Once I was a teenager – Maxwell

Extrait d’une pièce écrite en classe de première, au Lycée

Maxwell – Et toi Jake, t’as la réponse aux questions qui m’empêchaient de dormir ? T’as un baume à la solitude, à l’abstinence sexuelle forcée par l’isolem social, à tous leurs putains de complexes psychanalytiques à la con? T’as une solution pour devenir un homme, un vrai ? (Pensif) Tu seras un homme, mon fils…

Comment réussir à ne pas rater sa vie, hein? À ne pas la gâcher ? Comment savoir si le bonheur n’est pas dans leurs publicités, dans une vie superficielle, loin de la recherche de soi et des angoisses existentielles en forme de points d’interrogation insolubles ? Comment réussir à faire de leur consommation le but de notre vie, est ce vraiment le modèle que l’on devrait suivre ? Qui sait…?

(A Jake) Dans quelle mesure pouvons nous dire  qu’on l’a ratée, cette vie? (Un silence.) Rolex. Ferrari. Moulinex. Porsche. Samsung. Mont Blanc. Danone. Macintosh. Total. Carrefour. Coca-Cola. Ikea. Tiffany’s. Cheap Monday. Converse. Toutes ces conneries. Comment savoir où se trouve notre idéal de vie, celui qui nous accomplirait pleinement, hors et loin de cette vie de devises et d’argent gagné ?

T’es-t-il déjà arrivé de te sentir dépassé, submergé, écrasé par tes angoisses et tes questions ? Moi oui. Perpétuellement. Je n’ai jamais été et ne serai jamais sûr de rien mais une chose est certaine. J’ai toujours eu peur. Toujours. De tout. Immensément. Peut être est ce pour cela que j’ai tué, que j’ai assassiné, que je suis devenu un monstre. Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Peut être est-ce par peur que j’ai tué avant de me tuer. (Encore un instant) Je ne sais pas quel écrivain a publié ces lignes, mais elles me sont restées en tête depuis le moment où je les ai lues:  » Il existe une chose plus abjecte que le meurtre, c’est de pousser au crime celui qui n’était pas fait pour lui. » C’est Camus, je crois. Je…

Maxwell tourne de l’oeil, s’effondre sur sa chaise, inconscient. Ian attrape les poignées et l’emmène vers les coulisses. Jake les arrête.

Jake – Eh! Mais qu’est ce que vous faites ?!

Ian – Les sédatifs ont fait effet.

[NOIR]

Journal des émotions : l’importance du lâcher prise

Comme beaucoup de gens, j’ai longtemps vécu dans le passé, ou dans le futur. Soit dans la nostalgie et l’anticipation, d’un point de vue positif, soit dans le regret et l’attente, d’un point de vue négatif. Et pendant longtemps j’ai entendu cette affirmation, sans arriver à la concevoir réellement : il est important de savoir lâcher prise.

Qu’est ce que ça veut dire, lâcher prise? Sur quoi? Et surtout comment? Ca n’est pas facile à entendre réellement. Et j’ai mis des années avant d’arriver à le travailler, et je n’ai pas fini! Car bien sûr, on met tout une vie à arriver à travailler sur soi.
Toute cette affirmation, elle repose sur une certitude : le passé est derrière nous, et le futur ne peut pas être contrôlé. On est jamais maître de ce qui peut arriver. Et ce n’est pas grave. Il faut savoir se détacher de ce qui peut être douloureux dans ce qu’on a vécu, pour pouvoir Être. Car la seule chose qui est réelle, sur laquelle on a prise, c’est l’instant présent. Et c’est dans l’instant présent que l’on peut agir, se construire, évoluer comme on le souhaite et selon ce à quoi on aspire. Grandir, dans le sens le plus beau de ce verbe.

Le passé est passé. Et s’y attacher n’aide pas à avoir confiance en soi, et se créer un mental libre, léger, libéré de toute pensée parasitante. Et c’est bien ça le but du lâcher prise : arriver à se faire confiance, être soi pour pouvoir continuer de grandir. Et il faut le comprendre : il n’y a rien à regretter dans ce que nous avons vécu, car nous sommes tous des personnes admirables, belles, et aimables aujourd’hui. Et c’est ce parcours, qui est peut-être douloureux et difficile, qui nous a mené à ce qu’on est aujourd’hui. C’est la somme de nos actes passés et de notre vécu qui fait la personne que l’on est aujourd’hui. Alors il n’y a rien à regretter, et il faut avancer.

L’instant présent, c’est une promesse. On peut tout y inscrire. On peut agir, changer, construire l’édifice de la personne que l’on souhaite devenir. Et il n’est jamais trop tard pour s’y mettre, une fois qu’on a réussi à lâcher prise.

Lettre à mon ex

Mon très cher ex…


Je ne sais plus où j’ai lu ça, mais je me souviens de cette idée. C’est lorsque tout va bien qu’il faut écrire sur ce qui n’allait pas. C’est au moment où tout va bien qu’il faut prendre du recul sur ce qui s’est passé. Et pardonner, surtout. Par où commencer ?
Non, ce n’est pas une lettre d’excuse. Ni une lettre d’insultes. Encore moins une lettre d’amour. Manquerait plus que ça. Je ne regrette pas une seconde de t’avoir quitté, et je suis bien plus heureuse aujourd’hui que je ne l’étais hier.


Une lettre d’adieu, peut-être. Oui, c’est ça. Une lettre pour tirer un trait sur le mal, garder en mémoire le bien, et conclure quelque chose. C’est de ça dont j’ai besoin. En l’absence de possibilité de te parler, et d’être entendue.


Par où commencer, donc ? Neuf années de relation, ça ne se raconte pas comme ça. On s’est connus jeunes. A une période où je découvrais les joies de la transgression. On s’est aimés ainsi, très fort. En tous cas je t’ai aimé. Dans un univers d’alcool et de drogues. Et à l’époque ça me convenait. Par la suite, on a traversé beaucoup d’épreuves. Trois ans à distance, des décès. Envers et contre tout, on tenait bon. On s’est fait mille promesses d’éternité. J’y ai cru, très fort. Je me suis accrochée à cette vision de nos enfants qu’on aurait un jour. Une fois que tout irait mieux. Et telle cette coquille de noix dans la tempête, notre couple n’a pas sombré. Et j’avais mille et une idées de projets. Il fallait attendre. Alors j’attendais.
Et puis il y a eu la suite. Mon retour auprès de toi, mon diplôme en poche. Au début tout allait bien, entre nous. J’étais dans l’euphorie de mon retour dans ma ville, puis vinrent les difficultés pour trouver un travail, un nouveau décès. Et on a habité ensemble, après avoir été hébergés deux ans par mes parents.


C’est alors que je partis en voyage, deux mois. Quand je revins, ma vie se bouleversa. Bénévolat auprès de demandeurs d’asile, amour libre, rencontre d’un jeune géorgien dont je tombai amoureuse. Et cette rencontre agit comme un électrochoc pour moi. Je me réveillai comme d’un long sommeil, et me rendis compte que ça n’allait plus. J’étais face à un choix. Assumer mon cœur, et partir. Rester, et faire comme si tout allait bien alors que je m’étais rendue compte que je n’étais pas heureuse. Et je choisis d’aller vers cet avenir, vers cette femme que je voulais devenir, et je te quittai.


Car non, ce n’est pas notre relation de neuf années qui fut le problème. Ce sont nos dernières années. Et j’ai réalisé que beaucoup de choses entre nous étaient toxiques, et qu’on ne se faisait pas de bien. On a construit en parallèle nos vies, sans que tu t’impliques dans la mienne. Tu n’as jamais voyagé avec moi, ne t’es pas intéressé à mon travail, ne voulais jamais écouter mes histoires. Et l’avenir était flou, nous n’avions pas de projet commun. Il fallait toujours attendre une échéance nébuleuse, à l’issue de laquelle notre vie démarrerait. Plus tard, on vivrait. Plus tard, on voyagerait. Plus tard, on ferait des projets. Ce qui fait qu’on avait pas d’avenir. On était dans l’attente. Et c’est pour ça que j’ai vécu de mon côté. Je n’aurais pas pu t’attendre neuf années pour construire ma vie, et voyager.
Globalement, à la fin de notre relation, nous n’avions pas de quotidien en commun, en général on passait notre temps sur notre ordi sans rien partager, on baisait de temps en temps et on se bourrait la gueule avec nos potes. Tu ne faisais jamais le ménage, et moi vraiment peu souvent parce que j’en avais marre d’être la seule à le faire. Je ne pouvais rien affirmer lorsqu’on discutait sans que tu remettes mes connaissances en doute, j’avais perpétuellement tort. Et lorsqu’on se disputait, c’était un schéma théâtral qui recommençait, perpétuellement. Le manque de communication qu’on avait me faisait vriller, ma colère prenait le dessus, je hurlais pendant une heure, partais pleurer pour me calmer, culpabilisais, revenais la queue entre les jambes et on revenait sur la crise en blaguant. Oui, c’était mon petit pétage de plombs mensuel, de toutes façons c’était rien. Et il y avait cette phrase, qui m’est restée : « T’es tellement folle que de toutes façons personne d’autre que moi ne pourra te supporter. ». On a quand même décidé de se fiancer. Je me suis rendue compte que je n’en avais pas vraiment envie, et que le moment où tu me l’as demandé (soirée, bonne ambiance, pas envie de casser l’ambiance…) a fait que j’ai accepté. Je pensais que je t’aimais encore, mais je me sentais seule. J’assumais tes démarches administratives, notre vie. A part des sorties cinéma, c’est moi qui organisais notre vie. Sans soutien de ton côté. Tu avais un certain besoin de cette relation d’aide, qui allait bien avec mon complexe du sauveur, et me faisait de plus en plus avoir un rôle de maman pour toi. Et ce n’était pas sain. Cette situation faisait que je me sentais vidée, triste. Et pour tout cela, je t’ai quitté.


