Educ spé’ – Récits de terrain #18

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Au foyer de B., il est un résident qu’on ne peut oublier. Il s’appelle Didier, mais tout le monde le surnomme Didi. Ancien toxicomane sous traitement de substitution, il mélangeait alcool et traitements opioïdes avec une science dont lui seul avait le secret, afin de rester perpétuellement perché. Cette pratique lui donnait une démarche traîna nte, ainsi qu’une respiration profonde encore accentuée par une déviation de la cloison nasale probablement causée par un ancien coup de poing.

J’appréciais la compagnie de Didi. C’était un personnage fantasque, toujours prompt à délirer et à partager une réflexion absurde, inappropriée, décalée. Il pouvait entrer sans crier gare dans notre bureau à n’importe quel instant pour affirmer d’un ton sentencieux qu’il nous fallait plus d’épinards à la cantine, avant d’aller échanger sur la couleur des cheveux de la femme de sa vie en compagnie d’un autre hébergé… Il faut bien le dire, ce résident participait beaucoup au côté Cour des Miracles que j’affectionnais tout particulièrement dans ce foyer.

Ce jour-là, j’étais postée dans le bureau des éducs pour finir un écrit. Concentrée sur mon travail, j’aperçois vaguement Didi qui se dirige vers moi d’un pas décidé.

« Aya, viens m’aider à prendre ma douche! » A l’époque, nous avions un problème de gale chez les résidents, et Didi avait un peu trop tendance à entrer dans un rapport de séduction avec les membres de l’équipe du sexe féminin. Un peu lâchement, je déléguai la réponse à sa demande à un collègue, et conseillai à mon interlocuteur de lui demander plutôt qu’à moi. Quelque peu interdit, Didier ne répond rien et sort du bureau. Je le vois ralentir le pas dans le hall, et s’arrêter, portant une main à son menton. Il semble en proie à une intense réflexion, de celles qui décident de l’avenir de dynasties entières.

Après un instant, il entre de nouveau dans le bureau. Il s’approche de moi, et me parle comme s’il souhaitait me confier quelque chose : « C’est parce que tu as envie de moi, c’est ça? »

Pendant un instant, surprise, j’oscillai entre une remarque cinglante et un rire franc et choisis la deuxième option. Souvent le rire est la meilleure solution pour gérer une situation :

« Oh t’es con Didi! Bon sors de là! » Ce fut à son tour de rire, avant de s’exécuter.

Didi est aujourd’hui décédé, paix à son âme. Ce personnage était réellement attachant, et j’espère de tout coeur qu’il fait bien marrer les anges au Paradis!

Brocéliande – Ma première nuit dans la forêt

J’ai toujours aimé Brocéliande. La petite fille que j’étais et dont la voix résonne toujours en mon coeur se nourrissait de contes et légendes de toutes sortes, en particuliers issus de la tradition bretonne : les bois constituaient un merveilleux miroir de mes rêves d’enfant. Ils devinrent, plus tard, le terreau qui donna naissance à ma spiritualité. Brocéliande représente beaucoup pour moi. Ses arbres charrient des souvenirs de beuverie, de contemplation, d’expériences hors du rationnel, du raisonnable.

Et ma première nuit à faire du camping sauvage en est un très bel exemple. Toute jeune femme, j’avais soif d’aventure et d’échappées belles. Avec mon frère de jeu, Charley, on avait décidé de dormir en tente non loin de la fontaine de Barenton. A l’issue d’une longue marche, on a commencé par se désaltérer à l’eau de la source, avant de trouver une clairière où nous pourrions poser notre sac. Sans laisser une vieille peur ancestrale de l’obscurité nous rattraper à l’approche de la nuit, on a bu, mangé, ri ensemble et divagué comme à notre habitude avant de nous glisser dans nos sacs de couchage. Nous avions établi notre campement à 40 ou 60 mètres de la Fontaine.

Charley s’endort, et je reste à écouter les bruits apaisants de la forêt, planant dans un demi-sommeil tout à fait agréable. La nuit est complètement tombée désormais, mais la Lune permet de voir quelques ombres.

Soudainement, j’entends des pas dans les feuilles. Je pense d’abord rêver, et mon état somnolent me maintient dans cet état d’esprit. Pourtant, les pas se rapprochent de notre tente, et s’arrêtent près de nous avant de repartir. Je me dis que ce n’est probablement qu’un sanglier, même si cela ressemble très fortement à des pas d’humain. Dans tous les cas, c’est parti. Je me replonge dans ma communion nocturne avec la mélopée sylvestre.

Quelque vingt minutes plus tard, je suis réveillée par un nouveau bruit. Des tambours rituels résonnent, provenant de la direction de la fontaine. Il est minuit. Face à l’improbabilité de la situation, je réveille Charley.

« Tu entends?  » Nous prêtons l’oreille au phénomène, et c’est alors qu’un homme et une femme se mettent à chanter une litanie cérémonielle au son des tambours. Il y a de la curiosité dans les yeux de mon compagnon de route : « On va voir? » Non! D’un coup, j’ai peur de ne pas savoir qui je vais déranger en plein milieu de ce rituel. On reste dans la sécurité toute relative de notre tente. On se laissa plutôt aller au son des percussions chamaniques nocturnes, dont la transe nous fit planer, cette fois-ci, vers les bras de Morphée au creux desquels mon ami et moi nous sommes installés pour de bon.

Et ce fut ainsi que j’assistai (presque) à la tenue d’un rituel païen de la fertilité en plein milieu de la forêt de Brocéliande, à minuit passées.

Mon journal de reconversion #2

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis sentie différente de la masse. Très, peut-être trop sensible, animée par des choses différentes, toujours plus prompte à rêver que de m’occuper de choses concrètes, ou qui intéressaient les autres. Pendant longtemps d’ailleurs, ce fut une grande peur pour moi que celle de devoir grandir, et devenir adulte. Plus encore, le fait de me conformer à la masse m’a toujours inspirée plus de répulsion qu’autre chose. Ce monde ne m’intéressait pas, la productivité ne m’intéressait pas, et j’aspirais plus à faire de mon monde intérieur une réalité palpable que de trouver ma place dans cette société. Je suis passée par une phase de grande fragilité, de transgression, d’angoisses, et ai fait un long chemin pour trouver un semblant d’équilibre et de confiance en moi. Mais cette grande sensibilité émotionnelle, bien évidemment, reste toujours constitutive de mon identité.

On pourrait résumer l’équilibre de ma vie en trois aspects : la création, le voyage, et le rapport à l’Autre. Pour être heureuse, j’ai besoin de créer, de voyager et d’être en lien avec mes semblables. Les deux premiers éléments, jusqu’ici j’ai pu les retrouver dans ma vie personnelle. Pour ce qui est du troisième, outre ma vie sociale et familiale, il est probablement à l’origine de mon choix de faire des études pour travailler dans le social. Tout a commencé lors de mon deuxième voyage à Jérusalem à ma majorité. J’étais partie travailler en tant que bénévole, dans une maison de retraite tenue par des religieuses catholiques. Cette maison s’appelle le Home Notre Dame des Douleurs, situé à Jérusalem-Est, en plein cœur des quartiers palestiniens.

