Educ spé’ – Récits de terrain #21

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu de terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces moments et situations rencontrées restent souvent gravés en nous, et deviennent constitutifs de notre identité professionnelle. Si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie, et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’accueil pour mineurs non accompagnés comme ailleurs, parfois, lors d’une journée où notre état de fatigue dépasse notre capacité de concevoir la moindre pensée construite, un petit moment de grâce apparaît, et nous va droit au cœur. C’est pour ces moments que souvent je me dis que j’aime mon métier, et que je sais pourquoi je me lève le matin…

En septembre 2020, je me préparais à partir en congé maternité. Enceinte jusqu’aux yeux, fatiguée par les hormones, je m’accrochais tout de même au travail pour partir dans de bonnes conditions, la conscience tranquille. Même si le rythme me fatiguait d’autant plus, de par mon état.

Le soir de mon départ, je finissais ma journée à 21h. Je tenais cependant à terminer un écrit de transmissions concernant mes jeunes, pour ne rien oublier et m’assurer que mes collègues puissent prendre le relais de mes situations en toute tranquillité. Alors tant pis pour les heures supplémentaires, je m’attelai à ma tâche en essayant de ne rien omettre.

Quelques-uns de mes jeunes vinrent me dire au-revoir avant mon départ, en me souhaitant de bonnes choses pour l’arrivée prochaine de mon enfant. A tous, j’adressai un petit mot de remerciement souriant, restant concentrée sur ma tâche. L’attention qu’ils eurent pour mon départ ne m’étonna que peu. L’un tint à s’informer de la personne qui allait prendre le relais pour l’accompagner, l’autre me dit que j’allais leur manquer… Seul l’un d’entre eux m’étonna.

C’était un jeune issu d’Afrique Subsaharienne, de Guinée plus précisément. Il avait été orienté sur le foyer quelques jours après mon arrivée, et je me souviendrai toujours de ses premiers mots face à moi : « Je ne veux pas être ici. ». Pendant les trois mois qui suivirent, il maintint une distance entre nous que je crus être consécutive à ce refus de considérer le foyer comme un chez-lui : si on ne s’attache à personne, on ne fait pas vraiment partie d’un lieu… Et je travaillai tout en respectant ce refus de créer du lien. Et pourtant.

Ce soir-là, il se présenta à mon bureau de lui-même. Avec un sourire que je ne lui connaissais pas d’habitude, il formula des souhaits de bonheur avec mon enfant, et me dit au-revoir. Je le remerciai chaleureusement, et lorsqu’il repassa la porte je me replongeai dans mes transmissions, agréablement surprise.

J’entendis le jeune marcher quelques pas dans le couloir, ralentir, et revenir vers la porte. Discrètement, furtivement, il me glissa alors un : « Et euh… Je suis reconnaissant, hein. « .

Ce moment précis me fit complètement reconsidérer la vision que j’avais de ce jeune. Il n’était pas dans le refus de lien, mais dans la prudence. Ce n’était pas un adolescent qui ne voulait pas s’attacher, mais qui avait besoin de temps pour apprendre à connaître les gens qui allaient constituer son entourage, son éduc, les autres jeunes, et leur faire confiance. Et visiblement, j’avais réussi à créer quelque chose, contrairement à ce que je pensais.

Et cette petite phrase de rien du tout, elle m’est allée droit au coeur.

Educ spé’ – Récits de terrain #10

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Laissez moi vous conter une nouvelle histoire, sortie de ma besace de souvenirs…

Patrice est un résident du Foyer de longue date. Je me rappelle clairement de ma première rencontre avec lui : cheveux longs sales et en bataille, casquette perpétuellement vissée sur la tête, un œil bleu azur, et l’autre crevé. Personne d’ailleurs n’avait pu m’expliquer comment il l’avait perdu. Tout d’abord volubile, bavard, souriant et facile d’accès, Patrice s’était renfermé peu à peu durant mon stage, et son état s’était dégradé. Son alcoolisme qu’il déniait avait fini par le rendre encoprésique, il n’était pas rare de le voir seul, souillé par ses propres déchets. Lors des soirées passées sur le collectif, il m’adressait de moins en moins la parole. Et peu à peu, le semblant de relation que j’avais établi avec lui se dégrada lui aussi, jusqu’à cette soirée de février.

