Mon journal de reconversion #17

Sans titre

Chapitre 2: écrire une nouvelle vie

C’est avec beaucoup d’émotions partagées que je quittai le foyer pour mineurs isolés étrangers, après dix huit mois d’une intensité folle. Je m’étais indubitablement attachée à mes jeunes. J’ai même décidé de parrainer l’un d’entre eux. Mes collègues, eux aussi, allaient me manquer. J’avais rarement croisé une équipe comme celle ci, et tous sont attachants chacun à leur manière. Eh oui ! Malgré un contexte, des moyens, des conditions de travail scandaleuses sur beaucoup de points, il y a toujours du bon à retirer d’une histoire… Et c’ est clair que j’aurai grandi encore, vécu une expérience humaine d’une sacrée richesse. Il me faut bien le dire, quitter cet établissement m’aura enlevé un sacré poids des épaules. J’ai retrouvé une sérénité que j’avais perdue depuis un moment.

Je restai une semaine à me reposer, et recommençai à chercher du travail. J’avais envie de découvrir complètement autre chose, alors je me décidai à postuler dans un Ehpad rennais. J’avais déjà de l’expérience dans le service à la personne, travaillé en Palestine auprès de personnes âgées, et beaucoup apprécié ce public. J’étais aussi curieuse de voir la réalité de ces structures en France, autour desquelles il se raconte beaucoup de choses. J’ai donc envoyé mon CV, pour voir.

On m’a rappelée vingt quatre heures plus tard, et le jour qui suivit j’obtins un entretien d’embauche. Il fut concluant. Je démarrai donc un contrat en tant qu’agente d’hébergement auprès du CCAS, pour une nouvelle expérience riche mais non moins harassante.

Que dire sur les maisons de retraite ? Au début, j’y ai retrouvé ce que j’appréciais dans le service à la personne, et ma fonction m’a apporté ce que je recherchais : à ma prise de poste, une liste de tâches à accomplir, que je menais à bien. Et puis je rentrais chez moi. Pas de stress, pas de travail en retard, plus de nuits sans sommeil à checker mes listes de choses à faire pour être sûre de n’avoir rien oublié. L’esprit libre à la sortie de mon travail. Je commençais à formuler mon souhait de réfléchir à construire ma vie professionnelle autrement, et ce job allait me le permettre. J’appréciais le rythme soutenu des journées de travail, qui passaient très vite. Et encore une fois, quelques collègues constituèrent de fabuleuses rencontres.

Passons malgré tout aux bémols… Mon Ehpad est à considérer comme étant un bon établissement. Les moyens sont là, chaque résident qui avait besoin d’un appareillage spécifique (verticalisateur, lève personne…) était équipé dans son logement, par exemple. L’équipe était dans l’ensemble bienveillante et à l’écoute des personnes accompagnées. Sans aucun doute. Le problème tenait surtout au manque de personnel, aux difficultés de recrutement rencontrées par la direction (il faut dire que le travail en Ehpad n’est pas très attractif) et à la taille de plus en plus imposante des tâches à effectuer pendant le service. Cet état de fait demandait un sens très aigu de l’organisation, et nous faisait courir des kilomètres tous les jours. J’ai marché plusieurs fois entre sept et huit kilomètres en une journée de travail (podomètre à l’appui). Si on ajoute à cela la manutention de personnes, les lits à faire, le ménage, les postures à prendre de nombreuses fois par jour… Forcément ça épuise. Ça use le corps. On est moins disponible.

Car les premiers à pâtir de cette situation, ce sont bien évidemment les résidents.

Mon journal de reconversion #17

MEDEF 2017

Ces situations ubuesques, je pourrais les raconter par dizaines. Leur nombre était difficile à vivre au quotidien, parasitait le travail, et ajoutait de la fatigue supplémentaire. Outre cela, il me faut mentionner des situations de harcèlement moral dont j’ai été témoin de la part de ce directeur, qui n’avait pas son pareil pour venir vérifier que ses employés travaillaient effectivement (jusqu’à venir vérifier à 1h du matin passées que ses veilleurs étaient à leur poste). Ce directeur, d’ailleurs, manquait cruellement d’empathie envers les jeunes.

Parlons en des jeunes, d’ailleurs. Nous travaillons aussi fort que possible pour eux, avec autant d’humanité possible malgré nos conditions de travail. Mais il me faut reconnaître que leurs conditions d’accueil étaient à mes yeux proprement scandaleuses, et cet état de fait m’a conduite à travailler dans des conditions contraires à mon éthique pendant un an et demi. Outre le personnel en nombre insuffisant pour encadrer le collectif énorme, ils disposaient d’une seule cuisine pour 80, trois frigos qui n’étaient jamais lavés ou alors une fois l’an (notre seule et unique agente d’entretien à mi-temps ne pouvait pas faire de miracles), et vivaient dans de petits appartements situés dans de vieux bâtiments truffés de problèmes de plomberie et d’électricité. Sans rentrer trop dans les détails, il me semble important de préciser aussi que plusieurs chambres avaient un problème de puces de lit et qu’un certain nombre de rats avaient élu domicile sur la structure.

