui). Si on ajoute à cela la manutention de personnes, les lits à faire, le ménage, les postures à prendre de nombreuses fois par jour… Forcément ça épuise. Ça use le corps. On est moins disponible.

Car les premiers à pâtir de cette situation, ce sont bien évidemment les résidents.

Mon journal de reconversion #17

MEDEF 2017

Ces situations ubuesques, je pourrais les raconter par dizaines. Leur nombre était difficile à vivre au quotidien, parasitait le travail, et ajoutait de la fatigue supplémentaire. Outre cela, il me faut mentionner des situations de harcèlement moral dont j’ai été témoin de la part de ce directeur, qui n’avait pas son pareil pour venir vérifier que ses employés travaillaient effectivement (jusqu’à venir vérifier à 1h du matin passées que ses veilleurs étaient à leur poste). Ce directeur, d’ailleurs, manquait cruellement d’empathie envers les jeunes.

Parlons en des jeunes, d’ailleurs. Nous travaillons aussi fort que possible pour eux, avec autant d’humanité possible malgré nos conditions de travail. Mais il me faut reconnaître que leurs conditions d’accueil étaient à mes yeux proprement scandaleuses, et cet état de fait m’a conduite à travailler dans des conditions contraires à mon éthique pendant un an et demi. Outre le personnel en nombre insuffisant pour encadrer le collectif énorme, ils disposaient d’une seule cuisine pour 80, trois frigos qui n’étaient jamais lavés ou alors une fois l’an (notre seule et unique agente d’entretien à mi-temps ne pouvait pas faire de miracles), et vivaient dans de petits appartements situés dans de vieux bâtiments truffés de problèmes de plomberie et d’électricité. Sans rentrer trop dans les détails, il me semble important de préciser aussi que plusieurs chambres avaient un problème de puces de lit et qu’un certain nombre de rats avaient élu domicile sur la structure.

Encore une fois, je pourrais lister les problèmes que comporte la structure où j’ai travaillé, mais cela ne changerait rien. L’important est de comprendre cette idée : même si on aime profondément son travail, exercer dans un tel paradoxe est épuisant. Équipe fabuleuse s, travail passionnant, jeunes extrêmement attachants, mais conditions de travail et d’accueil maltraitantes…

J’ai accumulé par la force des choses une grosse fatigue, de la colère, du stress. Vers la fin février 2021, j’ai dû m’arrêter un mois parce que j’étais trop fatiguée psychologiquement. Je pense que je n’étais pas loin d’un burn out, le travail étant trop lourd à porter avec ma vie personnelle. Lorsque je suis revenue au travail, ce sentiment de ras le bol ne m’a pas quittée. J’étais partagée entre un dégoût grandissant des conditions de travail de mon métier et l’attachement que je ressentais pour mes jeunes. Mais… Nouveau coup de théâtre.

La vie décida de trancher pour moi : fin septembre 2021, j’apprends que mon contrat n’est pas renouvelé. Je quitte donc l’association fin novembre.

[A suivre…]

Journal des émotions : la gestion de l’angoisse 2/2

Comment définir l’angoisse ? La question mérite d’être posée car le stress, vécu par tout un chacun au moins une fois dans sa vie, est à différencier de la véritable anxiété, qui n’a pas les mêmes causes ni le même fonctionnement. Le stress est un phénomène d’adaptation qui nous met en état d’éveil pour faire face à une situation compliquée où un changement. Dans le cas de l’angoisse, c’est plus complexe. À l’origine, l’angoisse est une tension liée à l’imminence d’un danger. Dans nos sociétés surprotégées, cette mécanique a pris des origines plus métaphysiques et des formes plus profondes.

Pour parler des mécanismes de l’angoisse, j’aime bien l’image de Lise Bourbeau dans son magnifique livre « Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même. Une personne a une blessure sur la main qu’elle n’a pas guéri. Cette blessure fait toujours mal, et elle l’a cachée par un gant pour qu’elle ne soit pas visible aux yeux du monde. Quelqu’un de son entourage veut avoir un geste d’affection envers elle, et lui touche la main. Sans le vouloir, la blessure à vif fait avoir un geste de recul en réponse, à cause de la douleur. C’est la même chose pour l’angoisse. Des meurtrissures psychiques peuvent être activées pour une raison ou pour une autre, et induisent des comportements de protection chez la personne angoissée. Mais ces mécanismes sont obscurs pour l’entourage, et donc peu compréhensibles et peuvent induire des quiproquos.

Comment alors gérer l’angoisse ? Je ne le sais que trop bien, cette problématique est propice à envahir toute la psyché et le quotidien de l’individu qui en souffre. Mais il est possible de travailler sur soi pour vivre mieux avec.

Je n’aurai pas la prétention de dire que je possède la recette miracle pour mieux vivre avec l’angoisse, loin de là. Mais je me permettrai ici de partager mon vécu, et les petits trucs qui m’ont aidée dans ma situation. Peut être que cela permettra à quelqu’un de trouver l’inspiration pour soi-même construire ses propres techniques de gestion de ses émotions ?

C’est donc le livre « Le pouvoir de l’instant présent » de Eckhart Tolle qui m’a permis en premier lieu de faire un pas. Tout particulièrement le passage où il parle de l’ego et la façon dont on peut s’en départir. (Et ce brouillard de pensées qu’on a tous est bien souvent vecteur d’angoisse, d’ailleurs) L’auteur conseille d’observer son mental, de décortiquer ses mécaniques et de comprendre les patterns qui reviennent régulièrement pour les identifier avant qu’ils ne prennent toute la place dans notre tête. Quels sont les déclencheurs de mes angoisses? Comment agissent-elles sur ma psyché ? Qu’est ce qui envahit mon cerveau, et quels sont les symptômes de l’angoisse sur mon corps ? En faisant ce travail de prise de conscience, sans s’en rendre compte on prend du recul et on se détache déjà de ces mécanismes émotionnels qui sont bien souvent plus forts que nous.