Tout commence, comme à chaque fois, par l’ouverture des portes. Dix-huit heures. Les résidants et appelants du 115 font la queue pour enregistrer leur passage pour la nuit. D’autres viennent simplement demander un repas chaud, que nous n’avons malheureusement pas le droit de leur offrir. Un de mes collègues s’occupant de noter le passage des usagers dans l’ordinateur de l’accueil, je reste donc dans les parages et engage la conversation avec les usagers alentour. Au bout d’une demie-heure semblable à l’aroutine habituelle de ce moment de la journée, je sors devant l’entrée. Quelques bénéficiaires sont en train de fumer une cigarette ensemble, et j’avais dans l’idée de me joindre à eux pour faire de même. Patrice, Titi, et d’autres sont présents.

J’engage la conversation avec eux, et remarque que Patrice est en état d’ébriété. Il a l’air d’être plus enclin à l’échange, et je saisis cette occasion pour échanger avec lui. Et sans crier gare, il s’ouvre à moi. Comme pour se rassurer, il commence par insister lourdement sur le fait qu’il doit me faire confiance avant de travailler avec moi. Je réponds en insistant sur le fait que je ne le forcerai pas à quoi que ce soit. Il n’était de toutes façons pas prévu que je prenne en charge sa situation. Finalement, il me parle de lui. Me raconte sa vie d’Avant. Me parle de ses enfants, éloignés de sa vie à cause de l’alcool. Finit par me parler de sa femme, de l’amour qu’il lui porte, de leur histoire, et de son décès. Il a perdu l’amour de sa vie 32 ans auparavant, et pense toujours à elle. C’est pour lui cet événement qui l’a plongé dans la précarité. Et lorsqu’il me parle d’elle, il a le regard qui brille encore, racontant un amour adolescent qui flamboiera toujours, malgré les aléas de la vie.

Son récit me touche beaucoup, et je pense à ma Soeur, emportée par un cancer du sein quelques mois auparavant. Je comprends sa peine, qui me rapporte à la mienne. Je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec ma propre relation amoureuse, qui durait à l’époque depuis quatre ans. Je lui parle un peu de mon compagnon, et pour me répondre il a alors des mots fragiles, magnifiques :

« Ne laissez personne vous dire quoi faire, d’accord ? Vivez pour vous, faites vous plaisir, faites ce que vous voulez et n’écoutez pas les autres ! Aimez vous, et n’attendez pas de vivre à cause des autres ! On a perdu du temps avec ma femme parce que nos parents ne voulaient pas qu’on s’aime, mais on s’est battus ! Et on a été ensemble. Le temps passe vite, n’attendez pas pour vous aimer ! ».

Une fois cette discussion terminée, je dois dire que j’ai été chamboulée, à la fois par la découverte d’un homme brisé par la vie, et par les mots qu’il avait eus. Dès que j’eus cinq minutes de liberté, j’en profitai pour appeler la personne qui partageait ma vie, pour lui déclarer ma flamme. Et encore aujourd’hui, ce moment de partage m’est resté gravé comme si c’était hier.

Educ spé’ – Récits de terrain #9

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers ont été modifiés.

***

Une chaude après midi d’été dans ce foyer pour mineurs isolés. Une tablée a été dressée dans la cour, autour de laquelle sont assis travailleurs sociaux et jeunes pour partager un repas. Aujourd’hui, des artistes son venus pour présenter leur travail, en parallèle de leurs représentations qui se tiennent en ce moment dans les alentours. Leur projet est basé sur un enregistreur de leur cru, qui ressemble à un vieux gramophone. Ils l’ont emmené en voyage un peu partout, et ont demandé à des gens de leur chanter des chansons traditionnelles. Cette banque sonore multiculturelle constitue la base de leur spectacle.

Une femme chante pour les jeunes, puis un autre artiste leur présente quelques enregistrements en leur expliquant d’où viennent les chants avant de les faire entendre. Est-ce la chaleur écrasante? Les jeunes paraissent peu intéressés, peu réactifs au travail des deux artistes. Je discute avec T., qui me dit comprendre le dialecte d’une chanson, même si elle ne vient pas de son pays. Nous entamons un échange sur les différentes ethnies présentes dans la partie d’Afrique dont il est originaire, mais soudain il s’interrompt alors qu’un chant guinéen commence à retentir.

