Mon journal de reconversion #11

Alisa, anciennement Alisa 35, c’était donc une association travaillant auprès d’adultes en situation de handicap. Malheureusement, aujourd’hui cette association n’existe plus, n’ayant pas survécu au bouleversement qu’à été le premier confinement. Elle comptait des petits foyers, des centres d’accueil de jour et surtout un service de vacances adaptées au sein duquel je travaillai pendant sept ans. On pouvait partir en février, au printemps, l’été et l’hiver notamment pendant les fêtes. Je suis partie d’une semaine à un mois entier, à toutes les saisons, lorsque c’était possible. Ce travail satisfaisait mon besoin d’évasion lorsque je n’avais pas les moyens de voyager, et m’offrait une coupure salutaire dans un quotidien parfois trop gris à mon goût. En somme les mêmes raisons pour lesquelles nos vacanciers attendaient leurs séjours avec impatience chaque année. J’ai fait plein d’activités géniales en séjour adapté que je n’ai refait nulle part ailleurs, et fait de superbes rencontres parmi mes collègues, soi dit en passant. Mais par dessus tout, ce qui me faisait revenir presque chaque année, c’était l’éthique prônée par Alisa dans ses pratiques, à tous les niveaux. On y donnait la priorité au lien, au bien-être de la personne accompagnée. Tant pis pour le rendement, si on ne va pas voir tout ce qui est inscrit sur la brochure, c’est pas grave ! Le principal, c’est que le vacancier reparte heureux, ressourcé, satisfait de son expérience. Ent tant que salarié, nous avions une complète liberté de travail, d’organisation des séjours, de la mise en place de notre travail en commun. L’ équipe interne du siège était très présente, notamment lorsque nous avions un problème, ainsi que les coordos qui étaient bien recrutés. En tous cas je n’ai personnellement jamais eu de mauvaise expérience, si ce n’est avec des animateurs saisonniers qui n’étaient de toutes façons plus présents l’année suivante. En résumé, c’était une association à taille humaine, presque familiale, et bienveillante de sa directrice (qui était capable d’appeler presque tous les vacanciers par leur prénom) aux animateurs habitués.
Si je parle d’Alisa, c’est parce qu’avec le recul je pense que les pratiques de cette asso représentent bien ce que je recherchais dans le social et que je n’ai retrouvé que chez eux : une expérience humaine teintée d’humour, d’équité, de bienveillance et d’une éthique-déontologie irréprochable. Et je n’ai retrouvé cette ambiance nulle part ailleurs.
J’ai donc commencé à travailler au sein d’une école maternelle où je m’occupais d’un petit garçon autiste , tout en gardant des enfants. Jusqu’à ce que je postule pour travailler comme assistante d’éducation au sein l’Etablissement Régional d’Enseignement Adapté Magda Hollander Laffon, qui à l’époque ne portait pas encore de nom particulier. J’étais ravie de cette embauche, et accueillait cette nouvelle lors d’un séjour adapté en été.
Vint donc septembre 2016, et la rentrée.


[À suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #22

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu de terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces moments et situations rencontrées restent souvent gravés en nous, et deviennent constitutifs de notre identité professionnelle. Si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie, et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

***

Pour accompagner ma reconversion professionnelle, il me fallait bien trouver du travail. On ne vit malheureusement pas d’espoirs et de rêves, même si cette nourriture me plairait ! Alors c’est pourquoi je décidai de postuler en Ehpad sur les conseils d’une amie, me rappelant mon expérience en Palestine. J’étais curieuse de retravailler avec ce public et de voir effectivement comment se déroulait le quotidien dans ce type de structure en France. D’autant plus que la maison de retraite où je passai mon entretien d’embauche semblait attacher une grande importance à l’éthique dans l’accompagnement à la personne, et que je me retrouvais dans ce souci !

Je commençai donc à y travailler. Outre la charge de travail liée au manque de personnel, le quotidien au sein de cet Ehpad me plaisait plutôt même si je savais que je n’ y resterais pas plus de quelques mois. Et j’y découvrais un aspect des pathologies psychiques que je connaissais assez peu : les symptômes liés au vieillissement.

Germaine est une femme centenaire, descendante d’un célèbre corsaire selon ce qu’elle en dit. Mais comme elle le rajoute fort à propos : « ça ne donne pas grand chose ! ». C’est une dame très pieuse, et sa démence lui fait répéter inlassablement les prières chrétiennes à longueur de journée. Elle est issue d’un milieu aisé, et son rapport avec ses enfants est d’un autre âge. Le vouvoiement est de rigueur, et sa progéniture l’appelle Mère. J’ai apprécié prendre en soin Germaine, car elle me faisait rire par ses petites phrases fermes et cinglantes. J’ai toujours porté une affection particulière aux femmes à poigne.
« À cent ans passés, il me semble avoir gagné le droit d’être peinard ! »
Germaine souffre de démence, et sa maladie lui fait parfois avoir des visions. Elle avait par exemple vu une de mes collègues en train de brûler, alors qu’elle lui donnait son repas de midi. Une fois où j’étais venue la chercher dans sa chambre , Germaine m’avait affirmé qu’ils sont arrivés, et ils sont pas marrants ! Ils ?
Un matin encore, j’étais en train de l’aider pour sa toilette, et son regard fixait le vide. Soudain, elle s’exclama : « Ah, bravo ! ». Je lui demandai la raison de sa joie, et elle m’expliqua qu’un homme noir était au bout de son lit. Il n’arrivait pas à marcher, mais finalement réussit à faire un pas pour se rapprocher d’elle. D’où la raison de ses félicitations.
Comme je l’ai déjà raconté, j’ai toujours été fascinée par les pathologies psychiques. Le monde que peut créer un cerveau qui dysfonctionne m’a toujours paru incroyable. L’esprit humain en lui même est incroyable. Et dans ce genre de situations je ne peux pas m’empêcher de faire travailler mon imagination : est ce réellement la maladie qui provoque ses visions ? Dans certaines cultures, on raconte que les personnes proches de la mort peuvent voir un monde invisible au commun des mortels. Que voit Germaine ? Une manifestation de son monde intérieur ? Ou autre chose…?

Mon journal de reconversion #9

Jozef C. était donc un résident tzigane slovaque. C’était un personnage haut en couleurs, et je devins rapidement son interlocutrice privilégiée : il ne parlait pas français, surtout quelques mots d’anglais et surtout de russe. Je parlais maladroitement cette langue à l’époque, mais ça nous suffit pour pouvoir communiquer. Jozef avait de nombreuses problématiques de santé : diabète, surpoids, hypertension, fragilité cardiaque, alcoolisme et asthme. C’était un vétéran qui avait combattu lors d’une guerre qui s’était déroulée dans les années 1990, que je n’ai jamais pu identifier avec certitude. Etait-ce la Serbie? La Tchécoslovaquie? Toujours est-il qu’il portait des tatouages faits en prison et à l’armée, avait développé un stress post traumatique qui lui faisait avoir des terreurs nocturnes très violentes. Il aimait chanter avec force théâtralité, et avait décidé de migrer en Europe à cause des persécutions que vit la communauté tzigane dans son pays, qui l’empêchait de trouver du travail. Jozef avait une femme et deux enfants de 17 et 18 ans à l’époque. Un garçon et une fille. Il avait été séparé de sa famille lors de son parcours migratoire vers l’Angleterre, et souhaitait retrouver leur trace pour pouvoir partir les retrouver. Mais il ne savait pas où, ni comment les contacter.

Lorsque j’ai commencé à accompagner Jozef, je me suis rapidement attachée à lui. Probablement que le côté privilégié de la communication que nous avions a facilité ce lien. Je me rappelle m’être dit : « Si je n’en aide qu’un au Foyer, ce sera lui. » Mais je n’ai pas trouvé sa famille, et quelques mois plus tard Jozef est mort d’une crise cardiaque. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai pleuré à chaudes larmes. Outre le fait que j’appréciais le personnage, le fait que ses enfants grandissent sans savoir ce qu’était devenu leur père me brisait le coeur. J’ai eu l’impression d’avoir échoué, très douloureusement, dans le travail que j’avais mis en place auprès de lui. Et j’ai toujours ce sentiment aujourd’hui, de ne pas avoir fait ce que je devais faire, de ne pas avoir travaillé correctement. Et je vis avec ce sentiment depuis. En partant de Rouen, à la fin de mes études, je suis allée voir Jozef sur sa tombe, pour lui dire au-revoir. Je n’aurais pas pu partir sans un dernier hommage à cet homme qui aurait dû mourir auprès des siens.

Jozef C. m’aura appris deux choses : je porte en moi ce que j’appelle le syndrome du sauveur, et c’est probablement en grande partie pour cela que je fais ce métier. Ensuite, je suis incapable de travailler sans implication émotionnelle, contrairement à ce que préconisait ma formation. Et je suis capable de me jeter à corps perdu émotionnellement dans ce travail, si je ne fais pas attention à moi.

Pour en revenir à mes études, malgré cet oral difficile, j’obtins mon diplôme avec des notes plutôt bonnes, surtout lors de la soutenance du mémoire : 16/20 à l’écrit, 18/20 à l’oral. Au regard du travail fourni, je suis assez fière de ces notes.

Et me voilà donc officiellement diplômée d’état, éducatrice spécialisée.

[A suivre…]

Musiques arabes, soleil écrasant et road-trip

Maroc, année 2002. A cette époque, je faisais partie d’une association nommée Arpèges. On pouvait y pratiquer le théâtre, et surtout apprendre un instrument. J’y ai appris le piano pendant quatorze ans, et suis montée sur scène chaque année, depuis mes six ans. Cette année-là, nous avions commencé un projet de partage culturel avec des musiciens marocains. Nous les avons accueillis à Rennes, eux et leurs familles, pour leur faire découvrir notre musique et eux la leur. Et en 2002, ce fut notre tour d’aller les voir.

Nous avons visité Safi, Casablanca, Marrakech… Séjourné chez les familles des musiciens, qui nous ont fait découvrir leur culture avec une générosité qui m’a marquée. J’ai de nombreux souvenirs de ce voyage, entre les touristes de la place Jemaa el Fna, la blancheur de Casablanca, le soleil écrasant, le thé à la menthe, le port de sardines de Safi, les sons chantants de la langue arabe, la technicité des musiciens lorsqu’ils jouaient du tar, les poteries marocaines, la chaleur étouffante du hammam… Tout ça était pour moi d’une nouveauté absolue. Si je repasse mes souvenirs de ce voyage, nous avons finalement visité la même chose que beaucoup de touristes. Mais j’en garde un souvenir enrichissant, car il y avait la musique. Et nous avons vécu deux semaines chez des habitants de Safi, ce qui nous a permis de ne pas vivre un voyage de simples touristes à mes yeux!

En retour de leur accueil, nous avions préparé un spectacle musical, que nous avons joué pour eux quelques fois. Et l’un de mes plus beaux souvenirs de ce voyage est lié à une représentation que nous avions donné devant des enfants placés dans l’équivalent d’un foyer. Le public était peu attentif à notre spectacle, et nous l’avons joué dans un brouhaha de rires et discussions à haute voix. Tant pis! Nous avions mis du coeur à le monter, ce spectacle. Alors nous mettrons du coeur à le jouer.