Encore une fois, je pourrais lister les problèmes que comporte la structure où j’ai travaillé, mais cela ne changerait rien. L’important est de comprendre cette idée : même si on aime profondément son travail, exercer dans un tel paradoxe est épuisant. Équipe fabuleuse s, travail passionnant, jeunes extrêmement attachants, mais conditions de travail et d’accueil maltraitantes…

J’ai accumulé par la force des choses une grosse fatigue, de la colère, du stress. Vers la fin février 2021, j’ai dû m’arrêter un mois parce que j’étais trop fatiguée psychologiquement. Je pense que je n’étais pas loin d’un burn out, le travail étant trop lourd à porter avec ma vie personnelle. Lorsque je suis revenue au travail, ce sentiment de ras le bol ne m’a pas quittée. J’étais partagée entre un dégoût grandissant des conditions de travail de mon métier et l’attachement que je ressentais pour mes jeunes. Mais… Nouveau coup de théâtre.

La vie décida de trancher pour moi : fin septembre 2021, j’apprends que mon contrat n’est pas renouvelé. Je quitte donc l’association fin novembre.

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #16

Migrations Pendulaires

Jetée donc dans le grand bain, je me suis battue pour surnager et m’adapter le plus rapidement possible. Comme je l’ai déjà dit, l’équipe m’a beaucoup plu et j’ai eu un coup de cœur pour ces jeunes, pour le public des mineurs isolés étrangers, et je voulais m’impliquer dans ce boulot. Et j’ai rapidement compris pourquoi un certain nombre de travailleurs sociaux ironisent sur le surmenage au travail. Lors de mon premier mois de travail en solo, pendant les congés de ma binôme, je n’ai presque pas dormi tant la pression me pesait. Je pensais perpétuellement au travail, la peur d’oublier quelque chose ne me quittait pas, je ramenais du travail à la maison, je rêvais du travail, réfléchissais à mes tâches à faire en dormant, et me réveillais parfois à des heures avancées de la nuit pour noter quelque chose à faire absolument le lendemain…

Une grande partie de notre temps se déroulait face à notre ordinateur, car nous nous retrouvions obligés de prioriser les tâches à faire pour ne pas perdre de temps. L’administratif prenait la majorité de notre temps au travail, au détriment de celui que nous aurions dû et aimé passer avec les jeunes. Et l’association ne facilitait pas les choses par son fonctionnement interne : pour la moindre demande il fallait écrire un bon de commande, faire une fiche technique, de demande d’intervention, de sortie de caisse, un mail, faire signer un papier, en attendre la signature pendant un temps indéterminé… Et si par malheur la chef de service n’était pas présente sur le site, il fallait se déplacer au siège de l’association, déposer le document en signature… J’ai attendu par exemple plus d’un mois avant d’obtenir mon adresse mail professionnelle, et plus d’un an et demi après mon mariage, mon adresse mail n’avait pas été modifiée pour comporter le bon nom de famille. Outre l’inertie incroyable de ce fonctionnement interne, cette organisation pyramidale nous plaçait parfois (souvent) dans des situations ubuesques.

Un été, nous nous sommes retrouvés sans caisse sur le foyer, et donc sans espèces à disposition des besoins des jeunes. Le directeur de l’unité territoriale avait arbitrairement et sans prévenir décidé de nous confisquer la caisse, pour une facture manquant suite à un achat au marché pour un atelier cuisine. (véridique) Nous sommes restés dans cette situation pendant plus d’un mois, ce qui s’avéra être plus qu’inconfortable. Pour le moindre besoin, allant de l’achat d’un ticket de métro au paiement des frais de scolarité des 80 jeunes en passant par le plein des véhicules de service, il fallait remplir un bon de commande ou un formulaire de demande de sortie de caisse, en attendre la signature par la cheffe de service, envoyer le papier au siège de l’association, en attendre la validation, aller chercher le formulaire validé avec les éventuels fonds débloqués Puis seulement effectuer la dépense. Tout ce processus prenait une à deux semaines à se faire. Et c’est ainsi qu’un jour par exemple, lors des congés de la chef de service, un collègue devait emmener un jeune se faire déplâtrer à l’hôpital. Il ouvre la voiture de service disponible, et se rend compte que le plein est à faire. Les deux coordinateurs de l’équipe étant absents eux aussi, il interpelle la secrétaire de direction qui lui indique la marche à suivre : il faut qu’il rédige un bon de commande assorti d’une demande de sortie de caisse, qu’il se rende au siège et demande une signature et un déblocage de fonds en urgence, pour pouvoir revenir sur le foyer et faire le plein de la voiture de service. Ensuite il pourra accompagner le jeune. Ne sachant pas combien de temps il faudrait pour faire tout cela, le collègue a fini par utiliser sa voiture personnelle… Ce qui n’aurait pas dû arriver si les choses tournaient rond au sein de cette association…

