Mon journal de reconversion #17

Sans titre

Chapitre 2: écrire une nouvelle vie

C’est avec beaucoup d’émotions partagées que je quittai le foyer pour mineurs isolés étrangers, après dix huit mois d’une intensité folle. Je m’étais indubitablement attachée à mes jeunes. J’ai même décidé de parrainer l’un d’entre eux. Mes collègues, eux aussi, allaient me manquer. J’avais rarement croisé une équipe comme celle ci, et tous sont attachants chacun à leur manière. Eh oui ! Malgré un contexte, des moyens, des conditions de travail scandaleuses sur beaucoup de points, il y a toujours du bon à retirer d’une histoire… Et c’ est clair que j’aurai grandi encore, vécu une expérience humaine d’une sacrée richesse. Il me faut bien le dire, quitter cet établissement m’aura enlevé un sacré poids des épaules. J’ai retrouvé une sérénité que j’avais perdue depuis un moment.

Je restai une semaine à me reposer, et recommençai à chercher du travail. J’avais envie de découvrir complètement autre chose, alors je me décidai à postuler dans un Ehpad rennais. J’avais déjà de l’expérience dans le service à la personne, travaillé en Palestine auprès de personnes âgées, et beaucoup apprécié ce public. J’étais aussi curieuse de voir la réalité de ces structures en France, autour desquelles il se raconte beaucoup de choses. J’ai donc envoyé mon CV, pour voir.

On m’a rappelée vingt quatre heures plus tard, et le jour qui suivit j’obtins un entretien d’embauche. Il fut concluant. Je démarrai donc un contrat en tant qu’agente d’hébergement auprès du CCAS, pour une nouvelle expérience riche mais non moins harassante.

Que dire sur les maisons de retraite ? Au début, j’y ai retrouvé ce que j’appréciais dans le service à la personne, et ma fonction m’a apporté ce que je recherchais : à ma prise de poste, une liste de tâches à accomplir, que je menais à bien. Et puis je rentrais chez moi. Pas de stress, pas de travail en retard, plus de nuits sans sommeil à checker mes listes de choses à faire pour être sûre de n’avoir rien oublié. L’esprit libre à la sortie de mon travail. Je commençais à formuler mon souhait de réfléchir à construire ma vie professionnelle autrement, et ce job allait me le permettre. J’appréciais le rythme soutenu des journées de travail, qui passaient très vite. Et encore une fois, quelques collègues constituèrent de fabuleuses rencontres.

Passons malgré tout aux bémols… Mon Ehpad est à considérer comme étant un bon établissement. Les moyens sont là, chaque résident qui avait besoin d’un appareillage spécifique (verticalisateur, lève personne…) était équipé dans son logement, par exemple. L’équipe était dans l’ensemble bienveillante et à l’écoute des personnes accompagnées. Sans aucun doute. Le problème tenait surtout au manque de personnel, aux difficultés de recrutement rencontrées par la direction (il faut dire que le travail en Ehpad n’est pas très attractif) et à la taille de plus en plus imposante des tâches à effectuer pendant le service. Cet état de fait demandait un sens très aigu de l’organisation, et nous faisait courir des kilomètres tous les jours. J’ai marché plusieurs fois entre sept et huit kilomètres en une journée de travail (podomètre à l’appui). Si on ajoute à cela la manutention de personnes, les lits à faire, le ménage, les postures à prendre de nombreuses fois par jour… Forcément ça épuise. Ça use le corps. On est moins disponible.

Car les premiers à pâtir de cette situation, ce sont bien évidemment les résidents.

Mon journal de reconversion #15

A partir de cet article, je ne mentionnerai plus les noms des structures concernées par mon parcours. En partie parce que mes dernières expériences sont très récentes. J’ai beaucoup de choses à en dire, surtout de celle où j’ai exercé auprès de mineurs isolés étrangers, mais d’abord et avant tout par égard pour le public et mes anciens collègues, je ne nommerai pas le foyer directement. Ça desservirait le travail qu’ils y effectuent malgré les conditions plus que difficiles, pour lequel j’ai beaucoup de respect.

Ce foyer accueille donc des adolescents étrangers, et les accompagne dans le cadre d’un projet éducatif lié à leur hébergement. L’équipe éducative travaille à leur intégration sociale, leur régularisation, leur implication dans un projet scolaire puis professionnel parfois, puis plus globalement sur tous les aspects de leur vie (suivi santé, autonomie au quotidien, démarches administratives diverses, suivi de la scolarité et notamment des absences, loisirs, démarches liées à l’aide sociale à l’enfance…). Ensuite, comme partout l’idée est d’assurer une cohésion sur le collectif des jeunes, de monter des projets, de gérer la bonne tenue des appartements dans lesquels les jeunes sont hébergés, d’être présents à des réunions diverses… J’ai tout de suite été passionnée par mon lieu d’exercice ainsi que le travail effectué avec les jeunes. Je n’avais jamais travaillé avec des MNA auparavant, et force est de reconnaître que c’est un public extrêmement étonnant et attachant. Tous les jeunes que j’ai rencontrés là bas ont tous à leur manière une force et une détermination incroyable au regard de leurs traumatismes ou de leur parcours. Quel ado de 17 ans en France tannerait sa famille pour aller travailler ? Car mes jeunes avaient tous trois mots à la bouche : « papiers, études, travail ». C’est à la fois impressionnant et triste d’ailleurs, car les MNA sont forcés de grandir trop vite pour beaucoup. Mais leur détermination à s’en sortir à un si jeune âge force le respect.

