Educ spé’ – Récits de terrain #18

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Au foyer de B., il est un résident qu’on ne peut oublier. Il s’appelle Didier, mais tout le monde le surnomme Didi. Ancien toxicomane sous traitement de substitution, il mélangeait alcool et traitements opioïdes avec une science dont lui seul avait le secret, afin de rester perpétuellement perché. Cette pratique lui donnait une démarche traîna nte, ainsi qu’une respiration profonde encore accentuée par une déviation de la cloison nasale probablement causée par un ancien coup de poing.

J’appréciais la compagnie de Didi. C’était un personnage fantasque, toujours prompt à délirer et à partager une réflexion absurde, inappropriée, décalée. Il pouvait entrer sans crier gare dans notre bureau à n’importe quel instant pour affirmer d’un ton sentencieux qu’il nous fallait plus d’épinards à la cantine, avant d’aller échanger sur la couleur des cheveux de la femme de sa vie en compagnie d’un autre hébergé… Il faut bien le dire, ce résident participait beaucoup au côté Cour des Miracles que j’affectionnais tout particulièrement dans ce foyer.

Ce jour-là, j’étais postée dans le bureau des éducs pour finir un écrit. Concentrée sur mon travail, j’aperçois vaguement Didi qui se dirige vers moi d’un pas décidé.

« Aya, viens m’aider à prendre ma douche! » A l’époque, nous avions un problème de gale chez les résidents, et Didi avait un peu trop tendance à entrer dans un rapport de séduction avec les membres de l’équipe du sexe féminin. Un peu lâchement, je déléguai la réponse à sa demande à un collègue, et conseillai à mon interlocuteur de lui demander plutôt qu’à moi. Quelque peu interdit, Didier ne répond rien et sort du bureau. Je le vois ralentir le pas dans le hall, et s’arrêter, portant une main à son menton. Il semble en proie à une intense réflexion, de celles qui décident de l’avenir de dynasties entières.

Après un instant, il entre de nouveau dans le bureau. Il s’approche de moi, et me parle comme s’il souhaitait me confier quelque chose : « C’est parce que tu as envie de moi, c’est ça? »

Pendant un instant, surprise, j’oscillai entre une remarque cinglante et un rire franc et choisis la deuxième option. Souvent le rire est la meilleure solution pour gérer une situation :

« Oh t’es con Didi! Bon sors de là! » Ce fut à son tour de rire, avant de s’exécuter.

Didi est aujourd’hui décédé, paix à son âme. Ce personnage était réellement attachant, et j’espère de tout coeur qu’il fait bien marrer les anges au Paradis!

Educ spé’ – Récits de terrain #10

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Laissez moi vous conter une nouvelle histoire, sortie de ma besace de souvenirs…

Patrice est un résident du Foyer de longue date. Je me rappelle clairement de ma première rencontre avec lui : cheveux longs sales et en bataille, casquette perpétuellement vissée sur la tête, un œil bleu azur, et l’autre crevé. Personne d’ailleurs n’avait pu m’expliquer comment il l’avait perdu. Tout d’abord volubile, bavard, souriant et facile d’accès, Patrice s’était renfermé peu à peu durant mon stage, et son état s’était dégradé. Son alcoolisme qu’il déniait avait fini par le rendre encoprésique, il n’était pas rare de le voir seul, souillé par ses propres déchets. Lors des soirées passées sur le collectif, il m’adressait de moins en moins la parole. Et peu à peu, le semblant de relation que j’avais établi avec lui se dégrada lui aussi, jusqu’à cette soirée de février.

Tout commence, comme à chaque fois, par l’ouverture des portes. Dix-huit heures. Les résidants et appelants du 115 font la queue pour enregistrer leur passage pour la nuit. D’autres viennent simplement demander un repas chaud, que nous n’avons malheureusement pas le droit de leur offrir. Un de mes collègues s’occupant de noter le passage des usagers dans l’ordinateur de l’accueil, je reste donc dans les parages et engage la conversation avec les usagers alentour. Au bout d’une demie-heure semblable à l’aroutine habituelle de ce moment de la journée, je sors devant l’entrée. Quelques bénéficiaires sont en train de fumer une cigarette ensemble, et j’avais dans l’idée de me joindre à eux pour faire de même. Patrice, Titi, et d’autres sont présents.