La prochaine étape consiste à mettre en place des petites techniques de détente qui permettront de contrer l’arrivée d’une angoisse avant qu’elle s’installe. En se connaissant mieux, on peut prévoir l’arrivée d’une phase émotionnelle difficile. Dans mon cas, lorsque je sens que je vais être submergée par mes émotions, je commence par m’isoler dès que possible. Je ne le conseille pas pour des raisons évidentes, mais fumer une cigarette m’aide à descendre un peu et me recentrer. Lorsque je suis plus détendue, je me rappelle que ce que je ressens est en fait mon angoisse qui s’exprime, et que j’en ai conscience donc je peux m’en détacher. Ensuite, je cherche à nommer directement mon émotion et ce qui en est la cause, pour trouver une solution. Et cela suffit pour que je me sente mieux, la plupart du temps. Mais à chacun ses failles, et ses solutions pour vivre mieux !

Et vous, comment gérez vous votre angoisse ?

Mon journal de reconversion #11

Alisa, anciennement Alisa 35, c’était donc une association travaillant auprès d’adultes en situation de handicap. Malheureusement, aujourd’hui cette association n’existe plus, n’ayant pas survécu au bouleversement qu’à été le premier confinement. Elle comptait des petits foyers, des centres d’accueil de jour et surtout un service de vacances adaptées au sein duquel je travaillai pendant sept ans. On pouvait partir en février, au printemps, l’été et l’hiver notamment pendant les fêtes. Je suis partie d’une semaine à un mois entier, à toutes les saisons, lorsque c’était possible. Ce travail satisfaisait mon besoin d’évasion lorsque je n’avais pas les moyens de voyager, et m’offrait une coupure salutaire dans un quotidien parfois trop gris à mon goût. En somme les mêmes raisons pour lesquelles nos vacanciers attendaient leurs séjours avec impatience chaque année. J’ai fait plein d’activités géniales en séjour adapté que je n’ai refait nulle part ailleurs, et fait de superbes rencontres parmi mes collègues, soi dit en passant. Mais par dessus tout, ce qui me faisait revenir presque chaque année, c’était l’éthique prônée par Alisa dans ses pratiques, à tous les niveaux. On y donnait la priorité au lien, au bien-être de la personne accompagnée. Tant pis pour le rendement, si on ne va pas voir tout ce qui est inscrit sur la brochure, c’est pas grave ! Le principal, c’est que le vacancier reparte heureux, ressourcé, satisfait de son expérience. Ent tant que salarié, nous avions une complète liberté de travail, d’organisation des séjours, de la mise en place de notre travail en commun. L’ équipe interne du siège était très présente, notamment lorsque nous avions un problème, ainsi que les coordos qui étaient bien recrutés. En tous cas je n’ai personnellement jamais eu de mauvaise expérience, si ce n’est avec des animateurs saisonniers qui n’étaient de toutes façons plus présents l’année suivante. En résumé, c’était une association à taille humaine, presque familiale, et bienveillante de sa directrice (qui était capable d’appeler presque tous les vacanciers par leur prénom) aux animateurs habitués.
Si je parle d’Alisa, c’est parce qu’avec le recul je pense que les pratiques de cette asso représentent bien ce que je recherchais dans le social et que je n’ai retrouvé que chez eux : une expérience humaine teintée d’humour, d’équité, de bienveillance et d’une éthique-déontologie irréprochable. Et je n’ai retrouvé cette ambiance nulle part ailleurs.
J’ai donc commencé à travailler au sein d’une école maternelle où je m’occupais d’un petit garçon autiste , tout en gardant des enfants. Jusqu’à ce que je postule pour travailler comme assistante d’éducation au sein l’Etablissement Régional d’Enseignement Adapté Magda Hollander Laffon, qui à l’époque ne portait pas encore de nom particulier. J’étais ravie de cette embauche, et accueillait cette nouvelle lors d’un séjour adapté en été.
Vint donc septembre 2016, et la rentrée.


[À suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #22

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu de terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces moments et situations rencontrées restent souvent gravés en nous, et deviennent constitutifs de notre identité professionnelle. Si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie, et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

***

Pour accompagner ma reconversion professionnelle, il me fallait bien trouver du travail. On ne vit malheureusement pas d’espoirs et de rêves, même si cette nourriture me plairait ! Alors c’est pourquoi je décidai de postuler en Ehpad sur les conseils d’une amie, me rappelant mon expérience en Palestine. J’étais curieuse de retravailler avec ce public et de voir effectivement comment se déroulait le quotidien dans ce type de structure en France. D’autant plus que la maison de retraite où je passai mon entretien d’embauche semblait attacher une grande importance à l’éthique dans l’accompagnement à la personne, et que je me retrouvais dans ce souci !

Je commençai donc à y travailler. Outre la charge de travail liée au manque de personnel, le quotidien au sein de cet Ehpad me plaisait plutôt même si je savais que je n’ y resterais pas plus de quelques mois. Et j’y découvrais un aspect des pathologies psychiques que je connaissais assez peu : les symptômes liés au vieillissement.