J’avais enfin la possibilité de construire un suivi sur la durée. Et je me suis plongée dans le travail corps et âme. J’avais enfin la possibilité de mettre en place des projets, de travailler la construction d’une relation éducative sur la durée, au sein d’une équipe passionnée et militante. Je me suis rapidement sentie comme un poisson dans l’eau au sein de cette structure, qui avait un je-ne-sais-quoi de l’humanité que je recherchais au sein de mon lieu de travail. Mais malheureusement, ce foyer a fini d’installer chez moi une grande fatigue généralisée qui a précipité ma décision de me reconvertir.

Car bien évidemment, il y avait un hic. Le foyer compte environ 80 jeunes. Les missions que j’ai décrites sont assurées par 13 educs, deux maîtresses de maison, deux animateurs, deux coordinateurs, une infirmière, une secrétaire, une agente d’entretien à mi-temps et un agent technique pour… Une seule cheffe de service ! Là se dessine la première des difficultés : en tant qu’educ, prendre en charge huit jeunes (voire plus, comme lorsque son binôme est en congé par exemple) sur tous les aspects de leur vie dont ceux les plus cruciaux comme la régularisation ou les démarches liées à l’aide sociale à l’enfance, tout en préparant des projets, trois heures de réunions par semaine, tout en gérant le collectif, les permanences, les rendez-vous, la bonne tenue des appartements, les entretiens individuels liés aux suivis des jeunes, en traitant des dizaines de mails par jour, en sortant les poubelles deux fois par semaine (oui), tout en allant au self avec les jeunes une fois par semaine… Tout ça sur une semaine de quarante heures ? Ça n’est pas possible. Personne ne peut faire tout ça en quarante heures par semaine, sauf en accumulant un grand nombre d’heures supplémentaires et une tonne de stress au passage. En arrivant sur le foyer, malgré la bienveillance et les encouragements de l’équipe, la charge de travail m’a parue incroyable et m’a donné l’impression d’être jetée dans le grand bain sans autre forme de procès. Aucune animosité dans mes propos : personne n’avait le temps d’accorder aux nouvelles venues un accueil serein, à cause du rythme et de la charge de travail. Alors par la force des choses, on a été jetées dans le grand bain.

[A suivre…]

Once I was a teenager – Maxwell

Extrait d’une pièce écrite en classe de première, au Lycée

Maxwell – Et toi Jake, t’as la réponse aux questions qui m’empêchaient de dormir ? T’as un baume à la solitude, à l’abstinence sexuelle forcée par l’isolem social, à tous leurs putains de complexes psychanalytiques à la con? T’as une solution pour devenir un homme, un vrai ? (Pensif) Tu seras un homme, mon fils…

Comment réussir à ne pas rater sa vie, hein? À ne pas la gâcher ? Comment savoir si le bonheur n’est pas dans leurs publicités, dans une vie superficielle, loin de la recherche de soi et des angoisses existentielles en forme de points d’interrogation insolubles ? Comment réussir à faire de leur consommation le but de notre vie, est ce vraiment le modèle que l’on devrait suivre ? Qui sait…?

(A Jake) Dans quelle mesure pouvons nous dire  qu’on l’a ratée, cette vie? (Un silence.) Rolex. Ferrari. Moulinex. Porsche. Samsung. Mont Blanc. Danone. Macintosh. Total. Carrefour. Coca-Cola. Ikea. Tiffany’s. Cheap Monday. Converse. Toutes ces conneries. Comment savoir où se trouve notre idéal de vie, celui qui nous accomplirait pleinement, hors et loin de cette vie de devises et d’argent gagné ?

T’es-t-il déjà arrivé de te sentir dépassé, submergé, écrasé par tes angoisses et tes questions ? Moi oui. Perpétuellement. Je n’ai jamais été et ne serai jamais sûr de rien mais une chose est certaine. J’ai toujours eu peur. Toujours. De tout. Immensément. Peut être est ce pour cela que j’ai tué, que j’ai assassiné, que je suis devenu un monstre. Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Peut être est-ce par peur que j’ai tué avant de me tuer. (Encore un instant) Je ne sais pas quel écrivain a publié ces lignes, mais elles me sont restées en tête depuis le moment où je les ai lues:  » Il existe une chose plus abjecte que le meurtre, c’est de pousser au crime celui qui n’était pas fait pour lui. » C’est Camus, je crois. Je…

Maxwell tourne de l’oeil, s’effondre sur sa chaise, inconscient. Ian attrape les poignées et l’emmène vers les coulisses. Jake les arrête.

Jake – Eh! Mais qu’est ce que vous faites ?!

Ian – Les sédatifs ont fait effet.

[NOIR]

Mon journal de reconversion #12

J’étais heureuse de cette embauche à l’Etablissement Régional d’Enseignement Adapté en partie parce que c’était mon premier poste qui se rapprochait le plus d’un emploi dans le milieu du social, mais aussi parce que c’était mon premier contrat stable qui durerait un peu. Un an, ça permettait de s’investir et de mettre en place des projets. J’avais notamment envie de monter un atelier théâtre. Avec des amis, on avait monté une association pour faire du théâtre ensemble et je comptais m’en servir. Mais ça ne s’est pas passé comme je l’imaginais. J’ai réussi à monter des ateliers d’improvisation avec les jeunes, mais l’ambiance de l’établissement m’a beaucoup affectée.