Malgré tout, briser neuf années de relation comme ça, c’est dur. Ca a été la décision la plus difficile de ma vie. Je ne pouvais pas encore assumer la culpabilité de briser nos promesses, notre passé, tout ce que nous avions traversé ensemble. C’est pour cela que je me suis dit à moi-même que ce que je voulais, c’était une pause de six mois. Mais en réalité, c’était la solution la plus douce pour ne pas avoir à gérer toute cette culpabilité que je ressentais. J’ai quand même essayé de faire les choses bien, t’expliquer tout ce qui n’allait pas. Pendant de longues soirées, des discussions qui ont duré des heures, j’ai essayé de te faire comprendre ce qui n’allait pas. Rien n’a marché. Il y a eu des pleurs, des supplications, des insultes, des paroles violentes. Et au bout de tout cela, j’ai fait une crise de nerfs qui a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Après cela, je ne voulais plus entendre parler de toi, je ne voulais plus que tu me touches, plus rien.

C’était fini. Je suis partie.
J’ai refait ma vie.


Et je suis bien plus heureuse comme cela.
Malgré tout cela, j’étais disposée à ce qu’on se revoie, plus tard. Qu’on garde une relation d’amitié. Rayer quelqu’un de ma vie avec qui j’ai passé neuf années, c’était dur. Tu as marqué ma vie, et je n’avais pas envie de renier cela. Mais j’ai appris tellement de choses, tu as mis en place tellement de choses qu’au jour d’aujourd’hui, je suis en colère contre toi. Et je n’ai plus envie de te revoir. Tu as craché sur notre relation, tu as craché sur ce que j’ai fait pour toi, ce qu’on a traversé ensemble. Et tu n’as mis aucune difficulté à le faire. Et pour cela, je suis en colère contre toi. Entre les insultes, l’argent que tu me dois encore, le chantage au suicide, le harcèlement, les mensonges, la culpabilisation, les remarques, les accusations, les tentatives de me discréditer auprès de nos amis, même de ma mère, ça fait beaucoup. Beaucoup trop. Je commence même à me demander si tu m’as aimée un jour.


Alors je conclurai cette lettre ainsi. L’homme que tu es aujourd’hui, je ne veux plus le voir. C’est fini. Peut-être si tu décides de me rembourser, et seulement à cette condition. Mais je sais que tu ne le feras pas.


L’homme que tu as été, avec qui j’ai traversé tant de choses, je garderai toujours une affection profonde pour lui. Et c’est à lui que je m’adresse. Même si aujourd’hui je suis heureuse, que j’ai construit une nouvelle vie, complètement différente, je veux lui dire au-revoir. La femme que je suis, que j’aime, elle a pu se construire en partie grâce à toi. Merci, pour ce que je suis. Je n’oublierai jamais ce qu’on a vécu, les bons moments et les grandes joies, les difficultés et l’amour qu’on a partagé. Je ne regrette pas une seconde vécue avec toi, même si tout n’a pas été facile. Et je te souhaite d’être heureux, de retrouver l’amour et de réaliser les projets que tu rêves de faire, et pour lesquels je ne doute pas que tu aies le talent qu’il faut.


Bon vent à toi, et que la vie te soit douce.
Aya.

Once I was a teenager – Diablogues

Réécriture d’une nouvelle inspirée de « Pauvre petit garçon », de Dino Buzzati

Les lumières de la Ville répandaient leur aura jaunâtre et souffreteuse sur le macadam. L’heure était tardive. La nuit était tombée, et avec elle s’était éteint le tumulte anxieux de la Métropole. La rue s’était nimbée d’un vacarme inaudible de klaxons, de moteurs en marche et d’éclats de voix lointains. L’ensemble évoquerait presque les appels de divinités étranges, inhumaines. Seules subsistaient les ombres des maisons individuelles, épiant les pas des noctambules telles des entités surnaturelles. Le silence des trottoirs pesait comme une chape de plomb, rimant avec la solitude des réverbères fatigués.

Une avenue anonyme. Des pavés écrasants, des maisons en file indienne. Deux silhouettes.

Un homme, grand et efflanqué, vêtu d’un costume de tweed couleur cendre, marchait avec de grandes foulées lunaires. Les deux grandes ailes d’une blancheur de lait qui lui transperçaient le dos tressautaient à chaque pas. Un petit garçon rachitique et malingre le suivait à grand-peine, pendu à sa main droite.

« Où on va ? » La voix criarde du petit garçon avait déchiré le silence contemplatif. Sa distonie glaça le sang de l’Ange, sans qu’il puisse en saisir la raison. Il lança un regard à Rudolf, qui le fixait avec toute l’insolence opiniâtre de ses prunelles sombres. C’était un enfant. Pourtant, le feu de ses yeux lui fit un peu peur, inexplicablement.

« Samaël ? On est bientôt arrivés ?

  • Nous ne sommes plus très loin. »

Ils marchèrent jusqu’au bout de l’avenue, en silence. L’Ange et l’enfant empruntèrent une rue à gauche, une ruelle à droite, puis une autre artère.

Furtivement, la foule envahissait les rues comme une infection. Des prostituées, lascivement collées aux murs de briques, faisaient couler leurs voix mielleuses de leurs haleines putrides, tandis que des ouvriers buvant leur paye du jour plongeaient la tête entre leurs seins trempés de sueur. Les pantalons tombés sur leurs chevilles trempaient dans le caniveau souillé d’alcool, d’ordures et de pisse. Des ronds-de-cuir ivres morts se laissaient aller au coma, laissant des rats se nicher dans leurs costumes rongés par les mites. Des enfants à l’aspect malingre se lançaient des pierres, poursuivis par leurs mères, l’oeil rouge et la voix écorchée, qui tentaient sans succès et à force cris de les ramener à la maison.

La rue pavée aux murs de briques d’un autre âge semblait envahie par les manifestations blasphématoires d’une assemblée de Bacchantes, qui serait occupée à exécuter une Danse Macabre. Le foule était compacte, bruyante, vicieuse, grouillant comme une armée de cafards belliqueux et offensifs. Sa mélopée disharmonieuse semblait suinter des interstices et fissures des murs, s’écoulant entre les immeubles qui manquaient de s’écrouler et la chaussée au pavage édenté. La putréfaction ambiante fleurait bon le vice et les maladies vénériennes. L’ange et son protégé s’y engouffrèrent, comme dans de la vase. Ils se frayèrent un passage entre une pute en plein artisanat et deux biturins qui martelaient du bout de leurs semelles la figure maculée de sang d’un clochard. Le mouvement de la foule ne changea pas. Des regards glissèrent sur eux, sans réaction. Étaient-ils visibles aux yeux du monde ?

Quelques pas plus loin, surgit une porte vermoulue, encadrée par deux jeunes filles dont les guêpières durent être pourpres, il y a longtemps. Samaël donna un coup de pied dans les planches pourries, qui craquèrent et s’ouvrirent.

Un couple de noctambules qui se besognaient l’un-l’autre était affalé dans le hall d’entrée. Samaël et Rudolf enjambèrent les amants ainsi que les monceaux de détritus qui jonchaient le palier de porte, et entamèrent l’ascension des marches.

Premier étage. Les vagissements d’un bambin en furie percèrent les cloisons qui s’effritaient déjà.

Second étage. Une femme hurlait de douleur à intervalles réguliers, comme sous des coups répétés. Les beuglements d’une adolescente qui tentait sans succès de chanter un blues semblaient narguer la victime.