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #15

A partir de cet article, je ne mentionnerai plus les noms des structures concernées par mon parcours. En partie parce que mes dernières expériences sont très récentes. J’ai beaucoup de choses à en dire, surtout de celle où j’ai exercé auprès de mineurs isolés étrangers, mais d’abord et avant tout par égard pour le public et mes anciens collègues, je ne nommerai pas le foyer directement. Ça desservirait le travail qu’ils y effectuent malgré les conditions plus que difficiles, pour lequel j’ai beaucoup de respect.

Ce foyer accueille donc des adolescents étrangers, et les accompagne dans le cadre d’un projet éducatif lié à leur hébergement. L’équipe éducative travaille à leur intégration sociale, leur régularisation, leur implication dans un projet scolaire puis professionnel parfois, puis plus globalement sur tous les aspects de leur vie (suivi santé, autonomie au quotidien, démarches administratives diverses, suivi de la scolarité et notamment des absences, loisirs, démarches liées à l’aide sociale à l’enfance…). Ensuite, comme partout l’idée est d’assurer une cohésion sur le collectif des jeunes, de monter des projets, de gérer la bonne tenue des appartements dans lesquels les jeunes sont hébergés, d’être présents à des réunions diverses… J’ai tout de suite été passionnée par mon lieu d’exercice ainsi que le travail effectué avec les jeunes. Je n’avais jamais travaillé avec des MNA auparavant, et force est de reconnaître que c’est un public extrêmement étonnant et attachant. Tous les jeunes que j’ai rencontrés là bas ont tous à leur manière une force et une détermination incroyable au regard de leurs traumatismes ou de leur parcours. Quel ado de 17 ans en France tannerait sa famille pour aller travailler ? Car mes jeunes avaient tous trois mots à la bouche : « papiers, études, travail ». C’est à la fois impressionnant et triste d’ailleurs, car les MNA sont forcés de grandir trop vite pour beaucoup. Mais leur détermination à s’en sortir à un si jeune âge force le respect.

J’avais enfin la possibilité de construire un suivi sur la durée. Et je me suis plongée dans le travail corps et âme. J’avais enfin la possibilité de mettre en place des projets, de travailler la construction d’une relation éducative sur la durée, au sein d’une équipe passionnée et militante. Je me suis rapidement sentie comme un poisson dans l’eau au sein de cette structure, qui avait un je-ne-sais-quoi de l’humanité que je recherchais au sein de mon lieu de travail. Mais malheureusement, ce foyer a fini d’installer chez moi une grande fatigue généralisée qui a précipité ma décision de me reconvertir.

Car bien évidemment, il y avait un hic. Le foyer compte environ 80 jeunes. Les missions que j’ai décrites sont assurées par 13 educs, deux maîtresses de maison, deux animateurs, deux coordinateurs, une infirmière, une secrétaire, une agente d’entretien à mi-temps et un agent technique pour… Une seule cheffe de service ! Là se dessine la première des difficultés : en tant qu’educ, prendre en charge huit jeunes (voire plus, comme lorsque son binôme est en congé par exemple) sur tous les aspects de leur vie dont ceux les plus cruciaux comme la régularisation ou les démarches liées à l’aide sociale à l’enfance, tout en préparant des projets, trois heures de réunions par semaine, tout en gérant le collectif, les permanences, les rendez-vous, la bonne tenue des appartements, les entretiens individuels liés aux suivis des jeunes, en traitant des dizaines de mails par jour, en sortant les poubelles deux fois par semaine (oui), tout en allant au self avec les jeunes une fois par semaine… Tout ça sur une semaine de quarante heures ? Ça n’est pas possible. Personne ne peut faire tout ça en quarante heures par semaine, sauf en accumulant un grand nombre d’heures supplémentaires et une tonne de stress au passage. En arrivant sur le foyer, malgré la bienveillance et les encouragements de l’équipe, la charge de travail m’a parue incroyable et m’a donné l’impression d’être jetée dans le grand bain sans autre forme de procès. Aucune animosité dans mes propos : personne n’avait le temps d’accorder aux nouvelles venues un accueil serein, à cause du rythme et de la charge de travail. Alors par la force des choses, on a été jetées dans le grand bain.