L’EREA était à l’époque dirigé par un directeur en fin de carrière, et démissionnaire car proche de la retraite. Notre équipe d’assistants d’éducation était elle dirigée par une CPE toxique et désorganisée qui gérait mal le travail. Les jeunes étaient difficiles, et le public se rapprochait de celui d’un Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique avec tout ce que cela implique de problématiques sociales et comportementales. Mes deux années passées là bas furent riches en termes de pratiques professionnelles (c’est là bas que j’ai fait ma première contention au sol), mais aussi malheureusement en termes de difficultés liées à l’environnement dans lequel nous devions travailler. Les élèves étaient difficiles à accompagner, en grande partie parce que nous n’avions pas de cadre clair à maintenir ni de système de sanctions efficace : nous pouvions seulement écrire des rapports disciplinaires et demander des retenues. Notre CPE fonctionnait beaucoup à l’affect et tenait à ce que toutes les décisions passent par elle. La conséquence était un manque d’autonomie qui était compliqué à gérer au quotidien, et un grand manque de crédibilité envers les élèves qui ne facilitait pas les choses. Je dis que notre cadre fonctionnait beaucoup à l’affect parce qu’elle supportait très mal la remise en question. Et je le découvris à mes dépends, comme une autre collègue, lorsque j’osai porter la parole de mon équipe pour lui dire ce qui n’allait pas. S’en est suivi ce qu’on pourrait nommer comme du harcèlement moral, qui m’a poussée à faire un petit burn out.

Au bout de ces deux années, j’ai quand même demandé un renouvellement de mon contrat. Elle s’est arrangée pour qu’on m’en refuse la signature, et avec le recul je pense que ce n’est pas si mal. J’ai passé au moins un an à m’epuiser émotionnellement au travail, cultivant un sentiment de colère et de révolte permanent. Il fallait que je parte. De ces deux années, à retenir la rencontre d’une fabuleuse équipe composée de véritables war buddies qui devinrent des amis pour la plupart, et la certitude que je ferai mon possible à l’avenir pour ne pas travailler de nouveau dans un environnement aussi difficile.

Je retrouvai rapidement du travail en tant qu’animatrice périscolaire, et une amie monitrice éducatrice me conseilla de tenter de travailler en intérim social pour tenter de me faire un réseau. Pourquoi pas ? Je postulai donc à Medicoop 35 et proposai mes services pour travailler en tant que remplaçante au sein de l’association Essor.

(À suivre…)

Journal des émotions : la gestion de l’angoisse 2/2

Comment définir l’angoisse ? La question mérite d’être posée car le stress, vécu par tout un chacun au moins une fois dans sa vie, est à différencier de la véritable anxiété, qui n’a pas les mêmes causes ni le même fonctionnement. Le stress est un phénomène d’adaptation qui nous met en état d’éveil pour faire face à une situation compliquée où un changement. Dans le cas de l’angoisse, c’est plus complexe. À l’origine, l’angoisse est une tension liée à l’imminence d’un danger. Dans nos sociétés surprotégées, cette mécanique a pris des origines plus métaphysiques et des formes plus profondes.

Pour parler des mécanismes de l’angoisse, j’aime bien l’image de Lise Bourbeau dans son magnifique livre « Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même. Une personne a une blessure sur la main qu’elle n’a pas guéri. Cette blessure fait toujours mal, et elle l’a cachée par un gant pour qu’elle ne soit pas visible aux yeux du monde. Quelqu’un de son entourage veut avoir un geste d’affection envers elle, et lui touche la main. Sans le vouloir, la blessure à vif fait avoir un geste de recul en réponse, à cause de la douleur. C’est la même chose pour l’angoisse. Des meurtrissures psychiques peuvent être activées pour une raison ou pour une autre, et induisent des comportements de protection chez la personne angoissée. Mais ces mécanismes sont obscurs pour l’entourage, et donc peu compréhensibles et peuvent induire des quiproquos.

Comment alors gérer l’angoisse ? Je ne le sais que trop bien, cette problématique est propice à envahir toute la psyché et le quotidien de l’individu qui en souffre. Mais il est possible de travailler sur soi pour vivre mieux avec.

Je n’aurai pas la prétention de dire que je possède la recette miracle pour mieux vivre avec l’angoisse, loin de là. Mais je me permettrai ici de partager mon vécu, et les petits trucs qui m’ont aidée dans ma situation. Peut être que cela permettra à quelqu’un de trouver l’inspiration pour soi-même construire ses propres techniques de gestion de ses émotions ?

C’est donc le livre « Le pouvoir de l’instant présent » de Eckhart Tolle qui m’a permis en premier lieu de faire un pas. Tout particulièrement le passage où il parle de l’ego et la façon dont on peut s’en départir. (Et ce brouillard de pensées qu’on a tous est bien souvent vecteur d’angoisse, d’ailleurs) L’auteur conseille d’observer son mental, de décortiquer ses mécaniques et de comprendre les patterns qui reviennent régulièrement pour les identifier avant qu’ils ne prennent toute la place dans notre tête. Quels sont les déclencheurs de mes angoisses? Comment agissent-elles sur ma psyché ? Qu’est ce qui envahit mon cerveau, et quels sont les symptômes de l’angoisse sur mon corps ? En faisant ce travail de prise de conscience, sans s’en rendre compte on prend du recul et on se détache déjà de ces mécanismes émotionnels qui sont bien souvent plus forts que nous.

La prochaine étape consiste à mettre en place des petites techniques de détente qui permettront de contrer l’arrivée d’une angoisse avant qu’elle s’installe. En se connaissant mieux, on peut prévoir l’arrivée d’une phase émotionnelle difficile. Dans mon cas, lorsque je sens que je vais être submergée par mes émotions, je commence par m’isoler dès que possible. Je ne le conseille pas pour des raisons évidentes, mais fumer une cigarette m’aide à descendre un peu et me recentrer. Lorsque je suis plus détendue, je me rappelle que ce que je ressens est en fait mon angoisse qui s’exprime, et que j’en ai conscience donc je peux m’en détacher. Ensuite, je cherche à nommer directement mon émotion et ce qui en est la cause, pour trouver une solution. Et cela suffit pour que je me sente mieux, la plupart du temps. Mais à chacun ses failles, et ses solutions pour vivre mieux !