On a soudain l’impression qu’on a rallumé la lumière dans les yeux des jeunes. Ils se regardent entre eux, l’air de dire « oh! mais je comprends cette langue? »! Spontanément, les mains se mettent à battre le rythme, et F., un jeune expansif, se lève d’un bond et commence à entamer des pas de danse improvisés. Les autres l’accompagnent de sifflements pour l’encourager, galvanisés par le plaisir d’entendre une langue qui vienne de leur pays. L’émulsion dure le temps de la chanson, et met un sourire sur toutes les lèvres. Puis le silence revient, les clappements cessent et F. se rassoit. J’aurais aimé que ce moment dure plus longtemps…!

Ce sont des moments comme celui-ci qui me font aimer mon travail. Ces instants fugaces, empreints d’éternité, de complicité, d’humour, de liens qui se créent entre usagers et professionnels sans que rien ne soit prévu, au hasard de la vie, des moments dont l’humanité constitue le fil rouge. Après ces journées-là, je prends bien soin de garder par devers moi ces instants qui subliment la couleur de la vie comme des petites lumières magnifiques. Grâce à eux, je trouve de la force pour affronter les difficultés professionnelles à venir.
Qu’y a-t-il de plus beau que le partage?

Educ spé’ – Récits de terrain #8

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’hébergement, l’après-midi est un temps plus calme car la structure se vide de ses usagers la plupart du temps. Lorsqu’on est de service, c’est généralement le moment le mieux choisi pour prévoir des rendez-vous divers. Cet après-midi là, j’accompagne donc Monsieur Nikolaïevsky à l’hôpital pour un bilan de santé urgent, afin de traduire du russe au français. Vania est un homme d’une cinquantaine d’années d’origine slovaque, à ce qu’il nous a dit. Il parle très peu l’anglais. Issu d’une famille tzigane, il a été persécuté avec ses proches dans son pays, du fait de son appartenance à cette minorité. Cette situation difficile l’empêchant de trouver du travail, sa famille vécut plusieurs migrations à travers l’Europe entre 2000 et 2013, année où il dût se séparer d’eux à la douane. Ses proches partirent pour l’Angleterre, et lui arriva à Paris en janvier, puis dans notre ville en septembre. Lors de son admission en hébergement, il fut décidé de lui porter une attention particulière du fait de son état de santé très précaire. Et ce travail commençait par un bilan global nécessaire, à effectuer au CHU.

Nous partons donc du Foyer. Je lui explique la teneur du rendez-vous en russe, et l’importance de ces examens : il n’a aucun papier médical, et nous n’avons aucune information précise le concernant. Il présente plusieurs pathologies lourdes, et devra donc être ausculté par les médecins de garde, et éventuellement passer les tests qu’ils demanderont.

Une fois arrivés à l’hôpital, Monsieur Nikolaïevsky se fait ausculter par le médecin des urgences. Nous allons attendre les résultats à l’issue de la consultation. Trois quarts d’heure passent. C’est visible, Vania n’est pas à son aise. Il se lève, fait les cent pas, se rassoit par intermittence, et ses mains tremblent. J’engage la conversation. Au bout de quelques minutes, je finis par me faire à son parler, qui mélange le slovaque et le russe d’une façon plutôt insolite au premier abord. Nous échangeons sur notre gêne mutuelle liée aux hôpitaux, la Slovaquie, et nous chantons mutuellement des chansons russes et tziganes. Il chante juste, interprète très bien son répertoire, et on sent qu’il aime cet exercice. Je le félicite sincèrement, et remarque qu’il semble se détendre enfin : Vania me dit que mon nom sera trop compliqué à se rappeler, et qu’il me surnommera « Anitchka Douchitchka », ce qui correspond à un diminutif russe de mon prénom allié à un adjectif affectueux. Nous rions de concert.

Le médecin prend alors Vania en consultation. Je lui demande s’il me permet d’assister à la séance, afin que je traduise. Il accepte. Lorsqu’il enlève son maillot de corps pour que le médecin puisse l’ausculter, je remarque que ses bras, son torse et son dos sont recouverts de tatouages artisanaux. Je reconnais certains d’entre eux, qui sont faits en prison dans les pays de l’est. Les prisonniers se gravent sur la peau des basiliques à plusieurs coupoles pour marquer le nombre de passages en prison par exemple, ou encore des étoiles pour marquer le nombre d’années passées derrière les barreaux. Leur peau devient le reflet de leur histoire, avec ses temps forts, et ses difficultés.