Troisième étage. Une femme simulait un plaisir intense à grands renforts d’onomatopées absurdes et de monosyllabes dédoublées. La deuxième porte était silencieuse. Ils entrèrent dans un tout petit appartement, meublé simplement d’un lit, d’une table et de quelques chaises, cloisonnés par des piles de papiers divers. Le tout était éclairé par les braises d’un feu vieux de quelques heures, qui luisaient doucement dans la cheminée.

Samaël lança de nouveau son pied pour refermer la porte, ce qui eut pour effet d’accroître les cris de jouissance de la voisine en pâmoison.

Le duo s’assit face à face, à la table. Rudolf foudroyait du regard son compagnon, et ce fut après un long silence que le Gardien décida de briser la muette obstination de son protégé : « Si tu m’as appelé, ce doit être pour une raison. » Le petit garçon avait dans les yeux cette insolence maligne qui pousse les enfants à appuyer sur les sonnettes de leurs voisins et tirer la queue des chats, par goût de la confrontation pure et simple.

« Parle quand tu le souhaiteras, j’ai l’éternité devant moi. » Samaël replia ses ailes et s’allongea sur le lit, qui gémit sous son poids. Il s’alluma une cigarette. L’Ange n’était que nonchalance et cela énerva Rudolf.

« A quoi tu me sers ?!

  • A quoi je te sers ? Mais à t’aider, te soutenir, te guider vers la bonne Voie, la Paix intérieure… enfin tu sais.
  • Alors dis moi ce que je fais ici.
  • C’est toi qui as souhaité me voir.
  • Pas dans cet appartement ! Pourquoi je vis ?! »

Samaël se releva, et s’assit face à l’enfant. Il avait un sourire amusé.

« Que veux-tu savoir, gamin ?

  • Je te l’ai dit ! Que fais-je ici ! À quoi je sers, pourquoi je vis !
  • À dix ans, on ne se pose pas ce genre de questions… Tu as le temps.
  • Réponds moi ! Tu es mon Ange Gardien, tu dois le savoir !
  • Comment veux-tu que je réponde à cela, Rudolf ? Tu es le seul écrivain de ton histoire, le seul qui pourras décider de ce qu’il adviendra de toi, et de ce qui donnera un sens à ta vie. Je ne suis pas un bon génie, je n’exauce pas les vœux !
  • Mais Samaël, je sens que je suis voué à faire de grandes choses, tu sais ! Ce corps-là n’est pas le reflet de ce que je suis au fond de moi… Plus tard, je serai aimé et acclamé par des foules entières ! Je serai l’idole d’une nation, je le sais ! Ils verront. »

L’Ange jeta un regard au petit garçon, les yeux brillants, qui lui racontait ses rêves de gloire. Un malaise le reprit.

« Qui verra ? » Rudolf s’arrêta, coupé dans son élan.

« Les autres.

  • Ils verront quoi ?
  • Que je ne suis pas un gringalet, une mauviette, une fiotte ! Ils verront que je suis bien supérieur à eux. Je leur montrerai qu’ils ont eu tort de me traiter ainsi. Je serai aimé, adulé, ils me jalouseront. Ils s’en mordront les doigts de jalousie.
  • La vengeance ne sert à rien, gamin.
  • Non, tu ne comprends rien ! Je veux montrer au monde que je suis fort ! Malin, intelligent, beau ; je veux leur montrer qu’ils ont eu tort de rire de moi parce que je suis bien supérieur à eux.
  • Rudolf, entretenir ce fiel dans ton cœur ne te servira à rien. La haine appelle la haine, et elle rend malheureux. En faisant ton chemin et malgré les difficultés tu rayonneras, et tu n’auras plus besoin de les voir diminués. À ce moment-là, tout le monde la verra, ta beauté. Parce que ta richesse intérieure ressurgira sur les autres. À vouloir te comporter comme les petites frappes qui te tourmentent, tu ne récolteras rien de bien.
  • Et qu’est-ce que ça peut bien faire, que je veuille faire comme eux ? – Samaël eut un soupir.
  • Si tu ne m’entends pas essaie au moins de m’écouter, Rudolf.
  • Non, c’est toi qui vas m’écouter ! Tu peux sûrement me dire comment accomplir mon destin, et ce le plus rapidement possible. – L’Ange leva les yeux au ciel avec agacement.
  • Non.
  • Tu me laisserais endurer ce qu’ils m’infligent ?
  • Encore une fois, je ne suis pas un génie qui exauce les vœux.
  • Mais tu ne sais pas ce que c’est ! Tu ne sais pas ce que c’est que de voir le dégoût dans les yeux des gens, tu ne sais pas ce que c’est que de subir des coups, des brimades, des insultes, et de sentir qui personne au monde ne ressent de compassion pour toi, pas même ta propre mère ! Tu ne peux pas comprendre ! Dis-moi, Samaël ! Dis-moi comment je peux les écraser ! – Le Gardien eut un nouveau sourire amusé.
  • Je suis ici pour te faire suivre des principes moraux, te faire accéder à la sagesse… Pas au pouvoir despotique.
  • C’est un Ange qui vit dans un quartier aux putes qui me parle de principes moraux ? – Rudolf avait piqué Samaël au vif.
  • Je n’ai pas de leçons à recevoir de toi! Les gens d’ici ne voient que ce qu’ils veulent voir, ou ce qu’ils sont venus chercher. C’est pour cela que je peux évoluer ici à l’abri des regards. Et si tu es le seul ici à pouvoir me voir et me parler, c’est parce que je le veux bien, et que tu es mon protégé ! Si tu continues à me manquer de respect ainsi, tu retourneras dehors, à prendre du recul tout seul sur tes envies de meurtre !
  • Tu ne sers à rien Samaël ! – L’Ange eut un geste de lassitude, qu’il réprima.
  • Comment peux-tu être autant aveuglé à ton âge ? Pendant mon incarnation sur terre, j’ai essuyé trois révolutions et six pandémies, et je n’ai que très rarement vu autant de colère en un seul être, encore moins chez un enfant… La nature humaine m’étonnera toujours.
  • Mais que diable puis-je faire pour que tu réagisses… » Rudolf s’interrompit.

Un grondement se faisait entendre depuis le plancher.

Les meubles se mirent à trembler, les murs à se lézarder, les piles de papiers s’écroulèrent les unes sur les autres.

Samaël et Rudolf se regardèrent, sans parler. Ils ne bougeaient pas. Toute rancune avait disparu.

Le duo semblait être le seul à pouvoir assister à ce qui se passait, car on pouvait encore entendre les hurlements de satisfaction de la voisine au bord de l’accident vasculaire cérébral, ainsi que les cris d’un autre couple qui se disputait au-dessus d’eux.

Soudain, les braises de la cheminée s’ébranlèrent. Un tas se forma dans l’âtre, qui devint une montagne, et prit la forme d’un corps pourvu de deux yeux rouges flamboyants. Une fumée emplit la pièce, qui empestait atrocement le soufre. Enfin, une voix grave, profonde, puissante, sépulcrale et millénaire se mit à parler.

« En vérité je vous le dis, j’espère n’avoir pas été dérangé pour rien. » Aucun des deux ne répondit. Rudolf était terrorisé, et Samaël sur ses gardes. Il y eut un temps, hors du décompte des secondes, où personne ne dit mot. L’apparition prit finalement la parole.

« Viens à moi, Rudolf. » L’enfant n’osait pas refuser. Bizarrement fasciné, il s’approcha.

  • Sais-tu qui je suis ? Je suis la flamme, le brasier rougeoyant et tourmenteur, je suis la noirceur et le vice, je suis légion abominable, monstruosité formidable, je suis Lucifer, prince des enfers, chevalier de l’ordre de la Mouche. Que puis-je faire pour toi, Rudolf ? Pourquoi m’as-tu appelé ?
  • Il ne t’a pas appelé, horrible créature ! Retourne d’où tu viens ! Ne l’écoute pas, Rudolf. C’est ton âme qu’il veut.

L’enfant détourna le regard des braises, un profond dilemme dans le cœur. D’un regard qui contenait la dernière parcelle de toute l’innocence et la beauté de son être, il considéra l’Ange et le diable avec toute la crainte de l’enfant de dix ans qu’il était encore.