Et vous, comment gérez vous votre angoisse ?

Mon journal de reconversion #11

Alisa, anciennement Alisa 35, c’était donc une association travaillant auprès d’adultes en situation de handicap. Malheureusement, aujourd’hui cette association n’existe plus, n’ayant pas survécu au bouleversement qu’à été le premier confinement. Elle comptait des petits foyers, des centres d’accueil de jour et surtout un service de vacances adaptées au sein duquel je travaillai pendant sept ans. On pouvait partir en février, au printemps, l’été et l’hiver notamment pendant les fêtes. Je suis partie d’une semaine à un mois entier, à toutes les saisons, lorsque c’était possible. Ce travail satisfaisait mon besoin d’évasion lorsque je n’avais pas les moyens de voyager, et m’offrait une coupure salutaire dans un quotidien parfois trop gris à mon goût. En somme les mêmes raisons pour lesquelles nos vacanciers attendaient leurs séjours avec impatience chaque année. J’ai fait plein d’activités géniales en séjour adapté que je n’ai refait nulle part ailleurs, et fait de superbes rencontres parmi mes collègues, soi dit en passant. Mais par dessus tout, ce qui me faisait revenir presque chaque année, c’était l’éthique prônée par Alisa dans ses pratiques, à tous les niveaux. On y donnait la priorité au lien, au bien-être de la personne accompagnée. Tant pis pour le rendement, si on ne va pas voir tout ce qui est inscrit sur la brochure, c’est pas grave ! Le principal, c’est que le vacancier reparte heureux, ressourcé, satisfait de son expérience. Ent tant que salarié, nous avions une complète liberté de travail, d’organisation des séjours, de la mise en place de notre travail en commun. L’ équipe interne du siège était très présente, notamment lorsque nous avions un problème, ainsi que les coordos qui étaient bien recrutés. En tous cas je n’ai personnellement jamais eu de mauvaise expérience, si ce n’est avec des animateurs saisonniers qui n’étaient de toutes façons plus présents l’année suivante. En résumé, c’était une association à taille humaine, presque familiale, et bienveillante de sa directrice (qui était capable d’appeler presque tous les vacanciers par leur prénom) aux animateurs habitués.
Si je parle d’Alisa, c’est parce qu’avec le recul je pense que les pratiques de cette asso représentent bien ce que je recherchais dans le social et que je n’ai retrouvé que chez eux : une expérience humaine teintée d’humour, d’équité, de bienveillance et d’une éthique-déontologie irréprochable. Et je n’ai retrouvé cette ambiance nulle part ailleurs.
J’ai donc commencé à travailler au sein d’une école maternelle où je m’occupais d’un petit garçon autiste , tout en gardant des enfants. Jusqu’à ce que je postule pour travailler comme assistante d’éducation au sein l’Etablissement Régional d’Enseignement Adapté Magda Hollander Laffon, qui à l’époque ne portait pas encore de nom particulier. J’étais ravie de cette embauche, et accueillait cette nouvelle lors d’un séjour adapté en été.
Vint donc septembre 2016, et la rentrée.


[À suivre…]

Mon journal de reconversion #9

Jozef C. était donc un résident tzigane slovaque. C’était un personnage haut en couleurs, et je devins rapidement son interlocutrice privilégiée : il ne parlait pas français, surtout quelques mots d’anglais et surtout de russe. Je parlais maladroitement cette langue à l’époque, mais ça nous suffit pour pouvoir communiquer. Jozef avait de nombreuses problématiques de santé : diabète, surpoids, hypertension, fragilité cardiaque, alcoolisme et asthme. C’était un vétéran qui avait combattu lors d’une guerre qui s’était déroulée dans les années 1990, que je n’ai jamais pu identifier avec certitude. Etait-ce la Serbie? La Tchécoslovaquie? Toujours est-il qu’il portait des tatouages faits en prison et à l’armée, avait développé un stress post traumatique qui lui faisait avoir des terreurs nocturnes très violentes. Il aimait chanter avec force théâtralité, et avait décidé de migrer en Europe à cause des persécutions que vit la communauté tzigane dans son pays, qui l’empêchait de trouver du travail. Jozef avait une femme et deux enfants de 17 et 18 ans à l’époque. Un garçon et une fille. Il avait été séparé de sa famille lors de son parcours migratoire vers l’Angleterre, et souhaitait retrouver leur trace pour pouvoir partir les retrouver. Mais il ne savait pas où, ni comment les contacter.

Lorsque j’ai commencé à accompagner Jozef, je me suis rapidement attachée à lui. Probablement que le côté privilégié de la communication que nous avions a facilité ce lien. Je me rappelle m’être dit : « Si je n’en aide qu’un au Foyer, ce sera lui. » Mais je n’ai pas trouvé sa famille, et quelques mois plus tard Jozef est mort d’une crise cardiaque. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai pleuré à chaudes larmes. Outre le fait que j’appréciais le personnage, le fait que ses enfants grandissent sans savoir ce qu’était devenu leur père me brisait le coeur. J’ai eu l’impression d’avoir échoué, très douloureusement, dans le travail que j’avais mis en place auprès de lui. Et j’ai toujours ce sentiment aujourd’hui, de ne pas avoir fait ce que je devais faire, de ne pas avoir travaillé correctement. Et je vis avec ce sentiment depuis. En partant de Rouen, à la fin de mes études, je suis allée voir Jozef sur sa tombe, pour lui dire au-revoir. Je n’aurais pas pu partir sans un dernier hommage à cet homme qui aurait dû mourir auprès des siens.