Je me souviens que notre spectacle consistait en une série de sketches, poèmes et chansons jouées par les membres de notre association, seuls ou en groupe. A un moment du spectacle, je devais lire un poème. J’avais pour tout costume de simples habits noirs, et aucune musique n’était prévue pour m’accompagner.

J’entre en scène. Je suis seule. Je me souviens que je n’avais pas le trac cette fois-ci. Quelques pas suffisent pour me placer devant le micro. Après un moment de contemplation de la feuille sur laquelle est imprimé mon poème, je commence. Le titre m’a échappé, mais je me souviens de ce que le texte racontait. L’auteur imaginait un personnage qui faisait la guerre à chacun des peuples de la terre, pour des raisons absurdes. Jaunes, noirs, blancs, différents, personne ne trouvait justice aux yeux du personnage du poème. Peu à peu, tous ses opposants disparaissaient, et il se retrouvait tout seul sur terre. Je me souviens juste de la dernière phrase : « S’il n’y a personne, à qui vais-je bien pouvoir faire la guerre? ». Le message était simple, mais je l’ai ressenti profondément. J’ai essayé de le transmettre, posément, en prenant mon temps, en posant quelques silences par ci-par là. Et voilà que j’avais fini ma lecture.

Je sors de scène, souriante. Et là, on me félicite.
« Tu n’as pas remarqué? La salle s’est tue pendant ton poème! » Non, effectivement. J’étais prise par ce que je jouais.
J’ai vécu beaucoup d’émotions fortes sur scène, et en voyage. Et ce moment-là restera l’un de mes souvenirs les plus marquants de mon passage au Maroc.

Journal des émotions : être hypersensible

L’émotion, c’est un sujet complexe. Ses nuances sont ressenties différemment selon les gens, à différents degrés d’intensité, habillant chaque situation de la vie de couleurs différentes en fonction de celui ou celle qui la vit.

Parfois, certains ressentent les choses bien plus fort que les autres. Comment l’expliquer? C’est difficile à comprendre pour le commun des mortels qui n’est pas dans cette situation, et fait parfois passer les hypersensibles pour des comédiens. Mais ce n’est pas du théâtre. C’est un mode de fonctionnement, qui peut parfois être lourd à porter pour ceux qui le vivent.

L’hypersensibilité, c’est tout simplement un degré de sensibilité plus haut de la moyenne, provisoire ou durable, qui peut être un facteur de souffrance pour la personne concernée. C’est tout simple à expliquer, mais compliqué à comprendre pour beaucoup de gens!

Un hypersensible a un cerveau et un coeur qui marchent à cent à l’heure. Ce sont des gens à l’écoute de tout, créatifs, très fragiles. Beaucoup plus sensibles que la moyenne, ils peuvent prendre très violemment des remarques anodines. Lorsqu’ils rient, ils le font à s’en décrocher la mâchoire. Lorsqu’ils pleurent, c’est souvent et à l’extrême. Un film les fera pleurer au moindre gémissement d’un violon. Ce sont des gens très intuitifs, qui suivent leur coeur et sont très sensibles aux émotions des autres, qu’ils peuvent ressentir comme si c’était les leurs. Les hypersensibles s’émerveillent plus facilement, et sont plus attentionnés que la moyenne. Ils ont peur de s’attacher, parce qu’une rupture est extrêmement difficile à vivre. L’amour est décevant, parce que le commun des mortels ne leur apportera pas le degré d’attention qu’ils sont capables d’offrir à la personne qu’ils aiment. Ecouter de la musique peut s’avérer compliqué, lors de passes difficiles. Le terme « éponge à émotions » leur convient très bien. Ils sont aussi plus sensibles au stress. Un hypersensible aura souvent besoin d’être seul, parce que les relations sociales peuvent le fatiguer, comme s’il avait des batteries sociales. Il sera plus méfiant par peur d’être blessé. Ce sont souvent des gens très observateurs, avec beaucoup de questions dans la tête.

Pourquoi en parler, de ces fonctionnements atypiques? Pour participer à la visibilité de ces gens, qui fonctionnent différemment. Plus on tentera de se mettre à la place de l’autre, mieux on se comprendra. Et en ces temps étranges, il est plus que jamais temps d’apprendre à vivre ensemble.

L’hypersensibilité n’est pas une tare. Ce n’est pas une honte. Dans une société qui prône l’individualisme et le paraître, c’est pourtant difficile à assumer. Mais l’émotion, qu’on le veuille ou non, est plus forte que tout. Et le premier pas vers l’acceptation de soi, l’amour de soi, c’est de les accueillir, ces sentiments trop forts. Je le crois profondément. Ne pas avoir peur de pleurer, d’exploser de joie ou de colère. Apprendre à gérer cette vague, accompagner son pic, et savoir redescendre. Maîtriser ce ressac. Plutôt que de vouloir le contenir, le refouler comme s’il n’existait pas.

Et vous? Vous reconnaissez-vous dans cette description? Quelles sont vos trucs pour gérer vos ressentis? Parlons-en !

N’hésitez pas à checker notre instagram dédié à la gestion de l’anxiété : @anxious_witches

Mon journal de reconversion #5

Chapitre 2 : L’école, la rue et le travail social

J’entrai donc en école du travail social. Psychologiquement, j’étais très fragile à l’époque, et ne trouvai que peu de camarades de classe avec qui je me sentais en sécurité. Je vivais un deuil très violent, me sentais trop fatiguée pour être aussi sociable que d’habitude. Pour ce qui est des cours, je ne me suis jamais sentie à ma place dans une salle de classe, assise sur un siège à écouter un professeur pendant des heures en prenant des notes. Mais j’ai tout de même tenté de m’intéresser. Les cours de psychologie, d’histoire du travail social m’ont plu, et certains cours thématiques. Mais mon état psychologique ne m’a bientôt pas permis d’être assez assidue pour être présente en cours tous les jours. Et je me sentais déjà en décalage avec certaines notions qu’on nous rabâchait à l’époque : la distance, la distance, et toujours la distance. Comme si accepter ses émotions dans un travail tel que le notre était un péché.

J’ai beaucoup plus évolué lors de mes stages.

Le premier, je l’ai effectué dans un service de prévention spécialisée à La Rochelle, avec des éducateurs de rue. J’ai beaucoup appris lors de ces six mois. Tout d’abord oui, une station balnéaire peut quand même comporter des quartiers chauds, et une grosse problématique de trafic de drogue. Ensuite oui, le sexisme et le harcèlement sexuel au travail sont une réalité. Enfin, j’ai fait la rencontre de Philippe qui m’a, je pense, transmis l’amour de son métier. Et m’a encore plus appris au passage. Un éduc, c’est un artisan de la relation éducative. Il sait s’adapter à chaque situation, trouver un levier chez chacun pour construire une confiance et un respect mutuel qui permettront l’accompagnement éducatif. C’est quelqu’un qui sait observer, comprendre, analyser sans aucun jugement. C’est celui qui sait créer la libre adhésion chez une personne fragilisée, afin de trouver les moyens de l’aider à se prendre en charge elle-même, à se sortir de la merde, à vivre une vie décente, qui lui convienne.

Un maître mot : l’autonomie.

Pour mon deuxième stage, j’ai travaillé dans un centre d’hébergement d’urgence rouennais pour hommes, majeurs. Le foyer proposait aussi un dispositif type centre d’hébergement et de réinsertion sociale pour faciliter la transition vers des structures plus stabilisantes. Au sein de ces murs étaient hébergés 120 hommes aux profils très divers : grands précaires, jeunes sortis de l’aide sociale à l’enfance, étrangers et demandeurs d’asile… La structure m’a tout de suite plu, au premier abord. Les conditions y étaient très difficiles, mais le collectif avait des allures de Cour des Miracles et je me suis toujours sentie à mon aise dans un bordel vivant. Là bas, j’ai continué à évoluer. J’ai adoré travailler avec des personnes sortant de la rue, ainsi qu’avec des étrangers. J’ai travaillé comme une éduc de rue, maintenu cette volonté de libre adhésion qui a plutôt bien marché avec le public. J’ai appris que lorsque j’aime une structure, je suis capable de consacrer tout mon temps et toute mon énergie à mon travail avec plaisir, au détriment de ma vie personnelle. J’ai appris aussi que j’étais capable de travailler dans un brouhaha incessant, gérer des situations de crise et affronter des histoires de vie traumatiques et des contextes de violence. J’ai compris que si je continuais à travailler dans le social, j’avais trouvé mon public. J’ai appris qu’accepter ses émotions et son attachement envers les personnes accompagnées n’était pas une tare, loin de là. J’ai même écrit un livre sur mon expérience au sein de ce foyer, qui n’a malheureusement pas trouvé preneur.

Pour finir, j’ai travaillé trois mois en stage au sein d’un centre de réadaptation professionnelle situé dans la périphérie de Rennes. Cette structure proposait un accompagnement médico-social à destination de personnes orientées par leur assurance suite à un diagnostic de maladie professionnelle, ou un handicap. L’objectif y est de faire un bilan de compétences, scolaire et physique pour pouvoir travailler une réorientation professionnelle à la hauteur de leurs capacités. Dans cette structure, je me suis heurtée à un environnement professionnel dont je ne me doutais pas. J’avais un préjugé : la direction est à côté de la plaque, maltraitante, ne considère pas ses salariés et impose des pratiques inadaptées. Au sein de ce centre, la situation était inverse. L’équipe était détachée des réalités de son public, inadaptée, désinvestie, prolongeant des pratiques parfois absurdes (on y proposait un test scolaire qui devait dater d’au mois quinze ans…), à l’inverse de la direction : motivés, impliqués dans leur travail, ne comptant pas leurs heures… L’habit ne fait donc pas le moine. Je ne me suis pas retrouvée dans cette structure. On ne m’a pas laissé de liberté d’agir, et reproché ma pratique. J’ai ressenti l’environnement comme sclérosé, et j’ai eu hâte de partir. J’ai appris que tous les environnements de travail ne me conviendraient pas.

Vint ensuite le temps des examens.

A suivre…

Madrid, bombardement et Picasso

Sources Getty Images

Madrid, 2003.

Je me souviens du jour où j’ai rencontré Picasso. J’étais plutôt jeune, onze ou douze ans, et l’art pictural m’intéressait, sans que je puisse dire que ce soit devenu ma passion. J’étais avant tout une adolescente qui se découvrait.

L’été, ou aux vacances scolaires, je suivais mes parents dans leurs pérégrinations. Lorsque nous étions en voyage, nous visitions très souvent des musées. Et Madrid ne fit pas exception. Mais cette destination me réserva quelques uns de mes premiers émois artistiques, et je dois dire que je m’en souviens encore très vivement aujourd’hui. Au Musée de la Reina Sofia, il est un tableau très connu qui me marqua profondément.
Comme à mon habitude, je déambulais de salle en salle, en me laissant porter par la visite. Mon regard glissait de toile en toile, et de salle en salle. Soudain, apparut devant moi une peinture de Picasso très connue, nommée Guernica. Cette oeuvre, créée pour dénoncer le bombardement de la ville du même nom en 1937 par les nazis et les franquistes, est devenue un symbole de dénonciation de la guerre en général. Elle dégage une force et une violence rare.