J’engage la conversation avec eux, et remarque que Patrice est en état d’ébriété. Il a l’air d’être plus enclin à l’échange, et je saisis cette occasion pour échanger avec lui. Et sans crier gare, il s’ouvre à moi. Comme pour se rassurer, il commence par insister lourdement sur le fait qu’il doit me faire confiance avant de travailler avec moi. Je réponds en insistant sur le fait que je ne le forcerai pas à quoi que ce soit. Il n’était de toutes façons pas prévu que je prenne en charge sa situation. Finalement, il me parle de lui. Me raconte sa vie d’Avant. Me parle de ses enfants, éloignés de sa vie à cause de l’alcool. Finit par me parler de sa femme, de l’amour qu’il lui porte, de leur histoire, et de son décès. Il a perdu l’amour de sa vie 32 ans auparavant, et pense toujours à elle. C’est pour lui cet événement qui l’a plongé dans la précarité. Et lorsqu’il me parle d’elle, il a le regard qui brille encore, racontant un amour adolescent qui flamboiera toujours, malgré les aléas de la vie.

Son récit me touche beaucoup, et je pense à ma Soeur, emportée par un cancer du sein quelques mois auparavant. Je comprends sa peine, qui me rapporte à la mienne. Je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec ma propre relation amoureuse, qui durait à l’époque depuis quatre ans. Je lui parle un peu de mon compagnon, et pour me répondre il a alors des mots fragiles, magnifiques :

« Ne laissez personne vous dire quoi faire, d’accord ? Vivez pour vous, faites vous plaisir, faites ce que vous voulez et n’écoutez pas les autres ! Aimez vous, et n’attendez pas de vivre à cause des autres ! On a perdu du temps avec ma femme parce que nos parents ne voulaient pas qu’on s’aime, mais on s’est battus ! Et on a été ensemble. Le temps passe vite, n’attendez pas pour vous aimer ! ».

Une fois cette discussion terminée, je dois dire que j’ai été chamboulée, à la fois par la découverte d’un homme brisé par la vie, et par les mots qu’il avait eus. Dès que j’eus cinq minutes de liberté, j’en profitai pour appeler la personne qui partageait ma vie, pour lui déclarer ma flamme. Et encore aujourd’hui, ce moment de partage m’est resté gravé comme si c’était hier.

Educ spé’ – Récits de terrain #8

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’hébergement, l’après-midi est un temps plus calme car la structure se vide de ses usagers la plupart du temps. Lorsqu’on est de service, c’est généralement le moment le mieux choisi pour prévoir des rendez-vous divers. Cet après-midi là, j’accompagne donc Monsieur Nikolaïevsky à l’hôpital pour un bilan de santé urgent, afin de traduire du russe au français. Vania est un homme d’une cinquantaine d’années d’origine slovaque, à ce qu’il nous a dit. Il parle très peu l’anglais. Issu d’une famille tzigane, il a été persécuté avec ses proches dans son pays, du fait de son appartenance à cette minorité. Cette situation difficile l’empêchant de trouver du travail, sa famille vécut plusieurs migrations à travers l’Europe entre 2000 et 2013, année où il dût se séparer d’eux à la douane. Ses proches partirent pour l’Angleterre, et lui arriva à Paris en janvier, puis dans notre ville en septembre. Lors de son admission en hébergement, il fut décidé de lui porter une attention particulière du fait de son état de santé très précaire. Et ce travail commençait par un bilan global nécessaire, à effectuer au CHU.

Nous partons donc du Foyer. Je lui explique la teneur du rendez-vous en russe, et l’importance de ces examens : il n’a aucun papier médical, et nous n’avons aucune information précise le concernant. Il présente plusieurs pathologies lourdes, et devra donc être ausculté par les médecins de garde, et éventuellement passer les tests qu’ils demanderont.

Une fois arrivés à l’hôpital, Monsieur Nikolaïevsky se fait ausculter par le médecin des urgences. Nous allons attendre les résultats à l’issue de la consultation. Trois quarts d’heure passent. C’est visible, Vania n’est pas à son aise. Il se lève, fait les cent pas, se rassoit par intermittence, et ses mains tremblent. J’engage la conversation. Au bout de quelques minutes, je finis par me faire à son parler, qui mélange le slovaque et le russe d’une façon plutôt insolite au premier abord. Nous échangeons sur notre gêne mutuelle liée aux hôpitaux, la Slovaquie, et nous chantons mutuellement des chansons russes et tziganes. Il chante juste, interprète très bien son répertoire, et on sent qu’il aime cet exercice. Je le félicite sincèrement, et remarque qu’il semble se détendre enfin : Vania me dit que mon nom sera trop compliqué à se rappeler, et qu’il me surnommera « Anitchka Douchitchka », ce qui correspond à un diminutif russe de mon prénom allié à un adjectif affectueux. Nous rions de concert.

Le médecin prend alors Vania en consultation. Je lui demande s’il me permet d’assister à la séance, afin que je traduise. Il accepte. Lorsqu’il enlève son maillot de corps pour que le médecin puisse l’ausculter, je remarque que ses bras, son torse et son dos sont recouverts de tatouages artisanaux. Je reconnais certains d’entre eux, qui sont faits en prison dans les pays de l’est. Les prisonniers se gravent sur la peau des basiliques à plusieurs coupoles pour marquer le nombre de passages en prison par exemple, ou encore des étoiles pour marquer le nombre d’années passées derrière les barreaux. Leur peau devient le reflet de leur histoire, avec ses temps forts, et ses difficultés.

