Reconnaissance et travail social

Petit coup de gueule.
Lorsqu’on est travailleur social, et qu’on présente son activité professionnelle à quelqu’un, c’est toujours la même chose. « Il en faut des gens comme toi », « Tu es courageuse », « Ah moi je ne pourrais pas »… Ces petites remarques, bien qu’anodines, elles s’accumulent au fil de ta vie au travail, et deviennent difficiles. J’ai du mal à les supporter, lorsqu’on me les sert. Pour diverses raisons, que je ne listerai pas ici. Je me permettrai simplement de dire qu’on finit par imaginer éveiller chez les gens deux sentiments : on chatouille les idées extrêmes de certains, pendant que d’autres nous imaginent animés par l’importance d’accomplir une mission sacerdotale. Les travailleurs sociaux ne sont pas des héros, loin de là. Et on parle de nous souvent en mauvais termes, sans comprendre le contexte de notre profession. Le dernier reportage que j’ai aperçu sur l’Aide Sociale à l’Enfance (que je n’ai pas voulu visionner, pour préserver mes nerfs) présentait une contention comme un acte violent, sans en avoir donné le contexte. Il interrogeait une jeune prise en charge par les services de l’Etat, en écoutant son mal-être…sans visiblement donner le contexte de sa situation. Ca ne suffit pas. Et ça entretient les clichés.

On oscille entre des remarques sur les manquements des services sociaux, et ces petites phrases qui complimentent notre courage, et qui deviennent assassines. Avec la pratique, et avec le covid, j’ai réalisé que la majorité des français n’en ont pas grand chose à faire de notre corps de métier. Et l’Etat en particulier. On s’occupe d’indésirables, peut-être est-ce pour cela? Probablement. On peut mourir dans le silence, et sans hommages. Qui voudrait féliciter un ME pour avoir réussi la réinsertion d’un grand précaire? Ca paraît évident, peut-être. Mais ça fatigue, à la longue. Car même si on ne l’attend pas, elle fait du bien la reconnaissance. Et avec le covid, ce besoin s’est exacerbé chez moi, comme chez beaucoup d’autres collègues.

Lors du premier confinement, je me rappelle passer tous les jours devant un panneau LED sur mon chemin vers le travail. « Merci au personnel soignant, merci aux caissières, merci aux livreurs, merci aux infirmières libérales, merci aux éboueurs… » Et nous?
Nous aussi nous avons travaillé. Nous aussi nous avons trimé, alors que la France entière était confinée. Personne n’était-il donc capable de le voir?

Cet état de fait, il invisibilise globalement un corps de métier très beau par essence. Car oui, l’altruisme, c’est beau. N’en déplaise aux libéraux. Et non, les travailleurs sociaux ne sont pas des anges. Ni des héros. On ne sauve pas l’humanité. Mais on tente de le faire.

On est tour à tour des parents, des enseignants, conseillers d’orientation, employés administratifs, plombiers, peintres, cuisiniers, animateurs, soignants de petits bobos, psys… On rassure, on tente, on calme, on contient, on sèche des larmes, on crie, on dynamise, on pose de petits actes pour, chaque jour, arriver à reconstruire la confiance perdue. Tous ces gens que les passants honnêtes (de la chanson de Brassens) jugent, médisent, évitent du regard, nous apprenons à les connaître, à reconstruire leur rapport à l’autre, à eux-mêmes, à construire un avenir… Tout ça pour que cette société puisse avoir une homogénéité, une harmonie entre ses membres. On ne fait pas ça tout seuls, bien sûr. Mais on s’attèle à cette tâche en y mettant bien souvent beaucoup de nous.

Et puis si on rate, c’est pas grave. On réfléchit, on analyse, on prend du recul, on pose des objectifs, les bases d’un projet qui renversera la tendance, on l’espère. Et on reprend les choses. On revient. On abandonne pas. On cherche des solutions. Tout ça pour atteindre la sacro-sainte Autonomie qui permettra à l’usager de s’en sortir sans trop de casse. On est là pour ça. On lâche pas.

Alors non, les travailleurs sociaux ne sont pas des héros. On est multiples. On est profs d’auto-école, nounou, standardistes, conseillers en insertion professionnelle, monteurs de projets, adeptes d’humour noir… Faisant partie d’un corps de métier bien trop vecteur de légendes et clichés. En cruel manque de reconnaissance, et fatigué de l’être.

Educ spé’ – Récits de terrain #5

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Le travail social auprès de personnes en situation de grande précarité comporte à la fois de fabuleux échanges empreints d’humanité, mais aussi beaucoup de violence, qu’elle soit liée au quotidien des usagers ou à diverses situations rencontrées. Ce qui m’a marquée, c’est cette ambivalence, au plus près de la réalité de ce qu’est un être humain. J’ai souvent pensé à cette citation d’Antonin Artaud, en travaillant en stage dans ce foyer : « Là où ça sent la merde, ça sent l’Être. »

Une nouvelle journée d’effervescence dans ce foyer rouennais. Ce matin, Monsieur D a besoin d’un accompagnement à la douche, pour préparer son admission dans un nouveau foyer cet après-midi. Un des professionnels me demande de venir l’aider. J’emprunte un couloir pour me rendre à la salle de bain du rez-de-chaussée : des matières fécales sont sur le sol, visiblement quelqu’un s’est soulagé là. Il faudra prévenir le personnel d’entretien. Une fois avec Monsieur, mon collègue lui demande si ma présence ne le gêne pas. Il se tourne vers moi : « Boh, elle en a vu d’autres, hein ? ». Je le rassure : « Pas de soucis! ». L’accord est passé.

Régis, comme d’autres résidents, prend très peu soin de lui. Outre son hygiène relative, il a attrapé des poux. Laissant s’aggraver l’infestation de ces parasites dans ces cheveux pendant trois jours, il s’est gratté jusqu’au sang. Nous tentons de lui faire un shampoing, mais ses cheveux se sont collés à son crâne. Pour des raisons évidentes, et afin de ne pas le laisser ainsi, nous n’avons pas d’autre choix que de le raser à blanc.

Il refuse catégoriquement tout d’abord, ce qui est compréhensible. C’est une sacrée atteinte à son intimité, quelle qu’elle soit. Pour lui faire comprendre la nécessité d’une telle intervention, nous passons une serviette sur son dos et la lui donnons à regarder : elle est couverte de parasites. Régis consent finalement à se faire raser. Le professionnel s’exécute, et me charge de lui faire un shampoing préventif par la suite. Je me retrouve seule avec lui, pour finir le soin et lui laver la tête. Afin de le détendre et prendre un temps pour discuter avec lui de son orientation dans une autre structure d’hébergement, je lui masse le cuir chevelu. Nous discutons un peu, mon interlocuteur semble se détendre. Soudainement, mes doigts passent sur un enfoncement dans son crâne, un trou de forme angulaire. Je m’en étonne, et l’interpelle sans réfléchir :

« –C’est bizarre Régis, tu as un trou là !

Oh c’est normal, on m’a frappé avec un marteau. » Je ne dis rien, mais suis heurtée par la désinvolture dans sa voix. À l’entendre, on dirait que c’est évident, que se faire enfoncer le crâne par un coup de marteau arrive tous les jours… Je me sens attristée par le quotidien qui dut être le sien, et qui rendit cette violence normale, et acceptable. Je détourne la conversation en tentant de rester naturelle, moi aussi. Je me sens choquée, et désolée pour lui.

Educ spé’ – Récits de terrain #4

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Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, peu connu du grand public, comme le soulignent les questions qu’on nous pose souvent. Spécialisée en quoi ? Qu’est-ce qu’on fait, exactement ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi, être Educ ?

De nouveau, une évidence : chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles, marquantes, bouleversantes. C’est lié aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le métier d’éducateur spécialisé (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet état de fait ?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations, qu’elles soient douloureuses ou drôles, touchantes ou bouleversantes, sont bien plus que cela : elles sont constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

***

De retour dans ce foyer rouennais où j’ai passé neuf mois de stage, il y a déjà six ans. L’après-midi s’y termine, et la soirée ne va pas tarder à commencer. Je me dirige vers la cuisine pour me prendre un café. Sunday, ressortissant nigérian travaillant en AAVA (Ateliers d’Adaptation à la Vie Active) à la cuisine est assis devant la porte, et fume une cigarette. Je dois dire que j’apprécie sa compagnie. C’est quelqu’un d’intelligent, de réfléchi, toujours enclin à débattre sur beaucoup de sujets. Dans mon imaginaire, il ressemblerait un peu à un sage qui aurait traversé des épreuves terribles. D’ailleurs, j’ai souvent failli l’appeler Salomon au lieu de son prénom. Il dégage une aura de force tranquille mais a l’air constamment fatigué, peut-être à cause d’un reste de paralysie faciale qui a déformé son sourire.

Alors que j’arrive à sa hauteur, je le salue dans son dialecte: « Bawoni! » Il rit, et me répond dans sa langue: « Dadani! ». Je pose ma main sur la poignée de la porte, et il m’arrête tout de go avec une question : « Aya, c’est quoi pour toi le bonheur? » Je lui propose d’en parler avec mon café. Il acquiesce, et une fois installés, nous nous armons d’une cigarette et du breuvage vitriolé.

Sunday me demande de lui décrire ce qu’est le bonheur, pour moi. « Qu’est ce qui te rendrait heureuse, dans ta vie? » Je lui parle alors de théâtre, d’amir, d’amour, de famille. J’ajoute qu’un travail au contact des autres me serait nécessaire pour vivre, et avoir la possibilité de créer en toute liberté, de voyager. La paix, et la santé pour moi et ceux que j’aime me paraissent aussi importants. « Est ce que tu penses qu’on peut être heureux ici, dans ce foyer? » Je lui réponds que si on le décide, on peut être heureux n’importe où, mais qu’il me semble qu’il y a des endroits où cet état d’esprit est plus difficile à atteindre que d’autres. Cet endroit est empreint d’une agitation permanente, sale, offre assez peu d’intimité à ses résidents, élément nécessaire au repos et à la prise de recul sur sa situation.

« Tu vois, quand j’ai quitté le Nigeria, je voulais avoir la possibilité de vivre une vie comme je le voulais. Avoir un bon job, trouver une femme, être heureux ensemble, tu vois? Mais bon ça fait trop longtemps maintenant que j’attends d’avoir des papiers, et ça n’avance pas. Rien n’avance ici. Je n’en peux plus d’être à Rouen, je suis malade de cette ville. Ce foyer, c’est pareil. Je n’arrive pas à réfléchir ici, et je pense que personne ne le peut. Il y a toujours quelque chose, toujours quelqu’un, tu ne peux pas te retrouver seul et trouver le courage d’avancer, tu vois ce que je veux dire?  » J’acquiesce, évidemment que je vois ce qu’il veut dire. C’est compliqué de se ménager des moments d’introspection ici. Et contrairement à lui, j’ai la possibilité de dormir ailleurs.

« Mais bon, j’ai quarante-deux ans, tu vois. J’ai déjà vu beaucoup de choses dans la vie, et j’ai envie de me poser, de faire quelque chose de ma vie, de faire ma part dans le monde, tu comprends? J’aime beaucoup voyager, je suis un grand voyageur tu sais. J’ai été dans beaucoup de pays en Afrique et en Europe, et je suis coincé là, dans cette ville qui me rend malade… J’ai rien vu encore de la France! Paris, Rouen et Toulouse, c’est tout. C’est rien, rien du tout! Je voudrais voir ta ville, par exemple, ta région, et puis aller dans ta forêt… Enfin une autre forêt que celles qui sont autour de Rouen. Et si je le pouvais, je quitterais cette ville. Elle me rend malade, je me sens en prison ici. Ca fait quatre ans que j’attends d’avoir des papiers pour aller où je veux, je ne comprends pas pourquoi ça doit mettre autant de temps. Je suis malade, mais je suis encore capable! Je pourrais faire quelque chose pour la France, faire ma part, travailler. Mais on ne veut pas me donner de travail, on ne veut pas me donner de papiers. Je ne comprends pas pourquoi il faut autant attendre. Les gens ici crèvent d’attendre tout le temps, pour tout. » Je renchéris, l’administration en France est globalement d’une lenteur rageante, même pour les français. J’ajoute qu’on aimerait faire plus ici, et que si je le pouvais je lui donnerais des papiers! Mais bien entendu, je ne le peux pas.