Je m’arrêtai face à elle. Le style cubiste figure parfaitement l’éclatement de la bombe. Les corps s’entremêlent, les bouches grandes ouvertes des personnages hurlent en silence. Un fantôme muni d’un cierge entre par la fenêtre, son visage empreint de compassion. Une mère, seins nus comme si elle s’apprêtait à allaiter, hurle de douleur la mort de son enfant dans ses bras. Le désordre du tableau évoque la panique générale. En noir et blanc, des flammes. De la fumée. De la chair en désordre. La mort.

Tout cela me frappe. Je considère l’ensemble. L’horreur de la guerre. Je me laisse pénétrer par l’énergie que dégage le tableau. Et par son message. J’en ressors profondément touchée, comme si j’avais parcouru cette pièce avec les victimes du bombardement. Comme si moi aussi, j’avais été à Guernica, en 1937, lorsque le bombardement eut lieu.

Je crois que c’est la première fois qu’un tableau aura su m’arrêter, par sa force et le talent de son peintre. Et ma rencontre avec Guernica et le talent de Picasso restera encore aujourd’hui pour moi parmi mes plus fortes découvertes artistiques. Je ne peux pas dire que je sois une amatrice de peinture cubiste, mais Guernica reste pour moi une oeuvre à part. Et je n’oublierai jamais ma rencontre avec elle.

Chroniques de randos #2 – Notre Dame La Brune

Illustration par Antonin Briand

Est ce que vous aimez marcher? Randonner? Simplement vous balader?
Vous est-il déjà arrivé de découvrir des lieux étranges, étonnants, beaux, émouvants lors de vos expéditions?
Laissez-moi vous conter mes petites et grandes découvertes pour vous permettre, à votre tour, de partir à l’aventure… 

Notre Dame la Brune est un prieuré en ruines, près du col d’Aleyrac. Elle se situe entre la Bégude-de-Mazenc et Salles-sous-Bois, dans la Drôme Provençale. Datant du XIIè siècle, le lieu comptait à l’origine un couvent de religieuses bénédictines qui fut déserté au XIVè siècle, période à laquelle les nonnes furent contraintes de s’exiler à Valréas. Quelques années après, l’église fut vendue à une riche famille et tomba peu à peu en ruines. Complètement isolée, lorsque l’on suit le chemin menant à elle, ses pierres semblent apparaître comme par magie au beau milieu de la verdure, et il semble en effet que les moniales ne se soient pas implantées là par hasard: outre un chemin de pèlerinage très emprunté au Moyen-Âge qui passe non loin, le lieu cache des sources miraculeuses. Sur les sept mentionnées à l’origine, il n’en subsiste que deux. Toujours est-il qu’on y venait pour obtenir la guérison de maux de tête, maladies de peau et problèmes oculaires. Peut-être que l’emplacement de ces sources constituait un lieu sacré pour un quelconque culte païen? Cela aurait expliqué en partie l’implantation de la communauté bénédictine, pour évangéliser le lieu…

En m’y promenant au détour d’un chemin, j’ai été frappée par la paix et le mystère qui se dégagent du lieu. Les ruines à l’aspect romantique semblent tout droit sorties d’un poème de Lamartine, et on s’y sent envahi par une étrange et profonde douceur. Plus bas, la végétation luxuriante entoure les sources miraculeuses, et en rafraîchissant son front de cette eau claire, on pourrait presque jurer avoir entraperçu une fée…
Il est de ces lieux qui semblent hors du temps, une sorte de bulle temporelle préservant l’inexplicable poésie de leurs vieilles pierres.
Je ne saurais que trop vous conseiller de venir vous allonger sur l’herbe verte qui a envahi le coeur de Notre Dame la Brune, et de laisser aller vos pensées là où les soucis n’ont plus cours. Vous verrez, on y oublie rapidement qu’autour, il existe toujours un monde…

Educ spé’ – Récits de terrain #4

98904310
Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, peu connu du grand public, comme le soulignent les questions qu’on nous pose souvent. Spécialisée en quoi ? Qu’est-ce qu’on fait, exactement ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi, être Educ ?

De nouveau, une évidence : chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles, marquantes, bouleversantes. C’est lié aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le métier d’éducateur spécialisé (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet état de fait ?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations, qu’elles soient douloureuses ou drôles, touchantes ou bouleversantes, sont bien plus que cela : elles sont constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

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De retour dans ce foyer rouennais où j’ai passé neuf mois de stage, il y a déjà six ans. L’après-midi s’y termine, et la soirée ne va pas tarder à commencer. Je me dirige vers la cuisine pour me prendre un café. Sunday, ressortissant nigérian travaillant en AAVA (Ateliers d’Adaptation à la Vie Active) à la cuisine est assis devant la porte, et fume une cigarette. Je dois dire que j’apprécie sa compagnie. C’est quelqu’un d’intelligent, de réfléchi, toujours enclin à débattre sur beaucoup de sujets. Dans mon imaginaire, il ressemblerait un peu à un sage qui aurait traversé des épreuves terribles. D’ailleurs, j’ai souvent failli l’appeler Salomon au lieu de son prénom. Il dégage une aura de force tranquille mais a l’air constamment fatigué, peut-être à cause d’un reste de paralysie faciale qui a déformé son sourire.

Alors que j’arrive à sa hauteur, je le salue dans son dialecte: « Bawoni! » Il rit, et me répond dans sa langue: « Dadani! ». Je pose ma main sur la poignée de la porte, et il m’arrête tout de go avec une question : « Aya, c’est quoi pour toi le bonheur? » Je lui propose d’en parler avec mon café. Il acquiesce, et une fois installés, nous nous armons d’une cigarette et du breuvage vitriolé.

Sunday me demande de lui décrire ce qu’est le bonheur, pour moi. « Qu’est ce qui te rendrait heureuse, dans ta vie? » Je lui parle alors de théâtre, d’amir, d’amour, de famille. J’ajoute qu’un travail au contact des autres me serait nécessaire pour vivre, et avoir la possibilité de créer en toute liberté, de voyager. La paix, et la santé pour moi et ceux que j’aime me paraissent aussi importants. « Est ce que tu penses qu’on peut être heureux ici, dans ce foyer? » Je lui réponds que si on le décide, on peut être heureux n’importe où, mais qu’il me semble qu’il y a des endroits où cet état d’esprit est plus difficile à atteindre que d’autres. Cet endroit est empreint d’une agitation permanente, sale, offre assez peu d’intimité à ses résidents, élément nécessaire au repos et à la prise de recul sur sa situation.

« Tu vois, quand j’ai quitté le Nigeria, je voulais avoir la possibilité de vivre une vie comme je le voulais. Avoir un bon job, trouver une femme, être heureux ensemble, tu vois? Mais bon ça fait trop longtemps maintenant que j’attends d’avoir des papiers, et ça n’avance pas. Rien n’avance ici. Je n’en peux plus d’être à Rouen, je suis malade de cette ville. Ce foyer, c’est pareil. Je n’arrive pas à réfléchir ici, et je pense que personne ne le peut. Il y a toujours quelque chose, toujours quelqu’un, tu ne peux pas te retrouver seul et trouver le courage d’avancer, tu vois ce que je veux dire?  » J’acquiesce, évidemment que je vois ce qu’il veut dire. C’est compliqué de se ménager des moments d’introspection ici. Et contrairement à lui, j’ai la possibilité de dormir ailleurs.

« Mais bon, j’ai quarante-deux ans, tu vois. J’ai déjà vu beaucoup de choses dans la vie, et j’ai envie de me poser, de faire quelque chose de ma vie, de faire ma part dans le monde, tu comprends? J’aime beaucoup voyager, je suis un grand voyageur tu sais. J’ai été dans beaucoup de pays en Afrique et en Europe, et je suis coincé là, dans cette ville qui me rend malade… J’ai rien vu encore de la France! Paris, Rouen et Toulouse, c’est tout. C’est rien, rien du tout! Je voudrais voir ta ville, par exemple, ta région, et puis aller dans ta forêt… Enfin une autre forêt que celles qui sont autour de Rouen. Et si je le pouvais, je quitterais cette ville. Elle me rend malade, je me sens en prison ici. Ca fait quatre ans que j’attends d’avoir des papiers pour aller où je veux, je ne comprends pas pourquoi ça doit mettre autant de temps. Je suis malade, mais je suis encore capable! Je pourrais faire quelque chose pour la France, faire ma part, travailler. Mais on ne veut pas me donner de travail, on ne veut pas me donner de papiers. Je ne comprends pas pourquoi il faut autant attendre. Les gens ici crèvent d’attendre tout le temps, pour tout. » Je renchéris, l’administration en France est globalement d’une lenteur rageante, même pour les français. J’ajoute qu’on aimerait faire plus ici, et que si je le pouvais je lui donnerais des papiers! Mais bien entendu, je ne le peux pas.

« Je sais, merci. C’est frustrant de se sentir inutile, tu comprends? Je suis malade, mais je pourrais me rendre utile, je peux travailler! J’ai deux bras, deux jambes… Je peux marcher, quoi! Je déprime à force de me sentir inutile, j’ai l’impression de perdre mon temps. J’aimerais qu’on me donne ma chance de chercher mon bonheur, tu vois? »

La soirée commence, le foyer se remplit peu à peu de ses résidents. Je me vois contrainte de prendre congé de Sunday pour aller donner un coup de main à mes collègues. Lui aussi doit aller travailler, pour préparer le dîner avec les autres travailleurs AAVA. Je suis touchée par ses questionnements, et lui propose d’en reparler plus tard. Je crois sentir qu’il a besoin de vider son sac, et même si je ne pense pas pouvoir lui être d’un grand secours, je peux au moins lui apporter un peu de chaleur humaine, une véritable écoute. Nous convenons de discuter de nouveau après son service, autour d’une cigarette. Il rentre alors dans la cuisine, et je me dirige vers le hall d’entrée, pensant à la confession que je venais de recueillir.

Legend of Grimrock 1 : Hommage à un genre, le dungeon crawler (partie 1/2) – Article paru sur Culture Métal! (02/2019)

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En l’an de grâce 1987, en des temps digitalement ancestraux naquit un cousin vidéoludique du jeu de plateau Dungeon & Dragons, qui fut le précurseur d’un genre quelque peu oublié de nos jours. Dungeon Master, tel était son nom, permettait d’incarner une équipée de héros perdus dans les dédales sombres d’un donjon hostile, avançant de case en case et de monstre en monstre pour déjouer les plans maléfiques d’un sorcier terrifiant. Le titre fut un grand succès commercial et donna naissance au dungeon crawler, dont l’âge d’or est quelque peu révolu aujourd’hui.