Le médecin doit s’absenter, et pour passer le temps je lui demande d’où lui viennent ses tatouages. Pour certains, il me tend ses poings en mimant des mains entravées par des menottes. Pour d’autres, il m’explique qu’ils ont été faits à l’armée. Monsieur Nikolaïevsky commence alors à me raconter son passé militaire. Je crois comprendre qu’il a été mobilisé sur un conflit en Serbie, et qu’il en a été beaucoup marqué. C’est d’ailleurs une formulation assez faible pour décrire son état psychologique. Mon collègue m’avait expliqué avant le départ à l’hôpital que Vania est victime de terreurs nocturnes qui le font hurler, et pleurer la nuit.

À son écoute, je suppose que le conflit en question est celui qui s’est déroulé au début des années 1990 en Yougoslavie, des tziganes de la région ayant été forcés de se mobiliser pour les armées impliquées. Je ne connais pas l’histoire de Vania, peut-être vivait-il en Bosnie, ou en Serbie avant la guerre. Peut-être a-t-il émigré ensuite, pour fuir l’horreur.

Il semble tout d’un coup devenir pensif. Monsieur me regarde, et me dit d’un air grave : « J’ai tué des gens, tu sais, Anitchka. ». Il m’explique que depuis, il fait des cauchemars. Je ne sais que lui répondre. Je comprends ses difficultés actuelles, ou du moins j’essaie de me les représenter. J’étais enfant à l’époque, mais j’ai pu par la suite voir l’atrocité de cette guerre via les grands médias dont nous disposons. Je me sens inutile , dans l’incapacité de lui répondre quelque chose en cet instant. Le confession est douloureuse, sincère. Le syndrome de stress post traumatique n’est pas une chose à prendre à la légère. Que puis-je lui dire? Le praticien revient alors, et coupe notre échange. Je me sens presque soulagée de n’avoir pas eu le temps de lui répondre. Il ausculte Vania, et m’explique ensuite qu’il a un soupçon d’accident cardio-vasculaire. Il faut passer un scanner, nous retournons attendre dans le couloir.

S’ensuivit une heure et demie de salles d’attentes et de couloirs plus ou moins étroits, avant de pouvoir passer l’examen. Mon compagnon est de plus en plus tendu, ses tremblements se sont accentués, ainsi que ses suées. Le manque s’aggrave, je fais mon possible pour lui faire comprendre l’importance de passer l’examen, et pour lui changer les idées. Je lui fais boire de l’eau régulièrement pour éviter qu’il ne se déshydrate, nous chantons des chansons des chœurs de l’Armée Rouge, il refuse de me parler encore de son passé militaire mais reste intarissable sur sa famille. J’apprends qu’il dût se séparer deux à la douane, à cause d’un « problème de papiers ». Sa femme, son fils et sa fille de 17 et 18 ans sont actuellement quelque part en Angleterre, dans les alentours de Londres à ses dires. Mais il n’a aucune idée de leur adresse exacte, ni de comment les contacter. Je me mets à sa place, ses proches doivent lui manquer. Il m’évoque aussi ses différentes migrations à travers l’Europe, me parle de la situation des gens du Voyage en Slovaquie. Ces longs échanges, entrecoupés par le scanner, la traduction des propos des médecins et l’attente des résultats l’aident un peu à mettre de côté le manque d’alcool, il me semble. Mais après trois heures et trente minutes passées à l’hôpital, Vania a de plus en plus de mal à se contenir. Il n’arrive plus à rester assis, tremble de plus en plus, et je vois que les suées se sont encore accentuées. Il est beaucoup moins réceptif à mes tentatives d’engager la conversation. Nous devons pourtant attendre les résultats du scanner. Je lui propose alors une cigarette, ce qu’il accepte volontiers. Nous fumons ensemble à l’entrée des urgences. Il semble se sentir un peu mieux, recommence à chanter, salue les passants d’un ton enjoué, invite les dames à entrer avec une révérence exagérée. Je ris de son manège ainsi que les badauds, et lui semble aussi s’amuser.