Germaine est une femme centenaire, descendante d’un célèbre corsaire selon ce qu’elle en dit. Mais comme elle le rajoute fort à propos : « ça ne donne pas grand chose ! ». C’est une dame très pieuse, et sa démence lui fait répéter inlassablement les prières chrétiennes à longueur de journée. Elle est issue d’un milieu aisé, et son rapport avec ses enfants est d’un autre âge. Le vouvoiement est de rigueur, et sa progéniture l’appelle Mère. J’ai apprécié prendre en soin Germaine, car elle me faisait rire par ses petites phrases fermes et cinglantes. J’ai toujours porté une affection particulière aux femmes à poigne.
« À cent ans passés, il me semble avoir gagné le droit d’être peinard ! »
Germaine souffre de démence, et sa maladie lui fait parfois avoir des visions. Elle avait par exemple vu une de mes collègues en train de brûler, alors qu’elle lui donnait son repas de midi. Une fois où j’étais venue la chercher dans sa chambre , Germaine m’avait affirmé qu’ils sont arrivés, et ils sont pas marrants ! Ils ?
Un matin encore, j’étais en train de l’aider pour sa toilette, et son regard fixait le vide. Soudain, elle s’exclama : « Ah, bravo ! ». Je lui demandai la raison de sa joie, et elle m’expliqua qu’un homme noir était au bout de son lit. Il n’arrivait pas à marcher, mais finalement réussit à faire un pas pour se rapprocher d’elle. D’où la raison de ses félicitations.
Comme je l’ai déjà raconté, j’ai toujours été fascinée par les pathologies psychiques. Le monde que peut créer un cerveau qui dysfonctionne m’a toujours paru incroyable. L’esprit humain en lui même est incroyable. Et dans ce genre de situations je ne peux pas m’empêcher de faire travailler mon imagination : est ce réellement la maladie qui provoque ses visions ? Dans certaines cultures, on raconte que les personnes proches de la mort peuvent voir un monde invisible au commun des mortels. Que voit Germaine ? Une manifestation de son monde intérieur ? Ou autre chose…?

Mon journal de reconversion #9

Jozef C. était donc un résident tzigane slovaque. C’était un personnage haut en couleurs, et je devins rapidement son interlocutrice privilégiée : il ne parlait pas français, surtout quelques mots d’anglais et surtout de russe. Je parlais maladroitement cette langue à l’époque, mais ça nous suffit pour pouvoir communiquer. Jozef avait de nombreuses problématiques de santé : diabète, surpoids, hypertension, fragilité cardiaque, alcoolisme et asthme. C’était un vétéran qui avait combattu lors d’une guerre qui s’était déroulée dans les années 1990, que je n’ai jamais pu identifier avec certitude. Etait-ce la Serbie? La Tchécoslovaquie? Toujours est-il qu’il portait des tatouages faits en prison et à l’armée, avait développé un stress post traumatique qui lui faisait avoir des terreurs nocturnes très violentes. Il aimait chanter avec force théâtralité, et avait décidé de migrer en Europe à cause des persécutions que vit la communauté tzigane dans son pays, qui l’empêchait de trouver du travail. Jozef avait une femme et deux enfants de 17 et 18 ans à l’époque. Un garçon et une fille. Il avait été séparé de sa famille lors de son parcours migratoire vers l’Angleterre, et souhaitait retrouver leur trace pour pouvoir partir les retrouver. Mais il ne savait pas où, ni comment les contacter.

Lorsque j’ai commencé à accompagner Jozef, je me suis rapidement attachée à lui. Probablement que le côté privilégié de la communication que nous avions a facilité ce lien. Je me rappelle m’être dit : « Si je n’en aide qu’un au Foyer, ce sera lui. » Mais je n’ai pas trouvé sa famille, et quelques mois plus tard Jozef est mort d’une crise cardiaque. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai pleuré à chaudes larmes. Outre le fait que j’appréciais le personnage, le fait que ses enfants grandissent sans savoir ce qu’était devenu leur père me brisait le coeur. J’ai eu l’impression d’avoir échoué, très douloureusement, dans le travail que j’avais mis en place auprès de lui. Et j’ai toujours ce sentiment aujourd’hui, de ne pas avoir fait ce que je devais faire, de ne pas avoir travaillé correctement. Et je vis avec ce sentiment depuis. En partant de Rouen, à la fin de mes études, je suis allée voir Jozef sur sa tombe, pour lui dire au-revoir. Je n’aurais pas pu partir sans un dernier hommage à cet homme qui aurait dû mourir auprès des siens.

Jozef C. m’aura appris deux choses : je porte en moi ce que j’appelle le syndrome du sauveur, et c’est probablement en grande partie pour cela que je fais ce métier. Ensuite, je suis incapable de travailler sans implication émotionnelle, contrairement à ce que préconisait ma formation. Et je suis capable de me jeter à corps perdu émotionnellement dans ce travail, si je ne fais pas attention à moi.

Pour en revenir à mes études, malgré cet oral difficile, j’obtins mon diplôme avec des notes plutôt bonnes, surtout lors de la soutenance du mémoire : 16/20 à l’écrit, 18/20 à l’oral. Au regard du travail fourni, je suis assez fière de ces notes.

Et me voilà donc officiellement diplômée d’état, éducatrice spécialisée.

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #19

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans cet établissement d’enseignement adapté où je suis restée deux ans, j’ai travaillé notamment à l’internat. Deux étages étaient réservés aux garçons, et un aux filles. J’y étais un soir par semaine, le jeudi. Et contrairement aux garçons de 6e et 5e, j’avais plutôt un bon contact avec les filles. J’avais réussi à instaurer un climat de confiance et de bienveillance avec elles : je leur laissais une liberté relative, et elles m’écoutaient lorsque j’avais une remarque à faire. Ce groupe m’a laissé un bon souvenir, qui date du dernier jour de l’année scolaire.

Le soir, j’ai passé un petit contrat de confiance avec elles. Malgré les règles qui leur imposaient de rester dans le lit qui leur était attribué, j’avais envie qu’elles se créent un joli souvenir pour leur dernière nuit, et je leur ai permis de déplacer les matelas comme elles le souhaitaient, et de faire des dortoirs dans les chambres. Comme une soirée pyjama! Elles ont bien évidemment été emballées par l’idée, et ont tout de suite commencé à réorganiser les chambres. Je leur avais imposé deux règles : se coucher à minuit au plus tard, et ne pas faire de bruit si elles se déplaçaient dans le couloir.