  • Que souhaites-tu, Rudolf ? Bonheur, grandeur, pouvoir, réussite, amour ? Je peux tout pour toi. Il me faut juste ton âme, et une autre offerte en tribut de ton allégeance à mon pouvoir.
  • Ne fais pas ça gamin, tu vaux mieux que ça ! Il se sert de toi… Si tu lui dis oui, tu ne pourras plus jamais revenir en arrière ! Tu auras beau te repentir, tu seras coincé du mauvais côté pour l’éternité !
  • Je ne demande pas grand-chose, en échange de tes plus chers désirs. Tout ce que tu as à faire, c’est signer de ton sang le contrat que je te donnerai. Et tout ce que tu as toujours souhaité au plus profond de toi sera réalisé.
  • Si tu lui dis oui, ton âme sera damnée, tu iras en enfer quand tu mourras ! Tu souffriras pour des siècles et des siècles… ! Je t’aiderai à devenir quelqu’un, ne lui dis pas oui. Je suis là pour ça. Je t’apporterai la Lumière, fais-moi confiance. Ne l’écoute pas !
  • Réfléchis bien, Rudolf. Je peux tout rendre réel. Absolument tout ce que tu veux.
  • Ce ne sera pas réel, gamin ! Il te propose une illusion qui gâchera ta vie et l’impact que tu pourras avoir sur le monde, ne l’écoute pas, dis-lui de repartir !
  • Réfléchis bien à tes plus chers désirs, Rudolf. Tout ce que tu veux.

Le petit garçon hurla de toute la force de ses poumons. L’ange et le démon se turent. Le regard de l’enfant, qui s’était fait profond, se porta sur Samaël.

  • Je t’aiderai à réaliser ce que tu as en toi. Je t’aiderai à devenir quelqu’un. Quelqu’un de bien. Je suis là pour ça. Je te le demande, gamin. Ne te vends pas. Ne lui dis pas oui.

L’enfant se tourna vers le démon.

  • Tu peux tout exaucer ? » Lucifer laissa échapper un petit rire caverneux.
  • Rien ne m’est impossible, si tu acceptes les termes du contrat que je te propose. » Une lueur ironique naquit dans le regard fait de braises. Il avait déjà gagné. Samaël resta interdit, horrifié par ce qui se préparait.
  • Tu peux me rendre beau, fort, puissant, aimé de tout le pays ?
  • Je peux te rendre beau et charismatique aux yeux des hommes. Je peux te donner le pouvoir d’étendre ta domination sur la terre. Les femmes seront à tes pieds, les hommes te jalouseront… des foules entières hurleront ton nom. » Une lueur de convoitise s’alluma dans les yeux du garçon, qui semblait déjà voir ce que le prince des enfers lui proposait.
  • Tout ce qu’il me faut, c’est ton âme. Et une autre offerte en sacrifice. Et la promesse que tu m’appartiendras quand tu mourras.
  • C’est d’accord. » A l’instant même où il prononça ces mots, son bras se stria d’une écorchure profondément marquée, qui lui arracha une grimace. L’abomination le regardait avec un semblant de sourire de satisfaction, tandis qu’un papier apparaissait dans sa main gauche.
  • Quelle âme m’offriras-tu ? – Avec le regard vide de sentiments d’un enfant qui condamne ses anciens jouets à la poubelle, Rudolf étendit un bras vers Samaël.
  • Celle-là. » Le démon partit d’un grand rire, et ponctua ironiquement la signature de ces mots :
  • Ainsi soit-il. » Et l’Ange hurla d’horreur, aussi fort qu’il put.

Lucifer allongea le bras gauche, et une giclée de flammes sortit de sa paume, volant vers Samaël, qui s’embrasa. L’Ange ne fut bientôt plus qu’une masse enflammée hurlant de douleur, s’agitant et tentant par tous les moyens d’effacer les flammes qui dévoraient ses membres. Rudolf resta figé, son sourire narquois s’effaçant de son visage. Il regretta pendant un instant son geste. Mais lorsqu’il se retourna vers le malin, il eut juste le temps d’apercevoir un rai de lumière aveuglante s’ouvrir depuis le corps du supplicié vers le ciel, sans pouvoir pousser plus loin la teneur de ses pensées repentantes. Le démon tendait le même bras vers lui… Son cœur manqua un battement, et avant qu’il n’ait pu réaliser ce qui lui arrivait, l’univers autour de lui se distordit.

Lumières. Couleurs. Temps. Espace. Tout n’était plus qu’une bouillie de sons et d’images désarticulés, se liant les uns aux autres en une espèce de vortex strident et incompréhensible. Le petit garçon tournoyait sur lui-même à une vitesse folle, la tête prête à éclater sous la pression, n’ayant plus prise sur quoi que ce soit.

Finalement, il se sentit projeté hors de l’oeil du cyclone. Il retomba sur la terre ferme, propulsé si fort qu’il manqua de tomber. Rudolf était sur un podium. Reprenant ses esprits, il vit qu’il était dans une grande ville inconnue, sur une place à l’architecture bourgeoise pourvue de maisons cossues et majestueuses. Face à lui, un microphone grésillait un peu. Une foule l’acclamait à force cris. Il se retourna pour regarder derrière lui, et vit qu’une dizaine de généraux le regardaient, rangés au garde-à-vous devant un grand drapeau noir, rouge et blanc.

Son corps avait grandi d’un coup. Ses mains aussi. Des poils étaient apparus. Ses pieds avaient doublé de volume, son corps était plus fort et moins rachitique.

Rudolf considéra la foule, et compris que tout cela était pour lui. Il eut une brève pensée pour son Ange Gardien, se dit qu’il ne saurait jamais où Samaël avait atterri.

Le petit garçon qui n’en était plus un prit une grande inspiration. Sa poitrine se gonfla démesurément, comme si elle restait trop petite pour le contenir.

Et il se laissa porter par les slogans que la foule scandait :

« Heil Hitler ! Heil Hitler ! Heil Hitler ! Heil Hitler ! »

Waste – micronouvelle

waste

C’est une route. Il y a une route, là, une voie express. A portée de vol d’oiseau. Une route, vide? Une route linéaire et sans escarres. Lisse… Lisse de goudron en forme de papier glacé.

C’est une petite fille au bord de la route. Il y a comme un thème de guitare qui résonne dans ses oreilles, accompagné des sons douloureux d’une voix torturée.
Seule. Seule au bord de la voie express.

Elle est un souffle de vent au milieu des berlines qui tracent la route de leur pouvoir d’achat. Diaphane, quasi invisible, aussi légère qu’un souvenir. Aussi mélancolique qu’un jouet abandonné dans un grenier. On dirait une vieille poupée de cire avec les yeux qui pleurent. Un pantin aux fils sectionnés. La petite fille est immobile, et regarde passer la vie au bord de la voie express. Un trou, au creux de son estomac. Les yeux fixes.

Et les autos filent, les yeux bandés. Qui peut la voir? Elle n’est qu’un reflet des névroses des ménagères de moins de cinquante ans.
Est-elle réelle? Ce n’est peut-être que la réécriture de la métaphore d’une légende urbaine. Une projection astrale. Un fantôme, une âme en peine transie de froid…? C’est une strophe de poésie du macadam, avec le regard triste et les cheveux sales.

Et le monde tourne, tourne, tourne, tourne encore, de plus en plus vite, dans le sens de cette voie express.

C’est alors que la petite fille commença à s’effacer. Pendant que l’humanité courait, fuyait à la vitesse d’un crochet du droit, elle s’atténuait à la manière d’un morceau qui se termine. La fille de rien s’en allait sans mot dire, sans giclée de sang, sans teint blafard. Elle s’effilochait comme une erreur dans un texte qu’on effacerait à la gomme.
Peu à peu, elle part, sans faire un geste.
Et bientôt on ne la voit plus.

Et le vent promène un pull crasseux sur la voie express.