Le médecin doit s’absenter, et pour passer le temps je lui demande d’où lui viennent ses tatouages. Pour certains, il me tend ses poings en mimant des mains entravées par des menottes. Pour d’autres, il m’explique qu’ils ont été faits à l’armée. Monsieur Nikolaïevsky commence alors à me raconter son passé militaire. Je crois comprendre qu’il a été mobilisé sur un conflit en Serbie, et qu’il en a été beaucoup marqué. C’est d’ailleurs une formulation assez faible pour décrire son état psychologique. Mon collègue m’avait expliqué avant le départ à l’hôpital que Vania est victime de terreurs nocturnes qui le font hurler, et pleurer la nuit.

À son écoute, je suppose que le conflit en question est celui qui s’est déroulé au début des années 1990 en Yougoslavie, des tziganes de la région ayant été forcés de se mobiliser pour les armées impliquées. Je ne connais pas l’histoire de Vania, peut-être vivait-il en Bosnie, ou en Serbie avant la guerre. Peut-être a-t-il émigré ensuite, pour fuir l’horreur.

Il semble tout d’un coup devenir pensif. Monsieur me regarde, et me dit d’un air grave : « J’ai tué des gens, tu sais, Anitchka. ». Il m’explique que depuis, il fait des cauchemars. Je ne sais que lui répondre. Je comprends ses difficultés actuelles, ou du moins j’essaie de me les représenter. J’étais enfant à l’époque, mais j’ai pu par la suite voir l’atrocité de cette guerre via les grands médias dont nous disposons. Je me sens inutile , dans l’incapacité de lui répondre quelque chose en cet instant. Le confession est douloureuse, sincère. Le syndrome de stress post traumatique n’est pas une chose à prendre à la légère. Que puis-je lui dire? Le praticien revient alors, et coupe notre échange. Je me sens presque soulagée de n’avoir pas eu le temps de lui répondre. Il ausculte Vania, et m’explique ensuite qu’il a un soupçon d’accident cardio-vasculaire. Il faut passer un scanner, nous retournons attendre dans le couloir.

S’ensuivit une heure et demie de salles d’attentes et de couloirs plus ou moins étroits, avant de pouvoir passer l’examen. Mon compagnon est de plus en plus tendu, ses tremblements se sont accentués, ainsi que ses suées. Le manque s’aggrave, je fais mon possible pour lui faire comprendre l’importance de passer l’examen, et pour lui changer les idées. Je lui fais boire de l’eau régulièrement pour éviter qu’il ne se déshydrate, nous chantons des chansons des chœurs de l’Armée Rouge, il refuse de me parler encore de son passé militaire mais reste intarissable sur sa famille. J’apprends qu’il dût se séparer deux à la douane, à cause d’un « problème de papiers ». Sa femme, son fils et sa fille de 17 et 18 ans sont actuellement quelque part en Angleterre, dans les alentours de Londres à ses dires. Mais il n’a aucune idée de leur adresse exacte, ni de comment les contacter. Je me mets à sa place, ses proches doivent lui manquer. Il m’évoque aussi ses différentes migrations à travers l’Europe, me parle de la situation des gens du Voyage en Slovaquie. Ces longs échanges, entrecoupés par le scanner, la traduction des propos des médecins et l’attente des résultats l’aident un peu à mettre de côté le manque d’alcool, il me semble. Mais après trois heures et trente minutes passées à l’hôpital, Vania a de plus en plus de mal à se contenir. Il n’arrive plus à rester assis, tremble de plus en plus, et je vois que les suées se sont encore accentuées. Il est beaucoup moins réceptif à mes tentatives d’engager la conversation. Nous devons pourtant attendre les résultats du scanner. Je lui propose alors une cigarette, ce qu’il accepte volontiers. Nous fumons ensemble à l’entrée des urgences. Il semble se sentir un peu mieux, recommence à chanter, salue les passants d’un ton enjoué, invite les dames à entrer avec une révérence exagérée. Je ris de son manège ainsi que les badauds, et lui semble aussi s’amuser.