Si vous n’êtes pas amateur de JDR et de jets de dés old school, peut-être vous demanderez-vous pourquoi j’évoque une catégorie de jeux vidéos dont personne n’a grand-chose à foutre aujourd’hui. Mon très cher lecteur, c’est parce que ce style fut à l’origine de tout un tas d’innovations en termes de gameplay dont beaucoup de productions actuelles ne peuvent se passer, et que le dungeon crawler revient peu à peu sur le devant de la scène via les studios indépendants. Une nouvelle hype est elle sur le point d’arriver? Peut-être, car c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes! Et je ne suis pas la seule à le penser, puisque c’est aussi le cas des développeurs de Legend of Grimrock. Les finnois ont en effet conçu leur réalisation comme un hommage à Dungeon Master, et ils ont réussi leur pari : nous offrir un titre aux inspirations totalement assumées, qui ne se bornera pas à ressembler à une vulgaire copie d’un jeu culte. Et pour changer, j’ai beaucoup de choses à vous raconter!

Legend of Grimrock est donc un rpg – dungeon crawler sorti en 2012, disponible sur pc, tablette, Ipad et Iphone. Il est développé par le studio Almost Human. Unanimement salué par la critique ainsi que les amateurs de jeux rétro, Legend of Grimrock ne s’aborde pas comme une simple copie sans âme de ses inspirations. Bien au contraire. Le titre a su saisir l’essence de ce qui fit le succès du dungeon crawler, pour le remettre au goût du jour. Et c’est pourquoi il constitue selon moi une porte d’entrée vers ce genre qui gagnerait à être mieux connu, pour ceux qui souhaiteraient remonter un peu le temps. Sur ces entrefaites mesdames et messieurs, back to the eighties. Je vous propose ce mois ci de découvrir un nouveau petit bijou, à travers un article en deux parties : à cette critique suivra une rétrospective rétrogaming très peu objective et absolument pas exhaustive, où je vous proposerai quelques vieux jeux qui ne demandent qu’à être dépoussiérés. Amateurs de dédales sombres, de trésors et de trolls récalcitrants, bienvenue. Les autres, passez votre chemin.

Avis aux fans de casse-têtes

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Les artworks de Grimrock valent le détour…!

Il y avait une fois quatre renégats condamnés à la peine capitale. Depuis des siècles, le mont Grimrock et son donjon sont utilisés pour y perdre ceux que l’on a voués à la mort : ceux qui arrivent à déjouer tous les pièges et autres chausse-trappes, étriper tous les monstres et sortir vivants de ces couloirs sombres seront absous de leurs péchés. Cependant, personne n’a encore réussi, et pour cause : les gardiens de la prison ont été remplacés par un bestiaire féroce et sans merci… Arriver au bas de cette montagne et recouvrer votre liberté sera donc votre défi. Pour ce faire, il vous faudra sortir vivant de treize étages truffés de traquenards retors. Et vous comprendrez très vite qu’ils n’ont rien à envier aux créatures autochtones de par leur dangerosité…
Vous êtes donc projeté au premier étage du donjon d’un bon coup de pied au derrière, sans arme, ni armure, ni nourriture. Et l’aventure commence…

Legend of Grimrock, comme tout bon RPG, démarre par la création de personnages. On partira avec une équipée de quatre héros, choisis parmi les quatre races disponibles (humain, insectoïde, reptile et minotaure). La fiche de personnage est plutôt complète, et la phase de création consistera en le choix d’un nom, d’un portrait, d’une classe (mage, voleur ou guerrier), à la répartition des points d’attribut, de compétences ainsi que quelques traits propres à chaque race. Une grande latitude est offerte dans la personnalisation des membres de votre équipée, et durant le leveling : mon mage aura-t-il une spécialité ? Sera-t-elle la magie de feu, de glace, d’air ou de poison ? Mon guerrier sera-t-il tank ou berserker ? Mon voleur se spécialisera-t-il en combat avec des armes de lancer ou au combat à mains nues ? Les habitués des jeux de rôle voient de quoi je parle. Personnellement, je préfère choisir deux guerriers et deux mages, quitte à attribuer à chacun une arme de lancer de secours. Mais chacun est libre de se constituer sa stratégie d’attaque, ou pas : le jeu permet aux feignants de jouer avec une équipe prédéfinie !

Une fois vos héros créés, ils atterriront dans la première salle du donjon, littéralement en slip. Comme je l’ai dit, nous n’avons ni armes, ni armures, ni nourriture, ni torches, ni aucun stuff de quelque nature que ce soit ! L’un de nos objectifs sera donc de trouver de quoi se vêtir et se défendre, ainsi que se nourrir : les personnages ont une barre de vie, d’énergie (qui se videra à chaque action accomplie), ainsi qu’une barre de faim qui descendra avec le temps. La santé et l’énergie se régénèrent seules, ou en faisant un somme (ne vous reposez pas n’importe où, ou les monstres vous attaqueront dans votre sommeil!). En revanche, la jauge de nourriture se videra inexorablement : lorsque vos guerriers seront affamés, leurs points de vie ne se régénéreront plus. Pour survivre et ne pas user son stock de potions faute de nourriture, il faudra donc s’habituer à fouiller les salles et couloirs parcourus en quête de la moindre miette comestible, mais aussi d’équipement.

Outre le minimum nécessaire au combat, on trouvera de la nourriture ragoûtante mais bienvenue, des armes de lancer (pierres, shurikens, bombes…), une boussole, des torches (même si une sphère lumineuse ainsi qu’un sort du même acabit seront trouvables plus tard), des parchemins de tous types, un mortier et un pilon nécessaire à la réalisation de potions ainsi que des ingrédients. Vous ne rencontrerez aucune boutique, et devrez donc vous débrouiller : en combinant divers ingrédients, vous pourrez créer des potions de vie, d’énergie, de force, vitesse… Vous l’aurez compris, le joueur se mettra rapidement à fouiller méthodiquement chaque salle explorée en quête de d’un scarabée mort ou d’une chemise rapiécée pour se constituer une armure, et c’est ce qu’attendent les développeurs : le level design très bien pensé nous mettra régulièrement face à deux types d’énigmes. Les premières devront être résolues pour avancer, les secondes (bien plus retorses) donneront accès à du stuff de qualité supérieure. Vos héros devront apprendre à composer avec des téléporteurs farceurs, trouver de petits interrupteurs cachés entre deux pierres d’un mur, ou encore comprendre qu’une iron door ne pourra être ouverte qu’en trouvant le sens d’un poème écrit sur un parchemin situé deux salles plus loin… Allergiques aux casse-têtes s’abstenir.

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Je me suis souvent demandé si je n’avais rien loupé en quittant un étage. Et franchement, je pense que je suis loin d’avoir découvert tous les secrets du Mont Grimrock. Les énigmes sont vraiment bien pensées, bien qu’étant quelque peu classiques dans leur construction. Et ce n’est pas la seule difficulté à laquelle l’équipe de héros sera confrontée, bien évidemment! Pour éviter la faim ou optimiser le leveling, il faudra apprendre à se creuser la cervelle et gérer vos ressources avec intelligence. Car la courbe de difficulté superbement dosée vous mettra régulièrement face à des combats qui demanderont eux aussi de l’astuce… Legend of Grimrock, d’inspiration profondément old school, n’est pas un jeu user friendly.

De l’art d’occire des escargots géants

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A l’image des dungeon crawler d’antan, on interagira avec l’environnement via la souris, pour se déplacer de case en case au moyen des flèches de direction ou du clavier. (il est possible de strafer, et cette option se rendra rapidement indispensable) Notre équipe sera disposée en deux lignes, la première attaquant au corps-à-corps et la deuxième à distance. Idéalement, les guerriers seront donc placés devant, et les mages/voleurs derrière. Ces derniers attaqueront au moyen de lances, projectiles divers et autres boules de feu. Le système de sorts est similaire à celui de Dungeon Master, et consiste en la combinaison de plusieurs runes. On pourra donc tenter sa chance, ou encore trouver des parchemins magiques ramassés au fil des étages.

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La configuration des héros aura son importance lors des combats, effectués en temps réel. L’avancée se fera avec prudence tant certains combats sont exigeants, et il s’avérera rapidement indispensable de bouger sans cesse dans le feu de l’action : les ennemis sont coriaces, frappent fort, et n’hésitent pas à vous encercler. Pour éviter de prendre des coups sur les flancs ou d’être pris en sandwich, beaucoup de monstres demanderont d’anticiper leurs déplacements pour placer un coup en évitant la réplique (je pense notamment aux énormes ogres…). Le joueur devra apprendre à optimiser l’architecture des niveaux pour éviter d’être coincé dans un renfoncement, se débrouiller pour combattre une créature à la fois, car il est souvent possible de faire preuve d’astuce pour faire disparaître un crabe géant récalcitrant dans une trappe bienvenue…

Si la difficulté est présente, le sentiment de satisfaction après une bataille rondement menée vaut le coup! Dans tous les cas, il est important de ne pas prendre à la légère la perte de l’un de vos héros car votre équipe s’en retrouvera grandement affaiblie. Pour ressusciter les morts, il faudra les amener jusqu’à un cristal de vie, qui restaurera toutes les jauges de mana et de pv. Chaque niveau en comptera jusqu’à deux, et il vous faudra parfois envisager de fastidieux allers-retours pour réveiller l’un de vos guerriers tombés au combat.

Tactique et technique

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Le thème principal, franchement épique, sera la seule musique du jeu. Le reste s’apparente plus à du sound design.

L’ambiance sonore est très réussie, assez discrète pour se faire oublier tout en rendant l’univers crédible. Les graphismes sont d’une excellente qualité, les textures fines, les animations convaincantes et les éclairages dynamiques magnifiques : on prend plaisir à voir luire des boules de feu, et on frémit en apercevant l’ombre d’un squelette au détour d’un couloir… Le jeu ne nous propose que trois environnements différents, ce qui n’a que peu d’importance au regard de la qualité du level design. L’ensemble, allié au gameplay plutôt intuitif pour son inspiration old school, propose une atmosphère légèrement angoissante, passionnante et très vite addictive.

On ne s’échappe pas si facilement du Donjon, et le titre d’Almost Human dispose d’une belle durée de vie pour un niveau de difficulté justement dosé : difficile au premier abord, surmontable lorsqu’on réfléchit un peu et qu’on aiguise ses réflexes. Sa vingtaine d’heures de jeu minimum est très appréciable pour un dungeon master-like, et se verra facilement dépassée si vous vous mettez en tête de débusquer tous les secrets du donjon : de mon point de vue, les mystères de Grimrock lui confèrent un certain potentiel de rejouabilité (mes soixante-quinze heures de jeu en témoignent), si vous êtes un amateur de rpg, de donjons et de déplacement case par case. Pour un prix de 14.99 sur Steam, le rapport qualité prix est tout à fait appréciable!