La soirée se déroula sans encombre, et j’observais avec amusement les plus âgées d’entre elles qui cadraient les autres avec fermeté : « Shhhhht! Aya a dit de ne pas faire de bruit ! ». Survint seulement un petit événement indésirable…

L’alarme incendie avait été déclenchée plus tôt dans la soirée, dans le couloir qui jouxtait le nôtre. Et le directeur avait décidé de passer voir si tout allait bien. Je les informai de l’imminence de son arrivée, et me postai face à la chambre de garde. Il ne fit que passer, accompagné d’un agent technique, et me salua avant de repartir. Les filles étaient calmes dans leurs chambres.

Je fis un tour dans les chambres après cela. Je découvris alors que les collégiennes avaient caché les matelas en quatrième vitesse, et s’étaient remises dans leur lit comme si de rien n’était. Elles me le firent remarquer avec un air grave : « Tu as vu, on a tout rangé pour être sûres que tu n’aies pas de problème ! » J’ai trouvé cette innocente gentillesse touchante, et leurs sourires satisfaits m’ont laissé un doux souvenir.

De leur côté, cette soirée les a marquées comme je l’espérais. Celles qui n’avaient pas changé d’établissement l’année suivante m’en ont reparlé de nombreuses fois !

Et c’est pourquoi nous marcherons.

En ces temps troublés, l’heure n’est toujours pas au voyage pour moi. J’ai mis cette partie de ma vie en sommeil, le temps de pouvoir retrouver cette libération en toute sérénité.

Pourtant j’aime à me rappeler pourquoi je pars, pour mieux revenir vers mes racines.

Et la meilleure des sensations du monde reste pour moi celle de mettre un pied devant l’autre, le poids de ton sac sur tes épaules. Alors le temps ralentit enfin, au rythme de tes pas. On prend le temps de ressentir la vibration de la terre contre ses semelles, la caresse du vent sur sa peau qui se tanne, on considère le long de sa route les feuilles des arbres qui murmurent au diapason du souffle qui rafraîchit l’atmosphère. On revient à soi. Tout se coupe. L’absurdité de ce monde, la grisaille des villes et la morosité du salariat. On revient à soi. On rêve, l’âme se libère, on s’ouvre à ce qui se présentera à nous. Plus d’obligations, plus de poids sur les épaules, juste celle de vivre l’instant avec le plus de sincérité possible.

Mon esprit s’apaise en voyage. La marche lui apporte la possibilité de méditer à tout moment. J’arrête de penser, j’arrête d’organiser, de réfléchir, d’anticiper, d’envisager, de comprendre. En voyage, je n’attends rien. Je suis.

Un jour, je repartirai. Ce ne sera pas pour toujours, mais ce sera probablement pour longtemps. Mon sac retrouvera mes épaules, la main de mon fils rejoindra la mienne, et je reprendrai la route. Cette fois-ci, ce ne sera plus seulement pour me retrouver moi, mais pour lui apprendre cette magie, ce souffle de liberté qui fait grandir le coeur.

Toi qui aimes déjà tant marcher, mon fils. Tu parcourras le monde de tes petites jambes assoiffées de découvertes. Je t’emmènerai au plus profond des forêts, par delà les plaines, au sommet des plus hautes montagnes. Et tu verras que le monde n’est pas qu’absurde, ni cruel. Il recèle bien des richesses et des merveilles, jusque dans le coeur de nos semblables. Et je t’apprendrai à les découvrir.

Educ spé’ – Récits de terrain #17

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

J’ai beaucoup de beaux souvenirs liés à mes sept années de séjour adapté. Beaucoup d’anecdotes de situations drôles, touchantes ou difficiles me sont restées en mémoire, et j’ai beaucoup appris au fil de ces expériences. Ces échappées belles m’ont donné aussi l’occasion de rencontrer des personnalités atypiques et marquantes, dont je garde le souvenir encore aujourd’hui.

Philippe en est l’une d’elles. Je l’ai rencontré lors d’un de mes séjours où j’ai travaillé en tant que directrice. J’avais deux animatrices avec lesquelles je travaillais, et le séjour se déroulait dans une longère confortable située en pleine campagne. Ce fut un séjour mouvementé, en termes de gestion de crise, de situations impromptues, notamment en termes de gestion d’équipe (l’une de mes animatrices m’a donné du fil à retordre), mais ceci est une autre histoire.

Philippe est un homme d’environ la cinquantaine. Ses capacités psychiques sont intactes, mais il est lourdement handicapé et a besoin d’une assistance pour un grand nombre de gestes de la vie quotidienne, ainsi que d’un fauteuil électrique pour pouvoir se déplacer. Ce paradoxe est ce qui était très touchant chez lui : il était très conscient de son handicap, et de qu’il lui avait volé notamment par rapport à sa vie amoureuse. Il a tout de suite été très preneur de longs échanges avec nous, et très content de son séjour. Philippe avait à la fois un humour incisif, un sens de la répartie très marqué, et en même temps une profonde mélancolie qui faisait mal au coeur. Il nous a fait plusieurs fois le portrait des quatre femmes qui avaient marqué sa vie et qui lui étaient passées sous le nez, tout en nous expliquant qu’il souffrait du fait de n’avoir jamais pu fonder une famille.

Philippe avait notamment besoin d’accompagnement lors du coucher. Il était en capacité de l’assurer seul, mais il lui fallait une présence au cas où une chute surviendrait, du fait de sa condition physique fragile. A chaque fois que nous lui proposions un accompagnement, pour chaque moment de soutien c’était une pluie de remerciements, à laquelle il tenait. Chaque soir, avant de fermer les yeux, ses derniers mots étaient toujours « Merci, merci beaucoup ».

L’un des passe-temps préférés de Philippe, c’était les balades. Coup de chance, la longère dans laquelle nous avions une réservation pour le séjour était entourée de champs et de petits bois tout à fait agréables. Je suis souvent allée marcher avec lui, et à ces occasions j’ai pu découvrir une facette de sa personnalité : Philippe avait une âme de rêveur, assoiffé de découverte, mais coincé dans un corps défaillant et cloué à un fauteuil roulant. Et cet état de fait m’a touchée d’autant plus.