Once I was a teenager – Thoughts

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Un train. Une rame qui se balance, désagréablement brinquebalante, une rame qui avance vers une ville qui porte en son sein un passé. (éteint?) Un thème de piano dans la tête, la douce lumière du jour qui finit baignant le salon aseptisé d’une lumière de conte de fées. Dans sa tête s’égrène encore le bâton de pluie magique, celui qui raconte les histoires qui font que la vie se pare de ses couleurs bizarres, éphéméride de l’imaginaire, symphonie des fantasmes, ironie de la réalité qui ne joue plus, vaincue par le récit. (je veux que les fées existent, j’y crois-j’y crois) Dans son cerveau qui se dissout, ses angoisses se shootent aux accents de réalité qui recroquevillent son coeur dans un coin. Soudain, elle a peur. Plexus solaire qui se resserre, toile d’araignée de sa folie maniaco-dépressante. Dans son coeur s’enclenche un engrenage de plus en plus sourd, de plus en plus incessant, un mécanisme à pile-ou-face qui n’a jamais raison, mais qui sait toujours se faire entendre. Avec le chemin de retour, reviennent les souvenirs. Avec le chemin de retour, se relisent les textes. Suivent les pensées, les espoirs, les angoisses. Elle a peur, mais pourtant revoit sa vie passée. Elle se demande si grandir, c’est mourir un peu? Elle se demande si la drogue rend vivant, comme l’alcool et la cigarette. Elle se demande si quelqu’un a déjà réussi à garder son Enfant en vie, dans son corps d’adulte. Elle se dit que ce sera bientôt à elle de monter sur scène. De commencer à jouer? Et elle a le trac. Elle a le trac, parce qu’elle ne veut pas vendre ses rêves pour de l’éphémère. Lui vient alors de ce souvenir, du jour où, Enfant, elle avait compris qu’elle allait mourir un jour. Et où elle avait été déçue, parce qu’elle voulait jouer toujours. Elle était Enfant. Et elle avait été terrassée par ce sentiment. Elle l’était toujours. Soudain, c’est comme si on lui avait mis un canon sur la tempe. Elle tremble. Elle tremble pour ce sentiment de mortalité et d’absurdité qui l’étouffe. Elle veut continuer de jouer. Elle veut continuer de jouer toujours. Mais elle se dit qu’elle doit briser ses chaînes, et elle se demande si elle en aura la force. 

Un songe – micronouvelle

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La vieille dame traversa la salle des fêtes de son pas traînant. Elle commençait à se remplir de monde. Les gens parlaient entre eux, et le bruit des conversations emplissait les quatre murs au rythme des corps qui entraient en scène.

La vieille dame traversa la foule. Elle gagna clopin-clopant les rangées de chaises qui jouxtaient la piste de danse, et s’assit sur l’une d’elles avec ce mouvement ralenti si caractéristique des personnes âgées. La vieille dame souffla un peu. Elle embrassa la foule du regard, observant les jeunes et les moins jeunes, les accolades, les baisers, les échanges de regard. La foule gravitait autour d’elle à une vitesse qui l’étourdissait presque, et la vieille dame se dit que c’était sûrement ce que devait ressentir un noyau d’atome. Elle sourit à cette pensée.
Pas un regard ne se pointait vers elle. Ils glissaient tous sur son sourire apaisé comme des vagues sur un rocher. Ca lui plaisait assez. Avec les années, elle avait pris goût au silence et à la solitude, comme un prélude à une fin pleine de douceur. Et à cet instant précis, elle sentait une bulle de paix et de silence l’entourer. Elle se laissa aller dedans. Comme de concert, la musique démarra, quelques danseurs se précipitèrent sur la piste. La vieille dame fredonna la mélodie un peu. Elle se sentait loin de tout cela.

A mesure que la salle s’échauffait, la même pièce se rejouait, le même théâtre de marionnettes que sur toutes les autres pistes de danse du monde: les timides s’isolent, les couples se forment, les corps se cherchent, s’attirent, se repoussent. Tout est histoire de protons et de neutrons, pensa la vieille dame. Et elle sourit encore.

Elle se sentait un peu fatiguée. Laissant aller ses pensées, son regard se perdit dans le vague. C’est alors qu’une image l’interpella.

Une jeune fille entra dans son champ de vision. Elle avait une magnifique crinière rousse, qui ondulait sur ses épaules comme les flammes d’un feu de joie. Son teint était diaphane, translucide, et ses manières étaient mal assurées. La vieille dame, l’espace d’un instant, se reconnut en cette jeune femme. C’était peut-être parce que leurs yeux étaient d’un même vert profond. Qui aurait pu savoir.

La jeune fille se mit à danser, maladroitement, avec des gestes enfantins et un léger sourire sur ses lèvres. Sa robe et ses cheveux virevoltaient, et la vieille dame la trouva belle. A mesure qu’elle se laissait entraîner par la musique, les mouvements de la danseuse s’assuraient. Elle sembla oublier les alentours, pour ne plus sentir que le rythme, jusqu’à ce que quelque chose vienne la distraire. C’était un autre danseur, qui l’invitait à la rejoindre.

La vieille dame crut un instant ressentir ce frisson délicieux des Premières Fois, mâtiné d’appréhension et teinté d’adrénaline, lorsque la jeune fille accepta. Elle ferma les yeux, et les rouvrit. Ils dansaient maintenant, valsaient en se regardant dans les yeux à contre-courant des autres danseurs qui écumaient la piste, comme rattachés à un autre espace-temps qui se manifestait en cet instant précis. Elle ferma les yeux de nouveau, et les rouvrit. La musique allait en ralentissant, le volume s’amenuisait. Les autres danseurs continuaient pourtant leur manège, mais Eux s’étaient arrêtés. Il avait la main sur sa taille, Elle avait les bras autour de son cou. Ils s’approchèrent l’un de l’autre, et s’embrassèrent. La vieille dame sourit une dernière fois, attendrie et nostalgique. Elle caressa du bout du doigt son alliance, à son annulaire. Ses yeux repartirent dans le vague.

Elle laissa alors ses paupières se fermer. Et la vieille dame, doucement, s’endormit.

Ce texte est disponible comme d’autres, sur le site du Boudoir (Université Rennes 2), passez voir nos productions! : http://associationlettres.wixsite.com/leboudoir/single-post/2016/11/19/Un-Songe

Once I was a teenager – Vous n’êtes pas un flocon de neige.

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**/**/**** – 00:00

Pénombre et vapeurs d’alcool.
Brouillard et fumée de cigarette.
Ce soir-là, j’aurais pu t’aimer.
Je t’aimais, d’ailleurs.

Sauf que tu t’es envolé, encore, laissant peser mon corps tellement lourd sur le sol pavé; lourd d’alcool, de drogues, et de fumée de cigarette. Je t’ai regardé planer, comme l’ange que tu es, planer, puis t’envoler vers l’immensité rougeâtre qui nous servait de ciel ce soir-là. A peine si tu n’as pas laissé une traînée de poudre de fée derrière toi, comme la fumée des avions. En plus poétique.
Je t’ai regardé t’envoler, et je me suis rappelée combien j’étais pataude. Je n’ai pas eu envie d’essayer de sauter. J’aurais suscité un regard intrigué. Un rire, peut-être?
Si tu savais combien j’aurais aimé te suivre.
Si tu savais combien j’aurais donné pour ça.
Ce soir-là. A cette seconde, infiniment précise. Ce moment-là et pas un autre.
Et tu volais, et je te regardais, encore et toujours.
Moi qui d’ordinaire était attirée par le ténébreux, j’étais tombée amoureuse d’un ange. J’étais tombée amoureuse de la lumière.
De toi, en fait.
Combien de temps suis-je restée ainsi? A regarder tes grandes ailes blanches battre comme un coeur l’aurait fait?

C’est quand on m’a appelée que j’ai réalisé que je ne savais pas voler, et que toi, tu t’en allais. J’ai secoué la tête, regardé autour de moi. Mes pieds ancrés dans la terre se sont fait de nouveau ressentir. L’effet de l’alcool, de la weed et de la MDMA sont remontés. Comme le son d’une diphonie qu’on augmente. Alors, j’ai croisé le regard d’un grand mec aux cheveux longs, aux yeux noirs et sombres à la fois.
Et alors j’ai souri. J’ai ri.
Et alors j’ai avalé une gorgée de gin. Et une autre de rhum.
Et alors j’ai renoncé.

Apple – Nouvelle

baveuse

Mon parcours, finalement, aura été celui de tout-un-chacun. Tout d’abord j’y ai fermement cru, à ce connard de Prince Charmant. Dans mes rêves, je voyais arriver vers moi un cheval blanc monté par un bel éphèbe tout droit sorti d’un porno brésilien. Dans mes rêves délicatement empreints d’une puérilité sucrée, mon adonis me prendrait sur une plage et me chuchoterait à l’oreille du Rimbaud en pleurant de bonheur, tandis qu’un magnifique coucher de soleil déposerait sur nous une sorte de bénédiction éternelle à notre déclaration d’amour muette. J’ai fermement cru à ces songes, et avec beaucoup d’application. Mais au supermarché de l’amour, je n’ai jamais eu d’argent pour autre chose que du discount. Pourtant, je continuais à y croire, jusque dans les tréfonds des pires boîtes de nuit, temples de la foire aux bestiaux du 21e siècle que constitue la séduction contemporaine.

J’en ai baisé, des bites sans visage. J’ai cherché la volupté spirituelle dans les clubs SM, en rêvant d’Aragon dans les bras de Guillaume Musso. Ma solitude, organisée sous la forme d’un suppositoire à taille phallique, me pesait autant qu’à Atlas son fardeau. Mais je continuais pourtant de payer 9€ toutes les semaines, avec de nouveaux espoirs artificiels chaque week-end.
Malgré tout, la vie peut se changer en boîte de Pandore. Et parfois, elle se charge de te le prouver.
Au moment où, sur le point de te noyer au fond d’un puits humide où règne la pénombre, tu désespères de ne jamais revoir la lumière, elle te lance une corde.