Allez viens, on est bien

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Pour ma part, j’ai été très rapidement conquise par l’univers du Mont Grimrock. Il m’arrive régulièrement d’y rejouer une heure ou deux, pour le plaisir de parcourir ces corridors sombres, ou d’occire quelques lézards des glaces. Le titre est objectivement très réussi, tant en termes d’hommage au dungeon crawler qu’en termes de gameplay et de direction artistique. Cela dit, s’il fallait lui trouver des défauts, ils seraient peut-être à chercher de son côté old school. Par exemple, l’inventaire souffre de quelques défauts d’ergonomie, qui peuvent faire faire de mauvaises manipulations (surtout le système de lancer de sorts) lors des combats. Mais tout est explicable par ce parti pris des développeurs de s’inspirer de Dungeon Master, et il serait injuste d’attribuer l’origine de ces petites aspérités à une réelle faiblesse dans la conception de l’ensemble du jeu. Toutefois, les difficultés liées au gameplay inspiré de jeux des années 1980 – 1990 rebuteront peut-être les joueurs d’aujourd’hui, biberonnés aux aides de jeu et autres QTE modernes. La « vieille » génération et autres amateurs de rétro gaming, en revanche, sera ravie par l’expérience. Et c’est à ce public-là que le studio a souhaité s’adresser : on pourra par exemple jouer à un mode old school qui ne proposera pas de map, pour ceux qui voudraient s’amuser à s’en dessiner une sur papier comme autrefois ! Les finnois ont aussi inclus à Grimrock un logiciel de modding, qui a plutôt été apprécié : beaucoup se sont amusés à recréer des classiques du genre du dungeon crawler. Lorsque les nombreux secrets de Grimrock vous auront été révélés, vous pourrez par exemple jouer à Dungeon Master avec des graphismes actuels, entre autres surprises.

Quant à la presse spécialisée, elle est unanime ! Avec la note de 7/10 sur Gamekult et 18/20 pour Jeuxvideo.com, on peut dire que l’expérience a fait des émules. Et c’est aussi le cas du deuxième opus sorti en 2014, tout aussi réussi que le premier.

Selon Jv.com, « Legend of Grimrock n’est pas qu’un hommage à Dungeon Master, ou un exutoire pour nostalgiques d’une époque révolue, c’est aussi un dungeon crawler formidablement addictif, qui nous rappelle que les avancées technologiques ne sont pas garantes du plaisir de jeu. ». Gamekult l’affirme : « Avec LOG, le développeur finnois a réussi à donner une seconde jeunesse au dungeon crawler, ce genre antique fait de donjons, de cases et de combats en quatre directions. (…) Le titre fera couler quelques larmes de nostalgie aux vétérans de Dungeon Master, et quelques larmes tout court aux joueurs assez fous pour s’y aventurer. À ce prix, ils devraient être nombreux. »
Et en attendant mon prochain article qui vous proposera une petite rétrospective sur le dungeon crawler, je vous invite vous aussi à vous y risquer… Vous verrez, les mystères du Mont Grimrock valent le coup d’être explorés.

Pour aller plus loin

Educ spé’ – Récits de terrain #3

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Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, peu connu du grand public, comme le soulignent les questions qu’on nous pose souvent. Spécialisée en quoi ? Qu’est-ce qu’on fait, exactement ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi, être Educ ?

De nouveau, une évidence : chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles, marquantes, bouleversantes. C’est lié aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le métier d’éducateur spécialisé (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet état de fait ?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations, qu’elles soient douloureuses ou drôles, touchantes ou bouleversantes, sont bien plus que cela : elles sont constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

***

Les portes se sont ouvertes sur ce foyer rouennais. Les feuilles d’automne s’envolent avec la poussière de la rue au rythme du passage des voitures. Le vent s’engouffre par la porte ouverte. Il est dix huit heures passées, les habitants rentrent pour passer la soirée entre ces murs. Ce vieux foyer de Rouen, beaucoup de riverains en ont entendu parler. Il a plus d’un siècle d’existence, et vu beaucoup, beaucoup de monde passer dans ses chambres : des ouvriers, marins, saisonniers, des hommes en situation de grande précarité… J’y ai passé neuf mois, pour mon stage long durant ma formation d’éducatrice spécialisée. Et ce temps passé là bas a beaucoup marqué la jeune étudiante que j’étais alors, et la professionnelle que je suis aujourd’hui.

Cette structure d’accueil d’urgence accueille des hommes majeurs dans le cadre d’un hébergement et d’un accompagnement vers la réinsertion sociale et professionnelle. Elle compte un dispositif de « stabilisation » de huit places de type CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale) censées préparer leurs résidants avant une réorientation. Dans les faits, ce sont des grands précaires qui cohabitent avec des demandeurs d’asile, des hommes que l’infortune a frappé qui partagent un espace de vie avec d’autres, dont la rue constitue le quotidien depuis de longues années. L’ensemble gardera à mes yeux les couleurs d’une Cour des Miracles bouillonnante de vie. Le travail y est à la fois difficile et passionnant, ponctué de moments d’humanité magnifiques et de gestions de crises diverses. Outre la réinsertion et ce qu’elle implique de travail administratif, il faut réapprendre aux bénéficiaires la vie en communauté, et c’est une tâche qui peut parfois aboutir au bout de longues années.

La soirée se déroule dans son agitation habituelle. Les résidants entrent, déposent leurs bouteilles, vont se restaurer et pour certains vont se coucher, ou tuent le temps en fumant des cigarettes dans la cour. Après le repas des habitants, vient celui de l’équipe du soir. Après m’être restaurée, je retourne dans la cour. C’est souvent un temps où il est plus aisé de nouer un lien avec les hommes orientés sur le foyer. A ce moment de la journée, beaucoup sont plus ouverts à l’échange, et à l’idée de parler de leurs angoisses et de leur parcours.

Ce soir, un jeune ressortissant de Guinée-Bissau est orienté chez nous. L’équipe a des doutes sur sa majorité, il semble très jeune, et un peu perdu. Je l’aborde pour échanger avec lui, voyant qu’il fait les cent pas dans la cour. Nous nous asseyons, je lui offre une cigarette, et il commence à me raconter la raison pour laquelle il est venu en France. Visiblement, le jeune homme en a besoin.

Celui que j’appellerai Amadou me dit avoir une passion dans la vie : le cyclisme. Dans son pays, il pratiquait ce sport de manière semi-professionnelle, et me raconte qu’il était tellement bon que son entraîneur a décidé de l’intégrer dans une équipe comptant des athlètes plus vieux que lui pour qu’il puisse concourir dans un environnement qui représenterait un véritable challenge. Amadou continuait d’exceller et gagnait toutes les courses, ce qui attisa malheureusement la jalousie de ses coéquipiers.

Ce sentiment grandissant, ils décidèrent de s’en prendre à lui, et le passèrent à tabac.

Ils le frappèrent, violemment, longuement. Amadou me dit qu’ils lui brisèrent les dents de la mâchoire supérieure. Je le crus, car sa dentition était fortement en avant. Non contents de l’avoir défiguré, ses assaillants débordants de haine s’emparèrent d’une machette dans le but de le décapiter. Ils le frappèrent au cou, mais ne réussirent apparemment qu’à lui entailler profondément la chair : une énorme cicatrice était visible du côté gauche.

« La viande pendait. Et ils m’ont laissé là, pour que je meure. »

Le jeune homme me raconta que son entraîneur le trouva inanimé, et l’emmena à l’hôpital. Lors de sa convalescence, dont il me montra des photos qu’il avait gardées comme preuves de son histoire, son sauveur revint le voir et lui conseilla de quitter le pays. Ses agresseurs n’avaient pas abandonné l’idée de lui nuire.

« Il m’a dit que la prochaine fois, ils ne rateraient pas leur coup. Il fallait que je parte pour rester en vie. » C’est pour cette raison qu’il décida de quitter la Guinée, et de partir pour la France. « J’espère qu’ici je pourrai reprendre le sport, et devenir cycliste professionnel. »

Impressionnée par son histoire, je l’écoutai avec attention. À l’époque, j’étais confrontée pour la première fois à des parcours de vie traumatiques. J’entendais les histoires d’anciens soldats, découvrais le syndrome de stress post traumatique, écoutais des ressortissants étrangers ayant vécu des persécutions diverses… A chaque fois que l’un d’entre eux ressentait le besoin de déposer son histoire, la même réflexion me venait en tête, accompagnée d’un sentiment d’inutilité et d’absurdité : comment moi, petite étudiante de 21 ans, puis-je faire quoi que ce soit pour une personne ayant vécu de telles horreurs ?

Libre à la professionnelle que j’allais devenir de répondre à cette question sans réponse.

Ce soir-là, j’échangeai plus d’une heure avec Amadou, dépassant la fin de mon service. Je ne pus m’empêcher de me projeter en lui: on avait presque le même âge. Qu’allait-il advenir de ses ambitions désormais? Trouverait-il la force, aurait-il la possibilité de recommencer à pratiquer le cyclisme en France? Son statut de sans-papiers lui permettrait-il de devenir un sportif de haut niveau ici? Ces questions ne trouveraient pas de réponse ce soir, et il me fallait partir. La soirée se terminait. Je lui proposait d’échanger de nouveau demain, et prit congé avant de quitter la structure pour rentrer chez moi.

The Haunted World of El Superbeasto – chronique culturelle sur Nofrag (8/04/2018)

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Ce mois-ci, je vous propose de vous munir de bières pour une soirée film. On va parler d’un dessin animé bien particulier. Et puisque je n’ai pas envie de me fouler pour introduire cette chronique, je commencerai par une petite question. Vous-êtes vous déjà demandés ce que pourraient donner des zombies nazis, des stripteaseuses, satan, des catcheurs mexicains et un robot érotomane rassemblés dans un film ? Moi non plus. Mais Rob Zombie a tout de même la réponse.

Vous connaissez Rob Zombie ? Allez, on va dire que non. Derrière ce nom digne d’un chasseur de monstres tout droit sorti d’un film Z, il y a un chanteur/compositeur de métal, issu de la scène indus américaine. Il a créé le groupe White Zombie, pour ensuite se faire connaître avec le groupe qui porte son nom. Mais l’artiste est aussi connu pour son attrait plutôt prononcé pour le cinéma de genre, les slashers et autres films de monstres. Il compte aussi une carrière de réalisateur, scénariste, acteur de doublage, réalise ses clips et de temps en temps des pubs. Il compte sept longs-métrages à son actif. Il a réalisé notamment un remake d’Halloween (le classique de John Carpenter), des slashers sympathiques (31La Maison des 1000 Morts), dépeint des univers plutôt sombres (Lords of Salem) et aime globalement nous offrir des longs-métrages volontairement gore et transgressifs. Son film culte s’appelle The Devil’s Rejects (2005), et fait suite à La Maison des 1000 morts. Dans une ambiance très road-movie, il raconte la cavale meurtrière de la famille Firefly, une bande de tueurs psychopathes dégénérés. Là où le film a marqué les fans de Robbie, c’est dans sa narration. Le point de vue d’identification du spectateur est inversé pendant le déroulement de l’histoire, et nous amène à nous attacher à des personnages abjects. Le réalisateur le fait d’une manière très subtile, en jouant avec l’imagerie d’identification normalement réservée aux héros au cinéma.
Mais je ne suis pas là pour faire une review de la filmographie de Rob Zombie ! Si vous ne connaissez pas son univers, je vous invite à le découvrir Toutes ses réalisations valent le coup d’oeil, et comptent parmi elles quelques petites surprises un peu moins connues.
Si j’aime beaucoup Rob Zombie, c’est en grande partie pour sa liberté de ton. Qu’on aime ou pas sa musique et ses films, le réal s’est toujours débrouillé pour raconter ce qu’il voulait, quelles que soient les circonstances. Tous ses films font la part belle à l’ultraviolence, au sexe explicite et globalement à un bon nombre de transgressions morales tout en rendant hommage à un large pan du cinéma de genre, à un tel point qu’on pourrait se dire que son véritable art a toujours été d’arriver à raconter ce qu’il voulait en passant outre les barrières des bonnes moeurs. Peut-être faudrait-il rappeler qu’il s’est coupé de beaucoup de producteurs hollywoodiens en se fâchant avec les frères Weinstein ? A l’époque pré #metoo, il fallait en avoir dans le caleçon.
Auprès du grand public, ses réalisations ne font pas l’unanimité. Et c’est souvent cette violence décomplexée qui lui est reprochée. Mais cantonner l’artiste au genre du torture porn serait une erreur, et The Devil’s Rejects en est un exemple type par son concept osé et malaisant. Il est un peu plus qu’une espèce de sadique visant à choquer son audience par tous les moyens. Qu’on aime ou pas les histoires de psychopathes dégénérés et de sorcières sataniques, son univers reste sans concession mais sincère. A prendre ou à laisser !