Une fois la cigarette finie nous retournons attendre, et les résultats arrivent enfin. Je permets à Monsieur Nikolaïevsky de partir. Nous convenons ensemble de regarder les résultats du scanner au Foyer. Il me serre la main des deux mains, et me remercie de l’avoir accompagné, d’être resté avec lui quatre heures au total. Nous prenons congé, et il s’en va. « Au-revoir, Anitchka. »

Educ spé’ – Récits de terrain #7

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Etre éduc, quel que soit le public, c’est se trouver régulièrement à la croisée de chemins, de parcours de vie de toutes sortes. Souvent, ces récits s’envolent, effacés par le quotidien professionnel. Mais d’autres nous marquent au fer rouge, de par leur intensité, leur force, leur originalité. Et ceux-là, ils rejoindront le recueil de ces passeurs d’histoires que sont les travailleurs sociaux aguerris. Et cet état de fait, il vaut pour toutes les professions que comptent les domaines du social et du médico-social.

Florent est un homme d’une probable cinquantaine d’années passées. Il est difficile d’estimer son âge, car son état de santé a fortement dégradé sa condition physique. C’est un résident calme, ne posant jamais de problèmes au sein de la collectivité. On le voit souvent fumer sa cigarette le soir dans la cour, seul ou en train de discuter avec ses amis. C’est quelqu’un de sociable, cultivé, poli, empreint parfois d’une certaine retenue qui lui confère presque une aura d’élégance, selon moi. Florent apprécie visiblement le temps que les travailleurs sociaux viennent passer avec lui. En revanche, son état de santé est préoccupant. Il est atteint du VIH, a contracté une hépatite B avec une suspicion de leucémie. C’est un homme très frêle, au physique anémié, d’une maigreur particulièrement prononcée. Il semble par ailleurs constamment fatigué.

Durant son hébergement au sein du Foyer, j’ai souvent passé du temps avec lui en soirée. Nous parlions musique, Clapton, Deep Purple, de la vie, des autres résidents, de la ville, du monde. Florent me parlait souvent de ses problèmes de santé, qui l’inquiétaient beaucoup. Je n’ai jamais osé essayer de savoir si son hépatite B était liée à une consommation de stupéfiants, ou à une infection sexuellement transmissible. Je le percevais, le sujet était très sensible. Et je ne voulais pas risquer d’éveiller d’éventuels souvenirs douloureux, ni d’écorner l’image qu’il voulait peut-être donner de lui : les erreurs passées ne sont pas déterminantes de la valeur d’une personne. Et ce que Florent raconta à l’équipe ainsi qu’à moi des beaux côtés de sa vie présentait déjà beaucoup d’intérêt.

Dans sa jeunesse, Florent vivait aux Etats-Unis. Je crois qu’il résidait à Los Angeles, mais je dois dire que je n’en suis pas sûre. En tous cas, il y exerçait la profession d’assistant manager, et s’occupait d’artistes célèbres qui venaient se produire dans sa ville. Florent nous racontait avec un plaisir manifeste les stars et leurs caprices, le rythme effréné de son job, et puis les souvenirs du mode de vie à l’américaine. Je pense qu’il considérait cette partie de sa vie comme la plus belle. Et on le comprend, ce genre de carrière n’est pas accessible à tout le monde.

Il nous racontait avec le même enthousiasme le rapport avec les artistes dont il s’est occupé. Eddy Mitchell était selon lui très imbu de sa personne, et très désagréable avec l’équipe chargée de rendre son séjour plaisant. Johnny Hallyday, en revanche, était « très sympa », et offrait des pourboires de cinquante dollars à chacun de ses collègues, ainsi qu’à lui. Florent avait de la même façon beaucoup apprécié les Cat Stevens, qui ponctuaient les soirées d’après-concert de nombreux verres, tout à fait bienvenus ! Mais la cerise sur le gâteau de ses histoires restera pour moi le récit des prestations de Johnny Cash auxquelles il avait participé. Selon Florent, avant chaque spectacle, il fallait à l’artiste un verre de vin rouge, un joint, et un rail de coke. Après, et seulement après, la star pouvait aller se produire.

Le récit de ses nombreuses anecdotes faisait écho à une vie bien remplie. Je les écoutais avec plaisir, seulement je ne pouvais m’empêcher de me questionner sur une chose essentielle : comment avait-il pu en arriver là ? Comment passe-t-on d’une vie à rencontrer Johnny Cash aux Etats-Unis pour finir en situation de grande précarité dans une grande ville de France, atteint du virus du sida et d’une hépatite B ? Cette considération me donnait le vertige, et je ne me risquai pas non plus à lui demander quelles mésaventures l’avaient conduit ici. Encore une fois, je voulais ménager sa sensibilité.