Un après-midi, nous avons marché jusqu’à un petit bois que nous avions envie d’explorer. Nous en avons fait le tour, pour tomber sur une caravane abandonnée, jouxtant une cabane aménagée pour y dormir. L’ensemble, caché au milieu des bois, avait un côté mystérieux qui nous a intrigué. Nous avons donc visité les lieux avant de repartir. Je me souviens qu’à la fin de la balade, Philippe a arrêté son fauteuil à un moment, saisi par la beauté de quelques arbres. Nous avons contemplé leurs feuilles qui se mouvaient doucement sous la caresse du vent, en silence. Et d’un coup, Philippe m’a regardé et m’a pris la main, pour retourner à sa contemplation.

Ce geste, je savais qu’il aurait voulu le faire à une femme qui partagerait sa vie. Et je sais qu’il s’est projeté dans une idée romantique, en regardant la nature verdoyer. J’ai pensé un instant retirer ma main, mais je ne l’ai pas fait. Je savais pertinemment que ce geste en resterait là, et je savais que Philippe ne projetterait aucune attente dans le lien qu’il construisait avec ses animatrices. Nous avions de toutes façons l’échéance de la fin de séjour qui mettrait fin à la construction de ce lien avec nous, qui lui faisait visiblement beaucoup de bien. Alors j’ai décidé de lui laisser oublier son handicap, sa solitude, sa souffrance de ne pas avoir d’enfant et son besoin d’amour, l’espace d’un instant. Comme si tout cela n’existait pas.

Nous sommes restés là, quelques secondes. En silence. Puis nous sommes repartis.

Mon journal de reconversion #6

Vint donc le temps des examens.

Je n’ai jamais été quelqu’un de scolaire. Me reposant sur mes petites capacités, j’ai pu faire mon collège, lycée et un peu de la fac sans trop de soucis. Pendant la formation d’éduc, j’ai continué à travailler à ma façon, tout en me présentant très peu en cours puisque mon état psychique ne me le permettait pas. J’avais des amis qui me donnaient leurs notes, et je faisais mes recherches de mon côté tout en m’impliquant dans mes stages. Ces examens allaient être un défi pour moi, et je m’y préparai de toutes mes forces. Je l’avais compris sans arriver à l’accepter : une école forme les gens à correspondre à un certain type de pratiques, à un profil professionnel. L’idée n’est pas d’aider les étudiants à construire leur propre identité professionnelle. Loin de là. Et pendant cette période d’examens, j’ai gardé en tête le meilleur conseil qu’on ait pu me donner durant ma formation : « Donne-leur ce qu’ils veulent. Après, tu travailleras comme tu l’entends. »

La formation a changé aujourd’hui, mais à mon époque les examens se présentaient comme suit :

  • Un examen sur la loi, consistant en une épreuve écrite de quatre heures sur table avec un questionnaire et une étude de documents.
  • Un rendu de mémoire professionnel de 45 pages, pour lequel nous devions monter un projet et en analyser les résultats. Le mémoire était à soutenir lors d’un oral.
  • Un rendu de journal d’étude clinique, soit un écrit portant sur le travail en équipe. Le JEC était lui aussi à soutenir lors d’un oral.
  • Un rendu de dossier sur le travail en partenariat et en réseau, avec sa soutenance.
  • Un rendu de dossier de pratiques professionnelles (portant sur notre manière de travailler et la manière dont on l’analyse) avec sa soutenance.

L’examen sur la législation se passa sans trop de difficultés, puisqu’il ne s’agissait pas d’apprendre par coeur toutes les lois que nous avions vues en cours (heureusement pour moi). Le DTPR et le JEC ne me posèrent pas trop de soucis non plus. J’avais peur des oraux, mais nous avions le droit d’emmener des notes pour faire une présentation orale, et cela m’aida grandement à ne pas me faire violence pour apprendre une présentation à réciter. Le « bête et méchant » a toujours été un problème pour mon cerveau de zèbre!

Les deux dossiers qui m’auront le plus marquée auront été le DPP et le Mémoire.

A suivre…

Journal des émotions : être hypersensible

L’émotion, c’est un sujet complexe. Ses nuances sont ressenties différemment selon les gens, à différents degrés d’intensité, habillant chaque situation de la vie de couleurs différentes en fonction de celui ou celle qui la vit.

Parfois, certains ressentent les choses bien plus fort que les autres. Comment l’expliquer? C’est difficile à comprendre pour le commun des mortels qui n’est pas dans cette situation, et fait parfois passer les hypersensibles pour des comédiens. Mais ce n’est pas du théâtre. C’est un mode de fonctionnement, qui peut parfois être lourd à porter pour ceux qui le vivent.

L’hypersensibilité, c’est tout simplement un degré de sensibilité plus haut de la moyenne, provisoire ou durable, qui peut être un facteur de souffrance pour la personne concernée. C’est tout simple à expliquer, mais compliqué à comprendre pour beaucoup de gens!

Un hypersensible a un cerveau et un coeur qui marchent à cent à l’heure. Ce sont des gens à l’écoute de tout, créatifs, très fragiles. Beaucoup plus sensibles que la moyenne, ils peuvent prendre très violemment des remarques anodines. Lorsqu’ils rient, ils le font à s’en décrocher la mâchoire. Lorsqu’ils pleurent, c’est souvent et à l’extrême. Un film les fera pleurer au moindre gémissement d’un violon. Ce sont des gens très intuitifs, qui suivent leur coeur et sont très sensibles aux émotions des autres, qu’ils peuvent ressentir comme si c’était les leurs. Les hypersensibles s’émerveillent plus facilement, et sont plus attentionnés que la moyenne. Ils ont peur de s’attacher, parce qu’une rupture est extrêmement difficile à vivre. L’amour est décevant, parce que le commun des mortels ne leur apportera pas le degré d’attention qu’ils sont capables d’offrir à la personne qu’ils aiment. Ecouter de la musique peut s’avérer compliqué, lors de passes difficiles. Le terme « éponge à émotions » leur convient très bien. Ils sont aussi plus sensibles au stress. Un hypersensible aura souvent besoin d’être seul, parce que les relations sociales peuvent le fatiguer, comme s’il avait des batteries sociales. Il sera plus méfiant par peur d’être blessé. Ce sont souvent des gens très observateurs, avec beaucoup de questions dans la tête.