« Je sais, merci. C’est frustrant de se sentir inutile, tu comprends? Je suis malade, mais je pourrais me rendre utile, je peux travailler! J’ai deux bras, deux jambes… Je peux marcher, quoi! Je déprime à force de me sentir inutile, j’ai l’impression de perdre mon temps. J’aimerais qu’on me donne ma chance de chercher mon bonheur, tu vois? »

La soirée commence, le foyer se remplit peu à peu de ses résidents. Je me vois contrainte de prendre congé de Sunday pour aller donner un coup de main à mes collègues. Lui aussi doit aller travailler, pour préparer le dîner avec les autres travailleurs AAVA. Je suis touchée par ses questionnements, et lui propose d’en reparler plus tard. Je crois sentir qu’il a besoin de vider son sac, et même si je ne pense pas pouvoir lui être d’un grand secours, je peux au moins lui apporter un peu de chaleur humaine, une véritable écoute. Nous convenons de discuter de nouveau après son service, autour d’une cigarette. Il rentre alors dans la cuisine, et je me dirige vers le hall d’entrée, pensant à la confession que je venais de recueillir.

Educ spé’ – Récits de terrain #2

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Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, peu connu du grand public, comme le soulignent les questions qu’on nous pose souvent. Spécialisée en quoi ? Qu’est-ce qu’on fait, exactement ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi, être Educ ?

De nouveau, une évidence : chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles, marquantes, bouleversantes. C’est lié aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le métier d’éducateur spécialisé (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet état de fait ?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations, qu’elles soient douloureuses ou drôles, touchantes ou bouleversantes, sont bien plus que cela : elles sont constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

***

Ce 5 novembre 2019, je vais à un squatt situé à Rennes, une guitare sous le bras. Dans ce hangar insalubre sont mal-logés des centaines de migrants depuis plus d’un mois, et notamment des géorgiens. Parlant couramment le russe, j’effectue auprès d’eux un travail d’accompagnement bénévole pour aider les associations à les sortir de là, et stabiliser la situation d’un maximum d’entre eux. J’interviens auprès des géorgiens et des arméniens uniquement, des locuteurs de leurs langues ne courant pas les rues…

Ce soir pourtant, je n’y vais pas pour travailler. Je réponds à une invitation des géorgiens pour un festin en leur compagnie. Et en arrivant, je constate que ce qualificatif est tout à fait approprié : une énorme table est dressée au milieu des tentes qui leur servent de logement, recouverte de dizaines de plats dans lesquels se servent plus d’une vingtaine de convives. Je m’assois, commence à échanger avec mes voisins, et propose la guitare à qui voudra en jouer. Je l’ai empruntée à un ami, sur leur demande. Une géorgienne, la quarantaine, entame alors une chanson d’amour accompagnée de sa fille. On me traduit les paroles : « Je connais le chant des oiseaux, le bruit de l’eau, la course des nuages… Mais je n’ai jamais rien compris aux femmes ! »

Tout d’un coup, on entend des cris venant du premier étage du squatt. On m’appelle. Je monte en courant, j’ai un mauvais pressentiment. Et en arrivant dans une chambre remplie de géorgiens affolés, je trouve un homme inanimé sur son lit. On me tend une boîte de Loxapac, il a apparemment avalé quatre plaquettes entières. Ce neuroleptique est utilisé notamment dans le traitement de pathologies psychiatriques comme la schizophrénie, autant dire qu’il n’a pas avalé une poignée de Dolipranes. C’est sérieux. Il ne réagit plus. Je saisis mon téléphone, et compose le 15. Tout en informant l’opérateur, je vérifie qu’il respire. Je le mets en PLS. J’essaie de lui ouvrir la bouche pour dégager ses voies respiratoires un maximum, mais il a les mâchoires serrées. Je m’inquiète, je trouve ses paupières un peu bleuies, et je remarque quelques spasmes sur ses mains. S’il te plaît, ne convulse pas. Je raccroche, et dois descendre pour réceptionner les pompiers. Je précise bien aux géorgiens que Giorgi doit rester dans cette position, pour sa sécurité, et je descends les marches quatre à quatre.

Lorsque je vis ce genre de situations, de gestion de crise sévère, de stress intense, de danger imminent, j’ai remarqué que je ne réfléchis plus. Mon cerveau s’automatise, comme si un mode reptilien s’enclenchait. Je mets de côté mes émotions, par réflexe, pour me concentrer uniquement sur la gestion de ce qui se passe actuellement. Le mode reptilien est enclenché, je me concentre. Ça va aller. Je vais gérer.

En descendant, je croise une bénévole du collectif qui est censé gérer ce squat. Cette association a un fonctionnement très particulier, qu’il ne serait pas exagéré de qualifier de discriminant. J’entends souvent des bénévoles tenir des propos extrêmes envers une communauté ou une autre, notamment les géorgiens et les albanais, et je ne veux pas avoir affaire à eux, seulement accompagner les personnes avec lesquelles j’ai entamé la construction d’une relation. Mais dans ce cas précis, il me faut tenir au courant les bénévoles de ce qui se passe, pour que l’arrivée des pompiers n’étonne personne.

« On a une tentative de suicide à l’étage. J’ai appelé les secours, mais ne t’inquiète pas, je vais gérer.

  • Oh ! Tu as prévenu Romain ? »

Romain, c’est leur chef. Un étrange personnage despotique, qui a poussé plusieurs exilés jusqu’à la crise de nerfs à cause de ces propos violents. Il aurait des troubles psy, et les autres membres du collectif excusent ces agissements inacceptables parce qu’il serait malade. Outre ce raisonnement puant, j’ai envie de répondre à cette dame qu’elle imagine bien que j’ai dû prioriser l’urgence, et que non, je n’ai pas pris la peine de le prévenir avant. Mais je cours à l’entrée du lieu. Quelques minutes après, ledit Romain se pointe, tonitruant.

« C’est toi, Aya? » Oui, c’est moi. Je lui fais un rapide topo de la situation, et il m’engueule.

« Tu aurais dû nous informer avant d’appeler les pompiers. On essaie de se coordonner pour ces choses-là ! » J’ai une poussée de colère, mais je ne relève pas. Priorité à l’urgence vitale. Si ça se trouve, Giorgi est entre la vie et la mort. J’espère qu’il ne convulse pas.

Entre-temps, Khamida arrive. Cette bénévole avec qui je travaille depuis plusieurs mois, j’ai entièrement confiance en elle. Je l’informe de ce qui se passe, on s’organise, et elle monte avec les géorgiens pour rassembler les papiers médicaux nécessaires au travail des secours.

De mon côté, les pompiers arrivent. Romain prend l’initiative de les guider à l’autre bout du bâtiment, car il y a une rampe d’accès pour les véhicules. J’enrage, il leur fait perdre de précieuses secondes ! Lorsqu’ils lui demandent le chemin le plus court pour aller vers Giorgi, il envisage de les faire passer par les hangars, au milieu des 250 autres exilés qui y vivent. Il vaut mieux ne pas faire paniquer tout le monde, et je les guide par l’extérieur. Il leur dit avoir vu le géorgien trente secondes, et qu’il est inconscient. J’enchaîne avec des observations plus fines, alors qu’on monte les escaliers. On entre dans la chambre, pleine à craquer de géorgiens inquiets pour leur compatriote. Khamida a rassemblé les papiers nécessaires, et on dresse son portrait médical en quelques secondes. N’ayant jamais échangé avec cet homme auparavant, je ne connaissais pas son histoire. Hépatite C, passé traumatique, crises hallucinatoires avec épisodes suicidaires, toxicomanie avec traitement de substitution. Un autre profil de grand précaire, cassé par la vie. Romain aboie sur les géorgiens, je l’entends à peine. Je suis concentrée pleinement sur ce qui se passe autour de Giorgi, pour réagir au plus vite.

Un pompier me dit qu’il faudrait réceptionner leurs collègues du SAMU qui vont arriver. Je ne prends pas le temps de discuter, j’y cours tout de suite. Romain m’interpelle :

« Aya, tu ferais mieux de rester pour traduire ! Aya… ! Aya ! » Son attitude commence à me fatiguer sérieusement, mais je n’y prête pas attention, ce qui compte c’est la gestion de la situation. Si tu voulais gérer les choses à ma place, il fallait courir plus vite que moi, connard.

En bas, le SAMU est déjà là. Je les guide vers la chambre. Début des soins de première nécessité. Le personnel médical demande à avoir un peu plus de place. Romain aboie de nouveau sur les proches de Giorgi : « Sortez tous ! Ça vaut aussi pour toi, Khamida ! ». Elle me racontera d’ailleurs que pendant mon absence, il aurait crié à la cantonade : « Je sais comment ça se passe, ce genre de situations, mon père est en train de crever à Paris ! ». Il y a un proverbe russe qui dit : (mettre en cyrillique), ce que l’on peut traduire par « Dans mon jardin pousse un sureau, et à Kiev il y a mon oncle. ». En résumé, quel est le rapport ? Comment peut-on se mettre en scène à ce point devant quelqu’un en danger de mort ? Il finira par s’en aller, sans prendre d’ailleurs de nouvelles de Giorgi par la suite. Tant pis, tant mieux.

Auscultation. Le patient ne réagit pas aux stimuli à la douleur, mais est à demi-conscient. Il gémit un peu, et donc n’est pas en danger de mort. Je suis soulagée, et le traduis à ses amis, ce qui est important.

Après la pose d’une perfusion rendue difficile par l’état des veines de ses bras, l’infirmière remarque plusieurs points de piqûres nécrosés dans ses jambes. En lui enlevant ses chaussettes, on peut voir deux points de nécrose sur la plante de ses pieds. Des stigmates de fix.

Les pompiers préparent ensuite l’évacuation, qui se fera par le premier étage. Je leur cherche une fenêtre plus accessible, traduis les dernières informations importantes aux camarades de chambrée de Giorgi. Vient finalement le transfert sur un brancard, et on l’emmène à plusieurs dans la chambre par laquelle il va être évacué. Là, je demande gentiment à tout le monde de sortir, et fais de même pour laisser les secours travailler. Je rassure encore deux personnes, descends récupérer une clope, et demande aux convives dix minutes de répit histoire de faire redescendre la pression. On m’offre une cigarette. Je sors dehors, au milieu d’un ballet de lumières kaléidoscopiques et tente de reprendre mes esprits. L’air frais me fait du bien, mais mes nerfs lâchent un peu. Khamida me rejoint, on débriefe ensemble.

Cette crise passée, quelques moments de grâce au festin qui continue me feront passer à autre chose. On boira à la santé de Giorgi, et la main sur le cœur, ses camarades nous remercient pour ce que l’on vient de faire. Même si ce fut intense, c’est lors de moments comme ça que je me sens vraiment utile. Et que je fais des heures supplémentaires auprès de ces gens, une fois ma journée de travail terminée.

Oui, je suis féministe. Arrêtez de m’emmerder.

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We Can Do It! de J. Howard Miller, 1943.

Je suis féministe.

Et puisqu’il faut souvent l’expliquer, je vais de nouveau m’exécuter. J’entends par là que par mon action, par mon comportement, par mes choix, ma vie ainsi que ma manière d’envisager mon rapport aux autres, je tente de promouvoir l’égalité des sexes, au bénéfice de la femme mais non au détriment de l’homme, censé être notre allié plutôt que notre oppresseur. Et ne commencez pas à jouer sur les mots, je parle d’oppression d’une manière multiple, aussi bien physique que mentale, qui touche la globalité des femmes dans le monde.
Oui, je suis féministe. Tant qu’il y aura des femmes violées en Inde, excisées en Afrique, et stigmatisées à cause de leur genre en Europe, je serai féministe. Et de mon point de vue, c’est absolument naturel. C’est une question d’humanité.