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The Haunted World of El Superbeasto (2009) est un dessin animé scénarisé par Rob Zombie et Mr Lawrence, acteur de doublage sur le dessin animé Bob l’Eponge. Il est basé sur un comics écrit par le chanteur. A sa sortie aux USA, il a été interdit en salles aux mineurs, pour son contenu violent et sexuellement explicite. Sa recette est en effet très simple : du sexe, des filles, des zombies nazi, du sang, des références cinématographiques au quintal, un singe libidineux, des scénaristes qui assument le délire jusqu’au bout, et une bonne grosse dose d’humour débile. Personnellement, il n’en faut pas plus pour me plaire !

“Il était une fois, dans le monde des films d’horreur, un catcheur mexicain star du X, nommé El Superbeasto. Il manie aussi bien ses poings que la drague lourdaude, qu’il pratique tous les soirs dans son club de striptease préféré. Suzy X, sa soeur, est une espionne internationale “tueuse de sacs à merde”, excellant dans l’art de la décapitation de zombies nazi. Elle est la créatrice de Murray, un robot érotomane.
Tout bascule le soir où ‘Beasto assiste à une danse de la stripteaseuse Velvet von Black. Elle qui “est plus addictive qu’une montagne de crack”, et qui “vous rend plus dur qu’un cours de maths”, fait un effet boeuf au catcheur qui (a soudain furieusement envie de se la faire) en tombe amoureux. Mais le Dr Satan la fait kidnapper par son singe domestique: la belle possède LA marque impie (un tatouage 666 sur la fesse droite), qui lui permettra d’accomplir une prophétie censée le rendre surpuissant. Il doit pour cela s’unir avec elle, et en faire sa femme. Notre duo héroïque se lance alors à la poursuite des ravisseurs, pour tenter de sauver le monde ! ”

Comme d’habitude avec le réalisateur, le dessin animé n’est pas apprécié de tous, même parmi ses fans. Les principales critiques pointent un humour lourdaud et gratuit, tant dans son côté érotique que dans son univers inspiré du cinéma de genre. Et c’est vrai qu’on peut admettre que Robbie s’est lâché. Dès les cinq premières minutes, on a droit à une scène de sexe à la sauce tomate pour le moins étrange, qui donne le ton pour le reste du film ! Du coup, point de sous-texte philosophique sur la noirceur de l’âme humaine ici : il ne faut pas chercher un sens, il n’y en a pas ! Le film est un délire du réal qui en assume complètement la vacuité, et va jusqu’à prévenir son spectateur : dans une scène d’ouverture reprise quasiment mot pour mot de celle du Frankenstein de 1931, on met le spectateur au parfum. Ce qu’il s’apprête à visionner est violent, idiot, gore et salace. « Mr Rob Zombie pense qu’il serait un peu méchant de présenter ce film sans un léger avertissement. ». Le spectateur est prévenu, à lui de choisir s’il suit les conneries du réal, ou pas.

Mais plus qu’un délire/défouloir érotico-horrifique, The Haunted World of El Superbeasto reste attachant et hilarant à mes yeux. Outre sa multitude de gags, ce qui me plaît le plus dans ce film tient à sa réalisation. Le rythme est trépidant, ne laisse aucun répit au spectateur, défonçant le quatrième mur un nombre incalculable de fois jusqu’à en devenir imprévisible, sauvant par la même occasion ses vannes des écueils graveleux dans lesquels il aurait pu tomber en créant une surprise sans cesse renouvelée. Superbeasto s’assume complètement de A à Z (peut-être devrait-on dire de X à Z), et recherche en permanence l’interactivité avec son spectateur à la manière d’un Bugs Bunny sous amphétamines. Que ce soit dans les chansons ou les dialogues, les scénaristes prennent sans cesse du recul sur ce qu’ils ont écrit pour entrer en connivence avec le public : dans une scène très fortement inspirée de Carrie de Stephen King, une voix off dénonce le plagiat “Depuis que le film a commencé, cette partie est la plus débile”. C’est facile, mais on t’avait prévenu ! Peut-être que c’est cette honnêteté qui fait que la recette du film marche ? Toujours est-il que j’ai pris un plaisir mi-nanardesque mi-défouloir à regarder The Haunted World of El Superbeasto, qui m’a fait passer un excellent moment. Et j’ai ri. Beaucoup.

Pour ceux qui connaissent Zombie, on retrouve son univers et ses références dans ce film, de son amour pour les loups-garous au culte qu’il voue au postérieur de sa femme. Puisqu’il est un énorme fan de films de genre, le réalisateur a surchargé Superbeasto d’une mégatonne de références. Le style graphique est très cartoonesque, l’animation largement inspirée du style Nickelodeon, et le film grouille de caméos plus ou moins gratuits. Entre autres, on aura droit à Jack Torrance qui donne un coup de hache à la mouche de Cronenberg, la Créature du Lagon Noir en train de faire un cunilingus à la Fiancée de Frankenstein, Captain Spaulding pelotant les fesses de Suzy X, Edward aux Mains d’Argent qui fait la queue pour entrer en boîte, Michael Myers en victime d’accident de la route… De quoi remarquer des petits détails à chaque visionnage.

Les acteurs se mettent au diapason du délire avec un plaisir très manifeste. Ils sont tous excellents, et la muse Sheri Moon (sa femme, donc) ne fait pas exception. La BO du film comporte elle aussi quelques perles : mention spéciale à la chanson qui accompagne le combat entre Suzy X et Velvet, durant laquelle on apprend que se lustrer le champignon sur un animé c’est ok, les japonais le font tous les jours. L’ensemble est d’ailleurs agréable à écouter, et accompagne très bien le rythme du film.

Passé le premier abord d’humour gras, c’est donc un dessin animé trépidant, drôle et bien fait que je vous propose de regarder ce mois-ci. J’y mettrai un bémol : si vous n’aimez pas le cinéma de genre, je ne pense pas que ce film vous plaira. Mais de mon point de vue, il est à voir au moins une fois ! Pour être tout à fait franche, l’écriture de cette suggestion a été compliquée. C’est difficile d’expliquer pourquoi un film aussi borderline est génial, mais je l’ai personnellement adoré. The Haunted World of El Superbeasto est très peu connu en France, même pour les fans de Rob Zombie. Et je pense qu’il gagnerait à l’être.
Que vous dire de plus ? Si toutefois vous aimez le cinéma de genre, l’humour gras, les zombies nazi, les pin-up capables d’assommer un importun d’un coup de sein bien placé, le jeu Twister, trouver mille et unes manières de qualifier un vagin, les châteaux gothiques, Dr Jekyll et la famille Firefly, Goldorak, les ailes de poulet épicées et les catcheurs mexicains, procurez-vous le film ! (promis, on ne dira rien si vous le téléchargez…) Quitte à avoir une indigestion de références pop-culturelles, ce sera toujours mieux que Ready Player One !

Amnesia the Dark Descent – critique publiée sur Culture Métal !

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« My name is Daniel, i live in london at… at… Mayfair. What have I done ? Don’t forget, don’t forget. I must stop him. Focus ! My name is… is… I am Daniel. »

Amnesia The Dark Descent commence dans une salle anonyme d’un grand château gothique. Vous vous réveillez après vous être évanoui. Sur le magnifique tapis persan situé devant vous sont répandues des tâches d’une étrange substance. Serait-ce du sang ? Toujours est-il que vous ne vous souvenez ni de votre nom, ni de ce que vous faites ici. Alors sans trop comprendre pourquoi, vous entreprenez de suivre les traces d’une couleur dérangeante. Les grandes salles du château inconnu se succèdent, baignant dans une quasi-obscurité. Et cette atmosphère vous fait peur. Au moindre coup de vent, votre cœur se met à battre la chamade. Votre vision se tord, vos jambes flageolent, votre souffle devient court. Il vous faut reprendre vos esprits avant de continuer à chaque fois. Heureusement, vous pourrez ramasser de petites boîtes d’amadou qui permettront l’allumage de lampes dont la luminosité est rassurante. Mais de couloir en couloir, de salle en salle, des bruits étranges se font entendre, des objets tombent, des courants d’air font claquer les portes, et vous commencez même à avoir des hallucinations. Ai-je rêvé ou est-ce réellement un râle qui fut glissé dans mon oreille à l’instant ? Quelques salles plus loin… vous tombez sur une lettre écrite de votre main. Vous apprenez alors que vous êtes au Château de Brennenburg, que vous vous appelez Daniel et que vous avez volontairement choisi de devenir amnésique. Vous êtes dans la demeure d’un comte dont le prénom est Alexander, et vous devez mettre un terme à ses machinations. Dernière information, et non des moindres : une ombre vous suit. C’est un cauchemar vivant, qui distord la réalité. Apparemment, vous avez tout essayé et rien à faire. On ne peut la tuer. Toujours est-il que votre objectif est clair : il vous faut descendre au bas de cet immense château gothique, pour tuer le maître des lieux.

Amnesia The Dark Descent est un survival horror en vue FPS, sorti en 2010. Le jeu est développé par le studio indépendant suédois Frictional Games. Les développeurs étaient déjà connus à l’époque pour une série de jeux prénommée Penumbra, fonctionnant sur des ressorts de mise en scène similaire. Mais Amnesia premier du nom restera la réalisation la plus connue du studio encore aujourd’hui, pour ses mécaniques et son atmosphère affreusement réussie, apte à traumatiser n’importe qui malgré ses graphismes déjà passés l’année de sa sortie. En effet les développeurs l’ont bien compris, il ne suffit pas de proposer des sursauts épidermiques pour créer la peur. L’horreur profonde n’est qu’imagerie, conglomérat de symboles faisant appel aux profondeurs de notre psyché, qui font sens une fois assemblés. Et Amnesia est un petit bijou malsain qui propose une expérience singulière, pour laquelle le qualificatif de survival horror n’est que trop juste. Car le gamer n’y est pas le maître de l’univers du jeu. Loin de là.