Ma corde, elle s’appelait Nathaniel. Un couillon attachant d’un mètre quatre-vingt qui chantait comme l’aube salvatrice soulage les peurs nocturnes. C’était un grand dadet aux yeux bleus et à la gueule d’ange, qui savait comme personne me faire fondre en deux vers composés à la va-vite. Une espèce de miracle quotidien.
J’y croyais plus. Et là, soudain, c’était comme si j’avais raclé des restes de confiance en moi et de foi en la vie pour les offrir à Nat.
Et j’ai plongé dans ses pupilles d’azur. Et je me suis lovée dans ses entrailles. Et j’y ai cru. Vraiment, cette fois. J’ai oublié ce fiel dans mon coeur et je l’ai cru. Il faut dire qu’il était beau, et que ses paroles respiraient la sincérité. Il faut dire que de son visage émanait une lumière que je n’ai jamais retrouvée. C’était bien.

C’est beau de s’aimer quand on a 20 ans, hein? C’est beau une relation qui commence, n’est-ce pas? C’est doux, sucré, attendrissant, naïf. On forme mille et mille serments d’une voix suave, on se regarde dans les yeux et on se prend dans les bras avec la plus grande tendresse du monde. J’ai grandi, avec lui. J’ai retrouvé en moi une femme que j’avais cachée quelque part, dans un recoin de mon crâne. Avec lui, j’ai appris à faire confiance et à aimer, à vivre ma vie à cent à l’heure et dévorer son corps comme on croquerait une pomme. C’était bien. J’ai vécu l’adrénaline dans les artères, et le coeur plein d’euphorie.
J’oubliais pourtant que le corps, le coeur, la chair sont tous les trois faillibles. Et que lui aussi l’était, malgré sa gueule d’ange incorruptible.

C’est vrai, elle était belle. Elle avait des fesses parfaites et la bouche pulpeuse. Ce que je n’avais pas.
Et ça aussi, ça fait mal.

Pendant un moment, j’ai ignoré ses messages en me persuadant qu’il voulait se faire pardonner. Après tout, ce n’était qu’une petite erreur… Dans mon crâne régnait le chaos le plus indescriptible. Je ressentais les piques acides d’un sentiment d’injustice qui me torturait, mais mon coeur continuait de cogner dans ma poitrine chaque fois que je voyais qu’il m’avait appelée. Je l’aimais. Je croyais à ses promesses, mais je découvrais à mes dépends la relativité de ces engagements au romantisme sans pareil. Et dans ma tête défilaient les scénarii les plus fous, et les réflexions les plus absurdes. Je ne pouvais pas l’empêcher de partir. La douleur était presque physique, et la conviction que j’étais la seule à pouvoir le rendre heureux me faisait souffrir encore plus.

Alors je l’ai mangé.
Je l’ai tué, et j’ai dévoré son corps morceau par morceau. Je me suis régalée de sa chair et de ses viscères, jusqu’au plus petit cartilage.
S’il n’avait pu être mien, il ne serait à personne.
Et il vivrait en mon sein.

Once I was a teenager – Credo (?)

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Aime toi toi-m’aime.

Connais tes faiblesses, ta force. Connais tes fragilités, tes compétences. Apprends à jouer de tes fêlures, et à compter les embûches qui te séparent du bonheur. Sache le reconnaître, et le garder comme une petite lumière, maîtresse de tes idées.
(parfois, c’est comme si une voix me dictait ce que j’écris dans ma tête… )
Aime toi toi-même. Connais tes particularités, ton originalité. Savoure ce qui fait toi et conserve-le comme une denrée rare, précieuse. Ne recherche que l’authenticité. Suis ton coeur et poursuis tes rêves.

(De quoi sont faits nos rêves?)

Je voudrais jouer du Shakespeare sur une grande scène. Ecrire des poèmes en prose et découvrir des pays inconnus. Vivre dans le monde et effleurer l’Invisible. N’y a-t-il pas un monde où je pourrais réaliser mes rêves? …

« We are such stuff as dreams are made on; and our little life is rounded with a sleep. » William S.

(…)

Il pleut et les gouttes de pluie glissent sur la vitre, elles se chassent. Quand j’étais petite, j’imaginais qu’elles se recherchaient pour partir loin de cette glace derrière laquelle je voyage. L’auto ronronne, je me blottis contre la porte.
L’endroit où j’aime le plus dormir, rêver, fantasmer, imaginer, c’est dans la voiture. Le bruit du vieux moteur me berce, et je tombe instantanément dans une douce torpeur. Le décor défile et je ne fais aucun mouvement. Je ferme les yeux tandis que les gouttes d’eau continuent leur ballet. On va partir jusqu’où?
J’ai la nostalgie du temps où je pouvais faire vivre n’importe quel objet et créer un décor rien que par ma volonté.
J’ai un goût âcre dans la bouche. J’ai peur des lendemains, je regrette mon passé. Misanthrope et en même temps philanthrope. Qu’est ce qui fait que je suis autant compliquée, dis, Maman? Je ne veux pas entrer dans le moule. Une existence parallèle, dans mon monde et avec ceux qui y vivent me convient tout à fait.

(…)

Ô Muse de ma Psyché!
Ô magnanime amante de mes nuits sans sommeil, ma Folie!
Ô ma Mie, douce gardienne des moissons cérébrales!
Douce Nymphe amoureuse et imaginaire, Impératrice de mon monde chimérique, tapi dans les recoins de mes souvenirs, dans les aspérités de mes pensées! Ô toi Imaginaire, mon amour… Laisse moi apprêter le monde de ta musique, de tes beautés! Permets-moi d’habiller les immeubles gris de tes couleurs chamarrhées et hétéroclites, laisse mon esprit vagabonder le long de tes sentiers boisés, se reposer à l’aune de tes clairières d’un vert tendre… Fais-les sourire, ces passants blafards, change les nuages en créatures fantastiques!
Qu’enfin les couleurs fabuleuses du soleil qui se lève sèment de la poudre de fées dans les coeurs de ceux qui ont oublié l’Enfant des Espoirs, éternel garde-fou de la moisissure du Vécu…
Apprends-moi à voler, ma Mie, et alors sauve ma Folie des arrhes, des accès de réalité meurtrière pour qu’encore et toujours je puisse rêver…

(Ô Muse… Comment avoir foi en l’avenir et construire de nouveau des mots barbelés sur un fil par centaines les yeux fixés sur une épée de Damoclès pendue par un fil d’arachnide au-dessus de nous?
Temps des cerises. Avenir. Lendemains qui chantent.
Déchanson des nuits passées à veiller. Morne torpeur des jours ensoleillés avec excès. Les jours filent et se ressemblent, et mon coeur Ubiquité oscille entre faim du vécu et Chanson pour les Disparus.
A quoi joue la Vie pour disposer de nos existences et les parsemer d’autant de dangers et de futilités avec autant d’ironie qu’un comique troupier?
Qu’est-ce qu’on fait, sur la Lune? Qu’est-ce qu’on peut faire? Pas encore prêt pour le Changement. Mes mots mangent mon Moi qui se momifie en magnat de la stratégie spéculative de l’échec. J’ai peur. Et avant d’être mis face à mon destin, j’accueille à bras ouverts les maux de tête/mots de tête des Nuits sans sommeil.
Pas encore prêt pour le changement. J’ai peur. Mais je ne peux le faire. Laissez-moi juste le temps d’éviter l’écueil des Vendus. )

Once I was a teenager – Entrée en scène

La scène est vide, mais plus pour longtemps. Contrastant avec le quasi-silence des coulisses, le public émet un brouhaha continu qui pourrait presque bercer le petit Monde. Les coulisses sont noires, c’est reposant. Le trac noue les entrailles, prend aux tripes. Tu aimes cette sensation. Etriquée dans ton costume, tu tentes de ne plus penser à rien. Le rideau est fermé, ceux qui doivent être placés le sont. Les coulisses sont minuscules. Tu t’y sens bien, à l’étroit. Tu t’y faufiles pour t’asseoir, entre une prise géante de couleur marron, une cale pour le pendrillon le plus proche et une chaise, sur laquelle sont posés un bonnet de nuit et un pyjama bleu clair. Tes yeux se ferment, et tu ressens tout de suite la plénitude qui te pénètre seulement dans les théâtres. Les yeux fermés, tu es loin. Ca y est, tu ne penses plus à rien. C’est dans ces moments-là que tu te sens le plus proche de toi-même. Tu comprends, à chaque fois, pendant ces infimes secondes, que tu es faite pour cela. Faire partie de ce monde, celui du jeu. Répéter inlassablement en recherchant la perfection, avoir le trac, jouer, jouer, jouer, jouer… User de ce jargon théâtral comme d’une formule magique. Incarner, imaginer, créer, recycler, penser, étudier, jouer, jouer, jouer, jouer… Respecter scrupuleusement les mille et unes superstitions des théâtres, par plaisir de connaître un univers sur le bout des doigts. Répéter, essayer, rater, recommencer, réussir, recréer, recommencer, créer, avoir le trac, voyager, côtoyer, rencontrer, expérimenter, jouer, jouer, jouer, jouer, jouer, …

Le technicien a éteint le parterre. Le public se tait peu à peu. Le rideau s’ouvre, à pas feutrés. Comme un chat. Un moment de rien, éternel, sur le qui-vive, se passe.