Une fois la cigarette finie nous retournons attendre, et les résultats arrivent enfin. Je permets à Monsieur Nikolaïevsky de partir. Nous convenons ensemble de regarder les résultats du scanner au Foyer. Il me serre la main des deux mains, et me remercie de l’avoir accompagné, d’être resté avec lui quatre heures au total. Nous prenons congé, et il s’en va. « Au-revoir, Anitchka. »

Educ spé’ – Récits de terrain #7

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Etre éduc, quel que soit le public, c’est se trouver régulièrement à la croisée de chemins, de parcours de vie de toutes sortes. Souvent, ces récits s’envolent, effacés par le quotidien professionnel. Mais d’autres nous marquent au fer rouge, de par leur intensité, leur force, leur originalité. Et ceux-là, ils rejoindront le recueil de ces passeurs d’histoires que sont les travailleurs sociaux aguerris. Et cet état de fait, il vaut pour toutes les professions que comptent les domaines du social et du médico-social.

Florent est un homme d’une probable cinquantaine d’années passées. Il est difficile d’estimer son âge, car son état de santé a fortement dégradé sa condition physique. C’est un résident calme, ne posant jamais de problèmes au sein de la collectivité. On le voit souvent fumer sa cigarette le soir dans la cour, seul ou en train de discuter avec ses amis. C’est quelqu’un de sociable, cultivé, poli, empreint parfois d’une certaine retenue qui lui confère presque une aura d’élégance, selon moi. Florent apprécie visiblement le temps que les travailleurs sociaux viennent passer avec lui. En revanche, son état de santé est préoccupant. Il est atteint du VIH, a contracté une hépatite B avec une suspicion de leucémie. C’est un homme très frêle, au physique anémié, d’une maigreur particulièrement prononcée. Il semble par ailleurs constamment fatigué.

Durant son hébergement au sein du Foyer, j’ai souvent passé du temps avec lui en soirée. Nous parlions musique, Clapton, Deep Purple, de la vie, des autres résidents, de la ville, du monde. Florent me parlait souvent de ses problèmes de santé, qui l’inquiétaient beaucoup. Je n’ai jamais osé essayer de savoir si son hépatite B était liée à une consommation de stupéfiants, ou à une infection sexuellement transmissible. Je le percevais, le sujet était très sensible. Et je ne voulais pas risquer d’éveiller d’éventuels souvenirs douloureux, ni d’écorner l’image qu’il voulait peut-être donner de lui : les erreurs passées ne sont pas déterminantes de la valeur d’une personne. Et ce que Florent raconta à l’équipe ainsi qu’à moi des beaux côtés de sa vie présentait déjà beaucoup d’intérêt.

Dans sa jeunesse, Florent vivait aux Etats-Unis. Je crois qu’il résidait à Los Angeles, mais je dois dire que je n’en suis pas sûre. En tous cas, il y exerçait la profession d’assistant manager, et s’occupait d’artistes célèbres qui venaient se produire dans sa ville. Florent nous racontait avec un plaisir manifeste les stars et leurs caprices, le rythme effréné de son job, et puis les souvenirs du mode de vie à l’américaine. Je pense qu’il considérait cette partie de sa vie comme la plus belle. Et on le comprend, ce genre de carrière n’est pas accessible à tout le monde.

Il nous racontait avec le même enthousiasme le rapport avec les artistes dont il s’est occupé. Eddy Mitchell était selon lui très imbu de sa personne, et très désagréable avec l’équipe chargée de rendre son séjour plaisant. Johnny Hallyday, en revanche, était « très sympa », et offrait des pourboires de cinquante dollars à chacun de ses collègues, ainsi qu’à lui. Florent avait de la même façon beaucoup apprécié les Cat Stevens, qui ponctuaient les soirées d’après-concert de nombreux verres, tout à fait bienvenus ! Mais la cerise sur le gâteau de ses histoires restera pour moi le récit des prestations de Johnny Cash auxquelles il avait participé. Selon Florent, avant chaque spectacle, il fallait à l’artiste un verre de vin rouge, un joint, et un rail de coke. Après, et seulement après, la star pouvait aller se produire.

Le récit de ses nombreuses anecdotes faisait écho à une vie bien remplie. Je les écoutais avec plaisir, seulement je ne pouvais m’empêcher de me questionner sur une chose essentielle : comment avait-il pu en arriver là ? Comment passe-t-on d’une vie à rencontrer Johnny Cash aux Etats-Unis pour finir en situation de grande précarité dans une grande ville de France, atteint du virus du sida et d’une hépatite B ? Cette considération me donnait le vertige, et je ne me risquai pas non plus à lui demander quelles mésaventures l’avaient conduit ici. Encore une fois, je voulais ménager sa sensibilité.