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #12

J’étais heureuse de cette embauche à l’Etablissement Régional d’Enseignement Adapté en partie parce que c’était mon premier poste qui se rapprochait le plus d’un emploi dans le milieu du social, mais aussi parce que c’était mon premier contrat stable qui durerait un peu. Un an, ça permettait de s’investir et de mettre en place des projets. J’avais notamment envie de monter un atelier théâtre. Avec des amis, on avait monté une association pour faire du théâtre ensemble et je comptais m’en servir. Mais ça ne s’est pas passé comme je l’imaginais. J’ai réussi à monter des ateliers d’improvisation avec les jeunes, mais l’ambiance de l’établissement m’a beaucoup affectée.

L’EREA était à l’époque dirigé par un directeur en fin de carrière, et démissionnaire car proche de la retraite. Notre équipe d’assistants d’éducation était elle dirigée par une CPE toxique et désorganisée qui gérait mal le travail. Les jeunes étaient difficiles, et le public se rapprochait de celui d’un Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique avec tout ce que cela implique de problématiques sociales et comportementales. Mes deux années passées là bas furent riches en termes de pratiques professionnelles (c’est là bas que j’ai fait ma première contention au sol), mais aussi malheureusement en termes de difficultés liées à l’environnement dans lequel nous devions travailler. Les élèves étaient difficiles à accompagner, en grande partie parce que nous n’avions pas de cadre clair à maintenir ni de système de sanctions efficace : nous pouvions seulement écrire des rapports disciplinaires et demander des retenues. Notre CPE fonctionnait beaucoup à l’affect et tenait à ce que toutes les décisions passent par elle. La conséquence était un manque d’autonomie qui était compliqué à gérer au quotidien, et un grand manque de crédibilité envers les élèves qui ne facilitait pas les choses. Je dis que notre cadre fonctionnait beaucoup à l’affect parce qu’elle supportait très mal la remise en question. Et je le découvris à mes dépends, comme une autre collègue, lorsque j’osai porter la parole de mon équipe pour lui dire ce qui n’allait pas. S’en est suivi ce qu’on pourrait nommer comme du harcèlement moral, qui m’a poussée à faire un petit burn out.

Au bout de ces deux années, j’ai quand même demandé un renouvellement de mon contrat. Elle s’est arrangée pour qu’on m’en refuse la signature, et avec le recul je pense que ce n’est pas si mal. J’ai passé au moins un an à m’epuiser émotionnellement au travail, cultivant un sentiment de colère et de révolte permanent. Il fallait que je parte. De ces deux années, à retenir la rencontre d’une fabuleuse équipe composée de véritables war buddies qui devinrent des amis pour la plupart, et la certitude que je ferai mon possible à l’avenir pour ne pas travailler de nouveau dans un environnement aussi difficile.

Je retrouvai rapidement du travail en tant qu’animatrice périscolaire, et une amie monitrice éducatrice me conseilla de tenter de travailler en intérim social pour tenter de me faire un réseau. Pourquoi pas ? Je postulai donc à Medicoop 35 et proposai mes services pour travailler en tant que remplaçante au sein de l’association Essor.

(À suivre…)

Mon journal de reconversion #11

Alisa, anciennement Alisa 35, c’était donc une association travaillant auprès d’adultes en situation de handicap. Malheureusement, aujourd’hui cette association n’existe plus, n’ayant pas survécu au bouleversement qu’à été le premier confinement. Elle comptait des petits foyers, des centres d’accueil de jour et surtout un service de vacances adaptées au sein duquel je travaillai pendant sept ans. On pouvait partir en février, au printemps, l’été et l’hiver notamment pendant les fêtes. Je suis partie d’une semaine à un mois entier, à toutes les saisons, lorsque c’était possible. Ce travail satisfaisait mon besoin d’évasion lorsque je n’avais pas les moyens de voyager, et m’offrait une coupure salutaire dans un quotidien parfois trop gris à mon goût. En somme les mêmes raisons pour lesquelles nos vacanciers attendaient leurs séjours avec impatience chaque année. J’ai fait plein d’activités géniales en séjour adapté que je n’ai refait nulle part ailleurs, et fait de superbes rencontres parmi mes collègues, soi dit en passant. Mais par dessus tout, ce qui me faisait revenir presque chaque année, c’était l’éthique prônée par Alisa dans ses pratiques, à tous les niveaux. On y donnait la priorité au lien, au bien-être de la personne accompagnée. Tant pis pour le rendement, si on ne va pas voir tout ce qui est inscrit sur la brochure, c’est pas grave ! Le principal, c’est que le vacancier reparte heureux, ressourcé, satisfait de son expérience. Ent tant que salarié, nous avions une complète liberté de travail, d’organisation des séjours, de la mise en place de notre travail en commun. L’ équipe interne du siège était très présente, notamment lorsque nous avions un problème, ainsi que les coordos qui étaient bien recrutés. En tous cas je n’ai personnellement jamais eu de mauvaise expérience, si ce n’est avec des animateurs saisonniers qui n’étaient de toutes façons plus présents l’année suivante. En résumé, c’était une association à taille humaine, presque familiale, et bienveillante de sa directrice (qui était capable d’appeler presque tous les vacanciers par leur prénom) aux animateurs habitués.
Si je parle d’Alisa, c’est parce qu’avec le recul je pense que les pratiques de cette asso représentent bien ce que je recherchais dans le social et que je n’ai retrouvé que chez eux : une expérience humaine teintée d’humour, d’équité, de bienveillance et d’une éthique-déontologie irréprochable. Et je n’ai retrouvé cette ambiance nulle part ailleurs.
J’ai donc commencé à travailler au sein d’une école maternelle où je m’occupais d’un petit garçon autiste , tout en gardant des enfants. Jusqu’à ce que je postule pour travailler comme assistante d’éducation au sein l’Etablissement Régional d’Enseignement Adapté Magda Hollander Laffon, qui à l’époque ne portait pas encore de nom particulier. J’étais ravie de cette embauche, et accueillait cette nouvelle lors d’un séjour adapté en été.
Vint donc septembre 2016, et la rentrée.