J’ai beaucoup aimé travailler avec ces bonnes sœurs. C’était un peu étrange pour moi de me retrouver dans un cadre aussi strict (même si cette rigidité est à relativiser, par rapport à d’autres congrégations) mais j’ai pourtant beaucoup apprécié vivre là-bas. Je me sentais bien au sein du Home, apaisée, ressourcée, à l’aise. Et c’est dans cet environnement spirituel lumineux que j’ai découvert que j’aimais beaucoup aider les autres. A l’époque, comme tout jeune adulte en quête de soi, j’étais un peu paumée, et ne savais pas trop bien ce que je voulais faire de ma vie. Je savais trois choses. Je n’aimais pas l’école, le théâtre me faisait vibrer et mon orientation dans une prépa littéraire à option théâtre avait échoué. Mon dossier n’était pas assez bon, et il faut le dire, heureusement que mon entrée dans cette formation a été refusée. La dureté de la prépa aurait été très violente à vivre pour moi. Mes parents, de plus, me poussaient à chercher une formation qui me permette de trouver un job alimentaire, privilégier la sécurité plutôt que de me lancer dans une voie aléatoire comme celle des arts. Moi, je rêvais de devenir comédienne, mais n’osais pas m’opposer totalement à mes parents. Alors j’avais commencé une licence de lettres modernes, sans savoir vraiment pourquoi. Et comme je ne peux pas m’impliquer dans quelque chose sans y voir un sens, je travaillais très peu et avais des résultats moyens.

Et vint donc ce bénévolat en Terre Sainte. Ces voyages ont changé ma vie, de bien des aspects, mais c’est de mon orientation professionnelle dont je souhaiterais parler ici. J’ai découvert que j’appréciais la relation d’aide, que j’aimais accompagner mon prochain en difficulté, et que j’aimais construire des solutions à la hauteur des personnes à ma charge pour arriver à leur apporter cette assistance. Soit trois aspects intrinsèques au travail social.

[A suivre…]

Helsinki, drakkar et poupée inuit

Musée Vasa, Suède

Année 1999. Pour voir ma sœur qui faisait ses études en Finlande, nous sommes partis en voyage. J’avais sept ans, c’était mon premier voyage. C’est loin, et mes souvenirs sont flous. Mais je me souviens du fleuve à Helsinki qui charriait des énormes blocs de glace, des monceaux de neige partout. C’était beau. Je vois encore la statue de la Petite Sirène, en hommage au conte de Hans Christian Andersen. La chambre dans laquelle vivait ma sœur. Son sourire, et celui de ma mère. Si notre famille est loin d’être parfaite, Il faut dire que le fait de parcourir le monde avec mes parents fut un grand cadeau que la vie m’offrit, et je lui en serai toujours reconnaissante.

J’ai le souvenir de deux grands bateaux, dont la majesté m’a marquée pour toujours. Le premier était une grande nef au bois verni, échouée dans la baie. Elle reposait dans un musée. Malgré le calme et la magnificence que cette antiquité m’inspira à l’époque, sa coque semblait encore résonner des éclats de voix des millier de marins qui avaient dû parcourir les mers à son bord. Moi qui à l’époque ne jurait que par les contes bretons, les histoires de pirates et les récits de Pierre Mac Orlan, cette vision constituait du pain béni pour mon imagination de petite fille…

Le deuxième était un grand drakkar au bois noirci. Je me souviens qu’il m’avait paru absolument énorme, du point de vue de la petite fille que j’étais. Je n’avais encore aucune conscience de la dureté du voyage sur une telle embarcation, ni de l’identité des fiers guerriers qui l’avaient emprunté pour conquérir, qui sait… la Normandie? Toujours est-il qu’il trônait lui aussi dans un musée, au milieu d’une grande salle blanche, témoin silencieux des siècles écoulés.

On ne choisit pas ce dont on se souvient des années après. Et lorsqu’on est enfant, ce sont les émotions fortes qui nous marquent le plus.
Année 1999. J’ai sept ans, on doit rentrer à Rennes. Et je dois quitter la Finlande, la Suède, et ma soeur. Dans l’aéroport, je pleure toutes les larmes de mon corps. Cécile est déjà partie. Mon père s’en va, je ne comprends pas trop. Ma mère me tient contre elle, réchauffant de son amour de maman le gros chagrin de sa fille. Soudain, je vois venir mon papa au loin. Il a un sourire satisfait sur son visage, et tient quelque chose dans ses bras. Et la surprise aura fait s’effacer mon chagrin : c’est une poupée inuit, avec un manteau constitué d’une grosse fourrure blanche. Je la serre dans mes bras, et on part reprendre l’avion.

Je ne sais pas où est passée cette poupée, je pense l’avoir perdue depuis longtemps. Mais le souvenir du sourire de mon père et de cette fourrure blanche, lui, m’est resté jusqu’à aujourd’hui.

Educ spé’ – Récits de terrain #13

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

En juillet 2011, j’étais encore une jeune étudiante paumée en quête de sa vocation. En première année de licence de lettres modernes, je ne savais pas vraiment ce que je foutais là. Donc je ne travaillais pas vraiment, et me posais des questions sur mon avenir, entre deux angoisses existentielles et autres questions liées à la réalisation de mes rêves. Et survint un voyage qui changea le cours de mon chemin, puisqu’à cette occasion je partis travailler en tant que bénévole dans une maison de retraite palestinienne située à Jérusalem-Est et y découvris trois choses : je me sentais comme un poisson dans l’eau parmi les palestiniens et plus largement au Moyen Orient, j’adorais accompagner des personnes en difficulté, et j’affectionnais tout particulièrement construire des solutions à leurs problématiques à la hauteur de leurs capacités pour leur faciliter la vie. En termes non-professionnels, des appétences toutes trouvées pour me faire aimer le social! Et suite à ce voyage, je me lançai dans la formation d’éduc…

Parmi tous les résidents de cette époque, j’en ai oublié beaucoup. Mais l’un d’entre eux m’a profondément marquée. Je ne me souviens plus de son nom, mais je l’appellerai Abu Malek. C’était un père catholique qui devait probablement être quasi-centenaire. On m’avait dit qu’il était très érudit, et avait notamment traduit le Coran en français. Mais plus que tout, c’est son apparence qui m’étonnai au premier abord. Il semblait avoir été très grand, massif et de stature imposante. Malgré l’affaissement de ses épaules, on voyait nettement qu’elles avaient été très larges, et ses mains l’étaient encore. Le Père me faisait penser à une statue de granite, silencieuse et mystérieuse. J’avais envie d’entrer en contact avec lui, comme avec tous les autres résidents, mais un handicap m’en empêchait : la vieillesse l’avait rendu quasiment sourd. Je me souviens d’un infirmier qui réussit à lui parler en lui hurlant (littéralement) dans l’oreille. Au fil des jours, je réfléchis donc à une solution.

Puisqu’Abu Malek parlait français, je testai un matin de lui écrire sur un papier : « Bonjour mon Père, comment allez-vous?« . Miracle! Il leva la tête, me regarda et sourit en hochant la tête. L’écrit, c’était peut-être une voie possible pour communiquer!

L’après-midi, les bénévoles étaient rassemblés pour organiser des activités à destination des personnes âgées. Je saisis une de ces occasions pour présenter à Abu un cahier, et un crayon. J’écrivis « Bonjour mon Père, comment allez-vous? » et lui tendis le crayon. Malek le prit, sa main s’approcha en tremblotant de la feuille. J’étais suspendue à ses gestes… Après de longues dizaines de secondes, peut-être une minute ou deux, j’obtins enfin une réponse! « Oui bien, merci. » Cela peut sembler anodin, ridicule peut-être ? Ces trois petits mots… Mais le sentiment de satisfaction que je ressentis, je m’en souviens encore : j’avais réussi à dépasser le handicap de cet homme, pour établir un moyen de communiquer avec lui.