La prise en charge de Florent dans le cadre de l’hébergement d’urgence toucha à sa fin, et il fut admis dans un autre foyer. Je n’eus plus de nouvelles de lui ensuite. Etant donné son état de santé et l’espérance de vie fortement diminuée des personnes en situation de grande précarité, je peux supposer qu’il est malheureusement décédé. Mais je pense que je n’oublierai jamais son histoire, ni les interrogations que j’eus à son sujet. Parfois, je me dis qu’il constitue sans l’avoir voulu la preuve de ce fait : la précarité peut toucher tout le monde. Rien n’est acquis, et il suffit d’un peu de malchance, et de quelques revers de médaille pour atterrir dans la rue. Je me souviens avoir rencontré au sein de ce Foyer quelques chefs d’entreprise qui avaient fait faillite, quelques notables, des professeurs d’université… En somme, des gens qui avaient une situation stable, avant qu’un grain de sable malencontreux ne vienne mettre le désordre dans la mécanique bien huilée de leur existence. Il suffit d’un rien, et l’histoire de Florent peut devenir celle de quelqu’un d’autre, de tout le monde. La solidarité, et l’empathie, ne sont pas et ne seront jamais dispensables…

Educ spé’ – Récits de terrain #6

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Travailler auprès de personnes précarisées, c’est aussi savoir se confronter à diverses problématiques qui sont autant de clés à saisir pour pouvoir mieux comprendre la personne que l’on a en face, et l’accompagner au mieux vers le Saint Graal, l’autonomie! Qu’elles soient d’ordre psychique, qu’elles aient une origine sociale ou pas, savoir saisir la multiplicité de ces fragilités et composer avec ces paramètres reste pour moi un des aspects les plus importants de l’expertise d’un éducateur spécialisé. Un des aspects les plus fins de son savoir-faire, que l’on acquiert avec le temps, et l’expérience de terrain…

De nouveau un jour de travail dans ce foyer rouennais. J’ai rendez-vous avec un résident d’origine congolaise, pour instruire un dossier d’admission en Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale avec lui. C’est une démarche importante: l’idée est de préparer un dossier résumant son profil et son histoire, qui passera en commission pour pouvoir décider de son orientation dans un foyer d’hébergement au sein duquel les conditions d’accueil seront bien meilleures, et plus propices à une évolution positive de sa situation personnelle. J’accueille donc Monsieur Aimé Osagiwa dans un des bureaux servant aux entretiens individuels. Lorsque nous nous saluons, je remarque tout de suite que ses manières sont hasardeuses, hésitantes. Son regard part rapidement dans le vague. On ne m’a pourtant pas précisé qu’il consommait, je m’interroge. Il me faudra l’observer pour comprendre l’origine de son état.

Je démarre l’entretien en demandant à Aimé de me raconter son histoire et les raisons qui l’ont poussé à quitter son pays, tout en lui précisant que ce qu’il accepterait de me transmettre resterait absolument confidentiel. Seules les informations utiles et celles qu’il m’autorisera à diffuser seront réutilisées.

Monsieur est né au Congo. Il me raconte qu’à sa majorité, il put réaliser sa plus grande ambition : s’engager dans l’armée. Dans ce cadre, il travailla un temps dans des hangars d’aéroport, alors que survinrent les tensions politiques que l’on connaît. Un soir, au cours d’un service, il fut témoin d’une transaction destinée à la vente de drogue entre deux gradés. Pour ne pas avoir à répondre de leurs actes s’ils étaient dénoncés, ils accusèrent Aimé de trahison, d’intelligence avec l’ennemi, et l’emprisonnèrent sans autre forme de procès. S’ensuivirent plusieurs mois de tortures, destinés à lui faire avouer une faute imaginaire qu’il n’avait pas commise, dont il s’échappa sans pouvoir m’expliquer comment. Ayant entendu par des amis qu’il était recherché une nouvelle fois par les militaires qui l’avaient enfermé, il se cacha un temps. Malheureusement, il fut retrouvé. S’ensuivit une autre période de prison et de tortures, dont il sortit sans pouvoir non plus m’expliquer comment, ni pourquoi. Étant donné sa situation, il décida alors de fuir. Pendant plusieurs mois, il vécut en bordure du fleuve Congo qu’il remonta à l’aide d’une embarcation de fortune, afin de sortir du pays.

Prenant des notes, je l’arrêtai à ce point de son récit. Son discours était parfois incohérent, les dates se chevauchaient, s’entrecroisaient, et ne se correspondaient pas : il y avait plus de deux ans de différence entre la date de départ que j’avais dans son dossier, et celle reconstituée chronologiquement selon ses dires. L’histoire qu’il venait de me raconter était-elle réelle? Je le questionnai, et il m’expliqua qu’il n’arrivait pas à se souvenir clairement de la durée des périodes de fuite ou d’emprisonnement. Aimé me précisa alors qu’il avait une preuve : avec des gestes précautionneux, il sortit alors de son portefeuille un article de journal plié en huit, qu’il ouvrit et me tendit. Le papier, tiré d’un quotidien congolais, mentionnait le kidnapping de six militaires fomenté par des miliciens politiques. Son nom était cité, avec la mention « nous sommes toujours sans nouvelles de lui aujourd’hui. ».