Jozef C. m’aura appris deux choses : je porte en moi ce que j’appelle le syndrome du sauveur, et c’est probablement en grande partie pour cela que je fais ce métier. Ensuite, je suis incapable de travailler sans implication émotionnelle, contrairement à ce que préconisait ma formation. Et je suis capable de me jeter à corps perdu émotionnellement dans ce travail, si je ne fais pas attention à moi.

Pour en revenir à mes études, malgré cet oral difficile, j’obtins mon diplôme avec des notes plutôt bonnes, surtout lors de la soutenance du mémoire : 16/20 à l’écrit, 18/20 à l’oral. Au regard du travail fourni, je suis assez fière de ces notes.

Et me voilà donc officiellement diplômée d’état, éducatrice spécialisée.

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #19

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans cet établissement d’enseignement adapté où je suis restée deux ans, j’ai travaillé notamment à l’internat. Deux étages étaient réservés aux garçons, et un aux filles. J’y étais un soir par semaine, le jeudi. Et contrairement aux garçons de 6e et 5e, j’avais plutôt un bon contact avec les filles. J’avais réussi à instaurer un climat de confiance et de bienveillance avec elles : je leur laissais une liberté relative, et elles m’écoutaient lorsque j’avais une remarque à faire. Ce groupe m’a laissé un bon souvenir, qui date du dernier jour de l’année scolaire.

Le soir, j’ai passé un petit contrat de confiance avec elles. Malgré les règles qui leur imposaient de rester dans le lit qui leur était attribué, j’avais envie qu’elles se créent un joli souvenir pour leur dernière nuit, et je leur ai permis de déplacer les matelas comme elles le souhaitaient, et de faire des dortoirs dans les chambres. Comme une soirée pyjama! Elles ont bien évidemment été emballées par l’idée, et ont tout de suite commencé à réorganiser les chambres. Je leur avais imposé deux règles : se coucher à minuit au plus tard, et ne pas faire de bruit si elles se déplaçaient dans le couloir.

La soirée se déroula sans encombre, et j’observais avec amusement les plus âgées d’entre elles qui cadraient les autres avec fermeté : « Shhhhht! Aya a dit de ne pas faire de bruit ! ». Survint seulement un petit événement indésirable…

L’alarme incendie avait été déclenchée plus tôt dans la soirée, dans le couloir qui jouxtait le nôtre. Et le directeur avait décidé de passer voir si tout allait bien. Je les informai de l’imminence de son arrivée, et me postai face à la chambre de garde. Il ne fit que passer, accompagné d’un agent technique, et me salua avant de repartir. Les filles étaient calmes dans leurs chambres.

Je fis un tour dans les chambres après cela. Je découvris alors que les collégiennes avaient caché les matelas en quatrième vitesse, et s’étaient remises dans leur lit comme si de rien n’était. Elles me le firent remarquer avec un air grave : « Tu as vu, on a tout rangé pour être sûres que tu n’aies pas de problème ! » J’ai trouvé cette innocente gentillesse touchante, et leurs sourires satisfaits m’ont laissé un doux souvenir.

De leur côté, cette soirée les a marquées comme je l’espérais. Celles qui n’avaient pas changé d’établissement l’année suivante m’en ont reparlé de nombreuses fois !

Et c’est pourquoi nous marcherons.

En ces temps troublés, l’heure n’est toujours pas au voyage pour moi. J’ai mis cette partie de ma vie en sommeil, le temps de pouvoir retrouver cette libération en toute sérénité.

Pourtant j’aime à me rappeler pourquoi je pars, pour mieux revenir vers mes racines.

Et la meilleure des sensations du monde reste pour moi celle de mettre un pied devant l’autre, le poids de ton sac sur tes épaules. Alors le temps ralentit enfin, au rythme de tes pas. On prend le temps de ressentir la vibration de la terre contre ses semelles, la caresse du vent sur sa peau qui se tanne, on considère le long de sa route les feuilles des arbres qui murmurent au diapason du souffle qui rafraîchit l’atmosphère. On revient à soi. Tout se coupe. L’absurdité de ce monde, la grisaille des villes et la morosité du salariat. On revient à soi. On rêve, l’âme se libère, on s’ouvre à ce qui se présentera à nous. Plus d’obligations, plus de poids sur les épaules, juste celle de vivre l’instant avec le plus de sincérité possible.

Mon esprit s’apaise en voyage. La marche lui apporte la possibilité de méditer à tout moment. J’arrête de penser, j’arrête d’organiser, de réfléchir, d’anticiper, d’envisager, de comprendre. En voyage, je n’attends rien. Je suis.

Un jour, je repartirai. Ce ne sera pas pour toujours, mais ce sera probablement pour longtemps. Mon sac retrouvera mes épaules, la main de mon fils rejoindra la mienne, et je reprendrai la route. Cette fois-ci, ce ne sera plus seulement pour me retrouver moi, mais pour lui apprendre cette magie, ce souffle de liberté qui fait grandir le coeur.

Toi qui aimes déjà tant marcher, mon fils. Tu parcourras le monde de tes petites jambes assoiffées de découvertes. Je t’emmènerai au plus profond des forêts, par delà les plaines, au sommet des plus hautes montagnes. Et tu verras que le monde n’est pas qu’absurde, ni cruel. Il recèle bien des richesses et des merveilles, jusque dans le coeur de nos semblables. Et je t’apprendrai à les découvrir.