Pourquoi en parler, de ces fonctionnements atypiques? Pour participer à la visibilité de ces gens, qui fonctionnent différemment. Plus on tentera de se mettre à la place de l’autre, mieux on se comprendra. Et en ces temps étranges, il est plus que jamais temps d’apprendre à vivre ensemble.

L’hypersensibilité n’est pas une tare. Ce n’est pas une honte. Dans une société qui prône l’individualisme et le paraître, c’est pourtant difficile à assumer. Mais l’émotion, qu’on le veuille ou non, est plus forte que tout. Et le premier pas vers l’acceptation de soi, l’amour de soi, c’est de les accueillir, ces sentiments trop forts. Je le crois profondément. Ne pas avoir peur de pleurer, d’exploser de joie ou de colère. Apprendre à gérer cette vague, accompagner son pic, et savoir redescendre. Maîtriser ce ressac. Plutôt que de vouloir le contenir, le refouler comme s’il n’existait pas.

Et vous? Vous reconnaissez-vous dans cette description? Quelles sont vos trucs pour gérer vos ressentis? Parlons-en !

N’hésitez pas à checker notre instagram dédié à la gestion de l’anxiété : @anxious_witches

Mon journal de reconversion #5

Chapitre 2 : L’école, la rue et le travail social

J’entrai donc en école du travail social. Psychologiquement, j’étais très fragile à l’époque, et ne trouvai que peu de camarades de classe avec qui je me sentais en sécurité. Je vivais un deuil très violent, me sentais trop fatiguée pour être aussi sociable que d’habitude. Pour ce qui est des cours, je ne me suis jamais sentie à ma place dans une salle de classe, assise sur un siège à écouter un professeur pendant des heures en prenant des notes. Mais j’ai tout de même tenté de m’intéresser. Les cours de psychologie, d’histoire du travail social m’ont plu, et certains cours thématiques. Mais mon état psychologique ne m’a bientôt pas permis d’être assez assidue pour être présente en cours tous les jours. Et je me sentais déjà en décalage avec certaines notions qu’on nous rabâchait à l’époque : la distance, la distance, et toujours la distance. Comme si accepter ses émotions dans un travail tel que le notre était un péché.

J’ai beaucoup plus évolué lors de mes stages.

Le premier, je l’ai effectué dans un service de prévention spécialisée à La Rochelle, avec des éducateurs de rue. J’ai beaucoup appris lors de ces six mois. Tout d’abord oui, une station balnéaire peut quand même comporter des quartiers chauds, et une grosse problématique de trafic de drogue. Ensuite oui, le sexisme et le harcèlement sexuel au travail sont une réalité. Enfin, j’ai fait la rencontre de Philippe qui m’a, je pense, transmis l’amour de son métier. Et m’a encore plus appris au passage. Un éduc, c’est un artisan de la relation éducative. Il sait s’adapter à chaque situation, trouver un levier chez chacun pour construire une confiance et un respect mutuel qui permettront l’accompagnement éducatif. C’est quelqu’un qui sait observer, comprendre, analyser sans aucun jugement. C’est celui qui sait créer la libre adhésion chez une personne fragilisée, afin de trouver les moyens de l’aider à se prendre en charge elle-même, à se sortir de la merde, à vivre une vie décente, qui lui convienne.

Un maître mot : l’autonomie.

Pour mon deuxième stage, j’ai travaillé dans un centre d’hébergement d’urgence rouennais pour hommes, majeurs. Le foyer proposait aussi un dispositif type centre d’hébergement et de réinsertion sociale pour faciliter la transition vers des structures plus stabilisantes. Au sein de ces murs étaient hébergés 120 hommes aux profils très divers : grands précaires, jeunes sortis de l’aide sociale à l’enfance, étrangers et demandeurs d’asile… La structure m’a tout de suite plu, au premier abord. Les conditions y étaient très difficiles, mais le collectif avait des allures de Cour des Miracles et je me suis toujours sentie à mon aise dans un bordel vivant. Là bas, j’ai continué à évoluer. J’ai adoré travailler avec des personnes sortant de la rue, ainsi qu’avec des étrangers. J’ai travaillé comme une éduc de rue, maintenu cette volonté de libre adhésion qui a plutôt bien marché avec le public. J’ai appris que lorsque j’aime une structure, je suis capable de consacrer tout mon temps et toute mon énergie à mon travail avec plaisir, au détriment de ma vie personnelle. J’ai appris aussi que j’étais capable de travailler dans un brouhaha incessant, gérer des situations de crise et affronter des histoires de vie traumatiques et des contextes de violence. J’ai compris que si je continuais à travailler dans le social, j’avais trouvé mon public. J’ai appris qu’accepter ses émotions et son attachement envers les personnes accompagnées n’était pas une tare, loin de là. J’ai même écrit un livre sur mon expérience au sein de ce foyer, qui n’a malheureusement pas trouvé preneur.