Pas de doute, son histoire était vraie. Je compris alors que son état était dû à un syndrome de stress post-traumatique : peut-on s’imaginer être capable de quantifier le nombre de jours passés aux mains de ses tortionnaires, alors que la nécessité première consistait d’abord à survivre aux sévices infligés quotidiennement ? Ma tâche me paraît alors bien abrupte, face à la réalité du parcours de mon interlocuteur : pour que le dossier apparaisse solide, il me fallait être précise quant à la chronologie des événements marquants de sa vie. Mais comment demander cela à quelqu’un de traumatisé ? C’est pourtant ce que l’administration demande. Si je me bornais à présenter une histoire qui ne soit pas cohérente, c’est la crédibilité d’Aimé qui pourrait être remise en cause, et donc son orientation. Un sentiment d’absurdité m’envahit. Mon résident a l’air, lui, plutôt fatigué de notre entretien. Je lui fais part des problèmes que je vois dans son récit, et lui propose de prévoir un nouveau rendez-vous pour pouvoir continuer à travailler dessus. C’est tout pour aujourd’hui, nous terminerons la rédaction la prochaine fois. Il est déjà midi, de toutes façons.

Je prends congé d’Aimé, et pars me restaurer avec l’équipe éducative.

Educ spé’ – Récits de terrain #5

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Le travail social auprès de personnes en situation de grande précarité comporte à la fois de fabuleux échanges empreints d’humanité, mais aussi beaucoup de violence, qu’elle soit liée au quotidien des usagers ou à diverses situations rencontrées. Ce qui m’a marquée, c’est cette ambivalence, au plus près de la réalité de ce qu’est un être humain. J’ai souvent pensé à cette citation d’Antonin Artaud, en travaillant en stage dans ce foyer : « Là où ça sent la merde, ça sent l’Être. »

Une nouvelle journée d’effervescence dans ce foyer rouennais. Ce matin, Monsieur D a besoin d’un accompagnement à la douche, pour préparer son admission dans un nouveau foyer cet après-midi. Un des professionnels me demande de venir l’aider. J’emprunte un couloir pour me rendre à la salle de bain du rez-de-chaussée : des matières fécales sont sur le sol, visiblement quelqu’un s’est soulagé là. Il faudra prévenir le personnel d’entretien. Une fois avec Monsieur, mon collègue lui demande si ma présence ne le gêne pas. Il se tourne vers moi : « Boh, elle en a vu d’autres, hein ? ». Je le rassure : « Pas de soucis! ». L’accord est passé.

Régis, comme d’autres résidents, prend très peu soin de lui. Outre son hygiène relative, il a attrapé des poux. Laissant s’aggraver l’infestation de ces parasites dans ces cheveux pendant trois jours, il s’est gratté jusqu’au sang. Nous tentons de lui faire un shampoing, mais ses cheveux se sont collés à son crâne. Pour des raisons évidentes, et afin de ne pas le laisser ainsi, nous n’avons pas d’autre choix que de le raser à blanc.

Il refuse catégoriquement tout d’abord, ce qui est compréhensible. C’est une sacrée atteinte à son intimité, quelle qu’elle soit. Pour lui faire comprendre la nécessité d’une telle intervention, nous passons une serviette sur son dos et la lui donnons à regarder : elle est couverte de parasites. Régis consent finalement à se faire raser. Le professionnel s’exécute, et me charge de lui faire un shampoing préventif par la suite. Je me retrouve seule avec lui, pour finir le soin et lui laver la tête. Afin de le détendre et prendre un temps pour discuter avec lui de son orientation dans une autre structure d’hébergement, je lui masse le cuir chevelu. Nous discutons un peu, mon interlocuteur semble se détendre. Soudainement, mes doigts passent sur un enfoncement dans son crâne, un trou de forme angulaire. Je m’en étonne, et l’interpelle sans réfléchir :

« –C’est bizarre Régis, tu as un trou là !

Oh c’est normal, on m’a frappé avec un marteau. » Je ne dis rien, mais suis heurtée par la désinvolture dans sa voix. À l’entendre, on dirait que c’est évident, que se faire enfoncer le crâne par un coup de marteau arrive tous les jours… Je me sens attristée par le quotidien qui dut être le sien, et qui rendit cette violence normale, et acceptable. Je détourne la conversation en tentant de rester naturelle, moi aussi. Je me sens choquée, et désolée pour lui.

Educ spé’ – Récits de terrain #2

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Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, peu connu du grand public, comme le soulignent les questions qu’on nous pose souvent. Spécialisée en quoi ? Qu’est-ce qu’on fait, exactement ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi, être Educ ?