Pourtant, je joins de moins en moins la parole au geste, ces derniers temps. Car se définir auprès de quelqu’un comme étant féministe, de nos jours, c’est brinquebaler avec soi tout un cortège de petites cases et d’idées préconçues… Tout en étant fatigantes, elles rendent difficile le fait de se placer entre la méfiance de l’un et l’obscurantisme de l’autre.
Car il y a ceux, tout d’abord, qui me figurent déjà en coupeuse de couilles vengeresse, porte-drapeau d’une idéologie teintée de cinquante nuances de frustration sexuelle toute en pilosité apparente. A ceux-là, je me retrouve perpétuellement obligée de leur expliquer que le féminisme, l’originel, le bienveillant, celui qui rime avec bon sens, n’a toujours eu comme but que celui de rechercher l’égalité parfaite entre les hommes et les femmes (droit de vote, contraception, liberté d’aller, d’agir, de se développer en tant qu’être humain, avortement, etc), et est loin d’exclure les hommes de son combat. Le féminisme parle d’égalité entre les femmes et les HOMMES: c’est donc bien que ceux-ci sont compris dans l’équation, non? Ainsi, si je parle de sexisme, une femme scientifique détournée contre son gré de sa carrière au seul motif que sa possible maternité freinera la bonne marche de ses recherches (demandez-vous pourquoi la majorité des recherches sont aujourd’hui effectuées par des hommes…) pourra tout autant me choquer qu’un Papa à qui on refuse la garde de ses enfants dans une procédure de divorce au motif non avoué qu’une femme procrée (et est donc la mieux adaptée pour élever des enfants, bien évidemment) et non un homme.

A côté de ça, certaines et certains (car oui, un homme peut de mon point de vue être féministe) interprètent ma dénomination en tant que féministe comme une approbation automatique de leurs opinions, quelles qu’elles soient. Et cette facilité d’interprétation me gêne, car je ressens de nos jours une espèce d’obscurantisme idéologique chez certains qui me perturbe: si l’on se réclame d’un mouvement, il faut nécessairement se sentir concerné par telle ou telle cause, c’est comme ça et pas autrement. Comment?! Tu dis que le harcèlement de rue n’est pas un combat de premier plan pour toi?! Mais tu n’es pas féministe? 

Ben justement, si. Mais je suis une féministe fatiguée des débats stériles. Et qui aimerait bien qu’on arrête de lui péter les ovaires.
Aujourd’hui, je suis parfois fatiguée de me définir en tant que féministe auprès des gens. C’est un mouvement, une cause tellement importante et qui me tient à coeur, et de mon point de vue toutes les femmes devraient être engagées pour faire avancer le schmilblick. Mais l’on se perd trop en conjectures, et on confond tout. Les violences conjugales, l’égalité au travail et la question du genre dans notre société sont des questions qui se perdent parfois au profit de débats sur le sexisme latent de la bise dans notre société, ou sur le manspreading. Le harcèlement de rue en est un exemple parlant : en partant d’une question importante, qui tient au respect de la femme sur l’espace public et à la prévention de diverses agressions, nous en avons dérivé à des extrêmes invitant les gens à ne plus se parler du tout dans la rue… Est-ce une bonne chose? De mon point de vue, certaines questions sont une perte de temps. Je préfère faire avancer les choses sur la représentation de la femme dans les médias et la publicité par exemple, plutôt que de m’intéresser à des questions que l’on peut régler en tant qu’adulte, indépendamment d’un genre. Pourquoi perdre du temps en actions là dessus? Ou reprocher à certains ou certaines de ne pas adhérer à tel ou tel pseudo-combat?

Posez-vous la question. Est-ce que cela vaut la peine de perdre du temps en manifestations et débats publics pour faire comprendre à tout le monde que supposer systématiquement qu’une femme doit faire la bise pour dire bonjour, c’est sexiste? Si j’évite ces questions, c’est que pour moi, ces « problèmes » se règlent en s’imposant en tant que personne adulte, qui sait ce qu’elle veut et sait dire non. Si ça vous fait chier de faire la bise, imposez vous en expliquant que vous préférez serrer la main! Et voilà, à force, les gens s’habitueront. Ce n’est pas un problème de genre, puisqu’il peut être réglé chacun à notre échelle. C’est un problème de personne adulte. Réfléchissez, avant de crier au sexisme.
Il y a tellement de questions plus importantes dans le monde. Que ce soit la question de la situation des personnes transgenre, la sexualisation des enfants par les jouets, l’excision, le viol, les violences conjugales, les inégalités salariales, l’acceptation des femmes qui ont décidé de ne pas être mères, la condition de la femme au Moyen-Orient, la préservation de nos droits, la légalisation mondiale de l’avortement…

Il y a tellement de combats à mener, partout. Ne perdez pas votre temps en futilités, et agissons.

Révolution : lutte des classes ou des idées?

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On dit que l’Homme fait toujours les mêmes erreurs, que l’Histoire se répète. Si l’on regarde à travers notre histoire, on perçoit tant de souffrance, tant d’oppression. À travers les siècles, le monde a vécu mille et uns systèmes hiérarchiques maltraitants, mille et unes dictatures qui ont fait mourir des centaines de milliers, des millions, des milliards d’hommes, femmes et enfants. L’humanité a connu tant d’épisodes douloureux. Mais l’Utopie, l’espoir formulé, susurré à demi-mot d’un monde régi par l’amour, le partage, la solidarité et le respect ont toujours enflammé le cœur de certains Justes, qui ont toujours trouvé le courage de combattre plus fort et plus grand qu’eux pour sortir leurs pairs de l’injustice et l’atrocité.

Comment y croire encore, aujourd’hui, à cette ineffable mais si diaphane idée de l’Utopie, du mieux ? Pour tous ces héros anonymes qui ont donné leur vie pour nous offrir les conditions dans lesquelles nous vivons aujourd’hui ? Grâce à eux, petit à petit, de goutte d’eau en goutte d’eau, le verre passe de moitié vide à moitié plein. Mais nos pairs, ces jours-ci, ont la mémoire courte.

Le monde d’aujourd’hui donne parfois le tournis. Le paradoxe de notre époque brasse souffrance et opulence, société de consommation et obscurantisme, désastre écologique et boom technologique bien trop souvent sans cohérence. Notre monde, aujourd’hui, décourage par son manque de sens. D’aucuns se plongent dans le travail, dans la course à l’argent, le militantisme obstiné, les combats sociétaux dignes d’Atlas soutenant l’univers.

J’ai vingt-cinq ans, je suis de cette génération qui est plongée de force dans ce monde absurde sans l’avoir demandé. J’ai la profonde conviction que tout être humain se doit de chercher un sens à sa vie et dans ses actes. Pourquoi chercher un travail, si cela n’a aucun sens ? Pourquoi amasser de l’argent, si ce n’est sans but ? Pourquoi grandir, avancer, s’impliquer dans ce monde s’il est voué à l’inutilité ? Je n’ai pas encore de réponse à ces questions. Mais ce monde ne va pas dans le bon sens, il me fait penser à un manège de film d’horreur qui tournerait de plus en plus vite, comme la lame d’une scie sauteuse.

Alors, l’Utopie ? Où est-elle aujourd’hui ?

Que se passerait-il si l’humanité décidait de renverser le gouvernement ? Car les gens, de nos jours, ne savent plus qui croire, ou quoi croire. On remet en cause les vaccins, les politiques, l’existence ou non de sociétés secrètes vouées à réduire notre liberté en cendres, la crise écologique, jusqu’au fait que la terre est ronde. Alors des groupes se forment, pour partager ce qu’ils appellent la Vérité. On parle de chemtrails, en accusant la Nasa de nous balancer des produits chimiques pour nous contrôler. On attribue à Nicolas Tesla la paternité d’un système permettant de contrôler la météo, utilisé par les gouvernements des grandes puissances. On nie la véracité du premier pas sur la Lune, on accuse les Illuminati de vouloir dominer le monde, tout en échafaudant des théories sur la Terre Creuse et les reptiliens. Alors, pourquoi continuer à croire ceux qui sont en cheville avec les organisations gouvernementales ? Ce sont de toutes façons des esclaves du système, ou des aveugles. Alors, des groupes se forment. Et tout en parlant de la Vérité, des plans s’échafaudent. Petit à petit, l’idée germe dans l’esprit de nos concitoyens que ces gouvernements corrompus doivent être renversés, car trop néfastes. Et de cette idée naît une certitude : qui pourrait être le mieux placé pour agir en ce sens, plutôt que nous, qui avons compris la grande supercherie secrètement à l’œuvre ? Alors, peu à peu, dans ces groupes de personnes-plus-éveillées-que-les-autres, une volonté toute nouvelle transparaît. De toutes façons, les temps sont troublés, en proie à cette fameuse crise de mœurs qui impacte le monde politique. Les citoyens ne croient plus à l’utilité des élections, et le taux d’abstention grandit exponentiellement. Les cartes se sont brouillées avec la montée des extrêmes, et le nouveau climat de terreur lié à cette ère d’attentats terroristes qui ajoute un parfum de xénophobie à la tension ambiante. De leur côté, les gens-qui-étaient-plus-éveillés-que-les-autres s’organisaient, galvanisés par la semi-liberté offerte par le web. De nouvelles icônes nourrissaient une nouvelle vision du monde à leurs yeux, et parmi elles Guy Fawkes, et la certitude qu’il fallait tout effacer de ce système mortifère pour tout recommencer, à la manière de ce révolutionnaire qui avait failli faire sauter le Parlement anglais, il fut un temps.

Pour cela, on choisit une date symbolique dans l’histoire française : le mois de mai 68. Ce symbole de l’éternelle jeunesse insoumise laisserait place au mois de mai 2018, où la Révolution l’emporterait sur le système orwellien devenu réalité. Et lors de son premier jour, les journaux affolés relayèrent la nouvelle à dix-sept heures L’Elysée avait été victime d’un attentat à la bombe, dont la charge imposante avait purement et simplement rayé de la carte le bâtiment historique. Le Parlement, ainsi que le Sénat et la majorité des infrastructures gouvernementales avaient été ciblées de la même manière, pour un bilan de plusieurs dizaines de morts. La panique médiatique fut cependant de courte durée, car une cyber-attaque de grande ampleur avait été préparée en parallèle : au moyen d’un savant mélange de bombes à neutrons et de piratage des systèmes de transmission d’information, les terroristes avaient pris le contrôle des ordinateurs et télévisions de millions de gens. À la manière de V pour Vendetta, ils s’en servirent pour passer un message. « Bonsoir, citoyens. Nous ne vous voulons aucun mal. Nous sommes comme vous, des gens ordinaires dégoûtés par ce système qui nous empoisonne, et prêts à en fonder un nouveau, plus juste et plus digne de ces valeurs qui ont un jour été les nôtres. À partir de ce soir, un nouveau monde va naître. Et nous avons besoin de vous pour le faire s’élever. Alors, citoyens, nous vous laissons le choix. Si vous êtes comme nous, dégoûtés par toutes ces atrocités commises au nom du néo-libéralisme, rejoignez-nous. À minuit, rassemblez-vous devant la mairie de chaque ville, de chaque village pour faire tomber les idoles de cette civilisation qui disparaîtra aujourd’hui. Le choix est vôtre, citoyens. Vous pouvez embrasser cette nouvelle ère, ou décider d’appartenir à celle qui va mourir ce soir. Mais si vous choisissez la deuxième solution, attendez vous à tomber avec les représentants de ce qui fut le système capitaliste. A ce soir, citoyens. »

Non ! Je ne veux pas de mai 2018, et de cette révolution-là. Malheureusement, l’imagerie hollywoodienne séduisante d’un soulèvement massif du peuple n’est pas possible dans le vrai monde réel de la réalité véritable, n’est-ce pas ? Et en ce cas, comment imaginer le sort de ceux qui auraient un point de vue divergent, ou qui ne seraient simplement pas sensibles aux questions politiques ? Je sais qu’aucun soulèvement n’est possible sans répandre le sang, mais l’exemple du régime de terreur qui a suivi la Révolution Française pourrait redevenir un régime possible, et ça personne ne le souhaite. Ça, c’est à mes yeux ce que la Révolution pourrait nous apporter de pire. Parce qu’elle charrie toujours son lot d’atrocités, il suffit de jeter un œil sur les siècles passés.

Mais l’Utopie ? Bien que cachée, elle existe encore. Et l’humanité a encore de belles choses à offrir, au milieu d’un monde sans saveur. Il suffit de parler d’amour, d’art, de paix, d’amitié, de science, d’imaginaire, d’exploits, de courage, de rire, pour s’en rendre compte. L’humain a inventé la poésie, la roue, a réussi à voler, à traverser les mers, à aller sur la Lune. Il a réussi à trouver un remède contre nombre de maladies qui ravageaient les populations. Il sait aimer, ou trouver le courage de se battre pour la paix. Alors il finira par savoir dépasser l’histoire, et saura s’offrir à lui-même une véritable Révolution, à la mesure de son utopie.