Mon journal de reconversion #7

Le Dossier de Pratiques Professionnelles m’intéressait par son sujet. Cet écrit consiste en une analyse de sa pratique auprès des usagers, en partant de trois situations vécues en stage pour ensuite prendre du recul sur la manière dont on a réagi. J’ai décidé pour ce dossier de ne pas écouter les conseils qu’on m’avait donné (« donne-leur ce qu’ils veulent lire, ensuite tu travailleras comme tu l’entends. ») et de vraiment m’essayer à cet exercice : j’avais envie de faire un véritable état des lieux de ma manière de travailler, en parlant de ses points forts et points faibles, plutôt que de rouler des mécaniques comme une super-héroïne du social pour impressionner mon jury. D’une certaine manière, je me suis mise en danger. Mais je ne le regrette pas, car mon DPP aura été ma plus basse note mais mon écrit le plus sincère, dans lequel je me reconnaissais vraiment.

Pour mon mémoire (qui devait être compris entre 45 et 55 pages tout de même!), il me fallait monter un projet lors de mon stage long, basé sur de la théorie, le mettre en place et puis en analyser l’efficacité avant de le faire évoluer pour qu’il convienne éventuellement mieux aux usagers. J’ai décidé de monter un atelier théâtre basé sur la pratique de l’improvisation auprès des résidents du Foyer pour grands précaires au sein duquel je travaillais. Ce fut un travail passionnant, pour lequel je donnai beaucoup d’énergie. Le format de l’atelier fut le premier problème que je dus résoudre. Les résidents n’étant pas habitués à se concentrer sur une activité pendant trente minutes, je rajoutai à chaque fois un paquet de gâteaux et un pichet de café dans lequel ils avaient le droit de se servir comme ils le souhaitaient. Cela permettait de leur offrir une petite pause dans les exercices, et par la même occasion de prolonger leur temps de présence à l’atelier. Ensuite, il m’apparut très rapidement qu’il serait impossible avec les moyens que j’avais de monter un projet avec eux : il aurait fallu prendre beaucoup plus de temps pour les initier à la pratique théâtrale avant de travailler une pièce (ou autre chose), et de toutes façons j’avais déjà toutes les peines du monde à fidéliser un groupe assez consistant. Parfois je n’avais personne, parfois cinq ou huit participants, parfois deux… Et seulement trois résidents revinrent régulièrement à l’atelier. Je décidai donc de focaliser la construction de mes séances sur un objectif de développement personnel, d’expression des émotions et de la parole, de défouloir. Et ce format marcha plutôt bien. Je remarquai rapidement qu’une fois la confiance installée et les barrières de la pudeur levées, les exercices faisaient du bien aux résidents, certains se sentaient valorisés d’avoir réussi à les accomplir, et cela réveillait des aspects positifs de leur passé…

A suivre…

Musiques arabes, soleil écrasant et road-trip

Maroc, année 2002. A cette époque, je faisais partie d’une association nommée Arpèges. On pouvait y pratiquer le théâtre, et surtout apprendre un instrument. J’y ai appris le piano pendant quatorze ans, et suis montée sur scène chaque année, depuis mes six ans. Cette année-là, nous avions commencé un projet de partage culturel avec des musiciens marocains. Nous les avons accueillis à Rennes, eux et leurs familles, pour leur faire découvrir notre musique et eux la leur. Et en 2002, ce fut notre tour d’aller les voir.

Nous avons visité Safi, Casablanca, Marrakech… Séjourné chez les familles des musiciens, qui nous ont fait découvrir leur culture avec une générosité qui m’a marquée. J’ai de nombreux souvenirs de ce voyage, entre les touristes de la place Jemaa el Fna, la blancheur de Casablanca, le soleil écrasant, le thé à la menthe, le port de sardines de Safi, les sons chantants de la langue arabe, la technicité des musiciens lorsqu’ils jouaient du tar, les poteries marocaines, la chaleur étouffante du hammam… Tout ça était pour moi d’une nouveauté absolue. Si je repasse mes souvenirs de ce voyage, nous avons finalement visité la même chose que beaucoup de touristes. Mais j’en garde un souvenir enrichissant, car il y avait la musique. Et nous avons vécu deux semaines chez des habitants de Safi, ce qui nous a permis de ne pas vivre un voyage de simples touristes à mes yeux!

En retour de leur accueil, nous avions préparé un spectacle musical, que nous avons joué pour eux quelques fois. Et l’un de mes plus beaux souvenirs de ce voyage est lié à une représentation que nous avions donné devant des enfants placés dans l’équivalent d’un foyer. Le public était peu attentif à notre spectacle, et nous l’avons joué dans un brouhaha de rires et discussions à haute voix. Tant pis! Nous avions mis du coeur à le monter, ce spectacle. Alors nous mettrons du coeur à le jouer.

Je me souviens que notre spectacle consistait en une série de sketches, poèmes et chansons jouées par les membres de notre association, seuls ou en groupe. A un moment du spectacle, je devais lire un poème. J’avais pour tout costume de simples habits noirs, et aucune musique n’était prévue pour m’accompagner.

J’entre en scène. Je suis seule. Je me souviens que je n’avais pas le trac cette fois-ci. Quelques pas suffisent pour me placer devant le micro. Après un moment de contemplation de la feuille sur laquelle est imprimé mon poème, je commence. Le titre m’a échappé, mais je me souviens de ce que le texte racontait. L’auteur imaginait un personnage qui faisait la guerre à chacun des peuples de la terre, pour des raisons absurdes. Jaunes, noirs, blancs, différents, personne ne trouvait justice aux yeux du personnage du poème. Peu à peu, tous ses opposants disparaissaient, et il se retrouvait tout seul sur terre. Je me souviens juste de la dernière phrase : « S’il n’y a personne, à qui vais-je bien pouvoir faire la guerre? ». Le message était simple, mais je l’ai ressenti profondément. J’ai essayé de le transmettre, posément, en prenant mon temps, en posant quelques silences par ci-par là. Et voilà que j’avais fini ma lecture.