Puis ça commence.

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Once I was a teenager – Prologue

Je suis une cathédrale de brume. Un édifice tortueux.

Un dédale d’ombres.

Je suis absent quand je respire. Je ne connais que les recoins sombres, quel que soit l’endroit.
J’ai pour compagnon l’Innocence, depuis qu’elle s’est égarée de ma vue, et mes chimères. Des empires fantasmés, des mégalopoles imaginées.
Une vie fabuleuse dans les recoins de mon esprit.
N’existerais-je pas? Ou serais-je seulement un songe, sorti de la tête d’un écrivain mélancolique?

Je suis une corne de brume par une nuit sans lune, résonnant dans l’espace comme une retombée radioactive.
Je suis le monde. Et je ne le suis pas. Je n’existe pas.
I come and disappear. Nevermind…
Je ne suis plus là.
Je n’ai jamais été ici.
Mais l’ai-je déjà été?

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Adolescence, jeux vidéos et psychanalyse : to play or not to play ?

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Mes rêves d’enfant, le temps de grandir et la découverte des jeux vidéo

Des fois, quand j’avais neuf ans, j’aurais bien aimé être Prince de Perse.

Quand j’étais petite, je voulais être comédienne. Je voyais la vie comme un monde régi par la magie et le bon vouloir de forces mystérieuses. Je me disais qu’un jour je deviendrais écrivain. Chaque jour, je m’inventais un personnage différent, et lui trouvais un costume en mélangeant mes habits et mes jouets. J’écrivais des romans tous les week-ends. Et parfois, je me demandais si quelque part, ce que j’écrivais prenait vie dans un monde parallèle. Quand j’étais petite, j’étais persuadée qu’avec l’âge, des pouvoirs psychiques se développeraient chez moi, et que je deviendrais un druide à la manière des anciens. Quand j’étais petite, je voulais être un pirate. J’avais peur des vampires et du noir, et je faisais des pièces de théâtre avec mes rêves de la veille. Je vivais dans un monde fantastique dont j’avais dessiné la carte, et n’aurais troqué ma vie contre aucune autre.

Mais c’est alors qu’arriva l’adolescence. Et avec elle, la découverte de l’obligation d’abandonner la clé des songes de mon monde imaginaire. Il fallait grandir, aborder une période difficile de la vie. Et ça n’était pas facile, de se sentir seule avec ses rêves.

J’ai découvert Morrowind par hasard, en flânant à Virgin. J’avais 13 ans. Mes parents, en bons représentants d’une morale bien assise sur ses principes, ont toujours associé les jeux vidéo à la violence. Et comme toute bonne adolescente, je m’attachais à transgresser ces idées pré-établies avec application. Cet après midi-là, j’avais séché le collège avec le projet de m’acheter un jeu. Et c’est sur l’étal de jeux soldés que par hasard, la jaquette de Morrowind m’interpella. Ce n’était pas mon premier jeu, mais il restera le premier qui m’a réellement marquée.

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Ald’Ruhn ses alentours et son quartier des manoirs. Un de mes endroits préférés de la map.

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Il m’a fallu plusieurs fois à me perdre dans Vivec avant de comprendre comment en sortir… 

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Ah… ces combats épiques au niveau 1 contre de féroces vers de terre…

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Le braillard des falaises. Mon pire ennemi, je crois !  

Je l’ai donc acheté, et lors d’un autre après-midi où j’étais seule chez moi, je pus enfin le lancer. Je me souviens encore du sentiment de liberté que j’ai éprouvé. Un monde entier était à ma portée, à découvrir et explorer selon mon bon vouloir. Magie, combat, rapines et quêtes épiques… Mon imaginaire était libre d’y incarner mes fantasmes d’aventure et de Merveilleux, l’histoire y était mienne, et fluctuait selon mes envies de justice ou de vengeance, s’adaptant aux théâtre de mes rêves. Mes jeux d’enfant, relégués à s’éteindre avec le temps de Grandir, y avaient trouvé un terrain de subsistance, un lieu où survivre.

Quant j’y repense, je crois que je ne retrouverai jamais une immersion dans un jeu comme celle qui se créait à chaque fois que j’y jouais. Je ne compte plus les centaines d’heures que j’ai passées à explorer l’Île, à tuer des légions d’éclaireurs kwama, fuir devant des braillards des falaises, chercher des objets de valeur à voler pour les revendre, accomplir des quêtes secondaires, me perdre à Molag Mar ou Vivec, explorer des grottes, des ruines, des temples, toutes les villes que je croisais salle par salle, PNJ, coffres, sans avoir jamais dépassé la toute première ruine dwemer de la quête principale… Ca me paraît hallucinant aujourd’hui, le temps que j’ai passé sans jamais m’ennuyer sur ce jeu. Au fil des vallées, villages et maisons, je me construisais des histoires, un personnage à part entière avec ses réflexions, son éthique, ses challenges, ses défauts, qui vivait mon exploration avec autant de sérieux et de théâtralité que celui que j’apportais à mon roleplay. Il faut le dire, à l’époque je n’avais absolument rien compris à la façon de jouer un RPG. Je pense simplement que j’ai inventé ma propre façon de jouer avec Morrowind, en faisant du jeu une sorte de théâtre de réalisation de mes fantasmes d’aventure. Et cette liberté que Bethesda a laissé à ses joueurs m’a permis de la développer.

Balmora, Ald’ruhn, Gnisis, ou la Côte de Mélancolie devinrent bientôt un refuge imaginaire, qui me faisait oublier pendant un instant la grisaille de la Réalité. Morrowind m’a ainsi accompagnée tout au long de mon adolescence et encore aujourd’hui, lorsque je lance une nouvelle partie, j’ai l’impression de rentrer dans un autre chez-moi, peuplé d’elfes noirs, de khajiits et d’orques.

Qu’en disent les spécialistes ?

Selon le psychanalyste Donald Winnicott, « le jeu est le travail de l’enfant ». En effet, le jeu en tant qu’objet transitionnel permet l’apprentissage, aide à grandir et reste un vecteur de développement personnel tout au long de la vie du joueur. Pour Sauvé, « le jeu favorise le développement d’habiletés de coopération, de communication et de relations humaines. Il favorise la motivation à l’apprentissage en améliorant la confiance en soi, l’engagement, le désir de persévérer. Il favorise le développement d’habiletés en résolution de problèmes, permet le développement de stratégies chez l’apprenant et l’amélioration de ses capacités à prendre des décisions, à comprendre un problème, à poser des hypothèses de solutions et à résoudre le problème étudié. Il permet donc aux apprenants de développer la logique requise pour résoudre un problème, et favorise la structuration des connaissances. »

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Console Odyssey, flanquée de deux joyeux lurons s’éclatant sur Pong. Observez la nervosité de la partie.

Type de jeu particulièrement récent, le jeu vidéo possède une origine floue. A partir des années 1950, différents spécialistes la situent avec la création de divers jeux, tels OXO (1952), Tennis for Two (1958), Spacewar (1962), ou encore Pong, en 1972. C’est ce dernier jeu qui donna une impulsion à l’industrie vidéoludique avec la commercialisation de la première console de salon par Magnavox à la même date, l’Oddysey. Aujourd’hui un loisir tenant une place de choix dans notre quotidien et une industrie plus rentable que celle du cinéma, le jeu vidéo fait pourtant débat depuis son apparition. On l’a accusé de causer la violence (polémique à la sortie de Mortal Kombat ; lien entre la tuerie de Columbine et Doom), d’être trop addictif (médiatisation des « MEUHPORG »), de causer l’isolement, d’être vecteur de perversion, ou même de fanatisme (Wolfenstein).