[À suivre…]

Mon journal de reconversion #8

Je me souviens notamment d’un exercice d’improvisation qui avait très bien marché, le Jeu de l’Appareil-photo. Un participant vient devant le public, et doit vendre un appareil-photo devant les autres, et vanter les mérites de l’objet pendant une minute. Il doit convaincre quelqu’un qui prendra alors sa place. S’il échoue, l’encadrant de l’atelier désignera un nouveau vendeur.

Les résidents présents ce jour-là se sont très bien pris au jeu, allant jusqu’à encourager ceux qui étaient les moins à l’aise pour parler devant tout le monde. Certains d’entre eux commentaient leurs performances après leur discours : « J’ai été vendeur à la criée avant, c’est normal si j’y arrive bien! » La synergie créée était belle, et donna des échanges nourris à l’issue de la séance. Une fois ce projet terminé, je gardai une forte envie de recommencer à l’avenir. Le théâtre est un outil de travail sur soi merveilleux. Il m’a permis dans ma vie personnelle de gagner de la confiance en moi, de me dépasser et je reste persuadée que ces bienfaits peuvent bénéficier aux autres, en travaillant un atelier correctement.

Après le rendu des écrits vint la soutenance. Celle du Journal d’Etude Clinique et du Dossier sur le Travail en Partenariat et en Réseau se passèrent sans encombre. Pour le mémoire, je tombai face à un jury qui avaient apprécié mon travail et les références que j’avais utilisées pour écrire la partie théorique, et j’obtins une très bonne note. En revanche, pour le Dossier de Pratiques Professionnelles, ce fut plus difficile. Mon jury était composé d’une psychologue et d’un éduc travaillant à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, soit à la police. Il appuya sur les faiblesses que j’avais volontairement laissées paraître dans mon écrit, creusant de manière très frontale mes ressentis personnels face aux situations rencontrées. Il me semble que j’avais mentionné dans ma rédaction le cas d’un résident que j’accompagnais durant mon stage, qui était décédé d’un arrêt cardiaque. Ce fut un moment très difficile pour moi, car s’était construit un lien d’attachement.

Je me souviens encore très bien de lui. Il s’appelait Jozef C.

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #7

Le Dossier de Pratiques Professionnelles m’intéressait par son sujet. Cet écrit consiste en une analyse de sa pratique auprès des usagers, en partant de trois situations vécues en stage pour ensuite prendre du recul sur la manière dont on a réagi. J’ai décidé pour ce dossier de ne pas écouter les conseils qu’on m’avait donné (« donne-leur ce qu’ils veulent lire, ensuite tu travailleras comme tu l’entends. ») et de vraiment m’essayer à cet exercice : j’avais envie de faire un véritable état des lieux de ma manière de travailler, en parlant de ses points forts et points faibles, plutôt que de rouler des mécaniques comme une super-héroïne du social pour impressionner mon jury. D’une certaine manière, je me suis mise en danger. Mais je ne le regrette pas, car mon DPP aura été ma plus basse note mais mon écrit le plus sincère, dans lequel je me reconnaissais vraiment.