De nouveau, une évidence : chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles, marquantes, bouleversantes. C’est lié aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le métier d’éducateur spécialisé (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet état de fait ?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations, qu’elles soient douloureuses ou drôles, touchantes ou bouleversantes, sont bien plus que cela : elles sont constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

***

Ce 5 novembre 2019, je vais à un squatt situé à Rennes, une guitare sous le bras. Dans ce hangar insalubre sont mal-logés des centaines de migrants depuis plus d’un mois, et notamment des géorgiens. Parlant couramment le russe, j’effectue auprès d’eux un travail d’accompagnement bénévole pour aider les associations à les sortir de là, et stabiliser la situation d’un maximum d’entre eux. J’interviens auprès des géorgiens et des arméniens uniquement, des locuteurs de leurs langues ne courant pas les rues…

Ce soir pourtant, je n’y vais pas pour travailler. Je réponds à une invitation des géorgiens pour un festin en leur compagnie. Et en arrivant, je constate que ce qualificatif est tout à fait approprié : une énorme table est dressée au milieu des tentes qui leur servent de logement, recouverte de dizaines de plats dans lesquels se servent plus d’une vingtaine de convives. Je m’assois, commence à échanger avec mes voisins, et propose la guitare à qui voudra en jouer. Je l’ai empruntée à un ami, sur leur demande. Une géorgienne, la quarantaine, entame alors une chanson d’amour accompagnée de sa fille. On me traduit les paroles : « Je connais le chant des oiseaux, le bruit de l’eau, la course des nuages… Mais je n’ai jamais rien compris aux femmes ! »

Tout d’un coup, on entend des cris venant du premier étage du squatt. On m’appelle. Je monte en courant, j’ai un mauvais pressentiment. Et en arrivant dans une chambre remplie de géorgiens affolés, je trouve un homme inanimé sur son lit. On me tend une boîte de Loxapac, il a apparemment avalé quatre plaquettes entières. Ce neuroleptique est utilisé notamment dans le traitement de pathologies psychiatriques comme la schizophrénie, autant dire qu’il n’a pas avalé une poignée de Dolipranes. C’est sérieux. Il ne réagit plus. Je saisis mon téléphone, et compose le 15. Tout en informant l’opérateur, je vérifie qu’il respire. Je le mets en PLS. J’essaie de lui ouvrir la bouche pour dégager ses voies respiratoires un maximum, mais il a les mâchoires serrées. Je m’inquiète, je trouve ses paupières un peu bleuies, et je remarque quelques spasmes sur ses mains. S’il te plaît, ne convulse pas. Je raccroche, et dois descendre pour réceptionner les pompiers. Je précise bien aux géorgiens que Giorgi doit rester dans cette position, pour sa sécurité, et je descends les marches quatre à quatre.

Lorsque je vis ce genre de situations, de gestion de crise sévère, de stress intense, de danger imminent, j’ai remarqué que je ne réfléchis plus. Mon cerveau s’automatise, comme si un mode reptilien s’enclenchait. Je mets de côté mes émotions, par réflexe, pour me concentrer uniquement sur la gestion de ce qui se passe actuellement. Le mode reptilien est enclenché, je me concentre. Ça va aller. Je vais gérer.

En descendant, je croise une bénévole du collectif qui est censé gérer ce squat. Cette association a un fonctionnement très particulier, qu’il ne serait pas exagéré de qualifier de discriminant. J’entends souvent des bénévoles tenir des propos extrêmes envers une communauté ou une autre, notamment les géorgiens et les albanais, et je ne veux pas avoir affaire à eux, seulement accompagner les personnes avec lesquelles j’ai entamé la construction d’une relation. Mais dans ce cas précis, il me faut tenir au courant les bénévoles de ce qui se passe, pour que l’arrivée des pompiers n’étonne personne.

« On a une tentative de suicide à l’étage. J’ai appelé les secours, mais ne t’inquiète pas, je vais gérer.

  • Oh ! Tu as prévenu Romain ? »

Romain, c’est leur chef. Un étrange personnage despotique, qui a poussé plusieurs exilés jusqu’à la crise de nerfs à cause de ces propos violents. Il aurait des troubles psy, et les autres membres du collectif excusent ces agissements inacceptables parce qu’il serait malade. Outre ce raisonnement puant, j’ai envie de répondre à cette dame qu’elle imagine bien que j’ai dû prioriser l’urgence, et que non, je n’ai pas pris la peine de le prévenir avant. Mais je cours à l’entrée du lieu. Quelques minutes après, ledit Romain se pointe, tonitruant.

« C’est toi, Aya? » Oui, c’est moi. Je lui fais un rapide topo de la situation, et il m’engueule.

« Tu aurais dû nous informer avant d’appeler les pompiers. On essaie de se coordonner pour ces choses-là ! » J’ai une poussée de colère, mais je ne relève pas. Priorité à l’urgence vitale. Si ça se trouve, Giorgi est entre la vie et la mort. J’espère qu’il ne convulse pas.