Tout dépend du sens concret que l’on donne au mot « Révolution ». Est-ce qu’une découverte scientifique qui permet de guérir le cancer en est une au même titre que la prise de la Bastille ? Pour moi, celle qui sera et qui est déjà en marche est silencieuse. Elle est lente, mais inéluctable. Pacifiste, et profondément humaine. Je crois qu’il suffit de regarder autour de soi, et de considérer le monde tel qu’il est, et pas selon notre peur, ou « les opinions » que l’on a comme le disait Falk Richter dans Das System. Que ce soit les défenseurs des droits humains, les militants écologistes, les féministes, vegans ou encore ceux qui ont choisi d’embrasser un mode de vie alternatif, de plus en plus de gens choisissent une autre solution que ce mode de vie néo-libéraliste auquel on nous oblige. Le monde change, les mœurs évoluent, comme elles l’ont toujours fait. Nous vivons des temps troublés, terrifiants, mais qui sont propices aux changements rapides et multiples. À l’oppression grandissante et à la radicalisation générale s’oppose un ensemble souterrain de gens qui travaillent à réduire leurs empreinte carbone, à rechercher une réelle égalité pour tout le monde, s’organisent dans des systèmes communautaires, préfèrent la solidarité à l’obéissance aux lois liberticides, parmi des centaines d’exemples. Viendra un jour où cette révolution silencieuse deviendra indéniable, car ces mouvements prennent une ampleur chaque jour plus grande. Et cette révolution-là, cette révolution moderne, n’aura pas de mai 68, car c’est une révolution qui fera grandir l’humanité par la réflexion. Chacun fera le choix en toute conscience de changer son mode de vie, de s’organiser pour vivre hors du système néo-libéraliste, d’accepter l’autre et le métissage des cultures. Pour moi, la prochaine révolution sera idéologique. Mais ça, ce n’est pas vraiment moi qui le dit. Jean Jaurès disait qu’« Il ne peut y avoir de Révolution que là où il y a conscience » et Georges Brassens aurait pu renchérir en disant « La seule révolution possible, c’est essayer de s’améliorer soi-même, en espérant que les autres fassent la même démarche. Le monde ira mieux alors ». C’est pour cela qu’en étant féministe, humaniste et en essayant de vivre un peu mieux chaque jour, je suis révolutionnaire et ce dès aujourd’hui.

Un mois à Jérusalem #9 L’épopée de la douane israélienne

31/07/2017

J’ai 25 ans, ça y est. Je suis heureuse de les fêter à Jérusalem…!
Jour de départ, cependant. Je me lève à 5h30, mon genou me fait souffrir et je suis trop exaltée pour dormir. On discute 1h30 avec Jeannette, face à la vue qui s’embrase peu à peu du soleil matinal. J’écris un peu. Petit déjeûner, début du ménage, messe. Elle est donnée à notre intention. Discussion et échanges d’adresses avec Amin, Anaan, Youssef. Invitations, promesses de retour. Distribution aux Soeurs, aux Petites Soeurs, au personnel. Adieux émus aux Soeurs Bernadette, Véréna et Christine. Ménage, sacs, sandwichs. Il est l’heure.

Au-revoir ému aux bénévoles, que j’espère revoir. Aux Soeurs, de chaleureuses embrassades. Au réfectoire, les personnes âgées nous saluent. « Keep singing! » me dit Sereina. Le regard de Nuzha s’illumine, Manushaq m’offre un lumineux sourire, pour laisser ensuite son expression se charger peu à peu de tristesse.
Allah Ma’ak, Ma’a Salaama. « Au revoir! » ; « On se reverra! » ; « Ca a été un plaisir! » ; « Merci pour tout ». Soeur Marina, comme à son habitude, nous couvre d’une avalanche de compliments. Nous les lui rendons, avec coeur. Les larmes me montent aux yeux. Un dernier salut à tout le monde, et on part avant que je me mette à pleurer. Au revoir, le Home NDD. Je reviendrai. A bientôt.

On prend le bus de Ras-Al-Hamud jusqu’à la porte de Damas, puis le tram jusqu’à la gare centrale. Au revoir, la Palestine. Bus pour l’aéroport Ben Gurion. Au revoir, Jérusalem. Tu vas me manquer.
A l’aéroport, après deux heures d’attente, nous nous présentons à l’enregistrement des bagages, pour le fameux passage à la douane. Israël impose les contrôles les plus draconiens au monde, c’est donc un moment à ne pas prendre à la légère lorsqu’on voyage en Terre Sainte.

En premier lieu, les voyageurs sont interrogés avant d’enregistrer leurs bagages. On nous demande ce que nous faisions là, pourquoi nous sommes venus, comment nous avons financé notre voyage, quel est notre métier, ce que nous avons visité, où nous avons dormi. Tico est mal à l’aise, et la pression la déstabilise. Nous sommes suspectes aux yeux des douaniers. Nous sommes interrogées par une responsable, qui nous demande des preuves de ce que nous avançons. Puisque nous ne pouvons lui en présenter qui soient satisfaisantes pour elles, nous sommes interrogées par son chef, séparément cette fois. Avant ce dernier interrogatoire, ils emmènent nos passeports et nous font attendre une heure devant le guichet sans explication. Une fois l’interview passée, la femme nous emmène enregistrer nos bagages, et y appose une étiquette rouge. Cette étiquette me rend folle: quelle est sa signification?!

Nous passons au contrôle des passeports, scan facial. Nos bagages sont passés aux rayons X, puis nous sommes emmenés dans un box à l’écart pour qu’ils soient fouillés. Mon coeur bat à cent à l’heure. Je tombe face à une jeune femme très dure, qui me parle comme à un chien. Je vide mes poches, elle me fait passer un scanner corporel, une fouille au corps, regarde la plante de mes pieds, noircis par la poussière et par le fait que je viens de marcher un mois en tongs. Moue de dégoût. Elle en profite pour faire une remarque à sa collègue discrètement sur mon physique, en hébreu. Mon cerveau turbine à cent à l’heure, j’angoisse. J’ai peur.

Fouille des bagages. La femme m’interdit de toucher mes affaires, les vide, considère mes huiles essentielles, mes produits naturels, mes habits avec la même moue de dégoût. Nouvel interrogatoire, les questions sont toujours les mêmes. Je réponds mécaniquement. Elle tombe sur mon carnet de voyage, et là, je manque de tourner de l’oeil tellement je stresse. J’ai la manie de coller des étiquettes, des billets, des tickets de bus, pour me souvenir de ce qu’on a fait. Elle va forcément trouver des raisons de m’emmerder avec ce que j’ai collé. Bingo, elle tombe sur un ticket de bus arabe :
« This is written in arabic! What is it!
This is a bus ticket, we took the arabic bus lines in Jerusalem because they are cheaper... » Nouvelle expression de colère : elle vient de tomber sur le ticket relatif à notre visite à Tel El Sultan, un site archéologique situé en territoire palestinien.

« This is written « Palestinian Authority »! Can you explain this?!
This is an archeological place we visited, look… » Je lui pointe un endroit du ticket pour confirmer mes dires, elle a un violent mouvement de recul.

« Don’t touch this. » La douanière entreprend d’essayer de lire ce que j’ai écrit, et cesse alors qu’elle se rend compte que j’ai écrit en français. A cet instant, j’ai remercié le Ciel d’écrire comme un cochon. J’ai hâte que ça se termine, je me sens de plus en plus humiliée, les autres personnes interrogées autour de moi ne subissent manifestement pas la même considération… Merci Seigneur, de m’avoir octroyé une écriture digne d’un médecin parkinsonien!

Elle continue de tourner les pages. J’espère une question du type « Que pensez-vous du conflit israélo-palestinien? » pour que je puisse lui développer mon point de vue pacifiste et consistant à ne pas diaboliser un camp pour angéliser l’autre, mais cela ne vient pas. Je pense à parler. C’est une très, très mauvaise idée si elle ne me pose pas de questions, je crains sa réaction. Mieux vaut fermer sa gueule. C’est frustrant, elle est clairement en train de chercher la petite bête pour prouver que je suis engagée politiquement. A la place, elle reprend les questions qu’on nous a posé lors de notre arrivée à l’aéroport. Combien de temps suis-je restée ici? Pourquoi suis-je venue? Ai-je déjà effectué des voyages en Israël? Comment mon voyage a-t-il été financé?
« What is your job?
– I’m a social worker.
– (ton très ironique) Social worker? Oh waaaaaaw…! Tell me about the persons you are taking care of.
 » J’énumère mécaniquement les publics avec lesquels un éducateur spécialisé travaille, et elle me coupe soudainement, sans me dire au revoir.

 » Ok. Pack your belongings and leave. » Je m’exécute, sans regarder personne. Je pense que je ne me suis jamais sentie aussi humiliée depuis ma pré-adolescence. Une des collègues de ma douanière vient me voir (peut-être se sentait-elle coupable du ton de sa collègue?) : «  Do you want some help? » Un non poli mais ferme sort de ma bouche, et j’évite de la regarder. Ne me parlez pas. Ne venez pas me voir. Je n’en peux plus, je veux juste m’en aller. J’ai la tête qui tourne.

Dehors, je me répète que les israéliens ne sont pas tous comme ça. Après une émotion pareille, il est facile de tomber dans le piège de la partialité. Des cons, il y en a partout. Mais chez les israéliens aussi, il y  a des militants pacifistes, des gens engagés pour la cause de la Paix. Des artistes, des gens normaux. Qui ne font de mal à personne. Le gouvernement israélien est assimilable à une droite radicale. Leur loi permet le profilage racial et sociétal à l’aéroport, ce qui explique le traitement dont j’ai été victime. Mais pour une pomme pourrie, il ne faut pas que je range toutes les autres dans le même panier. IL Y A DES GENS BIEN. DES DEUX CÔTES.

Nous buvons une bière, pour nous remettre de nos émotions. Notre voyage se termine.

Deux heures après, notre avion s’envole pour Paris. Ca y est, c’est fini. Au-revoir, la Terre Sainte.

J’ai hâte de revenir te voir.

Un mois à Jérusalem #8 Grenades, blindés et foule en prière

27/07/2017

Service, le matin. C’est dur de travailler en étant aussi crevée. L’après-midi, Tico et moi partons finir nos achats de cadeaux à Jérusalem. Nous retournons à la boutique de Malek, un jeune vendeur avec qui j’avais discuté quelques jours plus tôt. Il nous accueille chaleureusement, et finit par nous vendre une taie d’oreiller palestinienne. On échange longuement, pour finir par se tomber dans les bras avant de se dire au-revoir:

« Ne m’oubliez pas, nous oubliez pas! Et racontez autour de vous comment sont réellement les palestiniens! Les médias racontent des mensonges. Et priez pour la paix, on en a besoin.  » Allah Ma’ak. To the next year, Insha’Allah!

Une fois nos achats finis, on va boire un thé et manger un baklava vers la Via Dolorosa. Beaucoup de gens ont l’air de partir pour Al-Aqsa avec leurs tapis de prière et c’est tant mieux, maintenant que les israéliens ont enlevé les portiques et les caméras.
En sortant, on trouve la Damascus Gate bloqués par des militaires, des dizaines de palestiniens massés derrière des barrières. Lorsqu’on demande ce qui se passe à un soldat, on nous répond « Emergency in the town« . Ca craint.

A la gare routière, un palestinien nous dit que tous les bus sont bloqués. On entame donc le retour à pied, pour environ quarante minutes de marche. Ca ira.
En arrivant au rond-point vers la Lion’s Gate, on est sidérées. Il y a de plus en plus de monde, la police montée, l’armée, partout, des véhicules blindés, un autre qui ressemble à un petit tank… Ca pue! On avance, jusqu’à un barrage. Trois françaises sont bloquées là, et nous disent que les militaires ne laissent passer personne. J’essaie de négocier avec une israélienne, qui tient fermement son fusil des deux mains. Elle ne veut pas me parler, et me dirige vers un soldat qui parle anglais. Je joue maladroitement la touriste effarouchée, et il nous laisse finalement passer.