Pour mon mémoire (qui devait être compris entre 45 et 55 pages tout de même!), il me fallait monter un projet lors de mon stage long, basé sur de la théorie, le mettre en place et puis en analyser l’efficacité avant de le faire évoluer pour qu’il convienne éventuellement mieux aux usagers. J’ai décidé de monter un atelier théâtre basé sur la pratique de l’improvisation auprès des résidents du Foyer pour grands précaires au sein duquel je travaillais. Ce fut un travail passionnant, pour lequel je donnai beaucoup d’énergie. Le format de l’atelier fut le premier problème que je dus résoudre. Les résidents n’étant pas habitués à se concentrer sur une activité pendant trente minutes, je rajoutai à chaque fois un paquet de gâteaux et un pichet de café dans lequel ils avaient le droit de se servir comme ils le souhaitaient. Cela permettait de leur offrir une petite pause dans les exercices, et par la même occasion de prolonger leur temps de présence à l’atelier. Ensuite, il m’apparut très rapidement qu’il serait impossible avec les moyens que j’avais de monter un projet avec eux : il aurait fallu prendre beaucoup plus de temps pour les initier à la pratique théâtrale avant de travailler une pièce (ou autre chose), et de toutes façons j’avais déjà toutes les peines du monde à fidéliser un groupe assez consistant. Parfois je n’avais personne, parfois cinq ou huit participants, parfois deux… Et seulement trois résidents revinrent régulièrement à l’atelier. Je décidai donc de focaliser la construction de mes séances sur un objectif de développement personnel, d’expression des émotions et de la parole, de défouloir. Et ce format marcha plutôt bien. Je remarquai rapidement qu’une fois la confiance installée et les barrières de la pudeur levées, les exercices faisaient du bien aux résidents, certains se sentaient valorisés d’avoir réussi à les accomplir, et cela réveillait des aspects positifs de leur passé…

A suivre…

Mon journal de reconversion #4

C’était décidé. Lorsque je rentrai, je me désengageai de mes cours à la fac de Lettres Modernes, et commençai préparer les concours pour entrer en formation d’Educateur spécialisé. On peut dire qu’à l’époque j’avais la fleur au fusil. Je suis entrée en formation par utopie, humanisme. Je ressentais une profonde envie de faire une différence en ce monde, et puisque mon père m’avait mis dans la tête qu’il fallait que je trouve un travail stable pour m’assurer une sécurité financière, l’idée me plaisait de trouver un boulot comme celui-là, consistant à aider d’autres de mes semblables en difficulté à s’inclure dans notre société. Comme on dit, on est tous dans la même galère!
Dans ma tête, l’idée était la suivante : ce sera un super job alimentaire, qui me permettra de faire quelque chose qui me plaît avant que mes activités artistiques ne soient viables financièrement. Lorsque je pourrai vivre du théâtre et de l’écriture, je quitterai le social.

L’année qui suivit, je pris des cours pour préparer le concours d’entrée, fit du bénévolat au Samu Social, partis rencontrer des éducateurs de rue à Paris, cherchai des contacts de travailleurs sociaux pour faire des interviews, travaillai en séjour adapté… Puis vint le temps des examens. Je souhaitais ardemment rester en Bretagne, non loin de mon conjoint de l’époque, mes amis et ma famille, mais je n’étais bien évidemment pas maître des résultats de mes concours. Je passai l’écrit sans problème, et tentai l’oral dans trois villes : Brest, Rennes et Rouen. A Brest, je n’étais pas bien concentrée et ne fis pas sensation. A Rennes, je tombai sur un sujet d’oral de groupe qui était mal formulé, et un examinateur très dur à l’oral individuel. A Rouen en revanche, je me sentis très à l’aise à l’oral de groupe. Et à l’oral individuel, à mon grand étonnement j’obtins la note maximale. J’étais admise à l’Institut du Développement Social de Canteleu. En septembre, il me fallait donc commencer une nouvelle vie partir emménager dans une nouvelle ville à 350 kilomètres de chez moi, pour démarrer mes études.

Ce changement amena une des périodes les plus difficiles de ma vie, mais qui furent d’une grande richesse pour moi.