Plus tard, nous eûmes d’autres échanges par écrit. Cela n’était jamais long, car la vieillesse rendait l’acte d’écrire fatiguant pour lui. Mais je n’ai jamais oublié cet homme, et gardé depuis les feuillets sur lesquels Abu Malek et moi avions conversé.

Educ spé’ – Récits de terrain #11

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pendant sept ans, j’ai travaillé avec une association bretonne qui comptait plusieurs accueils de jour, mais surtout organisait des séjours adaptés à plusieurs périodes de l’année en direction d’adultes issus de divers foyers du grand ouest. Cette association a malheureusement dû fermer son service de séjours adaptés à cause de la crise liée au covid-19, et c’est bien dommage parce qu’elle valorisait une éthique professionnelle admirable, et trop rare de nos jours. Je m’y suis toujours senti comme un poisson dans l’eau, et j’y ai vécu de très beaux moments.

Je me souviens de l’un de mes premiers séjours d’hiver, comptant une célébration de Noël et du Nouvel An. J’étais directrice de séjour, et je m’entendais très bien avec mon animatrice, un peu borderline, tout comme moi. Nous étions partis manger au restaurant, et voir les illuminations de Laval, qui valent effectivement le coup d’oeil. Il fait nuit, légèrement froid, mais pas trop non plus. L’atmosphère est agréable. Nous nous baladons, en prenant vaguement la direction du restaurant que nous avons réservé. Au détour d’une rue, surprise! Nous croisons d’autres vacanciers de l’association. Nous saluons nos collègues, et les vacanciers échangent quelques mots.

Lorsqu’on reprend notre chemin, je marche à côté de Didier, qui prit congé de la jeune femme vacancière avec qui il venait de faire connaissance. Etant un personnage plein d’humour, je tente une vanne idiote.
« Dis donc Didier, tu lui as tapé dans l’oeil! » J’oubliais que la déficience rend parfois compliquée la compréhension de l’ironie, ou des expressions imagées. Il me répondra, le plus sincèrement du monde:
« Ben non, puisque je lui ai serré la main! »

Je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire…

Urbexplos de voyage en terres cachées – La fonderie #1

Illustration d’Antonin Briand

A l’heure du coronavirus, à l’heure du couvre-feu, nos deux compères Stélan et Aya vivent leur vie tant bien que mal, comme tout le monde. Mais est ce la situation actuelle et les privations de liberté? Est ce leur passion commune pour l’errance et la découverte? Dans le coeur de nos deux amis vrûle toujours cette flamme du voyage. De l’échappatoire. Stélan travaille, et se consacre entièrement à la rénovation de sa future maison. Pour pouvoir mieux partir en voyage, il souhaiterait avoir un pied-à-terre, où construire une vie vers laquelle retourner. Pour mieux s’élever, il est plus sage d’ancrer ses racines…
Aya, quant à elle, a installé son couple avec ce jeune géorgien dont elle est tombée amoureuse. Ils ont un enfant qui aura bientôt trois mois, elle travaille avec des mineurs isolés étrangers. Elle écrit toujours, attendant la possibilité de découvrir la Géorgie.

Stélan et Aya vivent donc leur vie tranquillement, malgré les lois restrictives qui font se resserrer l’étau de la dystopie sur les âmes assoiffées de liberté. Pourtant, aussi riche et beau que soit leur quotidien, il leur manque une chose. Repartir. Ressentir de nouveau ce frisson de la nouveauté et de la découverte, si important à leur équilibre. Ils décidèrent alors qu’aucun contexte politique dictatorial, aucune précaution sanitaire nécessaire ne pourraient les empêcher de continuer l’Aventure.

Ce frileux weekend de janvier, ils partirent faire un urbex. Peu leur importait finalement le premier lieu qui verrait leur nouvelle expédition. Ce samedi matin, ils partirent deux heures après celle qu’ils avaient initialement prévue, oublièrent la moitié de leur matériel, mais tout ce qui comptait était de se retrouver à l’avant du camion de Stélan, la route face à eux.

Aux alentours de Rennes se trouve une fonderie de métal abandonnée. Le lieu est connu, squatté de nombreuses fois, mais tant pis. Ce sera une première destination intéressante pour leurs envies d’évasion. Ils firent escale sur le petit parking de la gare de S., non loin de la localisation de l’ancienne fonderie. C’est parti. Après une petite cigarette de circonstance, leurs pas les menèrent quelques centaines de mètres plus loin face à un grand portail fermé. C’est là. Reste à trouver un moyen de rentrer.

Sentant une petite montée d’adrénaline, ils contournent le mur encerclant le lieu, en tentant de se faire discrets. Cette précaution leur sera bien inutile, la fonderie ayant un vis à vis direct sur plusieurs maisons, les deux explorateurs du dimanche sont tout sauf discrets de jour… Qu’à cela ne tienne. Après quelques pas dans un bois, Stélan avise un pan de mur qui lui semble moins haut. D’un geste aisé, il passe la muraille et saute de l’autre côté. Aya se sent moins à l’aise, elle n’est pas aussi sportive et n’arrivera pas à se hisser comme son ami vient de le faire. C’est pourtant le seul moyen qu’ils ont trouvé pour passer : un peu plus loin, il y a un à-pic qui donne sur les rails. Stélan repasse le mur, et fait la courte échelle à la jeune femme. Elle s’asseoit à cheval sur la muraille, et son compagnon la réceptionne de l’autre côté.

Ca y est, ils sont entrés. L’usine en friche leur fait face, son squelette de métal envahi par la végétation alentour…

{A suivre…]

Le fil de cette aventure sera à suivre le 9 de chaque mois…

Illustration d’Antonin Briand

Once I was a teenager – Complexe d’Oedipe 1/3

« Un enfant, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets. » Jean-Paul Sartre

Un rai de lumière passait par la porte entrouverte. Randall savait, bien sûr, qu’à onze ans ce n’est pas normal d’avoir besoin de la lumière du couloir pour s’endormir. Mais les luminaires diffusaient une atmosphère rassurante, presque chaleureuse dans sa chambre plongée dans la pénombre. De cette façon, son portemanteau semblait moins menaçant, et ses vêtements entassés dans son armoire ouverte avaient seulement l’air de vêtements prêts pour la journée de demain. Et pas d’autre chose. C’était si facile de se laisser aller à la terreur en imaginant des créatures invisibles guettant son sommeil pour l’attaquer. Qui sait si sa commode ne cachait pas un amas de tentacules tapies dans l’ombre, prêtes à se jeter sur lui pour lui sucer les yeux ? La lumière du couloir le rassurait. Elle empêchait le fil de ses pensées de se dérouler, la danse macabre de s’ébranler, elle prévenait le manège mortifère de sa phobie de s’enclencher. Comme chaque soir, Maman lui avait dit de s’endormir vite, et de faire de beaux rêves. Et comme chaque soir, Randall angoisse déjà à l’idée qu’il n’arrivera pas à dormir avant que la lumière ne s’éteigne, et que cette ritournelle rituelle ne revienne le hanter. La suite, il la connaît par cœur. Sueurs froides, sensations d’étouffement, paralysies du sommeil, hallucinations auditives et sensorielles. Papa éteindrait la lumière à son retour du travail. Bonne nuit, mon chéri. Fais de beaux rêves.