En arrivant au bas de la colline, vers le jardin de Gethsémani, on entend des explosions à cent mètres derrière nous. D’un commun accord, on presse le pas. En remontant le Mont des Oliviers, je discute avec l’une des trois françaises qui m’apprend qu’elles sont volontaires dans un orphelinat à Ramallah. On tente de respirer toutes les deux, elle a l’air aussi touchée que moi par cette tension.
Mon regard se tourne vers le dôme doré de la Mosquée d’Omar, visible derrière les remparts blancs à environ quinze kilomètres à vol d’oiseau. Soudain, nous nous stoppons. Mon coeur manque un battement.
Une grande clameur monte de l’Esplanade. Plusieurs centaines, peut-être mille ou deux mille personnes crient, hurlent en même temps. Et alors. Boom. Boom-Boom. Des explosions encore, par dessus les cris de la foule. Mon sang se glace, littéralement, à cet instant. J’ai froid, alors qu’il fait trente degrés. Pauvres gens. Je pense au voeu de paix de Malek, et une douloureuse sensation d’absurdité m’envahit. On se remet à marcher, malgré tout, et quittons les françaises à l’entrée de Ras-Al-Hamud.

Dans le quartier, tout est normal. On entend des enfants rire aux éclats dans la cour d’une maison. Après autant de tension, ça fait du bien.
La soirée donne du baume au coeur. Repas, et puis jeux de cartes entre bénévoles autour de quelques bières. Youssef se joint à nous. C’est le fils de Labibeh, une résidente. Il nous raconte des histoires de la guerre civile qui eut lieu après la création de l’état d’Israël, lors de la fin du protectorat anglais. Il avait quatorze ans lorsqu’elle éclata.
Lors d’une bataille, les soldats demandèrent aux jeunes de ramasser les morts dans Jérusalem. Youssef en fit partie. Lors de l’expédition, il trouva le cadavre d’un ami. Sa famille l’enveloppa dans des linges, pour le garder trois jours. Le quatrième jour, Youssef fut chargé de sortir dehors pour prévenir la famille du défunt, alors que les palestiniens étaient consignés chez eux. Au détour d’une rue, il croisa un bataillon de soldats israéliens, qui tirèrent et le manquèrent de peu. Le gamin se cacha une rue plus loin, attendit qu’ils passent, prit soin de prévenir les proches du mort et rentra chez lui par les toits. Quatre jours plus tard, le corps « commençait à puer ». Youssef et sa famille l’enterrèrent.

Plus tard, nous apprendrons l’origine de la clameur sur l’Esplanade. Suite au retrait des caméras et portiques de sécurité, les palestiniens étaient retournés prier sur l’Esplanade des Mosquées. Mais un groupe de militaires israéliens s’invitèrent parmi eux, sans vergogne. La foule en colère entreprit de leur jeter des pierres et des bouteilles pour les chasser. En réponse, c’est l’armée qui entra dans l’Esplanade. Les explosions que nous avons entendues étaient dues à l’utilisation de grenades sonores et lacrymogènes. Le tout a dégénéré jusqu’à la porte des Lions, où nous étions coincées, et a fait une centaine de blessés. Quelques minutes de plus, et nous étions dedans.

Un mois à Jérusalem #7 Randonnée dans le désert

26/07/2017

Jour de congé. On part avec Marie et Marilou pour visiter la réserve naturelle d’Ein Gedi, et se baigner dans la mer Morte.

Le matin, on randonne dans la réserve désertique, absolument sublime. Le soleil est écrasant, je crois avoir bu l’équivalent de trois litres d’eau en une heure et demie de randonnée…! Ein Gedi se trouve à l’emplacement d’une oasis du désert de Judée, constituée par une immense chute d’eau à plusieurs étages. Après avoir atteint le premier point de vue intéressant, nous empruntons le chemin balisé qui contourne l’un des versants de la gorge. Après trente minutes d’efforts qui me parurent deux heures, nous arrivons à un ensemble de bassins naturels… Une piscine naturelle!
L’eau est fraîche… c’est un bonheur!
Baignade, photos, pique-nique. Il n’y a personne, on pourrait presque se baigner nues!

Après une longue pause, la suite de notre excursion nous emmène vers la Dodim’s cave. C’est une grotte, avec un petit bassin naturel. De l’eau goutte des plantes qui habillent son entrée, on se croirait dans un film. Ou une pub Ushuaïa.

On se repose un peu là, pour redescendre ensuite par le même chemin. Le soleil est toujours aussi lourd, je ne sais plus si je suis moite de sueur ou si je sèche de l’eau dans laquelle je me suis baignée. A la sortie de la réserve, nous rencontrons deux français avec qui nous discutons du conflit. Ils nous conseillent de gruger l’entrée d’un hôtel de luxe, pour profiter gratuitement d’une plage privée à Ein Bokkek. Sinon, les plages de la Mer Morte sont soit payantes (5€/10€ l’entrée), soit à l’abandon (donc potentiellement dangereuses pour les baigneurs).

Leur plan s’avèrera être une très bonne idée. On va donc nager, flotter, découvrir pour certaines l’expérience unique que constitue un bain dans cette mer.
En revanche, la plage est tristement aseptisée. Déchets dans l’eau, vue sur un Mc Do et les résidences de luxe qui la jouxtent. L’ensemble est bien différent de la plage préservée où j’avais pu nager sept ans auparavant…

Des cristaux de sel dans la poche, on finit par reprendre le bus pour Jérusalem, épuisées mais ravies de cette merveilleuse journée.

Un mois à Jérusalem – #6 Bethlehem, city of peace

22/07/2017

Service, le matin. Après le repas, nous décidons de partir à Bethléhem avec Marie et Elisa. Après un court trajet en bus, nous arrivons au milieu d’une armée de taximen, qui tentent de négocier un trajet (de 5mn en voiture) vers le centre historique, pour 30 shekels par personne (7,5€ environ). Sans leur dire que nous ne sommes pas complètement idiotes non plus, on refuse courageusement leurs tentatives de business! Ils finissent par céder au bout d’un quart d’heure de négociations, en apprenant que nous sommes françaises: « On aime la France parce qu’on sait que vous êtes avec les palestiniens. Si vous étiez originaires de Russie, ou des américaines, on vous aurait traites comme des vaches à lait!« 
On se met en route vers la vieille ville, en traversant un souk animé et haut en couleurs. En passant devant un mémorial couvert de photos, on demande à des jeunes ce qu’il commémore. Ce sont des prisonniers encore enfermés dans les centres pénitentiaires israéliens, certains depuis 1987…


On continue, avec l’idée de faire quelques achats. Plus loin, on entre dans la boutique d’un quadra survolté qui parle couramment français. A des prix très corrects, on lui achète des boucles d’oreilles en forme de copies de pièces palestiniennes d’avant l’occupation. Il nous montre sa collection de monnaies originales, très rares. Il est bien sûr hors de question pour lui de les vendre. Il m’apprend aussi que certains vendeurs font passer de l’artisanat indien pour palestinien. Je me suis faite avoir il y a 7 ans…! On repart avec un tapis fait main à Gaza, en poils de chameau. Suite de la balade. On visite la Grotte du Lait, et l’Eglise de la Nativité, passage obligé pour les touristes. La chapelle de la Nativité est bondée de russes venus se recueillir. On prend en photo un moine orthodoxe qui a une tronche de métalleux, et c’est reparti. A la sortie, on achète deux falafels avant de s’attabler pour boire quatre thés dans le restau de Saïmon, le tout pour 20 shekels. (5€) « Je vous fais une réduction, vous êtes des touristes. » Il refuse même mon pourboire, c’est le monde à l’envers…

Avant de partir, on décide de rechercher un point de vue panoramique que nous avait indiqué Jeannette, à ne pas louper apparemment. On demande notre chemin à un café: « C’est fermé… » Le gérant et un serveur se concertent, avant de inviter à les suivre. On nous emmène dans la mairie voisine, avant de demander à un gardien si nous pouvons monter sur le toit. On refuse, par politesse.
« Eh quoi! Pas de problème à Bethlehem! » Les filles rient et moi aussi, sa réponse détend un peu. On décide de laisser les choses se faire.
« SAÏD! » Une voix, venue du premier étage, lui répond :
« Ha? 
 – Passe moi les clés du toit! » Elles tombent mystérieusement du premier étage, et notre interlocuteur nous les remet.


« Allez-y, prenez l’ascenceur! » On se dirige donc vers le dernier étage, seules. Une fois en haut, derrière une porte métallique on découvre une terrasse ensoleillée, des fauteuils, et un patio avec une vue panoramique sur la ville…! On prend des photos, ravies.

Peu après, Tico remarque une échelle permettant d’aller sur le toit de l’immeuble voisin. On s’y aventure, pour un moment magique. Ma vue se perd dans les collines nues qui entourent Bethléhem, je m’assois les pieds au dessus du vide. Qu’elle est belle, la Palestine…!

Après une nouvelle séance photo, Tico découvre un vieux drapeau palestinien défraîchi abandonné par terre. Ni une ni deux, nous nous improvisons guérilleros, le foulard sur la tête : l’étoffe claque au vent, et on hurle « FREE PALESTINE!« . Eternité.

Un employé de la mairie vient finalement nous demander de descendre. On s’exécute, à contrecoeur. En bas, le gardien est toujours assis sur sa chaise:
« Vous voyez? Pas de soucis dans la ville de la paix!
– Allah Ma’ak! » (Dieu te garde)
Le coeur léger, on se met sur le chemin du retour.

Assauts des taximen repoussés une nouvelle fois. Car. Porte de Damas. Le bus pour Ras-Al-Hamud est bloqué par les israéliens, on doit attendre 20h30. Une fois sur le trajet, on aperçoit la police montée israélienne, des ambulances sont partout. Le chauffeur doit faire un détour par le Mont des Oliviers, dans un trafic intense. On apprend par Rachid, assis à côté de nous, que des musulmans en prière dans la rue se sont fait tirer dessus par des militaires. A ce qu’il en dit, le gouvernement a interdit cette pratique. Le grand mufti de la Mosquée Al Aqsa aussi, s’est fait tirer dessus, et trois personnes sont apparemment mortes dans les affrontements d’aujourd’hui. Merde.

A notre arrêt, on trace pour arriver au Home à 21h. Puis c’est le rituel habituel. Repas, clope, bière et au lit.

Un mois à Jérusalem – #5 – Gaz lacrymogène et paroles de civils

17/07/2017
Ce matin, Charlie reste au lit. Elle a dormi quatre heures, et a besoin de se reposer. Je pars me perdre dans la vieille ville de Jérusalem.
Après une demie heure de marche, j’envisage de boire un coup dans le quartier du Saint Sépulcre. Un vendeur arabe m’interpelle.
« Tu veux un café? Je te l’offre! » J’accepte avec plaisir, et il me ramène un café à la cardamome. Hassan est très agréable, et j’apprécie le fait qu’il n’essaie pas de me vendre quelque chose. Nous parlons une heure environ, en fumant des cigarettes. Evidemment, la Palestine, le conflit et l’attaque récente reviennent souvent dans la conversation.
« C’est de la politique, tu vois? Qu’est ce qu’on peut faire! A part vivre, bien sûr. Je ne suis pas  anti-israélien, je suis un être humain comme eux. Je comprends que les militaires doivent checker la sécurité, mais ils sont tellement rudes… Je vous respecte, alors soyez poli! » L’échange est sincère, et la rencontre est belle. J’achète un veston orné de broderies palestiniennes à Hassan, et décide de ne pas marchander le prix, pour le remercier. J’apprendrai après que le vêtement a été fabriqué en Jordanie à la machine à coudre, mais je ne regrette pas mon geste. Le salaire moyen d’un palestinien est de 300€, et la vie à Jérusalem est chère…

Plus tard, au détour d’une rue, j’engage la conversation avec un vendeur d’origine israélienne, qui doit avoir mon âge. Il est assis devant son échoppe aux produits religieux, un thé à la main.
« Les gens ont deux visages, ici. Celui pour les touristes, et celui qui est sincère. Ils se battent tout le temps, mais au fond ce sont de bonnes personnes. » A Jérusalem, la politique est synonyme de violence. Pourtant, le coeur des gens est pacifiste, lui.