A suivre…

Mon journal de reconversion #3

Je me souviens notamment de ce Père catholique, qui m’a beaucoup marquée. Quel était son nom ? Je le nommerai ici Abu Malek, même si ce n’était pas comme ça qu’il s’appelait. Je me souviendrai toujours de lui, je crois. Il était grand, et dût être massif et imposant lorsqu’il était plus jeune. Ses mains étaient larges, ainsi que ses épaules, pour un homme de cet âge. Il devait avoir quatre-vingt ou quatre-vingt dix ans. Abu Malek me faisait penser à une statue de granite, de par sa carrure. On m’avait raconté que c’était quelqu’un d’érudit il fut un temps, qui traduisit le Coran en français si je ne me trompe pas. Ce personnage m’intriguait, j’avais envie de l’entendre raconter les histoires de son passé, comme le faisaient beaucoup de résidents. Mais Abu Malek avait un handicap majeur. Il était quasiment sourd, et de ce fait il s’isolait de plus en plus, les membres du personnel étant trop peu nombreux pour pouvoir continuer à le stimuler régulièrement. Il s’enfermait peu à peu dans une solitude forcée, de par sa condition. Et moi, j’étais frustrée de ne pas pouvoir communiquer avec lui. Les jours passant, l’idée de trouver un moyen de communiquer avec lui me trottait dans la tête. Et un matin, j’essayai de lui présenter un petit papier sur lequel était noté : « Bonjour mon Père, comment allez vous ? ». Surprise ! Il leva la tête, me considéra, et me sourit en hochant la tête comme pour dire oui. C’était donc possible de communiquer avec lui par écrit…
Le travail des bénévoles consistait notamment à organiser des activités pour les personnes âgées l’après-midi. Je profitai d’une journée pour me munir d’un cahier et d’un crayon. Je m’assis à côté de Malek, et écrivis la même phrase de salut avant de lui tendre le crayon. Il le prit, et esquissa un geste pour écrire quelque chose. Son corps étant fatigué par la vieillesse qui l’avait gagné, sa main était très lente, et mon regard s’accrocha à celle-ci, tant j’attendais ardemment de voir si mon petit stratagème allait marcher.

« Oui, je vais bien merci, et vous ? » Le sentiment de satisfaction que je ressentis à cet instant, je m’en souviens encore. J’étais très heureuse d’avoir réussi à dépasser les handicaps de cet homme pour pouvoir communiquer avec lui, et avec le recul, je pense que ce sont des moments comme celui-ci qui m’ont décidée à choisir mon orientation.

Mon journal de reconversion #2

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis sentie différente de la masse. Très, peut-être trop sensible, animée par des choses différentes, toujours plus prompte à rêver que de m’occuper de choses concrètes, ou qui intéressaient les autres. Pendant longtemps d’ailleurs, ce fut une grande peur pour moi que celle de devoir grandir, et devenir adulte. Plus encore, le fait de me conformer à la masse m’a toujours inspirée plus de répulsion qu’autre chose. Ce monde ne m’intéressait pas, la productivité ne m’intéressait pas, et j’aspirais plus à faire de mon monde intérieur une réalité palpable que de trouver ma place dans cette société. Je suis passée par une phase de grande fragilité, de transgression, d’angoisses, et ai fait un long chemin pour trouver un semblant d’équilibre et de confiance en moi. Mais cette grande sensibilité émotionnelle, bien évidemment, reste toujours constitutive de mon identité.

On pourrait résumer l’équilibre de ma vie en trois aspects : la création, le voyage, et le rapport à l’Autre. Pour être heureuse, j’ai besoin de créer, de voyager et d’être en lien avec mes semblables. Les deux premiers éléments, jusqu’ici j’ai pu les retrouver dans ma vie personnelle. Pour ce qui est du troisième, outre ma vie sociale et familiale, il est probablement à l’origine de mon choix de faire des études pour travailler dans le social. Tout a commencé lors de mon deuxième voyage à Jérusalem à ma majorité. J’étais partie travailler en tant que bénévole, dans une maison de retraite tenue par des religieuses catholiques. Cette maison s’appelle le Home Notre Dame des Douleurs, situé à Jérusalem-Est, en plein cœur des quartiers palestiniens.

J’ai beaucoup aimé travailler avec ces bonnes sœurs. C’était un peu étrange pour moi de me retrouver dans un cadre aussi strict (même si cette rigidité est à relativiser, par rapport à d’autres congrégations) mais j’ai pourtant beaucoup apprécié vivre là-bas. Je me sentais bien au sein du Home, apaisée, ressourcée, à l’aise. Et c’est dans cet environnement spirituel lumineux que j’ai découvert que j’aimais beaucoup aider les autres. A l’époque, comme tout jeune adulte en quête de soi, j’étais un peu paumée, et ne savais pas trop bien ce que je voulais faire de ma vie. Je savais trois choses. Je n’aimais pas l’école, le théâtre me faisait vibrer et mon orientation dans une prépa littéraire à option théâtre avait échoué. Mon dossier n’était pas assez bon, et il faut le dire, heureusement que mon entrée dans cette formation a été refusée. La dureté de la prépa aurait été très violente à vivre pour moi. Mes parents, de plus, me poussaient à chercher une formation qui me permette de trouver un job alimentaire, privilégier la sécurité plutôt que de me lancer dans une voie aléatoire comme celle des arts. Moi, je rêvais de devenir comédienne, mais n’osais pas m’opposer totalement à mes parents. Alors j’avais commencé une licence de lettres modernes, sans savoir vraiment pourquoi. Et comme je ne peux pas m’impliquer dans quelque chose sans y voir un sens, je travaillais très peu et avais des résultats moyens.