En bas, Randall entendait des bruits de vaisselle. Maman préparait le repas de Papa, en l’attendant.

Ses yeux ne voulaient toujours pas se fermer. Dans sa tête, les mots « Je vais bientôt être dans le noir, il faut que je dorme. » s’entrechoquaient jusqu’à en être presque audibles. Il faut que je dorme. Ils vont bientôt éteindre la lumière. Papa n’est pas rentré, mais il ne va pas tarder. Je vais me retrouver dans le noir. Il faut que je dorme.

Son père allait encore une fois le réprimander pour avoir trouvé le couloir allumé. La honte et l’appréhension mêlés empêchaient ses yeux de se fermer. Et pour une nouvelle nuit, la perspective de se réveiller dans le noir complet le terrifiait.

Il faut que je dorme.

La porte d’entrée claqua. Papa est rentré. C’était comme si, tout d’un coup, l’atmosphère devenait lourde. Furieuse. On pouvait le sentir dans l’air. Le garçon entendit son père poser ses chaussures de chantier dans l’entrée avec de grands gestes lourds, et son manteau sur le portant. Maman salua son mari, avec des trémolos dans la voix. Un grognement lui répondit. La chaise grinça sur le carrelage de la cuisine. Un silence passa.

« C’est quoi ça ? » Le cœur de Randall se mit à battre la chamade. La voix était caverneuse, rocailleuse. Voilée.

« C’est pour ça que tu glandes quatre heures à la maison avant que je rentre? Tu te fous de ma gueule ? Tu crois que ça va me rassasier après une journée de boulot, tes putain de petits pois avec un steack trop cuit ?! » Maman répondit quelque chose de suppliant et d’inaudible. Papa grogna.

« Ferme la ! » Il la gifla avec une telle force que le coup s’entendit dans la chambre du garçon. Avec des accents de bête, il ajouta : « Ça t’apprendra, salope. » Randall l’entendit entamer son assiette, pendant que sa mère pleurait. Lui aussi sanglotait, les mains plaquées contre sa bouche, en essayant de faire le moins de bruit possible. Papa continua à frapper Maman après avoir fini de manger, en lui hurlant que la bouffe était dégueulasse. Il hurlait de rage, elle criait de douleur. Ses beuglements se faisaient de plus en plus graves, de plus en plus rauques, comme des rugissements.

Papa s’arrêta de cogner soudainement. C’est vrai qu’on ne pouvait plus entendre Maman crier. Il cassa son assiette par terre, ouvrit le placard pour prendre une bouteille d’alcool fort, puis monta les escaliers. À pas lourds, et lents.

« Pourquoi cette foutue lumière du couloir est encore allumée ?! » Randall se cacha sous sa couette sans demander son reste. Son cœur était tombé dans sa poitrine. Il pouvait entendre distinctement la respiration sifflante de son père. Il eut une quinte de toux grasse.

« Peur du noir, à ton âge ? Espèce de petite pédale. Qu’est-ce qui m’a foutu une merde pareille en guise de fils ? Je vais éteindre cette putain de lumière, et tu vas passer la nuit dans le noir complet ! Et si je t’entends chialer, je viens t’en coller une ! » Randall ne répondit rien. Il souleva légèrement sa couverture, et considéra du regard la main droite de son père. Les doigts étaient massifs, et le poing semblait être aussi gros que sa tête. Chacune de ses phalanges était couverte d’une toison de poils noirs. Ses ongles étaient crasseux, et rugueux comme de l’écorce. Un seul coup de cette main l’assommerait, sans aucun doute.

Sur ces mots, Papa claqua la porte. Le garçon se recroquevilla sur lui-même, tentant de maîtriser sa respiration.

« Est-ce que mon père c’est le croquemitaine ? »

***

Ce matin, Maman a un bleu sur son œil droit. Elle a l’air fatiguée. Elle lui dit qu’elle est tombée dans les escaliers hier soir, qu’il ne faut pas s’inquiéter. Mais son fils sait bien que c’est Papa qui lui a fait du mal. Ce matin, le ciel est gris. Randall ne dit rien. Son cerveau est vide, il a encore mal dormi. La seule pensée réconfortante tient à la perspective selon laquelle sa journée d’école va forcément être amenée à se terminer, d’une manière ou d’une autre. C’était comme ça ; à l’école les choses s’étaient toujours déroulées difficilement. Il n’a jamais vraiment été présent. Toujours ailleurs, comme dans une bulle. Le garçon se sentait en décalage, comme s’il n’appartenait pas à la même temporalité que les autres. Les rares fois où il avait été en contact avec Eux, leurs préoccupations lui avaient semblé inintéressantes, voire futiles. De ce fait, mieux valait rester seul plutôt que s’ennuyer à plusieurs. Cette année-là n’est pas différente des autres. Rien n’a prise sur lui, ses professeurs s’inquiètent de son mutisme tout en valorisant ses capacités, les autres élèves et leurs vociférations n’ont aucune prise sur lui. Tout est un brouhaha incohérent auquel il ne prête plus attention, tant il ne le comprend pas. Quoi qu’il en soit, la plupart du temps Randall n’éveille rien d’autre que de la gêne chez les gens de son âge. Comme s’ils étaient naturellement repoussés par cette bizarrerie qui émane de ce petit corps malingre.

La seule qui arrive à briser cette bulle, c’est Jenny. C’était la première année que quelqu’un lui manifestait un semblant d’attention, et Randall ne comprenait pas comment il avait pu se faire remarquer par une fille aussi jolie. Peut-être qu’elle aussi avait un père violent ? Ou peut-être était-elle animée par ce même sentiment de Différence qui avait toujours isolé le garçon ? Va savoir. Toujours est-il qu’elle était comme un rayon de soleil dans son quotidien un peu sombre, sur qui on pouvait toujours compter. Jenny était toujours souriante, imaginative et aventureuse, et cette année avait été riche d’innombrables échappées belles. En faisant l’école buissonnière, Randall oubliait un peu les bleus de sa mère, les hurlements de bête de son père, et l’obscurité multiforme de sa chambre.

À dix-sept heures, après un interminable ennui en classe, Randall aperçut Jenny dans les couloirs, au milieu de la cohue des élèves. Elle l’avait remarqué aussi et s’approcha, son lumineux sourire habituel éclipsant la teinte de ses cheveux blonds.

« Randall ! Ça va ? – Il marqua un temps.

  • Pas trop. Ça te dit une partie de base-ball devant chez moi ? »

***

Le moment que Randall préférait dans la semaine, c’était le samedi après-midi. Son père y travaille, sa mère aussi. Pas d’école. C’était un des rares moments de solitude, où une véritable liberté était possible. En général, les deux amis se retrouvaient pour passer du temps ensemble, malgré l’interdiction formelle du père de Randall. Qui aurait pu savoir qu’ils avaient bravé l’interdit ? Et puis, courir dans les champs ou faire une partie de base-ball, ce n’est pas un crime. Alors ils se retrouvaient chaque samedi pour jouer, discuter comme deux jeunes de leur âge. Peu importe la façon dont le monde tournait autour d’eux.