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Les mécaniques de l’horreur
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La situation est donc très simple. Le joueur contrôle un personnage achluophobe, aussi impressionnable que vous et moi, forcé d’avancer dans les couloirs labyrinthiques de l’immense bâtisse. Pour progresser dans les profondeurs de la sinistre demeure, Daniel ne disposera que d’une lampe à huile dont le niveau baissera (trop) rapidement, et de boîtes d’amadou bien utiles pour allumer diverses torches rencontrées sur la route. Avant de tuer Alexander, il lui faudra passer par une enfilade de couloirs à explorer, et une série d’énigmes dont la difficulté ira crescendo. Le gameplay se rapproche quelque peu des point n’ click et autres survival horror originels à l’image de Resident Evil : l’on passera beaucoup de temps à fouiller diverses salles à la recherche de ressources ou d’items permettant de résoudre les divers casse-têtes, items que l’on pourra parfois combiner via l’inventaire de notre protagoniste. Et bien que cet aspect du jeu demande assurément la mobilisation de nos méninges (il m’est arrivé plusieurs fois de rester bloquée), ce n’est pas le plus grand intérêt d’Amnesia. Car nous ne sommes pas seuls dans ces corridors venteux, et à intervalles aléatoires, il nous faudra composer avec la compagnie de monstres peu engageants. Le jeu ne nous donnera aucune arme défensive, et puisque nous n’aurons ni sulfateuse, ni hache d’armes, la seule échappatoire à une mort aussi violente qu’immédiate sera de se cacher dans le premier recoin sombre venu. Et c’est là tout le leitmotiv de la mise en scène d’Amnesia : en plus d’un univers insidieusement malsain, construit au fur e

t à mesure de l’histoire qu’on nous racontera au fil de la progression, le jeu s’acharne à distiller chez le joueur un sentiment de vulnérabilité absolument terrifiant. Notre héros est un citoyen lambda, plongé dans un univers lugubre et hostile manquant de le rendre fou à chaque instant. A l’exception de son état physique, il nous faudra d’ailleurs prendre en compte sa santé mentale. Après un trop long moment passé dans le noir ou à scruter un monstre les yeux dans les yeux, Daniel commencera à voir flou, halluciner, pourra s’évanouir, ou souffrir de vertiges tellement torturants qu’il deviendra quasi impossible de le diriger. Seul moyen de se défendre, donc ? Fuir, ou se cacher. Seulsmoyens de ne pas devenir fou ? Rester le plus possible dans la Lumière, et résoudre des énigmes.

Et la grande réussite d’Amnesia est son atmosphère. Le travail du studio privilégie l’horreur psychologique, sublimée par l’imagination, installant un sentiment de paranoïa faisant très bon ménage avec la vulnérabilité que nous fait ressentir le personnage principal. L’ambiance sonore participe beaucoup à l’immersion : on entend le vent siffler entre les vieilles pierres, des cris venus de nulle part, échos des événements terribles passés dans ces lieux, des rats nous grignotent le cerveau lorsque Daniel se laisse aller à la peur… Et la mise en scène, jouant avec la tension constante, plonge rapidement un joueur impressionnable dans la panique.

Car si nombre d’énigmes du jeu sont tout à fait abordables, elles sont beaucoup plus difficiles à effectuer sous pression, en étant poursuivis par une créature invisible assoiffée de sang…

A ce titre, le niveau se déroulant dans un couloir inondé est un petit chef-d’oeuvre de stress : Daniel entre dans un couloir jonché de caisses. En faisant quelques pas, un flash se déclenche et soudain le décor change. Le sol est inondé, et les contenants flottent désormais aléatoirement devant vous. En avançant encore un peu, des pas se font entendre au loin et on observe une créature invisible avancer dans l’eau. Vous sautez sur un coffre par réflexe, bien heureusement : la chose s’arrête à votre hauteur. C’est très rapidement compréhensible, durant tout ce niveau il va falloir éviter à tout prix de marcher dans l’eau. Tous les monstres d’Amnesia vous tuent en deux coups de griffe, lorsqu’ils ont jeté leur dévolu sur vous. Si celui-ci n’échappe pas à la règle, vous aurez un nouveau problème à affronter très vite : la porte de sortie est actionnable par un levier qui retombe peu à peu, et se trouve à l’opposé de la grille par laquelle il vous faut passer pour avancer. Il va falloir courir…

Amnesia est terrifiant, et sa formule marche très bien. Le sentiment de vulnérabilité s’installe très rapidement chez le joueur, le rendant paranoïaque, à l’affût du moindre bruit et paniqué à l’idée de manquer d’huile. Les événements étant en grande partie aléatoires, on ne sait jamais à quoi s’attendre. Et le jeu présente quelques scènes aptes à tester l’étanchéité de votre vessie, parmi lesquelles la première rencontre avec une abomination dans le cellier restera pour moi absolument mémorable… Outre l’ambiance sonore, la musique est très réussie : suffisamment discrète pour se faire oublier la plupart du temps tout en participant à l’immersion, elle saura se rappeler au joueur lors de ces innombrables, mais inoubliables rencontres avec les habitants de Brennenburg… La direction artistique et le lore du jeu sont tout à fait remarquables, les graphismes plutôt moyens contrebalancés par des jeux d’ombre et de lumière qui ajoutent une aura de mystère à chaque pièce visitée.

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Des pas dans l’eau…

Enfin, si le jeu était déjà techniquement vieillot à sa sortie, il brille encore aujourd’hui par son écriture. Le cliché du personnage amnésique est ici bien utilisé, puisqu’il permet de s’identifier plus facilement à Daniel, qui découvre les lieux en même temps que nous. Le studio a fait un choix heureux en décidant de raconter l’histoire au moyen de pages de journal que l’on rassemble peu à peu : de cette façon, on construit progressivement notre compréhension de l’histoire, de page en page, d’éléments visuels en scènes macabres, et le tout ajoute un sentiment de malaise qui grandit, cohabitant avec la paranoïa et la vulnérabilité ressentie que je mentionnais plus haut. Le récit présente plusieurs fins à interprétations diverses et puisqu’il est une des grandes forces d’Amnesia, je ne vous ferai pas l’affront de vous le narrer ici.

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Sachez tout de même qu’en termes d’inspirations, on sent tout au long du jeu l’ombre de l’univers lovecraftien en filigrane de nos mésaventures. Et en effet l’auteur du mythe de Ctulhu a influencé le travail des développeurs, qui sont allés jusqu’à nommer leur moteur physique à partir des initiales de Howard Philips Lovecraft. Il faut le dire, le scénario évoque quelque peu sa nouvelle « Je suis d’Ailleurs ». Des récits de l’américain et de ceux d’Edgar Poe, ils ont tiré cette manière d’inspirer la peur en faisant marcher l’imaginaire humain. Et en termes de bases thématiques, le studio s’est inspiré des expériences de Milgram et Stanford. La première confrontait un sujet à un représentant de l’autorité dans le cadre d’un test scientifique, lors duquel il devait infliger des décharges électriques à un acteur, ignorant ses cris de douleur factices. La deuxième consistait à enfermer un échantillon de personnes dans un espace clos recréant une prison, la moitié étant mis dans la peau de prisonniers, et l’autre dans le rôle de geôliers. Les deux expériences sociologiques sont connues pour avoir des résultats terrifiants : la première montra que face à un représentant de l’autorité, l’écrasante majorité des sujets allèrent jusqu’à infliger des décharges électriques létales à l’acteur. La deuxième fut arrêtée en catastrophe, car les participants jouant le rôle de gardiens se mirent à avoir des comportements sadiques envers leurs prisonniers, ceux-ci ayant développé des traumatismes sérieux dus à l’expérience.

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Le personnage d’Agrippa, coincé dans un cadavre.

Mais d’autres références nourrissent l’imaginaire au fil des pages de lecture qui nous aident peu à peu à comprendre l’histoire. Les fantômes de la comtesse Erzébeth Bathory, de Gilles de Rais aka Barbe Bleue ou encore diverses références au royaume de Prusse à l’époque du 19è siècle, à l’occultisme, au mithraïsme et à l’alchimiste Heinrich Cornelius Agrippa (qui est un personnage à part entière du jeu) sont à démêler dans l’histoire, que je vous laisserai découvrir…

Amnesia a eu une suite, sortie en septembre 2013. Avec un aîné aussi marquant, Amnesia A Machine for Pigs était évidemment très attendu, mais a globalement déçu. Malgré une histoire apparemment tout aussi fouillée que le premier opus, le gameplay a subi des choix meurtriers pour l’atmosphère du jeu : les monstres sont tout à fait inoffensifs à partir du moment où l’on a compris comment les éviter sans trop de soucis, le héros supporte très bien de rester dans le noir, et l’équipe de développement a choisi de se passer de boîtes d’amadou. On se retrouve avec une lanterne qui n’a plus besoin d’huile, et l’angoisse de se retrouver sans ressources et donc d’impacter la santé mentale du personnage principal s’efface avec elle. L’ambiance sonore, terrifiante dans The Dark Descent, est ici quasiment inexistante. Enfin, le déroulement du jeu est beaucoup plus linéaire, pourvu de quelques jumpscares épidermiques, et les énigmes facilitées, ce qui induit un temps de jeu assez faible (je n’ai pas eu envie de le terminer, mais certains critiques parlent de cinq heures en prenant son temps…) et un potentiel de rejouabilité bien moindre que son aîné. Et c’est dommage !

En revanche, si vous avez un petit côté masochiste, sachez que les développeurs ont tout récemment planché sur un mode difficile pour leur terrifiant bébé, en parallèle d’une réflexion en vue d’une adaptation pour la console Switch. Entre autres joyeusetés, ce nouveau mode supprime les sauvegardes automatiques, réduit le nombre de ressources disséminées au fil de la progression, vous fera mourir si votre santé mentale descend à zéro, augmente la férocité des monstres rencontrés et supprime la musique qui se déclenchait lors de leur apparition. La bonne idée…

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Il y a quelque chose de pourri au royaume de Brennenburg, et Daniel va faire le ménage…

A sa sortie, Amnesia The Dark Descent obtiendra la note de 8/10 pour Gamekult, 8/10 pour Gameblog, 15/20 pour Jeuxvideo.com ainsi qu’une critique très positive des « vieux cons aigris » de NoFrag. Sur SensCritique, sa note s’élève à 7,1/10, et il obtient 85% d’avis positifs sur Metacritic. De mon point de vue, la réalisation de Frictional Games vaut très largement ses 19,99€ sur Steam, pour 8 à 10h de jeu parmi les plus terrifiantes qu’il m’ait été donné de vivre. L’univers dépeint est mystérieux, passionnant, et bizarrement fascinant à visiter. Les mécaniques de l’horreur sont très bien maîtrisées, et l’ambiance globale alliée à la direction artistique fait rapidement oublier les petits défauts techniques. L’expérience Amnesia est insolite, car le joueur n’y est pas tout-puissant. C’est au gamer de s’adapter aux codes du jeu, et pas l’inverse. On ne joue pas pour gagner, mais pour dépasser ses peurs afin de remplir notre mission. Si vous aimez les univers gothiques, Lovecraft, et les récits que l’on raconte par plaisir de se faire peur, procurez-vous Amnesia The Dark Descent. Vous ne le regretterez pas.