Pourtant, force est de constater que très peu d’études se sont penchées sur la question pour démontrer les aspects néfastes de la pratique vidéoludique et, à ma connaissance, personne n’a pu encore prouver que le jeu vidéo « rendait violent ». J’entends par là une violence sortie du cadre virtuel, dont le jeu vidéo serait la cause (les accès de rage face à son écran ne comptent pas ! On en a tous vécu, et ça n’implique pas de devenir colérique ou violent dans la vie de tous les jours). A l’inverse, un nombre encore plus réduit de psychiatres et de psychanalystes s’intéressent aujourd’hui aux bienfaits de ce média, Serge Tisseron et Michael Stora faisant partie des rares ayant étudié l’intérêt de cette pratique en termes de développement, à l’adolescence notamment.
Selon eux, le jeu vidéo valorise l’estime de soi, développe la motricité fine, la notion de persévérance, de spatialisation, ou de multitasking, des qualités qui sont utiles dans bien des domaines !


Serge Tisseron pose cependant quelques conditions à la pratique vidéoludique. Les enfants ne devraient pas jouer avant 6 ans, n’utiliser que la console avant 8, et ne pas jouer en ligne avant 11 ou 12 ans, tout en n’excédant pas un temps de jeu de 9 heures par semaine. Le psychanalyste définit le jeu vidéo comme un allié de choix de l’adolescent quant à sa construction personnelle, en précisant toutefois qu’une limite horaire est importante, pour que le jeu n’empiète pas sur les autres éléments nécessaires à son quotidien (acquisition des savoirs de base, sport, cercle d’amis, premières relations amoureuses…).

Selon lui encore, les parents devraient accompagner leur enfant dans ses pratiques de jeu, pas forcément en jouant avec lui mais en échangeant sur ses expériences, pour l’aider à mieux les appréhender et prendre du recul. Ainsi, le cadre virtuel permet à l’adolescent de se défouler de frustrations dans un effet cathartique (jeux de combat/FPS/Beat’em all) ; ou de décompresser, car il capture l’esprit, sollicite l’attention et la concentration mieux que toute autre occupation, puisqu’il est fondé sur une interaction permanente entre le joueur et le support qui n’autorise pas le vagabondage de la pensée.

Selon Michael Stora, il permet aussi la valorisation de l’estime de soi et de l’action : « Dans notre pays nous ne valorisons que très peu l’action des personnes. Elles vont chercher dans la difficulté des jeux vidéo une source de valorisation qu’elles ne trouvent pas dans le réel. »

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Serge Tisseron, un Monsieur qu’il est bien.

Serge Tisseron estime par ailleurs que le jeu vidéo constitue un terrain particulièrement intéressant pour l’adolescent pour se familiariser avec sa psyché : « la rêverie trouve un support et un équivalent dans la pratique des mondes numériques. Elle se caractérise par le fait d’être en lien avec la réalité, mais sans projet de transformation du monde. Elle met en scène des scénarii de désirs où l’environnement réel est figuré, mais sans que le rêveur ne cherche à leur donner un début de réalisation dans sa vie concrète. Les performances exceptionnelles permises par les espaces virtuels permettent, selon les cas, de prendre la place d’un rival symbolique, de séduire une figure maternelle ou paternelle, d’agresser un personnage en situation fraternelle, de lui venir en aide, etc. » La pratique vidéoludique permet d’expérimenter dans un environnement sans conséquence la notion de bien et de mal, ou de travailler la représentation de soi, via la pratique d’un RPG par exemple : selon le psychiatre, la création d’un avatar invite à se pencher sur les différentes facettes de sa personnalité en se projetant dans le personnage que l’on crée, sans avoir à mettre de côté sa part « sombre ».

Enfin, Serge Tisseron affirme à ceux qui évoquent une addiction aux jeux vidéo qu’elle n’en est pas une puisqu’elle « guérit » bien souvent au passage à l’âge adulte, si cet éventuel rapport excessif n’est pas accompagné de problématiques familiales, pathologiques ou sociales.

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Jeunes psychotiques à tendance sociopathe en devenir. 

Les espaces virtuels prennent une place croissante dans nos quotidiens. Les jeux vidéo peuvent constituer donc un loisir qui aide à grandir, prendre confiance en soi et mieux se connaître. C’est un échappatoire aussi, et un lieu d’exploration de la psyché de l’adolescent important, je l’ai personnellement vécu avec Morrowind.

J’ai les analyses de Serge Tisseron sont saines, parce qu’elles présentent un propos encore nouveau sur le média vidéoludique. Les discours des médias de masse d’aujourd’hui, qui à ma connaissance soit diabolisent le jeu vidéo ou le valorisent pour des raisons financières, sont tous deux des traitements faciles du sujet qui pour moi n’aident pas les adolescents ou les joueurs en général à aborder leur consommation qui, peut donc effectivement présenter des aspects néfastes dans l’excès. A mon sens, nous avons besoin d’études comme les siennes pour permettre à ce nouveau loisir/mode de création d’être mieux connu, et donc mieux utilisé. Et pour mieux cerner ce média, il est nécessaire de sortir des discours réducteurs concernant les jeux vidéo. Pour apprendre aux adolescents d’aujourd’hui à grandir avec, il faut commencer à appréhender le média vidéoludique avec une objectivité nouvelle, et reconnaître son intégration importante dans nos modes de vies contemporains. Cette reconnaissance est-elle en train de se faire, depuis que le jeu vidéo est devenu à la mode en même temps que la « geek attitude » ? En tous cas, à ma connaissance, encore trop peu d’actions éducatives sont menées pour aider les jeunes d’aujourd’hui à mieux utiliser ce « nouveau » média (qui a déjà une certaine histoire derrière lui).

 

A explorer pour plus de réflexions sur le jeu vidéo, mais aussi sur la cybernétique/les robots : site de Serge Tisseron

Liens photos: 

Image 1 : http://wallpaper-jeux-video.le-blog-du-geek.com/wallpaper-prince-of-persia-les-sables-du-temps-9192.htm
Image 2 : http://elderscrolls.wikia.com/wiki/File:Ald’ruhn-under-skar_Entrance.jpg
Image 3 : http://home.earthlink.net/~tanstaafl/morrowind06.html
Image 4 : http://lagbt.wiwiland.net/wikibiblio/index.php/Kwama
Image 5 : http://themorrowind.skyrock.com/431557268-Les-braillards-des-falaises.html
Image 6 : http://lepetitinfographiste.over-blog.com/pages/Lhistoire_des_consoles_de_jeux_videos-5931393.html
Image 7 : http://psychanalyse-famille-idf.net/la-stfpif-a-ete-creee-le-12-juin-1995/histoire-des-origines-2
Image 8 : http://www.huffingtonpost.fr/2014/04/09/jeux-video-agressivite-frustration-etude_n_5117269.html

Mood 30/11/2015 – Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.

En passant

Mes ailes se consument mais les étoiles sont restées. La brume se propage mais la lune me darde l’épée de sa lumière droit au coeur. EXI(S)T. Comment fait-on pour voler de ses propres ailes quand on en a plus? Je me sens face à ces deux portes, finalement. Hésitant à les ouvrir. Une main douce serrant mon épaule. Comme c’est dur de continuer sans toi dans ce monde de fous à l’avenir en fil de rasoir. L’humanité se tranchera les veines et je me noierai dans sa cascade écarlate. Dans le sang des possibles. Et tu ne seras pas là pour le voir. Atrocement. ou heureusement. Les mots me manquent pour toucher à la fin de l’envoi l’araignée noire qui tisse sa toile en mon sein. Qui se fait un nid dans mes entrailles. Ce monde dans lequel tu as essayé de te plonger est si absurdement drôle. Et les gens qui le peuplent sont si éteints. Si pleins du vide qui les préoccupe. Si attachés au futile, si angoissés par l’inapprofondi que c’en est hilarant. Pourquoi je trouve ça si triste? Peut-être parce que je me sens si incapable de toucher l’Indicible, à tâtons dans le noir. Cet accomplissement qui rendraient si obsolètes toutes ces choses pour lesquelles je suis censée me damner. Et je ne sais comment le chercher. Et comment leur faire comprendre, à eux tous, qu’on vaut mieux que cela. Et que nous sommes comme des chiens qui se mordent la queue.

Je ne sais comment trouver ce qui me satisfera. Je ne sais comment extirper cette arachnée de mes intestins. J’espère que je trouverai. Parce qu’alors, la vie vaudra réellement la peine d’être vécue. Et qu’alors Elle deviendra cet Ange terrestre à jamais sur mon épaule droite. En attendant je rêve, je vis, j’envisage, les yeux éblouis et hallucinés fixant l’étoile du matin qui naît.

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