Ce samedi-là, ils avaient exploré les environs du lac situé non loin de chez eux, et décidé de faire une partie juste avant le retour de Papa. Jenny avait pris le gant, et lui la batte. Elle réussit quelques beaux lancers, le forçant à redoubler de force pour renvoyer au loin la balle blanche. Jenny riait beaucoup, et Randall se sentait bien. Peu importait qu’il rate ses coups, ou qu’elle ne sache pas faire des lancers corrects. Ils s’amusaient tous les deux de la situation, de leur nullité qu’ils qualifiaient d’originale, aussi belle que leur étrangeté commune qu’ils revendiquaient comme étant leur essence. Les deux amis enchaînaient les lancers, tantôt en riant, tantôt en parlant de leurs vies. Jenny était la seule à qui il pouvait confier ce qui lui pesait sur le cœur, et il n’avait pu raconter le vrai visage de son père à personne d’autre.

« Allez, cette fois ci tu me la renvoie de toutes tes forces ! » Avec un large sourire espiègle sur son visage, elle esquissa le geste pour préparer son lancer, et il se positionna pour pouvoir y répondre correctement, repliant ses bras pour que l’extrémité de la batte repose sur son épaule droite. Jenny prit de l’élan, et la balle fendit l’air. Sans savoir si c’était pour impressionner son amie ou par réflexe, Randall décida soudain de mettre toute la puissance de ses muscles inexistants dans cette frappe, et tomba pratiquement en avant tant il renvoya le projectile avec énergie. Essoufflé mais content de son effort, il releva la tête pour trouver Jenny à terre, inanimée.

« Hé, ça va ? » Pas de réponse. Il se précipita au chevet de son amie, et la secoua.

« Jenny ! Ça va ?! » La balle l’avait heurtée en pleine tête, l’une de ses tempes commençait à rougir sous le choc. Randall la secoua encore, sentant la panique monter en lui. Aucune réponse, elle avait l’air inconsciente. Il lui asséna une claque. Puis une deuxième, plus forte. Impossible de la ramener à elle. Une troisième, encore. Toujours rien.

Le garçon commença à penser à son père, et ses hurlements. À sa mère, et ses pleurs. Il repensa à l’interdiction de jouer à l’extérieur avec qui que ce soit. Avec personne. Il n’avait pas le droit. Pas le droit. Et Jenny était inconsciente devant chez lui. Ses mains continuaient à asséner des coups, encore et encore, alors qu’il se mettait à pleurer. Jenny. Réveille-toi. Randall repensa à la dernière fois où son père l’avait puni. Pas le droit. Jenny. S’il te plaît. Réveille toi. Je ne veux pas que Papa me tue. Et son poing s’était fermé, et ses sanglots s’étaient faits terrifiés. Pas jouer dehors. Qu’est-ce que je vais faire si elle ne se réveille pas ! Jenny ! Pourquoi on a voulu jouer au base-ball aujourd’hui, pourquoi ? Pas le droit de jouer dehors, il me l’avait dit ! Et son poing martelait la joue de la jeune fille, dans l’espoir fou de la réveiller. J’ai pas le droit de jouer dehors, Jenny ! Si tu ne te réveilles pas maintenant, Papa va revenir et me tuer parce que je t’ai fait mal !

Une goutte tombée sur sa joue l’arrêta net.

Il ouvrit les yeux, et contempla son poing. Ses phalanges étaient couvertes de sang. La joue de Jenny était enfoncée. Son œil était gonflé.

« Qu’est-ce que j’ai fait… Pourquoi elle a cette tête ? Papa va revenir d’une minute à l’autre… » Malgré ses pensées décousues, le sentiment de survie qui lui avait fait éviter si souvent les coups de son père envahit la poitrine de Randall. Il regarda autour de lui rapidement, et ne vit personne dans la rue. Il empoigna les pieds de Jenny, et la traîna dans la maison. Marche par marche, le garçon hissa le corps avec difficulté, jusqu’à sa chambre. Il nettoya tant bien que mal les traces de sang sur le living et rangea la batte et la balle. La pelouse comportait peu de stigmates de ce qui venait de se passer, mais il gratta la terre pour les effacer. Ensuite, il poussa Jenny sous son lit, et se lava les mains consciencieusement. Est-ce qu’elle est morte ?

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #10

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Laissez moi vous conter une nouvelle histoire, sortie de ma besace de souvenirs…

Patrice est un résident du Foyer de longue date. Je me rappelle clairement de ma première rencontre avec lui : cheveux longs sales et en bataille, casquette perpétuellement vissée sur la tête, un œil bleu azur, et l’autre crevé. Personne d’ailleurs n’avait pu m’expliquer comment il l’avait perdu. Tout d’abord volubile, bavard, souriant et facile d’accès, Patrice s’était renfermé peu à peu durant mon stage, et son état s’était dégradé. Son alcoolisme qu’il déniait avait fini par le rendre encoprésique, il n’était pas rare de le voir seul, souillé par ses propres déchets. Lors des soirées passées sur le collectif, il m’adressait de moins en moins la parole. Et peu à peu, le semblant de relation que j’avais établi avec lui se dégrada lui aussi, jusqu’à cette soirée de février.

Tout commence, comme à chaque fois, par l’ouverture des portes. Dix-huit heures. Les résidants et appelants du 115 font la queue pour enregistrer leur passage pour la nuit. D’autres viennent simplement demander un repas chaud, que nous n’avons malheureusement pas le droit de leur offrir. Un de mes collègues s’occupant de noter le passage des usagers dans l’ordinateur de l’accueil, je reste donc dans les parages et engage la conversation avec les usagers alentour. Au bout d’une demie-heure semblable à l’aroutine habituelle de ce moment de la journée, je sors devant l’entrée. Quelques bénéficiaires sont en train de fumer une cigarette ensemble, et j’avais dans l’idée de me joindre à eux pour faire de même. Patrice, Titi, et d’autres sont présents.

J’engage la conversation avec eux, et remarque que Patrice est en état d’ébriété. Il a l’air d’être plus enclin à l’échange, et je saisis cette occasion pour échanger avec lui. Et sans crier gare, il s’ouvre à moi. Comme pour se rassurer, il commence par insister lourdement sur le fait qu’il doit me faire confiance avant de travailler avec moi. Je réponds en insistant sur le fait que je ne le forcerai pas à quoi que ce soit. Il n’était de toutes façons pas prévu que je prenne en charge sa situation. Finalement, il me parle de lui. Me raconte sa vie d’Avant. Me parle de ses enfants, éloignés de sa vie à cause de l’alcool. Finit par me parler de sa femme, de l’amour qu’il lui porte, de leur histoire, et de son décès. Il a perdu l’amour de sa vie 32 ans auparavant, et pense toujours à elle. C’est pour lui cet événement qui l’a plongé dans la précarité. Et lorsqu’il me parle d’elle, il a le regard qui brille encore, racontant un amour adolescent qui flamboiera toujours, malgré les aléas de la vie.

Son récit me touche beaucoup, et je pense à ma Soeur, emportée par un cancer du sein quelques mois auparavant. Je comprends sa peine, qui me rapporte à la mienne. Je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec ma propre relation amoureuse, qui durait à l’époque depuis quatre ans. Je lui parle un peu de mon compagnon, et pour me répondre il a alors des mots fragiles, magnifiques :

« Ne laissez personne vous dire quoi faire, d’accord ? Vivez pour vous, faites vous plaisir, faites ce que vous voulez et n’écoutez pas les autres ! Aimez vous, et n’attendez pas de vivre à cause des autres ! On a perdu du temps avec ma femme parce que nos parents ne voulaient pas qu’on s’aime, mais on s’est battus ! Et on a été ensemble. Le temps passe vite, n’attendez pas pour vous aimer ! ».