Achluophobes, préparez-vous…

Pour aller plus loin :

Le Corps Exquis – chronique culturelle sur Nofrag (4/02/2018)

Ce mois-ci, pour reprendre ce qui fut la Suggestion de la Semaine, on va parler meurtre, sexe, cannibalisme et relations homosexuelles ! Parce qu’on aime le sang et la violence, mais aussi parce que le bouquin que je vais vous conseiller n’est pas à mettre entre toutes les mains. Il faut certainement être un peu sociopathe pour apprécier ce livre (ce qui doit être mon cas), car l’auteur nous y offre ce qui constitue, à ma connaissance, l’une des plongées dans la psyché d’un serial-killer parmi les plus réalistes jamais écrites. Ceci dit, si vous êtes amateur de fantastique/horreur/trash et que vous ne savez pas quoi lire, procurez-vous ce chef-d’œuvre de perversion. Si vous avez le cœur accroché, vous ne le regretterez pas. J’ai découvert Le Corps Exquis par le conseil d’un ami, avec qui je partage la passion de lire et écrire des dégueulasseries. Dieu sait que j’en ai lu des choses bizarres, dans ma vie! Mais ce qui m’a intriguée dans le cas de ce livre, c’était surtout le fait qu’il avait réussi à donner envie de vomir à des gens. Et il ne m’a pas déçue…

Le Corps Exquis est donc un ouvrage de Poppy Z. Brite (qu’il faut désormais appeler Billy Martin), un auteur américain de bouquins qui oscillent entre gothique, underground, fantastique et splatterpunk (en gros l’art et la manière de raconter les mœurs de gens pas tout à fait nets qui aiment pratiquer la violence sadique sans aucune justification). Sa bibliographie est aujourd’hui classée parmi celles des plus grands auteurs du genre, avec Stephen King et Lovecraft. Ses œuvres traitent de perversion, d’horreur sous beaucoup de formes, de sexe, souvent gay, et d’ultraviolence, souvent décrite avec une froideur chirurgicale. Le Corps Exquis est son livre le plus connu, et non sans raison. Très marquant par sa violence gore et sa froideur psychopathique, je ne connais personne que sa lecture a laissé indifférent. Moi la première. Même son auteur a fini par renier son travail, pour prendre sa retraite !

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Poppy Z. Brite

Pour commencer, quelques citations d’avis de lecteurs tirées du site Babelio :

« J’ai failli vomir à chaque phrase. C’est insoutenable d’horreur, de torture, de cruauté, de sang et de boyaux… Le tout en description détaillées. »
« On se retrouve au milieu d’une histoire morbide et malsaine, éprouvante et violente. Les mots employés par l’auteur son crus, durs, dérangeants. Ils sont sales. »
« J’ai dû reposer le roman à plusieurs reprises, à la limite du haut-le-coeur. »
« Je ne peux pas dire que je n’ai ressenti aucun dégoût, ma lecture m’a bien arraché un ou deux beurk, mais rien ne m’a fait poser ce livre. Jusqu’à la dernière page j’ai vécu dans cette ambiance glauque, repoussant toujours plus loin mon seuil de tolérance. »

Le Corps Exquis raconte en gros l’histoire d’amour d’un couple de tueurs en série homosexuels. Andrew Compton est un psychopathe nécrophile, et Jay Byrne est cannibale et nécrophage. Le premier est inspiré de Ted Bundy, un tueur en série américain qui violait, tuait, maquillait et démembrait des jeunes filles (pas forcément dans cet ordre) et le second de Jeffrey Dahmer, dont les hauts faits incluent le viol et démembrement de jeunes garçons, à partir desquels il se fabriquait des casse-croûtes.
Le récit commence avec l’évasion d’Andrew, incarcéré pour 23 meurtres. Dans le but de se reconstruire une nouvelle vie, il s’envole pour la Nouvelle Orléans des années 1990, pour atterrir dans le quartier du Vieux Carré en proie aux prémisses de l’épidémie du sida. Les deux tarés se rencontrent, s’aiment, et découvrent les joies de la vivisection humaine pratiquée à deux. On suit à côté le parcours de Tran et Luke, un second couple gay sulfureux (mais pas autant que le premier) qui deviendra bientôt la victime des hobbys un peu inavouables de nos deux protagonistes.

Ted Bundy / Jeffrey Dahmer

Pourquoi ce livre est-il si dérangeant ? Parce que Poppy/Billy choisit d’adopter un point de vue objectif quant à sa narration, entrant sans distinction morale dans la tête de Luke comme dans celle d’Andrew, dans l’intimité de Jay comme dans celle de Tran. On devient témoin de leurs angoisses, ambitions et autres pensées les plus secrètes, jusqu’à être amenés à s’identifier à des personnages capables des pires horreurs. D’autre part, qualifier l’histoire de malsaine, glauque, ou de dégueulasse serait un sacré euphémisme. Je parlais plus haut du côté chirurgical du style de l’auteur: en plus de raconter des scènes de meurtres particulièrement sadiques, il les dépeint avec une précision qui fait ressentir au lecteur la texture du sang qui gicle, le son d’un os qu’on brise, la couleur des tendons mis à nu, l’odeur de la mort, et autres colchiques dans les prés. Oh, et je vous ai parlé des scènes de sexe explicites ?

Pourquoi c’est génial ? Parce que la plongée dans la psyché de ces personnages atroces et fascinante, tant elle est bien écrite. Décrits par Poppy, les milieux marginaux deviennent criants de vie, l’horreur réaliste devient quasiment poétique, l’anatomie humaine devient dentelle, les monstres réalistes deviennent humains, la déviance et son appétit insatiable resplendissent magistralement. L’histoire entrecroise psychose et milieux underground, jazz Dixieland et culture gothique, cannibalisme et gastronomie (coucou Hannibal), pour nous repousser sans cesse dans nos retranchements. Poppy se charge pour nous d’exploser sans vergogne un sacré nombre de tabous que seul un sociopathe pourrait assumer : mort, sexe, drogues, meurtre, et déviance n’ont jamais été aussi jouissifs que sous sa plume, à mon sens. En bref, j’ai dévoré ce livre il y a 6 ans (déjà), et j’en ai un souvenir marqué au fer rouge !

Si vous êtes comme moi un peu pervers et que vous voulez vous procurer Le Corps Exquis, sachez cependant qu’il n’est plus édité et qu’il peut se négocier à 20€ en poche si vous l’achetez en librairie. Heureusement, beaucoup d’ignorants revendent leur exemplaire à cinq ou six euros sur internet.

Double Détente – chronique culturelle sur Nofrag (13/05/2018)

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Ce mois ci, back to the eighties ! Double Détente est un buddy movie, soit un film consistant à associer deux héros très différents dans le cadre d’une enquête, qui deviendront amis à la fin. (Vous avez vu l’Arme Fatale ?) Tout l’intérêt de ce genre consistait à renouveler les films policiers de l’époque, par la dynamique de couple créée avec les deux protagonistes. Le film qui nous intéresse aujourd’hui est sorti le 6 juillet 1988, et constitue pour moi l’archétype de ces films qu’on louait au vidéoclub, il fut un temps. Il est réalisé par Walter Hill, à qui l’on doit Les Guerriers de la Nuit, ou encore la comédie Comment claquer un million de dollars par jour. Il a aussi produit la saga Alien, et participé à la création de la série Les Contes de la Crypte, dont il a réalisé quelques épisodes. Pas n’importe qui, donc.

Il me faut être franche, Double Détente est un film assez feignant si l’on prend en compte le potentiel de son réalisateur. Il reprend consciencieusement la recette du buddy, ses codes et ses clichés, sans sublimer la formule. Mais il constitue tout de même un divertissement tout à fait honorable, et une curiosité intéressante si on le lie à son contexte. Tourné pendant la Guerre Froide en période de détente en URSS et aux USA, c’était l’une des premières productions qui évitait le cliché russe = vilain pas beau (coucou Code Uncle). Le prologue dégoulinant de testostérone comporte d’ailleurs des scènes tournées à Moscou, faisant de Walter Hill le premier réalisateur à pouvoir tourner une scène sur la Place Rouge après la guerre. Malgré la période plus propice à ce genre de rapprochements entre les deux blocs, il est sorti avant la Chute du Mur… Ce qui dut être une performance administrative, ne serait-ce qu’en termes d’autorisations de tourner !

« Ivan Danko est un flic exemplaire, exerçant son métier dans le Moscou pré-chute du bloc soviétique. Lors d’une descente dans un rade miteux pour arrêter Viktor Rostiashvili (un dangereux trafiquant de drogue géorgien), son coéquipier se fait tuer et leur cible s’échappe aux Etats-Unis. Suite à un accord entre Moscou et Chicago, Ivan Danko fera équipe avec Art Ridzik, un inspecteur grincheux pour éviter une déferlante de drogue sur la mère patrie. »

Double Détente n’est pas le meilleur film de Walter Hill. Mais je dois avouer que je prends beaucoup de plaisir à le revoir. L’ambiance est sympathique, typiquement années 80, et l’intrigue tient la route sans être extraordinaire. Dans le même temps, la construction du film reprenant le schéma du buddy movie en manquant d’originalité, l’ambiance fait parfois cliché, tout comme certaines scènes. Le film repose beaucoup sur son duo d’acteur, qui semblent s’amuser à l’écran et sont pour beaucoup dans le charme du film. James Belushi (La Petite Boutique des Horreurs) joue un énième flic rebelle amateur de poitrines bien fournies, et Arnold Schwarzenegger est parfait en capitaine russe psychorigide. Sérieusement, Schwarzie en montagne de muscles ruszkov… Quelle idée fabuleuse !

Plus que tout, Double Détente est un film inscrit dans son époque, et qui a vieilli. C’est ce qui lui donne son charme désuet quasi nanardesque parfois, et qui en fait mon film d’action préféré. Entre les lumières polluées de Chicago, les coupes de cheveux improbables, le cabotinage de certains acteurs, l’accent russe affreux d’Arnold et la VF caricaturale, le film est bourré de moments cultes. Il suffit de taper le titre du film dans la barre de recherche youtube pour en découvrir quelques-uns. Une scène a d’ailleurs été à l’origine d’un meme russe : dans le prologue, le capitaine Ivan Danko vient arrêter Viktor Rostiashvili (le dangereux criminel géorgien, donc) et ses comparses. Lorsqu’on lui en demande les raisons, il projette le malheureux détenteur d’une coupe mulet un mètre plus loin, et lui arrache sa jambe de bois remplie de poudre blanche avant de s’exclamer « Kokaïnum ! ». La faute de grammaire dans cette phrase serait un peu longue à vous expliquer, mais elle fait encore rire les russes trente ans après.

C’est donc un divertissement sans prétention que je vous propose de regarder. Il faut être un peu nostalgique de ces ambiances cinématographiques pré-années 2000 pour rentrer dans l’ambiance de Double Détente, et être amateur d’humour nanardesque. Mais tous les films ne peuvent pas se vanter d’avoir Arnold Schwarzenegger en uniforme de police soviétique. Rien que pour le principe, il faut lui consacrer 1h46 de votre temps ce mois-ci.