Je sors de scène, souriante. Et là, on me félicite.
« Tu n’as pas remarqué? La salle s’est tue pendant ton poème! » Non, effectivement. J’étais prise par ce que je jouais.
J’ai vécu beaucoup d’émotions fortes sur scène, et en voyage. Et ce moment-là restera l’un de mes souvenirs les plus marquants de mon passage au Maroc.

Mon journal de reconversion #6

Vint donc le temps des examens.

Je n’ai jamais été quelqu’un de scolaire. Me reposant sur mes petites capacités, j’ai pu faire mon collège, lycée et un peu de la fac sans trop de soucis. Pendant la formation d’éduc, j’ai continué à travailler à ma façon, tout en me présentant très peu en cours puisque mon état psychique ne me le permettait pas. J’avais des amis qui me donnaient leurs notes, et je faisais mes recherches de mon côté tout en m’impliquant dans mes stages. Ces examens allaient être un défi pour moi, et je m’y préparai de toutes mes forces. Je l’avais compris sans arriver à l’accepter : une école forme les gens à correspondre à un certain type de pratiques, à un profil professionnel. L’idée n’est pas d’aider les étudiants à construire leur propre identité professionnelle. Loin de là. Et pendant cette période d’examens, j’ai gardé en tête le meilleur conseil qu’on ait pu me donner durant ma formation : « Donne-leur ce qu’ils veulent. Après, tu travailleras comme tu l’entends. »

La formation a changé aujourd’hui, mais à mon époque les examens se présentaient comme suit :

  • Un examen sur la loi, consistant en une épreuve écrite de quatre heures sur table avec un questionnaire et une étude de documents.
  • Un rendu de mémoire professionnel de 45 pages, pour lequel nous devions monter un projet et en analyser les résultats. Le mémoire était à soutenir lors d’un oral.
  • Un rendu de journal d’étude clinique, soit un écrit portant sur le travail en équipe. Le JEC était lui aussi à soutenir lors d’un oral.
  • Un rendu de dossier sur le travail en partenariat et en réseau, avec sa soutenance.
  • Un rendu de dossier de pratiques professionnelles (portant sur notre manière de travailler et la manière dont on l’analyse) avec sa soutenance.

L’examen sur la législation se passa sans trop de difficultés, puisqu’il ne s’agissait pas d’apprendre par coeur toutes les lois que nous avions vues en cours (heureusement pour moi). Le DTPR et le JEC ne me posèrent pas trop de soucis non plus. J’avais peur des oraux, mais nous avions le droit d’emmener des notes pour faire une présentation orale, et cela m’aida grandement à ne pas me faire violence pour apprendre une présentation à réciter. Le « bête et méchant » a toujours été un problème pour mon cerveau de zèbre!

Les deux dossiers qui m’auront le plus marquée auront été le DPP et le Mémoire.

A suivre…

Journal des émotions : être hypersensible

L’émotion, c’est un sujet complexe. Ses nuances sont ressenties différemment selon les gens, à différents degrés d’intensité, habillant chaque situation de la vie de couleurs différentes en fonction de celui ou celle qui la vit.

Parfois, certains ressentent les choses bien plus fort que les autres. Comment l’expliquer? C’est difficile à comprendre pour le commun des mortels qui n’est pas dans cette situation, et fait parfois passer les hypersensibles pour des comédiens. Mais ce n’est pas du théâtre. C’est un mode de fonctionnement, qui peut parfois être lourd à porter pour ceux qui le vivent.

L’hypersensibilité, c’est tout simplement un degré de sensibilité plus haut de la moyenne, provisoire ou durable, qui peut être un facteur de souffrance pour la personne concernée. C’est tout simple à expliquer, mais compliqué à comprendre pour beaucoup de gens!

Un hypersensible a un cerveau et un coeur qui marchent à cent à l’heure. Ce sont des gens à l’écoute de tout, créatifs, très fragiles. Beaucoup plus sensibles que la moyenne, ils peuvent prendre très violemment des remarques anodines. Lorsqu’ils rient, ils le font à s’en décrocher la mâchoire. Lorsqu’ils pleurent, c’est souvent et à l’extrême. Un film les fera pleurer au moindre gémissement d’un violon. Ce sont des gens très intuitifs, qui suivent leur coeur et sont très sensibles aux émotions des autres, qu’ils peuvent ressentir comme si c’était les leurs. Les hypersensibles s’émerveillent plus facilement, et sont plus attentionnés que la moyenne. Ils ont peur de s’attacher, parce qu’une rupture est extrêmement difficile à vivre. L’amour est décevant, parce que le commun des mortels ne leur apportera pas le degré d’attention qu’ils sont capables d’offrir à la personne qu’ils aiment. Ecouter de la musique peut s’avérer compliqué, lors de passes difficiles. Le terme « éponge à émotions » leur convient très bien. Ils sont aussi plus sensibles au stress. Un hypersensible aura souvent besoin d’être seul, parce que les relations sociales peuvent le fatiguer, comme s’il avait des batteries sociales. Il sera plus méfiant par peur d’être blessé. Ce sont souvent des gens très observateurs, avec beaucoup de questions dans la tête.

Pourquoi en parler, de ces fonctionnements atypiques? Pour participer à la visibilité de ces gens, qui fonctionnent différemment. Plus on tentera de se mettre à la place de l’autre, mieux on se comprendra. Et en ces temps étranges, il est plus que jamais temps d’apprendre à vivre ensemble.