La prise en charge de Florent dans le cadre de l’hébergement d’urgence toucha à sa fin, et il fut admis dans un autre foyer. Je n’eus plus de nouvelles de lui ensuite. Etant donné son état de santé et l’espérance de vie fortement diminuée des personnes en situation de grande précarité, je peux supposer qu’il est malheureusement décédé. Mais je pense que je n’oublierai jamais son histoire, ni les interrogations que j’eus à son sujet. Parfois, je me dis qu’il constitue sans l’avoir voulu la preuve de ce fait : la précarité peut toucher tout le monde. Rien n’est acquis, et il suffit d’un peu de malchance, et de quelques revers de médaille pour atterrir dans la rue. Je me souviens avoir rencontré au sein de ce Foyer quelques chefs d’entreprise qui avaient fait faillite, quelques notables, des professeurs d’université… En somme, des gens qui avaient une situation stable, avant qu’un grain de sable malencontreux ne vienne mettre le désordre dans la mécanique bien huilée de leur existence. Il suffit d’un rien, et l’histoire de Florent peut devenir celle de quelqu’un d’autre, de tout le monde. La solidarité, et l’empathie, ne sont pas et ne seront jamais dispensables…

Educ spé’ – Récits de terrain #5

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Le travail social auprès de personnes en situation de grande précarité comporte à la fois de fabuleux échanges empreints d’humanité, mais aussi beaucoup de violence, qu’elle soit liée au quotidien des usagers ou à diverses situations rencontrées. Ce qui m’a marquée, c’est cette ambivalence, au plus près de la réalité de ce qu’est un être humain. J’ai souvent pensé à cette citation d’Antonin Artaud, en travaillant en stage dans ce foyer : « Là où ça sent la merde, ça sent l’Être. »

Une nouvelle journée d’effervescence dans ce foyer rouennais. Ce matin, Monsieur D a besoin d’un accompagnement à la douche, pour préparer son admission dans un nouveau foyer cet après-midi. Un des professionnels me demande de venir l’aider. J’emprunte un couloir pour me rendre à la salle de bain du rez-de-chaussée : des matières fécales sont sur le sol, visiblement quelqu’un s’est soulagé là. Il faudra prévenir le personnel d’entretien. Une fois avec Monsieur, mon collègue lui demande si ma présence ne le gêne pas. Il se tourne vers moi : « Boh, elle en a vu d’autres, hein ? ». Je le rassure : « Pas de soucis! ». L’accord est passé.

Régis, comme d’autres résidents, prend très peu soin de lui. Outre son hygiène relative, il a attrapé des poux. Laissant s’aggraver l’infestation de ces parasites dans ces cheveux pendant trois jours, il s’est gratté jusqu’au sang. Nous tentons de lui faire un shampoing, mais ses cheveux se sont collés à son crâne. Pour des raisons évidentes, et afin de ne pas le laisser ainsi, nous n’avons pas d’autre choix que de le raser à blanc.

Il refuse catégoriquement tout d’abord, ce qui est compréhensible. C’est une sacrée atteinte à son intimité, quelle qu’elle soit. Pour lui faire comprendre la nécessité d’une telle intervention, nous passons une serviette sur son dos et la lui donnons à regarder : elle est couverte de parasites. Régis consent finalement à se faire raser. Le professionnel s’exécute, et me charge de lui faire un shampoing préventif par la suite. Je me retrouve seule avec lui, pour finir le soin et lui laver la tête. Afin de le détendre et prendre un temps pour discuter avec lui de son orientation dans une autre structure d’hébergement, je lui masse le cuir chevelu. Nous discutons un peu, mon interlocuteur semble se détendre. Soudainement, mes doigts passent sur un enfoncement dans son crâne, un trou de forme angulaire. Je m’en étonne, et l’interpelle sans réfléchir :

« –C’est bizarre Régis, tu as un trou là !

Oh c’est normal, on m’a frappé avec un marteau. » Je ne dis rien, mais suis heurtée par la désinvolture dans sa voix. À l’entendre, on dirait que c’est évident, que se faire enfoncer le crâne par un coup de marteau arrive tous les jours… Je me sens attristée par le quotidien qui dut être le sien, et qui rendit cette violence normale, et acceptable. Je détourne la conversation en tentant de rester naturelle, moi aussi. Je me sens choquée, et désolée pour lui.