Pour finir, j’ai travaillé trois mois en stage au sein d’un centre de réadaptation professionnelle situé dans la périphérie de Rennes. Cette structure proposait un accompagnement médico-social à destination de personnes orientées par leur assurance suite à un diagnostic de maladie professionnelle, ou un handicap. L’objectif y est de faire un bilan de compétences, scolaire et physique pour pouvoir travailler une réorientation professionnelle à la hauteur de leurs capacités. Dans cette structure, je me suis heurtée à un environnement professionnel dont je ne me doutais pas. J’avais un préjugé : la direction est à côté de la plaque, maltraitante, ne considère pas ses salariés et impose des pratiques inadaptées. Au sein de ce centre, la situation était inverse. L’équipe était détachée des réalités de son public, inadaptée, désinvestie, prolongeant des pratiques parfois absurdes (on y proposait un test scolaire qui devait dater d’au mois quinze ans…), à l’inverse de la direction : motivés, impliqués dans leur travail, ne comptant pas leurs heures… L’habit ne fait donc pas le moine. Je ne me suis pas retrouvée dans cette structure. On ne m’a pas laissé de liberté d’agir, et reproché ma pratique. J’ai ressenti l’environnement comme sclérosé, et j’ai eu hâte de partir. J’ai appris que tous les environnements de travail ne me conviendraient pas.

Vint ensuite le temps des examens.

A suivre…

Educ spé’ – Récits de terrain #16

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Automne 2016. Je travaille dans un établissement régional d’enseignement adapté. C’est un collège-lycée un peu particulier, qui accueille des ados décrocheurs, mineurs isolés étrangers, qui présentent des troubles du comportement… Un public très divers et pas si simple, en résumé. A l’époque, je travaillais de nuit à l’internat.

C’est le matin, je suis sur le point de finir mon service. Les jeunes se rassemblent devant la porte du dortoir, attendant le signal pour partir en cours. La nuit a été plutôt compliquée, je me sens tendue. Je n’ai pas beaucoup dormi à cause des vadrouilles nocturnes des internes, j’ai d’ailleurs deux rapports disciplinaires avec moi que je dois terminer. Saïd est un jeune collégien de douze ans qui me fait penser à un lutin avec son air espiègle. Il vient se placer devant la file, observe les formulaires, curieux. Une question le taraude, et il m’interroge :

« Aya? Pourquoi il y a marqué rapport disciplinaire, là? »

Je ne comprends pas, et j’ai franchement peu envie de lui demander des éclaircissements. Ma nuit m’a fatiguée. Je prends cependant sur moi, et lui réponds.

 » Comment ça?

 » Pourquoi ya pas marqué Rapport salé? On me dit toujours que je vais avoir un rapport salé… »

Les merveilles du premier degré…

Critique publiée sur Culture Metal ! 17/06/2021 – Sélection de jeux mobile : Redungeon, Cards fall et Reigns

Redungeon, développé par Nitrome

Redungeon est un jeu de plateforme en pixel art, qui propose un univers médiéval fantastique à l’atmosphère type dungeon crawler. Au moyen de douze personnages déblocables et améliorables contre des pièces ramassées au fil des parties, le joueur tentera d’avancer le plus loin possible dans un donjon rempli de pièges générés aléatoirement. Bien évidemment, la difficulté augmentera avec la distance parcourue. Chaque héros dispose de capacités spéciales qui permettent de varier le gameplay : par exemple, Kazhan peut voleter pendant une durée déterminée, Aether peut ralentir le temps pendant cinq secondes…
Le jeu de Nitrome a plutôt bien été reçu à sa sortie, avec une note de 4.5/5 sur le Play store et environ un million de téléchargements. Mais bien que l’esthétique et la difficulté joliment travaillées rendent l’expérience de jeu agréable, la répétitivité des parties font drastiquement baisser le potentiel de rejouabilité après avoir débloqué tous les personnages. J’y ai personnellement très peu rejoué par la suite! Un chouette petit jeu pour passer le temps dans les transports ou la salle d’attente du médecin, qui cependant ne durera pas longtemps dans votre bibliothèque.

Reigns, développé par Nerial

Reigns est un jeu vidéo de stratégie/puzzle sorti en 2016, développé par Nerial et édité par Devolver digital. Il est disponible sur Windows, Mac, Linux et noté 4.6/5 sur le Play store. Le joueur y incarne les rois d’une lignée, les uns après les autres. Ceux-ci devront tenter de rester le plus longtemps possible sur le trône en maintenant un équilibre entre les quatre contre-pouvoirs.
Le déroulé de la partie consiste en une succession de cartes représentant une interaction avec un personnage du jeu qui mettra le roi face à un choix. Pour y répondre, le joueur devra swiper à droite ou à gauche : chacune des décisions aura un impact sur les quatre contre-pouvoirs (trésor, armée, peuple et église) entre lesquels il faudra s’efforcer de maintenir un équilibre. Si une jauge se remplir ou se vide complètement, cela mènera à l’une des très nombreuses morts possibles du roi (consultables dans le menu principal) et donc à la fin de la partie. Plusieurs objectifs sont à remplir au fil des parties, et certaines décisions mèneront à la rencontre de nouveaux personnages (le Voyant, la Princesse Etrangère, le Médecin…) qui débloqueront de nouvelles cartes.

François Alliot a déclaré en interview avoir voulu « se moquer de la manière dont nos sociétés modernes gèrent la complexité » notamment vis à vis de la politique actuelle : le joueur est mis face à un choix binaire, et les conséquences souvent désastreuses, voire catastrophiques de ses décisions créent un sentiment d’absurdité face à la réalité de la vie du royaume qu’il dirige.

A sa sortie, Reigns a été salué par la critique (Canard pc – 8/10; Touch Arcade 5/5; Pocket gamer 8/10) et je dois dire que c’est de loin mon favori de cette sélection, que je vous recommande chaudement ! Le titre demandera un minimum de stratégie et de réflexion pour pouvoir avancer, la narration et le système de jeu sont plutôt originaux. L’histoire et l’univers sont assez fouillés pour proposer un potentiel de rejouabilité élevé. En revanche, plusieurs critiques dénotent un certain côté répétitif, 400 cartes uniques revenant souvent au cours des parties.

En 2017, le studio a sorti un second jeu. Reigns : Her Majesty permet d’incarner une reine, et apporte de nouveaux éléments de gameplay. Enfin, en 2018, Reigns : Game of Thrones permet d’incarner les personnages de la série éponyme.