Une fois cette discussion terminée, je dois dire que j’ai été chamboulée, à la fois par la découverte d’un homme brisé par la vie, et par les mots qu’il avait eus. Dès que j’eus cinq minutes de liberté, j’en profitai pour appeler la personne qui partageait ma vie, pour lui déclarer ma flamme. Et encore aujourd’hui, ce moment de partage m’est resté gravé comme si c’était hier.

Educ spé’ – Récits de terrain #9

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers ont été modifiés.

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Une chaude après midi d’été dans ce foyer pour mineurs isolés. Une tablée a été dressée dans la cour, autour de laquelle sont assis travailleurs sociaux et jeunes pour partager un repas. Aujourd’hui, des artistes son venus pour présenter leur travail, en parallèle de leurs représentations qui se tiennent en ce moment dans les alentours. Leur projet est basé sur un enregistreur de leur cru, qui ressemble à un vieux gramophone. Ils l’ont emmené en voyage un peu partout, et ont demandé à des gens de leur chanter des chansons traditionnelles. Cette banque sonore multiculturelle constitue la base de leur spectacle.

Une femme chante pour les jeunes, puis un autre artiste leur présente quelques enregistrements en leur expliquant d’où viennent les chants avant de les faire entendre. Est-ce la chaleur écrasante? Les jeunes paraissent peu intéressés, peu réactifs au travail des deux artistes. Je discute avec T., qui me dit comprendre le dialecte d’une chanson, même si elle ne vient pas de son pays. Nous entamons un échange sur les différentes ethnies présentes dans la partie d’Afrique dont il est originaire, mais soudain il s’interrompt alors qu’un chant guinéen commence à retentir.

On a soudain l’impression qu’on a rallumé la lumière dans les yeux des jeunes. Ils se regardent entre eux, l’air de dire « oh! mais je comprends cette langue? »! Spontanément, les mains se mettent à battre le rythme, et F., un jeune expansif, se lève d’un bond et commence à entamer des pas de danse improvisés. Les autres l’accompagnent de sifflements pour l’encourager, galvanisés par le plaisir d’entendre une langue qui vienne de leur pays. L’émulsion dure le temps de la chanson, et met un sourire sur toutes les lèvres. Puis le silence revient, les clappements cessent et F. se rassoit. J’aurais aimé que ce moment dure plus longtemps…!

Ce sont des moments comme celui-ci qui me font aimer mon travail. Ces instants fugaces, empreints d’éternité, de complicité, d’humour, de liens qui se créent entre usagers et professionnels sans que rien ne soit prévu, au hasard de la vie, des moments dont l’humanité constitue le fil rouge. Après ces journées-là, je prends bien soin de garder par devers moi ces instants qui subliment la couleur de la vie comme des petites lumières magnifiques. Grâce à eux, je trouve de la force pour affronter les difficultés professionnelles à venir.
Qu’y a-t-il de plus beau que le partage?

Educ spé’ – Récits de terrain #8

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’hébergement, l’après-midi est un temps plus calme car la structure se vide de ses usagers la plupart du temps. Lorsqu’on est de service, c’est généralement le moment le mieux choisi pour prévoir des rendez-vous divers. Cet après-midi là, j’accompagne donc Monsieur Nikolaïevsky à l’hôpital pour un bilan de santé urgent, afin de traduire du russe au français. Vania est un homme d’une cinquantaine d’années d’origine slovaque, à ce qu’il nous a dit. Il parle très peu l’anglais. Issu d’une famille tzigane, il a été persécuté avec ses proches dans son pays, du fait de son appartenance à cette minorité. Cette situation difficile l’empêchant de trouver du travail, sa famille vécut plusieurs migrations à travers l’Europe entre 2000 et 2013, année où il dût se séparer d’eux à la douane. Ses proches partirent pour l’Angleterre, et lui arriva à Paris en janvier, puis dans notre ville en septembre. Lors de son admission en hébergement, il fut décidé de lui porter une attention particulière du fait de son état de santé très précaire. Et ce travail commençait par un bilan global nécessaire, à effectuer au CHU.

Nous partons donc du Foyer. Je lui explique la teneur du rendez-vous en russe, et l’importance de ces examens : il n’a aucun papier médical, et nous n’avons aucune information précise le concernant. Il présente plusieurs pathologies lourdes, et devra donc être ausculté par les médecins de garde, et éventuellement passer les tests qu’ils demanderont.

Une fois arrivés à l’hôpital, Monsieur Nikolaïevsky se fait ausculter par le médecin des urgences. Nous allons attendre les résultats à l’issue de la consultation. Trois quarts d’heure passent. C’est visible, Vania n’est pas à son aise. Il se lève, fait les cent pas, se rassoit par intermittence, et ses mains tremblent. J’engage la conversation. Au bout de quelques minutes, je finis par me faire à son parler, qui mélange le slovaque et le russe d’une façon plutôt insolite au premier abord. Nous échangeons sur notre gêne mutuelle liée aux hôpitaux, la Slovaquie, et nous chantons mutuellement des chansons russes et tziganes. Il chante juste, interprète très bien son répertoire, et on sent qu’il aime cet exercice. Je le félicite sincèrement, et remarque qu’il semble se détendre enfin : Vania me dit que mon nom sera trop compliqué à se rappeler, et qu’il me surnommera « Anitchka Douchitchka », ce qui correspond à un diminutif russe de mon prénom allié à un adjectif affectueux. Nous rions de concert.

Le médecin prend alors Vania en consultation. Je lui demande s’il me permet d’assister à la séance, afin que je traduise. Il accepte. Lorsqu’il enlève son maillot de corps pour que le médecin puisse l’ausculter, je remarque que ses bras, son torse et son dos sont recouverts de tatouages artisanaux. Je reconnais certains d’entre eux, qui sont faits en prison dans les pays de l’est. Les prisonniers se gravent sur la peau des basiliques à plusieurs coupoles pour marquer le nombre de passages en prison par exemple, ou encore des étoiles pour marquer le nombre d’années passées derrière les barreaux. Leur peau devient le reflet de leur histoire, avec ses temps forts, et ses difficultés.

Le médecin doit s’absenter, et pour passer le temps je lui demande d’où lui viennent ses tatouages. Pour certains, il me tend ses poings en mimant des mains entravées par des menottes. Pour d’autres, il m’explique qu’ils ont été faits à l’armée. Monsieur Nikolaïevsky commence alors à me raconter son passé militaire. Je crois comprendre qu’il a été mobilisé sur un conflit en Serbie, et qu’il en a été beaucoup marqué. C’est d’ailleurs une formulation assez faible pour décrire son état psychologique. Mon collègue m’avait expliqué avant le départ à l’hôpital que Vania est victime de terreurs nocturnes qui le font hurler, et pleurer la nuit.

À son écoute, je suppose que le conflit en question est celui qui s’est déroulé au début des années 1990 en Yougoslavie, des tziganes de la région ayant été forcés de se mobiliser pour les armées impliquées. Je ne connais pas l’histoire de Vania, peut-être vivait-il en Bosnie, ou en Serbie avant la guerre. Peut-être a-t-il émigré ensuite, pour fuir l’horreur.