Je repasse par le Mur des Lamentations, et je repars par la porte de Damas avec du zatar, de la myrrhe et du frank incense pour reprendre mon service. L’après-midi, je nettoie la tonnelle avec Charlie à grandes eaux pour pouvoir y dîner.
Douche, et service du soir. Je discute un peu avec Mulu, une résidente d’origine éthiopienne. Une soeur la complimente sur sa coiffure et lui dit qu’elle devrait me faire la même. Alors qu’elle part, la vieille dame me parle de ses six enfants, qu’elle a tous perdus, pour mentionner le fait que sa fille avait de très beaux cheveux. Mulu se tait, les larmes lui montent aux yeux. Elle me regarde, et ses pupilles me disent « puisque tu vas partir comme tous les autres, ne m’oublie pas s’il te plaît. »
« Quand tu reviendras en France, tu n’oublieras pas de m’écrire une lettre? » Je promets, et l’embrasse très fort. J’ai le coeur brisé. Mulu prend un temps pour souffler, et repart avec son sourire habituel, comme si rien ne s’était passé…

Le soir, nous mangeons dehors. Arack, bières, cartes, cigarettes, et rires. De quoi s’endormir le coeur léger…

21/07/2017
Ce matin, on ne travaille pas. On ne sortira pas non plus, par mesure de sécurité. C’est vendredi, et les palestiniens vont sûrement profiter du jour de prière musulman pour manifester. Les militaires s’en doutent d’ailleurs, les voitures de police et les hélicoptères quadrillent la ville depuis hier soir, et des barrages routiers ont fleuri un peu partout. Apparemment, des musulmans en prière ont été blessés Porte des Lions, et un autre a été abattu à Bethléem. Je n’en sais pas plus. L’information me vient du fils d’une de nos résidentes, Youssef, et de notre collègue Xavier. Toujours est-il qu’apparemment la prière de midi promet de nouvelles violences. Fait chier.
Du coup écriture, lecture, rédaction de cartes postales sous le figuier en attendant le repas de midi. J’espère que la situation va se tasser.

11h40 – Les hauts-parleurs des muezzin diffusent un message qui ressemble plus à un appel à la révolte qu’à la prière.
Et merde.

Au repas, des explosions se font entendre. Nous sortons dehors pour constater que des feux sont allumés aux alentours de Jérusalem, on peut voir une épaisse fumée noire s’élever à trois endroits. J’essaie de ne pas imaginer ce qui se passe dehors.
Je travaille au jardin avec Elisa cet après-midi. En allant chercher les outils, nous sommes prises toutes les deux d’une quinte de toux: un nuage de gaz lacrymogène provenant du quartier de Ras-Al-Hamud a atteint le jardin. Pourtant, aucune manifestation ne se fait entendre dans les alentours du Home… D’où vient le gaz? La quantité pulvérisée sur les manifestants doit être énorme, pour que le nuage ait pu voyager jusqu’à nous… Quelle horreur.

Au service du soir, nous apprenons que des manifestations se sont soldées par trois morts, dont un jeune de dix-sept ans tué à Ras-Al-Hamud, et plus de deux cent blessés. J’ai le coeur déchiré. A la télévision du salon, les images des journaux arabes passent en boucle. Trois palestiniens soulèvent un corps emmailloté dans un linge blanc pour le porter au-dessus de la foule, en signe de protestation. Il y a une grande tache rouge sur le drap blanc. Une femme voilée pleure à chaudes larmes devant l’entrée des urgences, alors qu’on transporte quelqu’un sur une civière. J’ai le coeur arraché. L’ambiance est lourde au Home. Les personnes âgées ont peur. D’autres prient pour la paix. Personne en tous cas n’a le coeur à rire. Je me sens mal. On aurait pu y être, on pourrait être à leur place. Et les familles des victimes… C’est atroce.

Etrangement, la soirée donne du baume au coeur. Nous mangeons avec l’ordre des Petites Soeurs de Jésus, et celles du Home. Je prends le temps de discuter avec plusieurs d’entre elles, ainsi que Soeur Christine, une Petite Soeur. Elle me raconte vingt-cinq ans de travail dans la Bande de Gaza avec son ordre. Au fil des récits de rencontres, d’expériences magnifiques et atroces à la fois, je vois des étoiles s’allumer dans ses yeux.

Nous mangeons, faisons des jeux pour accueillir deux nouvelles bénévoles. Soeur Marina anime la soirée, avec drôlerie et bienveillance. Chaque convive repart le sourire aux lèvres, des petits cadeaux pleins les poches. Lorsque les soeurs partent se coucher, mon coeur est apaisé. Quelques bénévoles traînent encore un peu, et nous discutons autour d’une cigarette avant d’aller donner des nouvelles à nos proches sur facebook. Les bruits de la Ville Sainte endormie, meurtrie me bercent. Comme si la journée n’avait connu aucnue violence.

A suivre… 

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Pour aller plus loin :

Un mois à Jérusalem – #4 – Rues vides et militaires armés

16/07/2017:
Service, le matin. Comme d’habitude, nous nous occupons du petit-déjeuner, faisons des massages des mains aux résidents qui le souhaitent, et passons du temps à échanger avec les personnes âgées. Le midi, nous mangeons avec le Père espagnol, qui accompagne les trois séminaristes. Il est très gentil, et ouvert au contact bien qu’il ne parle que le catalan. Les séminaristes m’ont surprise à leur arrivée, ils sont très jeunes pour des gens qui se destinent à devenir prêtres, en tous cas à mon sens. (le plus jeune a 20 ans, et le plus vieux 26 ans…!)

L’après-midi, nous décidons de partir avec Elisa au Museum on the Seam. Le lieu est intéressant, c’est un musée socio-politique israélien, situé sur l’ancienne ligne verte, soit la démarcation entre les anciens territoires israéliens et palestiniens pré-colonisation. Le musée se revendique neutre, et propose des expositions temporaires sur des thématiques religieuses, politiques, ou sociales. Je l’avais déjà visité une fois, durant mon premier voyage. On y proposait une exposition de photos de heurts entre israéliens et palestiniens, selon mon souvenir. Je ne sais plus, en revanche, la thématique précise de l’installation que j’avais pu voir.

Pour y aller, nous prenons le bus pour la gare routière de la porte de Damas. Aujourd’hui, le chauffeur profite de ses temps de battement pour apprendre l’anglais dans un manuel qui semble dater des années 50.
Arrivées aux remparts, nous nous dirigeons vers Jérusalem-Ouest. A côté de la gare routière, un petit garçon d’environ huit ans est en train de vendre des cartouches de Marlboro. Comme à l’accoutumée, bien sûr, il fait très chaud. J’ai pris l’habitude de porter un foulard sur la tête. Notre marche nous emmène à travers le quartier laïc de Jérusalem, au sein duquel nous nous devons de trouver notre objectif du jour. Je ne connais pas la direction exacte pour y retourner.
Nous tournons trois fois autour d’un pâté de maisons, et demandons notre chemin à un commerçant qui nous renvoie vers la porte de Damas. En revenant sur nos pas, nous passons un checkpoint et remontons le long de la voie de tramway pour ensuite montrer notre carte à un autre palestinien. Il passe environ dix minutes à la scruter. Je comprends qu’il ne connaît pas du tout le musée, mais qu’il a vraiment envie de nous aider. Après un laps de temps très long, que nous n’osons pas interrompre par politesse, il nous avoue qu’il ne connaît pas le Museum on the Seam, mais qu’il doit se trouver dans le quartier de Mea Shearim, qui est tout près. Nous suivons ses indications, et continuons à marcher.

Mea Shearim est le quartier juif ultra-orthodoxe. Les rues sont propres, ordonnées, pourvues d’arbres et comptant même des poubelles de recyclage du plastique. Les gens que l’on y croise sont habillés de manière très stricte. Les hommes portent le costume noir, le grand chapeau, la barbe et les peot, ces espèces de boucles qui jouxtent leur barbe. Les femmes sont voilées, portent des vêtements cachant leurs formes, les les petits garçons portent la kippa et le châle de prière que l’on voit dépasser de dessous leur chemise (Talit). Je ne connais pas bien leurs coutumes, mais on m’a toujours présenté cette branche de la religion juive comme étant la plus radicale. Une chose est sûre, le niveau de vie est loin d’être le même que dans les quartiers palestiniens. Deux rues plus tard, j’aperçois trois israéliens à l’air roots, portant des amplis. Je les interpelle, et leur demande la direction du musée en me disant qu’ils ont l’air d’être des musiciens: peut-être le connaîtront-ils? Et effectivement, ils nous disent de suivre les rails du tramway, car le Museum serait deux stations plus loin de là où nous sommes. Parfois, les a-priori ont du bon.

Malheureusement, le musée est fermé lorsque nous y arrivons! Peut-être aurions-nous dû vérifier les horaires avant d’y aller… Tant pis, on le visitera une autre fois. Nous décidons de pousser notre excursion jusqu’à la vieille ville pour boire un coup avant de rentrer, apparemment les contrôles sont moins stricts.

Les portes sont tout de même barrées par des militaires israéliens, mitrailleuse en bandoulière, grenades sonores sur leur gilet pare-balles. Lorsqu’on rentre, l’ambiance me glace le sang. La plupart des magasins sont fermés, les rues du souk habituellement noires de monde sont vides. Nous sommes quasiment les seuls touristes, et les rares palestiniens que nous croisons résident très probablement dans l’enceinte du vieux Jérusalem. La ville est barrée de partout, les israéliens ne doivent pas laisser passer grand-monde… C’est presque une ambiance de mort.
Nous buvons tout de même un thé dans un café miteux pourvu de tables de jardin, pendant que des pré-adolescents jouent à des jeux de fête foraine pour repartir avec des bières et des cigarettes.
On rentre, ensuite. Je demande à un israélien s’il sait quand la vieille ville sera réouverte à tout le monde. Il pense que ça le sera dans quelques jours. On le remercie. « God bless you. » A côté de l’endroit où un gamin vendait des clopes, deux autres font les poubelles.

A dix-neuf heures, Soeur Marina a organisé un chapelet où elle a tenu à rassembler tous les bénévoles, le Padre, ainsi que Soeur Camille (d’origine espagnole). Une résidente, Angela, se joindra à nous. La petite cérémonie se tiendra au pied d’une statue de la Vierge située dans le jardin. Nous allons égrener un chapelet en disant la prière de l’ordre des Filles de Notre-Dame-des-Douleurs. Pour Charlie et moi, ce fut un temps de méditation bien choisi, et puis un moment de partage agréable après ce sentiment glaçant vécu entre les murs de la Ville Sainte. Lors de la prière, le français côtoie l’arabe, l’espagnol, le latin et le catalan. C’est joli…

Après cette demie-heure hors du temps, repas entre bénévoles. Ensuite, cigarette, bière, air du soir chargé de musiques populaires arabes, de chants du muezzin et de poussière, et dodo…

A suivre… 

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Pour aller plus loin :

Un mois à Jérusalem – #3 – Tirs sur l’Esplanade des Mosquées

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14/07/2017 :
J’écris ces lignes sous le figuier de la terrasse du Home, avec un café, en fumant des Kent (mes cigarettes israéliennes favorites). Nous sommes le 14 juillet 2017. Pour la fête Nationale, le consulat français ainsi que plusieurs ordres chrétiens assisteront à une messe spéciale, dans une église dont j’ai oublié le nom. J’aurais bien aimé que les bénévoles y soient aussi invités, je suis curieuse de voir à quoi ressemble cette célébration! On ne peut pas dire que la Révolution française ait été l’événement le plus religieux de notre histoire… En attendant, la journée se déroule comme d’habitude. Petit-déjeûner, messe, discussions. Trois séminaristes catalans sont censés arriver cet après-midi, pour se joindre à notre équipe de bénévoles. Distribution de boissons, discussions. Nous apprenons par les nouvelles sur une chaîne d’information arabe que des palestiniens ont attaqué des flics israéliens ce matin.

Boom.
La nouvelle me fait l’effet d’un coup de massue. Dans le Home, les personnes âgées sont paniquées, tristes, inquiètes. Le personnel palestinien est mortifié, abattu. Certains réagissent à peine, mais semblent encore plus fatigués qu’à l’ordinaire. Je parle avec une infirmière pour qu’elle me traduise les nouvelles. Apparemment, un policier israélien a été tué, je suppose que c’est à l’arme blanche. Les deux jeunes se sont échappés dans les rues jusqu’à l’Esplanade des Mosquées, au milieu de croyants en prière. Ils étaient poursuivis par des militaires, qui n’ont pas hésité à tirer sur la foule présente sur l’Esplanade. J’ai cru comprendre qu’ils ont été tués, ainsi que deux autres personnes.
« It happens every day, we are used to it. It’s not a life, but it’s our life.« 
Je parle avec des Soeurs de l’ordre des Petites Soeurs de Jésus, très en colère. Jérusalem est complètement fermée, les israéliens ne laissent plus entrer personne dans la vieille ville. On a les informations au compte-goutte, c’est rageant. Les militaires israéliens ne donnent que très peu d’informations à la télévision palestinienne. La messe est annulée, ou reportée. Les chrétiens ne souhaitent pas faire de ce jour une célébration, vu les événements qui viennent de se passer. Les Soeurs restent donc au Home, et nous conseillent très fortement de ne pas sortir de la maison aujourd’hui. Nous ne mettons pas de difficultés à accepter, ce doit être le chaos dehors.