L’hypersensibilité n’est pas une tare. Ce n’est pas une honte. Dans une société qui prône l’individualisme et le paraître, c’est pourtant difficile à assumer. Mais l’émotion, qu’on le veuille ou non, est plus forte que tout. Et le premier pas vers l’acceptation de soi, l’amour de soi, c’est de les accueillir, ces sentiments trop forts. Je le crois profondément. Ne pas avoir peur de pleurer, d’exploser de joie ou de colère. Apprendre à gérer cette vague, accompagner son pic, et savoir redescendre. Maîtriser ce ressac. Plutôt que de vouloir le contenir, le refouler comme s’il n’existait pas.

Et vous? Vous reconnaissez-vous dans cette description? Quelles sont vos trucs pour gérer vos ressentis? Parlons-en !

N’hésitez pas à checker notre instagram dédié à la gestion de l’anxiété : @anxious_witches

Mon journal de reconversion #5

Chapitre 2 : L’école, la rue et le travail social

J’entrai donc en école du travail social. Psychologiquement, j’étais très fragile à l’époque, et ne trouvai que peu de camarades de classe avec qui je me sentais en sécurité. Je vivais un deuil très violent, me sentais trop fatiguée pour être aussi sociable que d’habitude. Pour ce qui est des cours, je ne me suis jamais sentie à ma place dans une salle de classe, assise sur un siège à écouter un professeur pendant des heures en prenant des notes. Mais j’ai tout de même tenté de m’intéresser. Les cours de psychologie, d’histoire du travail social m’ont plu, et certains cours thématiques. Mais mon état psychologique ne m’a bientôt pas permis d’être assez assidue pour être présente en cours tous les jours. Et je me sentais déjà en décalage avec certaines notions qu’on nous rabâchait à l’époque : la distance, la distance, et toujours la distance. Comme si accepter ses émotions dans un travail tel que le notre était un péché.

J’ai beaucoup plus évolué lors de mes stages.

Le premier, je l’ai effectué dans un service de prévention spécialisée à La Rochelle, avec des éducateurs de rue. J’ai beaucoup appris lors de ces six mois. Tout d’abord oui, une station balnéaire peut quand même comporter des quartiers chauds, et une grosse problématique de trafic de drogue. Ensuite oui, le sexisme et le harcèlement sexuel au travail sont une réalité. Enfin, j’ai fait la rencontre de Philippe qui m’a, je pense, transmis l’amour de son métier. Et m’a encore plus appris au passage. Un éduc, c’est un artisan de la relation éducative. Il sait s’adapter à chaque situation, trouver un levier chez chacun pour construire une confiance et un respect mutuel qui permettront l’accompagnement éducatif. C’est quelqu’un qui sait observer, comprendre, analyser sans aucun jugement. C’est celui qui sait créer la libre adhésion chez une personne fragilisée, afin de trouver les moyens de l’aider à se prendre en charge elle-même, à se sortir de la merde, à vivre une vie décente, qui lui convienne.

Un maître mot : l’autonomie.

Pour mon deuxième stage, j’ai travaillé dans un centre d’hébergement d’urgence rouennais pour hommes, majeurs. Le foyer proposait aussi un dispositif type centre d’hébergement et de réinsertion sociale pour faciliter la transition vers des structures plus stabilisantes. Au sein de ces murs étaient hébergés 120 hommes aux profils très divers : grands précaires, jeunes sortis de l’aide sociale à l’enfance, étrangers et demandeurs d’asile… La structure m’a tout de suite plu, au premier abord. Les conditions y étaient très difficiles, mais le collectif avait des allures de Cour des Miracles et je me suis toujours sentie à mon aise dans un bordel vivant. Là bas, j’ai continué à évoluer. J’ai adoré travailler avec des personnes sortant de la rue, ainsi qu’avec des étrangers. J’ai travaillé comme une éduc de rue, maintenu cette volonté de libre adhésion qui a plutôt bien marché avec le public. J’ai appris que lorsque j’aime une structure, je suis capable de consacrer tout mon temps et toute mon énergie à mon travail avec plaisir, au détriment de ma vie personnelle. J’ai appris aussi que j’étais capable de travailler dans un brouhaha incessant, gérer des situations de crise et affronter des histoires de vie traumatiques et des contextes de violence. J’ai compris que si je continuais à travailler dans le social, j’avais trouvé mon public. J’ai appris qu’accepter ses émotions et son attachement envers les personnes accompagnées n’était pas une tare, loin de là. J’ai même écrit un livre sur mon expérience au sein de ce foyer, qui n’a malheureusement pas trouvé preneur.

Pour finir, j’ai travaillé trois mois en stage au sein d’un centre de réadaptation professionnelle situé dans la périphérie de Rennes. Cette structure proposait un accompagnement médico-social à destination de personnes orientées par leur assurance suite à un diagnostic de maladie professionnelle, ou un handicap. L’objectif y est de faire un bilan de compétences, scolaire et physique pour pouvoir travailler une réorientation professionnelle à la hauteur de leurs capacités. Dans cette structure, je me suis heurtée à un environnement professionnel dont je ne me doutais pas. J’avais un préjugé : la direction est à côté de la plaque, maltraitante, ne considère pas ses salariés et impose des pratiques inadaptées. Au sein de ce centre, la situation était inverse. L’équipe était détachée des réalités de son public, inadaptée, désinvestie, prolongeant des pratiques parfois absurdes (on y proposait un test scolaire qui devait dater d’au mois quinze ans…), à l’inverse de la direction : motivés, impliqués dans leur travail, ne comptant pas leurs heures… L’habit ne fait donc pas le moine. Je ne me suis pas retrouvée dans cette structure. On ne m’a pas laissé de liberté d’agir, et reproché ma pratique. J’ai ressenti l’environnement comme sclérosé, et j’ai eu hâte de partir. J’ai appris que tous les environnements de travail ne me conviendraient pas.

Vint ensuite le temps des examens.

A suivre…