Il semble tout d’un coup devenir pensif. Monsieur me regarde, et me dit d’un air grave : « J’ai tué des gens, tu sais, Anitchka. ». Il m’explique que depuis, il fait des cauchemars. Je ne sais que lui répondre. Je comprends ses difficultés actuelles, ou du moins j’essaie de me les représenter. J’étais enfant à l’époque, mais j’ai pu par la suite voir l’atrocité de cette guerre via les grands médias dont nous disposons. Je me sens inutile , dans l’incapacité de lui répondre quelque chose en cet instant. Le confession est douloureuse, sincère. Le syndrome de stress post traumatique n’est pas une chose à prendre à la légère. Que puis-je lui dire? Le praticien revient alors, et coupe notre échange. Je me sens presque soulagée de n’avoir pas eu le temps de lui répondre. Il ausculte Vania, et m’explique ensuite qu’il a un soupçon d’accident cardio-vasculaire. Il faut passer un scanner, nous retournons attendre dans le couloir.

S’ensuivit une heure et demie de salles d’attentes et de couloirs plus ou moins étroits, avant de pouvoir passer l’examen. Mon compagnon est de plus en plus tendu, ses tremblements se sont accentués, ainsi que ses suées. Le manque s’aggrave, je fais mon possible pour lui faire comprendre l’importance de passer l’examen, et pour lui changer les idées. Je lui fais boire de l’eau régulièrement pour éviter qu’il ne se déshydrate, nous chantons des chansons des chœurs de l’Armée Rouge, il refuse de me parler encore de son passé militaire mais reste intarissable sur sa famille. J’apprends qu’il dût se séparer deux à la douane, à cause d’un « problème de papiers ». Sa femme, son fils et sa fille de 17 et 18 ans sont actuellement quelque part en Angleterre, dans les alentours de Londres à ses dires. Mais il n’a aucune idée de leur adresse exacte, ni de comment les contacter. Je me mets à sa place, ses proches doivent lui manquer. Il m’évoque aussi ses différentes migrations à travers l’Europe, me parle de la situation des gens du Voyage en Slovaquie. Ces longs échanges, entrecoupés par le scanner, la traduction des propos des médecins et l’attente des résultats l’aident un peu à mettre de côté le manque d’alcool, il me semble. Mais après trois heures et trente minutes passées à l’hôpital, Vania a de plus en plus de mal à se contenir. Il n’arrive plus à rester assis, tremble de plus en plus, et je vois que les suées se sont encore accentuées. Il est beaucoup moins réceptif à mes tentatives d’engager la conversation. Nous devons pourtant attendre les résultats du scanner. Je lui propose alors une cigarette, ce qu’il accepte volontiers. Nous fumons ensemble à l’entrée des urgences. Il semble se sentir un peu mieux, recommence à chanter, salue les passants d’un ton enjoué, invite les dames à entrer avec une révérence exagérée. Je ris de son manège ainsi que les badauds, et lui semble aussi s’amuser.

Une fois la cigarette finie nous retournons attendre, et les résultats arrivent enfin. Je permets à Monsieur Nikolaïevsky de partir. Nous convenons ensemble de regarder les résultats du scanner au Foyer. Il me serre la main des deux mains, et me remercie de l’avoir accompagné, d’être resté avec lui quatre heures au total. Nous prenons congé, et il s’en va. « Au-revoir, Anitchka. »

Ma grossesse et mon accouchement 3/3

Les heures passent. Dix-sept heures. J’en profite pour dormir et récupérer un maximum. Dix-huit heures. Dix neuf heures. Vingt heures. La sage femme vient régulièrement vérifier la dilatation de mon col. Il faut qu’il soit ouvert à dix centimètres pour pouvoir accoucher et me mettre à la poussée. Ca se calcule en doigts, mais je n’ai pas bien retenu le nombre! A chaque fois qu’elle vérifie, elle en profite pour voir où en est mon enfant, s’il est bien descendu. Et à chaque fois qu’on lui touche le haut du crâne, il s’agite comme s’il n’aimait pas ça. Ca nous fait rire toutes les deux.

La soirée avance et se fait tardive. Je continue à dormir mais je me sens mieux, j’ai repris des forces. Les contractions se sont accélérées, mais pas encore assez. Il faut que j’en aie toutes les cinq minutes. Je ne les sens plus, grâce à la péridurale que je peux doser quand j’en ai besoin. Apparemment, le surdosage n’est pas possible mais par principe je ne m’en sers pas trop: l’idée n’est pas de ne plus rien ressentir, simplement de gérer la douleur.
On me place dans la position latérale de Gasquet, censée aider le bébé à bien se placer. On m’injecte en intraveineuse un produit qui va aider les contractions à s’accélérer. Je dors encore. Minuit passe. Une heure. La sage-femme repasse. Je suis assez dilatée. Le bébé est bien placé. Ca y est, c’est le moment. Wouah…
J’appelle Zaza, sorti fumer une cigarette. Je suis étrangement calme. Les sage-femmes, en tenue stérile, sont face à moi. Je suis en position gynécologique. Zaza est à côté de moi, ma main est dans la sienne. A moi de jouer. Il s’agit d’attendre l’arrivée d’une contraction, et de l’accompagner en poussant. Je me sens réveillée, prête. Concentrée.

Une contraction arrive. Je me rappelle des conseils qu’on m’a donnés, pousser comme si j’étais aux toilettes en m’aidant de ma respiration. Je pousse. Une fois. Deux fois. Trois fois. Les sage-femmes m’encouragent. Me félicitent. Zaza serre fort ma main. Je me relâche. Souffle. On attend la contraction suivante. Pendant ce temps, on discute un peu. Ca arrive de nouveau. Rebelote. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je sens l’entrée de mon vagin s’étirer de plus en plus.

Dans le calme, on discute de nouveau. Puis encore une contraction. C’est bien Madame. C’est très bien ce que vous faites. On voit le haut de sa tête, vous voulez voir? Non, je n’ai pas envie de voir à quoi ressemble mon corps dans cet état, ni de toucher. C’est reparti. Une fois, deux fois, trois fois. En quelle langue vous parlez avec votre conjoint? Le russe? Ah, c’est intéressant! Encore une contraction. Mon col est tellement étiré que je me dis qu’il va craquer. Une fois. Deux fois. Trois fois. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois.
Et puis soudain, d’un coup d’un seul, on sort de moi une petite chose qui se met à crier. La sage-femme lui passe un bonnet et le met sur moi, recouvert d’un linge blanc.
Difficile de décrire ce que j’ai ressenti à ce moment là. Je me souviens avoir pensé en quasi-monosyllabes : « Woh, déjà? Oh… » Et puis tout a disparu autour de moi. Plus rien n’existait à part moi, Zaza et cette petite crevette nommée Vladimer. Je n’oublierai jamais l’expression de Zaza à cet instant précis. Moi, j’étais trop occupée à le regarder, et partager ma joie avec mon amoureux. Je lui ai donné le sein et mon fils a bu le colostrum. On dit que ce premier lait est le meilleur, et qu’il est plein de bonnes choses pour les nouveaux-nés.