Lors du repas, l’ambiance est étrange. Les personnes âgées ne cessent de nous poser des questions, et nous tentons de les rassurer du mieux que nous pouvons. Je me sens ailleurs. J’interroge à mon tour le personnel, pour avoir des nouvelles. On en sait pas beaucoup plus, Jérusalem sera probablement bloquée pour quelques jours. Deux membres du personnel vont dormir sur place ce soir, par sécurité. On s’inquiète pour les séminaristes qui doivent arriver aujourd’hui, pourvu que leur route ne leur réserve pas trop de difficultés…

On entend des détonations autour du Home de temps en temps. J’espère que ce sont des célébrations du 14 juillet ou du vendredi.
Au service du soir, une question tourne sans cesse dans ma tête :  » Comment peut-on tuer quelqu’un sur un site sacré? »

On aura probablement plus d’informations sur l’attaque dans le journal de demain. Le soir, l’habituelle cigarette accompagnée d’une bière sur la terrasse apaise un peu mes inquiétudes.

« Alors, tout à coup, du haut de la petite citadelle solitaire, la voix du Muezzin s’élève, une voix haute et claire, qui a le mordant triste et doux des hautbois, qui fait frissonner et qui fait prier, qui plane dans l’air d’un grand vol et comme avec un tremblement d’ailes […]. Devant ces magnificences de la terre et du ciel, dont l’homme est confondu, la voix chante, chante, psalmodie au Dieu de l’Islam, qui est aussi le Dieu des grands déserts. » Pierre Loti

15/07/2017 :

Pas de service le matin. Nous sommes assez de bénévoles dans l’équipe, nos emplois du temps seront organisés en demi-journées désormais. Charlie et moi prenons notre petit-déjeûner et partons marcher dans Ras Al-Hamud jusqu’à l’Eglise de Toutes-Les-Nations.

L’Eglise se situe en dehors des remparts de la vieille ville, et donc loin des barrages militaires les plus problématiques. Les rues sont calmes en effet, et on pourrait presque penser que l’attaque d’hier n’a pas eu lieu, si nous n’avions pas passé un checkpoint gardé par un fourgon blindé et une dizaine de militaires aimables comme des portes de prison. Le soleil est écrasant sur la route, et l’air charrie de la poussière. Un peu partout, des morceaux de pita abandonnés sèchent à l’air libre. Est-ce pour nourrir les oiseaux ou les chats errants?

L’église est construite sur l’emplacement où Jésus aurait passé sa dernière nuit avant d’être arrêté. Juste à côté, nous visitons le jardin de Gethsémani (pressoir à huile en araméen) et ses oliviers. Ils sont vieux de 2000 ans environ, et donnent encore des olives…!

Nous faisons ensuite escale à l’Eglise russe orthodoxe de Marie-Madeleine, au milieu d’un jardin tenu par des soeurs qui ont fait voeu de silence. Elle a été construite sur ordre du tsar Alexandre III de Russie en hommage à sa mère, l’impératrice Maria Alexandrovna. Nous y rentrons. Je la trouve plutôt sobre pour une église orthodoxe: dans mon imaginaire je me représente toujours les lieux de culte orthodoxes très chargés en décorations. Autour de l’autel, les enfants du tsar sont exposés dans des tombeaux ouverts… Brrr.

Avant de rentrer, nous buvons une limonada au café de Toutes-les-nations. Cette boisson est un peu un passage obligé pour un touriste qui se respecte, et elle est plutôt bienvenue. Certains cafés en font une espèce de smoothie citron-sucre-glace-menthe et franchement, c’est délicieux.
Au retour, service à 14h et entretien du jardin.

Le soir, après le service, nous mangeons entre bénévoles et accueillons deux nouvelles venues. Pas plus de nouvelles qu’hier, Jérusalem est encore fermée. J’espère que les choses vont se tasser.

A suivre… 

Pour aller plus loin :

  • Fête au Home Notre Dame des Douleurs 1/03/2008
  • Adhan (appel à la prière musulman) : 
  • Article de Libération sur l’attaque
  • Article du Monde sur l’attaque

Un mois en Palestine – #2 – Une journée au Home

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13/07/2017

Sept heures du matin, quartier de Ras Al Hamud. L’appel à la prière a déjà résonné sur la colline, Charlie et moi avons bu notre café. Dans les couloirs du Home Notre Dame des Douleurs, les aides-soignants et infirmiers ont réveillé les résidents les uns après les autres, pour l’heure de la toilette et de l’habillement avant le petit-déjeuner. Sereina, une dame en fauteuil d’origine arménienne, chante à tue-tête des airs des années cinquante avec des accents de chanteuse d’opéra. La maison s’anime, doucement.

C’est l’heure de manger. Autour des tables, les personnes âgées sont installées à leurs places habituelles. Les Soeurs s’affairent à leur servir leur repas avec le personnel soignant, en fonction des régimes particuliers. Je m’installe à la table de Faisal et Nuzha. Le premier est un homme d’origine arabe, atteint de démence. Il est perpétuellement souriant, et prompt à rire de tout. La deuxième est une ancienne professeur d’anglais, coincée dans un fauteuil roulant par la dégénérescence progressive de ses facultés motrices. On dirait un petit oiseau fragile, avec qui il est difficile de communiquer car elle ne parle plus. Cette femme m’émeut, ses yeux sont perçants, criants de vie dans un corps qui s’éteint. J’essaie de comprendre ce qu’elle veut bien me transmettre, par le regard.
Soeur Marina chante le bénédicité en arabe, et souhaite à tous un bon appétit. Je salue mes protégés dans leur langue. Je m’occuperai de les aider à manger tous les deux en même temps. Il me faut faire attention à la déglutition difficile de Faisal, qui a tendance à s’étouffer. Nuzha mange très lentement et très peu, on sent par ses gestes qu’elle essaie de se tenir droit et de se débrouiller seule, j’essaie donc de l’accompagner tout en étant attentive aux premiers signes de satiété. Car si on la fait manger trop, elle peut vomir. Tant bien que mal, on arrive au bout du repas. Petit à petit, les personnes âgées quittent le réfectoire, ou sont emmenées par les infirmiers. Les retardataires, ou les résidents qui ont le plus besoin d’accompagnement aux gestes du quotidien, finissent à leur tour de se restaurer.

Des pétards résonnent autour de la maison, toujours pour célébrer les résultats du baccalauréat palestinien.

Des bénévoles s’affairent à débarrasser les tables et nettoyer les stigmates du repas. D’autres emmènent les résidents chrétiens qui souhaitent assister à la messe. Pendant une heure, la maison résonnera de chants religieux et de musiques liturgiques. Pendant ce temps, ceux qui ne vont pas à la chapelle discutent entre eux, prennent une pause cigarette, ou regardent les informations sur une chaîne arabe.
Après l’heure de cérémonie, les bénévoles aident les résidents à revenir dans le Home. La chaleur est déjà écrasante. Luis est perdu, il regarde dans le vide en souriant et répète « Abu-na Samanda, bukra » soit « Père Samanda, demain« , du nom d’un curé qui venait souvent le voir avant d’être hospitalisé. Je lui prends la main et le ramène dans la salle commune. Alors que je viens vers elle, Sereina m’interpelle avec un grand sourire et me demande « Hello, what’s your name? » je me présente, et lui demande comment elle va. « Are you a christian? » je lui réponds que non, mais que je crois en Dieu. « So we shall not talk together. » Elle se ferme brusquement, et refuse de continuer la conversation. Tant pis. Le rapport à la religion est un aspect de la vie à Jérusalem qui m’avait marquée lors de mes derniers voyages en Palestine. Sur la Terre Sainte, on est musulman, juif ou chrétien. Le fait de se revendiquer d’une spiritualité différente est très compliqué à comprendre pour les gens d’ici.

Les personnes âgées sont rassemblées dans la salle de télévision. Un ordre de Soeurs voisin du Home, les Petites Soeurs de Jésus, vient souvent prêter main-forte au personnel. Aujourd’hui, elles aideront pour les transferts, les repas, ainsi qu’à la distribution des boissons fraîches aux personnes âgées. Pour ceux qui ne peuvent plus se nourrir seuls, il faut leur donner à manger de la gelée sucrée.

Pour le reste de la matinée, Soeur Marina a réparti les tâches entre les bénévoles. Certains effectueront des tâches ménagères, d’autres travailleront à l’entretien du jardin, pendant que les derniers resteront faire des massages des mains aux résidents qui le souhaitent, et animer le temps qu’il reste avant le repas.

A l’heure de midi, le rituel se répète. Les fauteuils sont installés autour des tables, on chante le bénédicité, le personnel soignant et les bénévoles aident à manger ceux qui ont du mal à se nourrir seuls. Je m’occuperai de Labibeh, cette fois. C’est une native de Jérusalem, dont les pensées se sont perdues à cause de son âge. Elle passe son temps à pleurer, s’arracher les cheveux, se lamenter en frappant ses mains. Personne ne sait ce qui la tourmente. Tout ce que j’ai pu apprendre plus tard, c’est qu’elle a été témoin de la Guerre des Six Jours de 1967. Ses souvenirs reviendraient-ils la hanter?
A sa table sont assises Marie-Antoinette, une adorable fugueuse aux manières d’un autre âge, et Rose. C’est une ancienne speakerine de la télévision israélienne, désormais incohérente. Elle parle un imbroglio d’anglais, arabe et hébreu, le regard dans le vague.

Après le repas, les personnes âgées se reposent pour la plupart. Les bénévoles sont libres pour environ cinq heures. Nous décidons d’aller nous perdre dans la vieille ville de Jérusalem.
Au sortir du Home, après avoir longé le mur de séparation Israël-Palestine et ses neuf mètres de hauteur, Charlie Marilou et moi prenons le bus pour la porte de Damas. Il roule la porte ouverte, et s’arrête aléatoirement pour prendre des passants qui l’interpellent dans la rue. La plage avant est recouverte de photos, imageries religieuses et textes imprimés sur des feuilles A4.

Une fois passée la Porte, les rues se font sinueuses et étroites. Le souk est noir de monde. Partout, des échoppes vendent des souvenirs, bijoux, fruits et légumes et autres objets d’art en un bric à brac divers qui accroche les yeux de ses couleurs chamarrées. On sent l’odeur des épices, des pâtisseries arabes, du café à la cardamome. Les vendeurs nous haranguent les uns après les autres, nous saluent en anglais, en français, nous invitent à juste « venir voir » ce qu’ils proposent. J’adore cette cohue, les facilités que les gens ont à parler entre eux. Ce bordel m’avait manqué. A Jérusalem intra-muros, on peut se balader dans le quartier arabe, juif, arménien, chrétien, et même laïc, mais à mes yeux c’est le premier qui restera le plus intéressant à vivre.

Nous tentons d’aller visiter l’Esplanade des Mosquées, mais on nous dit qu’elle est fermée pour les touristes à cette heure. Pas grave, le Mur des Lamentations n’est pas loin.

Ce vestige datant du temps du Temple d’Hérode est toujours noir de monde. Les touristes y sont les bienvenus, mais doivent respecter quelques règles : les hommes et les femmes sont séparés, les femmes doivent se couvrir les épaules, et les hommes doivent porter une kippa. On se pliera à ces règles avant de s’approcher du Mur.
Chacun dans sa section, les croyants font la queue pour aller glisser des prières dans les anfractuosités de la pierre, et rester un temps à y méditer. Nous faisons de même. A côté de nous, une femme s’évanouit et est prise en charge par une équipe médicale. Est-ce la chaleur ou la foi fervente qui a causé son malaise?
Avant de sortir, on prendra soin de marcher à reculons afin de ne pas tourner le dos au Mur. En signe de respect. Et soi dit en passant, on fera attention à ne pas se prendre les pieds dans les chaises en plastique disséminées partout sur notre chemin.