Cards fall, par 717 Pixels

Cards fall est un jeu de puzzle mélangeant réflexion et inspiration roguelike. Développé par 717 Pixels, le studio nous propose un deal tout simple : tuer des monstres aux capacités différentes et interagir avec des cartes qui tombent sur le joueur. On pourra déplacer une carte par tour, et utiliser jusqu’à trois cartes d’armes et d’objets spéciaux en stock. Le personnage dispose d’un nombre de points de vie améliorables avec le leveling, et la partie se terminera lorsque la jauge de vie arrive à zéro…

Cards fall demande un minimum de réflexion pour pouvoir atteindre un score élevé, et constitue pour cela un challenge intéressant pour les méninges! En revanche, la courbe de difficulté n’est pas très bien gérée, et il devient rapidement difficile de débloquer les niveaux suivants, cartes spéciales et personnages disponibles (qui ne seront accessibles qu’après avoir atteint certains scores). Et ce défaut est bien dommage! Malgré un potentiel de rejouabilité élevé, cette difficulté croissant trop rapidement risque de décourager un certain nombre de joueurs malgré la qualité certaine de ce petit jeu de réflexion sans prétention.

A vous tous qui ne savez pas comment occuper vos séances de méditation sur le trône, vos insomnies intempestives ou encore le temps passé dans la file d’attente à la CAF, à bientôt pour une nouvelle sélection de jeux!

Fabre Minuit

Mon Instagram (partages et souvenirs de voyage) : http://instagram.com/fabreminuit

Reconnaissance et travail social

Petit coup de gueule.
Lorsqu’on est travailleur social, et qu’on présente son activité professionnelle à quelqu’un, c’est toujours la même chose. « Il en faut des gens comme toi », « Tu es courageuse », « Ah moi je ne pourrais pas »… Ces petites remarques, bien qu’anodines, elles s’accumulent au fil de ta vie au travail, et deviennent difficiles. J’ai du mal à les supporter, lorsqu’on me les sert. Pour diverses raisons, que je ne listerai pas ici. Je me permettrai simplement de dire qu’on finit par imaginer éveiller chez les gens deux sentiments : on chatouille les idées extrêmes de certains, pendant que d’autres nous imaginent animés par l’importance d’accomplir une mission sacerdotale. Les travailleurs sociaux ne sont pas des héros, loin de là. Et on parle de nous souvent en mauvais termes, sans comprendre le contexte de notre profession. Le dernier reportage que j’ai aperçu sur l’Aide Sociale à l’Enfance (que je n’ai pas voulu visionner, pour préserver mes nerfs) présentait une contention comme un acte violent, sans en avoir donné le contexte. Il interrogeait une jeune prise en charge par les services de l’Etat, en écoutant son mal-être…sans visiblement donner le contexte de sa situation. Ca ne suffit pas. Et ça entretient les clichés.

On oscille entre des remarques sur les manquements des services sociaux, et ces petites phrases qui complimentent notre courage, et qui deviennent assassines. Avec la pratique, et avec le covid, j’ai réalisé que la majorité des français n’en ont pas grand chose à faire de notre corps de métier. Et l’Etat en particulier. On s’occupe d’indésirables, peut-être est-ce pour cela? Probablement. On peut mourir dans le silence, et sans hommages. Qui voudrait féliciter un ME pour avoir réussi la réinsertion d’un grand précaire? Ca paraît évident, peut-être. Mais ça fatigue, à la longue. Car même si on ne l’attend pas, elle fait du bien la reconnaissance. Et avec le covid, ce besoin s’est exacerbé chez moi, comme chez beaucoup d’autres collègues.

Lors du premier confinement, je me rappelle passer tous les jours devant un panneau LED sur mon chemin vers le travail. « Merci au personnel soignant, merci aux caissières, merci aux livreurs, merci aux infirmières libérales, merci aux éboueurs… » Et nous?
Nous aussi nous avons travaillé. Nous aussi nous avons trimé, alors que la France entière était confinée. Personne n’était-il donc capable de le voir?

Cet état de fait, il invisibilise globalement un corps de métier très beau par essence. Car oui, l’altruisme, c’est beau. N’en déplaise aux libéraux. Et non, les travailleurs sociaux ne sont pas des anges. Ni des héros. On ne sauve pas l’humanité. Mais on tente de le faire.

On est tour à tour des parents, des enseignants, conseillers d’orientation, employés administratifs, plombiers, peintres, cuisiniers, animateurs, soignants de petits bobos, psys… On rassure, on tente, on calme, on contient, on sèche des larmes, on crie, on dynamise, on pose de petits actes pour, chaque jour, arriver à reconstruire la confiance perdue. Tous ces gens que les passants honnêtes (de la chanson de Brassens) jugent, médisent, évitent du regard, nous apprenons à les connaître, à reconstruire leur rapport à l’autre, à eux-mêmes, à construire un avenir… Tout ça pour que cette société puisse avoir une homogénéité, une harmonie entre ses membres. On ne fait pas ça tout seuls, bien sûr. Mais on s’attèle à cette tâche en y mettant bien souvent beaucoup de nous.

Et puis si on rate, c’est pas grave. On réfléchit, on analyse, on prend du recul, on pose des objectifs, les bases d’un projet qui renversera la tendance, on l’espère. Et on reprend les choses. On revient. On abandonne pas. On cherche des solutions. Tout ça pour atteindre la sacro-sainte Autonomie qui permettra à l’usager de s’en sortir sans trop de casse. On est là pour ça. On lâche pas.

Alors non, les travailleurs sociaux ne sont pas des héros. On est multiples. On est profs d’auto-école, nounou, standardistes, conseillers en insertion professionnelle, monteurs de projets, adeptes d’humour noir… Faisant partie d’un corps de métier bien trop vecteur de légendes et clichés. En cruel manque de reconnaissance, et fatigué de l’être.