Tout cela nous a tellement obnubilés que je n’ai même pas remarqué que j’avais fait une hémorragie et que l’une des sage-femmes était en train de me recoudre. En passant, la petite crevette m’a déchirée jusqu’à atteindre mes muscles pelviens. Mais je m’en foutais, j’étais trop occupée à le trouver beau.
On a fait un temps de peau à peau, et c’est vrai que c’est un moment très doux et tendre à passer avec son enfant. Les sage-femmes ont coupé le cordon et l’ont pesé. Puis Zaza l’a pris sur lui. Il a dormi, contre la peau de son père. De mon côté, on m’a conseillé d’essayer d’aller aux toilettes. Il faut le faire dans les 4 à 6 heures qui suivent l’accouchement, et le plus tôt est le mieux. Je me lève, marche en canard, m’asseois… et fais un malaise. On me rallonge, et on m’injecte le produit censé faire passer la baisse de tension. Ca va mieux.

Il faut savoir qu’aller aux toilettes est non seulement nécessaire après un accouchement (c’est important de faire retravailler cette région du corps!), mais aussi un sacré challenge. Non seulement c’est douloureux, d’autant plus quand on a subi une épisiotomie/déchirure, mais ça demande aussi de solliciter des organes/muscles/sphincters insensibilisés, presque paralysés par le travail et la péridurale. On se retrouve obligées de conceptualiser quelque chose de naturel, comme si on ne savait plus le faire…! J’ai mis environ six heures à y arriver après la naissance de Vladimer.

Une fois mon malaise géré, les sage femmes prennent congé malheureusement. Merci à elles pour le merveilleux travail qu’elles ont fait auprès de nous. Un brancardier prend le relais, même si je suis plus vaillante je serais bien incapable de marcher la distance qui nous sépare du service où je vais être hospitalisée quatre jours.
Les néons du plafond défilent devant mes yeux, de couloirs en couloirs. J’ai une pensée fugitive pour le film L’Echelle de Jacob. Est-ce dans ce film que j’ai vu ce plan…? Ou dans Resident Evil?
Zaza suit avec le berceau de Vladimer, derrière nous. On nous installe dans une chambre, au bout d’un couloir. Un petit déjeuner sera servi un peu plus tard. C’est le matin, déjà. Mon amoureux rentre se reposer, il reviendra plus tard.

Mon fils dort à côté de moi. De mon côté je somnole, affamée. Ca fait vingt quatre heures que je n’ai rien avalé. Je repense à ce que je viens de vivre. Beaucoup d’émotions fortes, de beaux changements sont encore à venir dans ma vie.

Mais ça y est. Je suis Maman.

Educ spé’ – Récits de terrain #5

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Le travail social auprès de personnes en situation de grande précarité comporte à la fois de fabuleux échanges empreints d’humanité, mais aussi beaucoup de violence, qu’elle soit liée au quotidien des usagers ou à diverses situations rencontrées. Ce qui m’a marquée, c’est cette ambivalence, au plus près de la réalité de ce qu’est un être humain. J’ai souvent pensé à cette citation d’Antonin Artaud, en travaillant en stage dans ce foyer : « Là où ça sent la merde, ça sent l’Être. »

Une nouvelle journée d’effervescence dans ce foyer rouennais. Ce matin, Monsieur D a besoin d’un accompagnement à la douche, pour préparer son admission dans un nouveau foyer cet après-midi. Un des professionnels me demande de venir l’aider. J’emprunte un couloir pour me rendre à la salle de bain du rez-de-chaussée : des matières fécales sont sur le sol, visiblement quelqu’un s’est soulagé là. Il faudra prévenir le personnel d’entretien. Une fois avec Monsieur, mon collègue lui demande si ma présence ne le gêne pas. Il se tourne vers moi : « Boh, elle en a vu d’autres, hein ? ». Je le rassure : « Pas de soucis! ». L’accord est passé.

Régis, comme d’autres résidents, prend très peu soin de lui. Outre son hygiène relative, il a attrapé des poux. Laissant s’aggraver l’infestation de ces parasites dans ces cheveux pendant trois jours, il s’est gratté jusqu’au sang. Nous tentons de lui faire un shampoing, mais ses cheveux se sont collés à son crâne. Pour des raisons évidentes, et afin de ne pas le laisser ainsi, nous n’avons pas d’autre choix que de le raser à blanc.

Il refuse catégoriquement tout d’abord, ce qui est compréhensible. C’est une sacrée atteinte à son intimité, quelle qu’elle soit. Pour lui faire comprendre la nécessité d’une telle intervention, nous passons une serviette sur son dos et la lui donnons à regarder : elle est couverte de parasites. Régis consent finalement à se faire raser. Le professionnel s’exécute, et me charge de lui faire un shampoing préventif par la suite. Je me retrouve seule avec lui, pour finir le soin et lui laver la tête. Afin de le détendre et prendre un temps pour discuter avec lui de son orientation dans une autre structure d’hébergement, je lui masse le cuir chevelu. Nous discutons un peu, mon interlocuteur semble se détendre. Soudainement, mes doigts passent sur un enfoncement dans son crâne, un trou de forme angulaire. Je m’en étonne, et l’interpelle sans réfléchir :

« –C’est bizarre Régis, tu as un trou là !

Oh c’est normal, on m’a frappé avec un marteau. » Je ne dis rien, mais suis heurtée par la désinvolture dans sa voix. À l’entendre, on dirait que c’est évident, que se faire enfoncer le crâne par un coup de marteau arrive tous les jours… Je me sens attristée par le quotidien qui dut être le sien, et qui rendit cette violence normale, et acceptable. Je détourne la conversation en tentant de rester naturelle, moi aussi. Je me sens choquée, et désolée pour lui.

Voyage en terres contées – publication associative, le rêve se réalise!

Il y a un an, nous partions sur les routes, un projet dans notre besace. Ce projet, c’était celui d’écrire un livre sur le voyage. Munis d’un pass Interrail, nous avons fait le tour de l’Europe dans le but de récolter des contes populaires, tout en écrivant un journal. L’idée était de retranscrire ces notes prises au jour le jour, tout en y incorporant ces morceaux d’extraordinaire. Nous avons donc traversé la France, l’Allemagne, la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque, et la Suisse pendant les deux mois de l’été 2019. Et une fois de retour, nous nous sommes mis au travail.

Un an et beaucoup, beaucoup, beaucoup d’heures d’écriture, de dessin, de réunions, de mises au point et en page, je suis fière de vous presenter le fruit de ce long et passionnant labeur, qui sera le premier livre d’une collection consacrée au voyage et aux mythes et légendes.
Notre ouvrage, « Voyage en terres contées, De la foret noire aux collines de Bucovina » est désormais disponible à la vente sur le lien ci dessous.
Notre rêve est enfin sur le point de se réaliser : dans un mois, on pourra enfin lire le récit de nos aventures dans un livre qui est déjà disponible en prévente pour la modique somme de 15€, imprimé sur du joli papier recyclé!
La majorité des ventes se fera sur internet, alors si vous le souhaitez, c’est le moment !

A tous ceux qui se procureront notre livre, un grand merci du fond du coeur ❤️ nous espérons que cette lecture vous plaira!


Emma, Stélan, Antonin et Aya, alias Fabre Minuit https://tirage-de-tetes.fr/produit/voyage-en-terres-contees-de-la-foret-noire-aux-collines-de-bucovina-stelan-darras-aya-gerard-et-antonin-briand-ill/

Cimetière de Sapanta, Roumanie