De retour au Home, c’est le repas du soir. Le rituel se répète pour la troisième fois de la journée. Service, répartition des tables, bénédicité. « Msartén! » (Bon appétit)
Marie-Antoinette m’interpelle: « Vous êtes mal coiffée! Avant de se présenter devant les autres, il faut se laver, mettre de l’eau sur ses cheveux, et les peigner pour faire une raie sur le côté! Sinon ce n’est pas beau!  » Nonobstant donc quelques considérations capillaires, le dîner se déroulera sans encombre. Nettoyage du réfectoire de nouveau, transfert des personnes âgées vers la salle de télévision ou vers leurs chambres. La journée se termine.

Dix neuf heures, repas des bénévoles. Le soleil se couche, il fera nuit à vingt heures. Le chant du muezzin résonne de nouveau dans la vallée. Partout, de la musique, des pétards. Les gens font la fête. Nous, on se contentera d’une bière, de quelques cigarettes et de la vue incroyable de la terrasse, habillée par la poussière du désert et de cette symphonie de vie dont seule Jérusalem a le secret.

Demain, une nouvelle journée bien remplie nous attend.

A suivre… 

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Pour aller plus loin:

100 films importants en vrac – #1 Get out, une grinçante composition autour du « racisme positif »

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Le cinéma d’horreur est un genre trop souvent sous-estimé en France de mon point de vue. Si l’on voit aussi peu de ces films dans nos salles, c’est parce qu’il est très difficile d’en produire et qu’ils sont en général mal accueillis ou boudés par nos diffuseurs, au profit de comédies romantiques/familiales et autres films d’aventures tous publics, qui rassembleront un plus large champ de spectateurs. Que ce soit une question d’argent, de poltronnerie artistique, de manque d’innovation ou de manque d’objectivité de la part des diffuseurs, ce n’est un secret pour personne. En France, le cinéma de genre dérange, et le cinéma d’horreur tout particulièrement. On pourrait y trouver des dizaines de raisons, probablement. Pour certains, peut-être que l’exploration de la psyché humaine, de ses démons, de ses pulsions et de ses obsessions ne présente aucune noblesse ? Pourtant le lien entre cinéma d’horreur et interdits moraux reste un vaste thème à traiter qui n’aurait pas déplu à Freud, car nous sommes tous sujets, qu’on le veuille ou non, à des pulsions morbides ! Mais reléguer le genre de l’horreur au simple dessein de composer autour des nuances de la peur est déjà un raccourci malheureux. Car ces films peuvent aussi véhiculer des messages forts, mis en lumière par la violence qui leur est intrinsèque. Et certains traitent de leur sujet avec une richesse et une originalité qu’il faut pouvoir soutenir.

Get Out est un long métrage américain écrit et réalisé par l’humoriste Jordan Peele, sorti aux Etats-Unis le 24 février 2017 et le 3 mai en France. Ce film à petit budget (4,5 millions de dollars) a fait un énorme carton aux USA et a même réussi à détrôner Lego Batman dès son premier week-end d’exploitation ! En effet, le film parle globalement du racisme sous différentes formes, dans une société américaine à laquelle il est lié. Il a été conçu en 2015, et sort dans un contexte social et politique tout à fait propice à laisser retentir son message, à l’heure du Black Live Matters, de l’élection de Donald Trump et toutes les craintes qu’il véhicule. Et plus qu’autre chose, c’est la façon dont Jordan Peele choisit de traiter son sujet qui marque profondément. Il faut savoir que Get out a été produit notamment par Jason Blum, à qui l’on doit le financement de films tels que le Projet Blair Witch, Paranormal Activity, Insidious, Sinister, ou encore The Lords of Salem de Rob Zombie, tous des petits films avec un concept fort et novateur, qui ont impacté le cinéma de genre chacun à leur manière. C’est donc un film qui a été financé en partie pour l’intérêt que présente son propos. Si on prend en compte ses 206 millions de dollars de recettes dépassés ainsi que son accueil critique extrêmement positif et quasiment unanime, on peut se dire que c’est un pari réussi.

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Mais concrètement, de quoi ça s’agit ? Avant toute chose lecteur, SPOILER ALERT est de mise. J’ai retourné le sujet dans tous les sens, et non, vraiment, je n’ai pas envie de critiquer ce film sans te raconter l’histoire, tant le message du film et sa complexité sont intimement liés à son scénario. Alors bien cher lecteur, avant de finir la lecture de cette critique, je t’en conjure : démerde-toi pour voir ce film ! Si tu aimes les films cérébraux avec une forte ambiance tu ne seras pas déçu, fais-moi confiance.

Mais revenons à nos moutons : Chris et Rose filent donc le parfait amour depuis quelques mois. Et puisque les choses commencent à devenir sérieuses entre eux, ils ont prévu de passer le week-end chez les parents de la demoiselle, un neurochirurgien et une hypnothérapeute d’un milieu très aisé. Rose est blanche, et Chris est noir. Il appréhende la réaction des parents de sa copine lorsqu’ils découvriront la couleur de sa peau. Elle réussira plus ou moins à le rassurer en lui disant que son père et sa mère seront très sûrement maladroits mais qu’ils ne sont absolument pas racistes :« Mon père peut être lourd parce qu’il adore répéter qu’il voterait bien une troisième fois pour Obama, mais ne t’inquiète pas, il n’a aucun problème avec les noirs. ». Ils partent quand même.

Une fois arrivés, Chris est de nouveau mal à l’aise. Le père de Rose est effectivement très lourd « Alors, ça dure depuis combien de temps votre truc ? Nan c’est cool, bro ! », insiste pour faire visiter la maison à son futur gendre, et par la même occasion s’épancher avec la légèreté d’un pachyderme obèse sur l’appétit familial de découverte culturelle, leur attachement à Obama, et le rapport de leur histoire avec la culture noir-américaine. On apprend notamment que le grand-père de Rose, deuxième au 4x100m des Jeux Olympiques de 1936, a été battu de peu par l’athlète noir légendaire Jesse Owens, qui a réellement gagné quatre médailles d’or cette année-là sous les yeux d’Hitler. « Ca l’a énormément marqué. » A cette visite s’ajoute la présence des domestiques de la famille, un homme et une femme noirs. « Je sais que ça entretient un certain cliché, mais on les avait embauchés pour s’occuper de mes parents. Lorsqu’ils sont morts, nous n’avons pas eu le cœur de s’en séparer. » Chris tente de nouer un lien avec eux, mais leur attitude semble forcée, leurs manières, leurs vêtements et leur discours semblent trop vieillots pour être naturels. Tout cela est étrange. La mère de Rose tentera même de l’hypnotiser plus tard, sans son consentement. Quelque chose ne va pas.

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Lorsque le couple se retrouve le soir dans l’intimité de la chambre d’amis, Chris est mal à l’aise et Rose est révoltée. Ils réussissent cependant à rire de ce week-end malaisant en perspective, et se remonter le moral sur l’oreiller. Après tout, ce n’est qu’un sale moment à passer, après ils rentreront chez eux.

L’ambiance ne s’allègera pas le lendemain. Rose l’avait oublié, c’est le jour de la garden-party organisée chaque année par ses parents en l’honneur du Grand-père. Et les incidents s’enchaînent avec les invités : « La peau blanche est passée de mode, c’est la peau noire qui est à l’honneur aujourd’hui. » « Mon mari est un fana de golf ! Tiger Woods est le meilleur joueur de tous les temps, j’aimerais tellement avoir son swing ! » « Regardez-moi ces muscles et cette belle peau noire ! » … Le jeune homme se sent de plus en plus mal, jusqu’au moment où il reconnaît parmi l’assistance un autre afro-américain de son âge, qui avait été porté disparu quelques mois auparavant. De la même façon, ses habits et ses manières sont trop vieillottes pour être les siennes. Pour avoir des preuves de l’étrangeté de la situation, Chris décide d’engager la conversation et de faire une photo de lui discrètement, mais oublie d’enlever de flash de son téléphone portable. Son interlocuteur a alors une absence, se met à saigner du nez et lui saute dessus en lui hurlant : « Sors d’ici ! Sors d’ici ! » avant d’être maîtrisé et emmené dans le cabinet de la mère de Rose. Peu après, le jeune homme en ressort « rétabli », de nouveau mû par ses manières d’un autre âge.

Le soir venu, Chris est définitivement inquiet. « Rose, quelque chose ne va pas, on s’en va. » Il la presse pour partir, mais la famille lui bloque le passage et la mère l’endort par hypnose. Chris est enfermé dans une pièce au sous-sol de la maison, et on apprend ce qui lui arrive : il a été l’objet d’une enchère entre les convives de la garden-party. Rose n’est pas vraiment sa petite copine, elle était simplement chargée de le ramener ici. Et il n’est pas son premier, loin de là. Le but est de lui faire subir une opération chirurgicale afin de prélever une partie de son cerveau et de l’échanger avec celle de l’acheteur. Ceux-ci sont tous des gens fortunés qui recherchent une amélioration physique, une meilleure vie sexuelle, ou la guérison d’un handicap. Ici, Chris a été vendu à un propriétaire d’une galerie d’art aveugle qui admire son sens de la photographie : il lui explique qu’il se fout de sa peau noire, ce qu’il veut c’est pouvoir voir, et faire des photos avec le talent du jeune homme. En résumé, ce que le jeune homme va être forcé de subir, c’est une opération chirurgicale pour implanter dans son corps le cerveau, la personnalité, l’esprit de quelqu’un d’autre, qui a payé pour ça.

Je vous ai déjà bien spoilé l’histoire, je vous laisse découvrir si/comment Chris se sortira de cette situation. De toutes façons, Get Out est un film incontournable à notre époque marquée par les extrêmes qu’elles soient assumées ou craintes, ou encore la peur de l’autre et de la différence. Get Out est un excellent film en soi, qui distille avec maestria une atmosphère de thriller psychologique quasi-insoutenable par moments, un humour noir (sans mauvais jeu de mots) délicieusement trash, une direction d’acteurs et un casting à la hauteur de la tâche (Daniel Kaluuya, l’interprète de Chris, m’a personnellement beaucoup plu). Mais ce qui marque profondément concernant ce film, c’est son propos percutant, d’une finesse et d’une violence rare. Jordan Peele nous offre ici deux niveaux de lecture au visionnage de Get Out : il y développe des personnages profondément racistes, mais de deux manières. La première interprétation, la plus évidente, les montre comme des personnages faussement ouverts et accueillants, prêts disposer du corps d’autres gens qu’ils considèrent comme assez inférieur à eux et dispensables pour devenir de simples vaisseaux vides, où l’on pourrait y implanter l’esprit de quelqu’un moyennant finances. Et ce n’est un secret pour personne, la question du racisme avec celle des violences policières qui y sont liées, est un sujet sensible aux Etats Unis.
Mais le scénario est à mon sens plus subtil que cela. Un des éléments qui installe une gêne chez le spectateur, c’est cette fascination qu’on tous les personnages blancs pour les noirs. Ils admirent leur peau, leurs capacités, leur histoire, leur courage, leurs performances sexuelles, etc… Construisant des clichés qu’on peut facilement imaginer comme extrêmement malaisants à vivre. L’auteur aborde dans ce deuxième niveau de lecture le sujet très délicat du « racisme positif » avec brio. Cette forme de discrimination peut s’appliquer à n’importe quelle ethnie, aux féministes, militants LGBT, etc. Car la discrimination positive, c’est quoi? C’est un ensemble de lois, ou de manières d’être et d’agir envers des minorités ou groupes de personnes qui sont d’ordinaire sujettes à de la discrimination sociale, ethnique, sexuelle ou religieuse. Et le problème est dans l’intitulé: lorsqu’on traite une personne de manière positive selon sa différence, n’est-ce pas une manière de souligner encore une fois la divergence entre deux ethnies? N’est ce pas encore une fois une manière de reléguer cette personne à son appartenance religieuse, sexuelle ou ethnique? Une blague raciste « entre potes » ou encore une remarque sexiste « pour rire » font-elles aussi mal qu’une insulte pensée? Sont-elles aussi stigmatisantes? Le spectateur est seul juge…

Pour commencer cette liste de 100 films en vrac, Get Out est un must see. C’est un thriller horrifique original, ambitieux, mené de main de maître, au casting investi et talentueux. Si vous aimez comme moi les thrillers psychologiques, vous passerez un intense moment de cinéma, riche en émotions et en réflexions importantes sur cette thématique sensible, qui vous trottera dans la tête pendant encore longtemps!

Bon visionnage!

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