Entre-temps, Khamida arrive. Cette bénévole avec qui je travaille depuis plusieurs mois, j’ai entièrement confiance en elle. Je l’informe de ce qui se passe, on s’organise, et elle monte avec les géorgiens pour rassembler les papiers médicaux nécessaires au travail des secours.

De mon côté, les pompiers arrivent. Romain prend l’initiative de les guider à l’autre bout du bâtiment, car il y a une rampe d’accès pour les véhicules. J’enrage, il leur fait perdre de précieuses secondes ! Lorsqu’ils lui demandent le chemin le plus court pour aller vers Giorgi, il envisage de les faire passer par les hangars, au milieu des 250 autres exilés qui y vivent. Il vaut mieux ne pas faire paniquer tout le monde, et je les guide par l’extérieur. Il leur dit avoir vu le géorgien trente secondes, et qu’il est inconscient. J’enchaîne avec des observations plus fines, alors qu’on monte les escaliers. On entre dans la chambre, pleine à craquer de géorgiens inquiets pour leur compatriote. Khamida a rassemblé les papiers nécessaires, et on dresse son portrait médical en quelques secondes. N’ayant jamais échangé avec cet homme auparavant, je ne connaissais pas son histoire. Hépatite C, passé traumatique, crises hallucinatoires avec épisodes suicidaires, toxicomanie avec traitement de substitution. Un autre profil de grand précaire, cassé par la vie. Romain aboie sur les géorgiens, je l’entends à peine. Je suis concentrée pleinement sur ce qui se passe autour de Giorgi, pour réagir au plus vite.

Un pompier me dit qu’il faudrait réceptionner leurs collègues du SAMU qui vont arriver. Je ne prends pas le temps de discuter, j’y cours tout de suite. Romain m’interpelle :

« Aya, tu ferais mieux de rester pour traduire ! Aya… ! Aya ! » Son attitude commence à me fatiguer sérieusement, mais je n’y prête pas attention, ce qui compte c’est la gestion de la situation. Si tu voulais gérer les choses à ma place, il fallait courir plus vite que moi, connard.

En bas, le SAMU est déjà là. Je les guide vers la chambre. Début des soins de première nécessité. Le personnel médical demande à avoir un peu plus de place. Romain aboie de nouveau sur les proches de Giorgi : « Sortez tous ! Ça vaut aussi pour toi, Khamida ! ». Elle me racontera d’ailleurs que pendant mon absence, il aurait crié à la cantonade : « Je sais comment ça se passe, ce genre de situations, mon père est en train de crever à Paris ! ». Il y a un proverbe russe qui dit : (mettre en cyrillique), ce que l’on peut traduire par « Dans mon jardin pousse un sureau, et à Kiev il y a mon oncle. ». En résumé, quel est le rapport ? Comment peut-on se mettre en scène à ce point devant quelqu’un en danger de mort ? Il finira par s’en aller, sans prendre d’ailleurs de nouvelles de Giorgi par la suite. Tant pis, tant mieux.

Auscultation. Le patient ne réagit pas aux stimuli à la douleur, mais est à demi-conscient. Il gémit un peu, et donc n’est pas en danger de mort. Je suis soulagée, et le traduis à ses amis, ce qui est important.

Après la pose d’une perfusion rendue difficile par l’état des veines de ses bras, l’infirmière remarque plusieurs points de piqûres nécrosés dans ses jambes. En lui enlevant ses chaussettes, on peut voir deux points de nécrose sur la plante de ses pieds. Des stigmates de fix.

Les pompiers préparent ensuite l’évacuation, qui se fera par le premier étage. Je leur cherche une fenêtre plus accessible, traduis les dernières informations importantes aux camarades de chambrée de Giorgi. Vient finalement le transfert sur un brancard, et on l’emmène à plusieurs dans la chambre par laquelle il va être évacué. Là, je demande gentiment à tout le monde de sortir, et fais de même pour laisser les secours travailler. Je rassure encore deux personnes, descends récupérer une clope, et demande aux convives dix minutes de répit histoire de faire redescendre la pression. On m’offre une cigarette. Je sors dehors, au milieu d’un ballet de lumières kaléidoscopiques et tente de reprendre mes esprits. L’air frais me fait du bien, mais mes nerfs lâchent un peu. Khamida me rejoint, on débriefe ensemble.

Cette crise passée, quelques moments de grâce au festin qui continue me feront passer à autre chose. On boira à la santé de Giorgi, et la main sur le cœur, ses camarades nous remercient pour ce que l’on vient de faire. Même si ce fut intense, c’est lors de moments comme ça que je me sens vraiment utile. Et que je fais des heures supplémentaires auprès de ces gens, une fois ma journée de travail terminée.