Et vint donc ce bénévolat en Terre Sainte. Ces voyages ont changé ma vie, de bien des aspects, mais c’est de mon orientation professionnelle dont je souhaiterais parler ici. J’ai découvert que j’appréciais la relation d’aide, que j’aimais accompagner mon prochain en difficulté, et que j’aimais construire des solutions à la hauteur des personnes à ma charge pour arriver à leur apporter cette assistance. Soit trois aspects intrinsèques au travail social.

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #1

Chapitre 1 : Hypersensibilité et monde du travail

25 février 2021 : jour 1

Ca y est, je me lance.

Je pensais avoir trouvé un lieu de travail qui me permettrait de me sentir assez bien pour y envisager un CDI en attendant que mes projets soient assez viables pour quitter le social pur et dur, mais ce n’est pas le cas. Et c’est bien dommage. Le trop-plein que je ressens est lié aussi à des difficultés personnelles, c’est vrai. Mais le travail ne devrait pas en rajouter. C’est mon ressenti. D’autant plus dans une branche qui en comporte déjà tellement par essence.

Alors c’est le moment de me lancer.

Faisons un point. Je vis un ras le bol généralisé, exacerbé par un sentiment de trahison lié à ma hiérarchie. En fait, le foyer où je travaille est déjà très dur en soi. Précisons que je n’ai jamais craint les difficultés liées à mon métier, bien que j’ai déjà eu peur pour mon intégrité physique au travail une fois. Les bagarres, les coups, les insultes, la maladie, les pathologies psy et les parcours de vie chaotiques ne me font pas peur, mais cette fois-ci j’ai peur de mettre en danger mon entourage à cause des failles institutionnelles de ma structure, mises en exergue par le coronavirus. Et ça, je ne l’accepte pas. Je suis peut-être éduc, mais j’ai mes limites.

La structure où je travaille est un foyer accueillant des mineurs isolés étrangers. Ce devait être un foyer provisoire, qui s’est transformé en un foyer permanent. Les jeunes sont donc hébergés dans des conditions lamentables. Les locaux sont vétustes, n’ont pas été rénovés, seulement réaménagés à la va-vite. Les locaux sont infestés par la gale, les punaises de lit, les rats, la moisissure, les problèmes de plomberie sont récurrents et la saleté omniprésente. La structure peut accueillir jusqu’à 100 jeunes, pour 30 professionnels dont seulement 13 travailleurs sociaux qui travaillent en référence unique. La charge de travail est incroyable, et les conditions déplorables. Et plus encore, le collectif devient maltraitant pour certains jeunes, qui développent des troubles du sommeil et psychologiques. Par la force des choses.

Mais ce qui m’a plu, en arrivant là, c’était le travail, l’équipe, et les jeunes. Ils débordent d’une énergie incroyable et d’une envie de s’en sortir qui force le respect. A mes yeux, les jeunes nés en France ont tellement à apprendre d’eux. J’ai écumé quelques structures dans ma jeune vie professionnelle. Et je n’ai que très rarement trouvé une émulsion et un militantisme dans une équipe qui m’a autant plu que dans ce foyer. J’ai connu des équipes sclérosées, des environnements de travail désabusés, du harcèlement au travail, des pratiques inadaptées… Et lorsqu’on m’a fait miroiter un CDI là-bas, je l’ai même envisagé. Pour moi, c’est un énorme pas, le CDI. Je voyais avant ce type de contrat comme des menottes que l’on attacherait à mes poignets.

Mais bon. Ma structure a en plus son lot de failles institutionnelles. Et c’est peu dire. Nous n’avons pas de projet d’établissement, l’équipe est paralysée souvent pas de grosses dissensions, il y a des passe-droits. Et la cerise sur le gâteau intervint avec le covid.

Nous avons le variant anglais détecté au sein de notre structure. Deux cas positifs, sûrement plus vu la promiscuité. Au moins onze jeunes cas contacts. Pas de test massif prévu, « c’est en réflexion », pas de protocole sanitaire, et pas de volonté de protéger les professionnels dont certains ont des profils à risques vis à vis de cette maladie. Et les efforts conjoints de la coordo et de l’infirmière pour instaurer un cadre ne seront probablement pas constructifs, en l’absence de volonté de la part de notre chef de service qui ne souhaite pas organiser de dépistage de masse.

Cette fois-ci, c’est trop. J’ai peur de transmettre le covid à mon fils de quatre mois, et à mes parents qui sont âgés et en mauvaise santé. Et ça, je le vis très mal. J’accepte sans problème les difficultés que peuvent m’apporter mon travail. Mais qu’il mette en danger mon entourage, je ne le veux pas. Je ne souffrirai plus à cause de mon travail, c’est décidé. Et ce CDI, on va y repenser. Mieux vaut utiliser les mois qui restent à mon contrat pour me remettre à flot financièrement, et réfléchir à me retourner.

Je choisirai un autre chemin.

A suivre…