Mon journal de reconversion #8

Je me souviens notamment d’un exercice d’improvisation qui avait très bien marché, le Jeu de l’Appareil-photo. Un participant vient devant le public, et doit vendre un appareil-photo devant les autres, et vanter les mérites de l’objet pendant une minute. Il doit convaincre quelqu’un qui prendra alors sa place. S’il échoue, l’encadrant de l’atelier désignera un nouveau vendeur.

Les résidents présents ce jour-là se sont très bien pris au jeu, allant jusqu’à encourager ceux qui étaient les moins à l’aise pour parler devant tout le monde. Certains d’entre eux commentaient leurs performances après leur discours : « J’ai été vendeur à la criée avant, c’est normal si j’y arrive bien! » La synergie créée était belle, et donna des échanges nourris à l’issue de la séance. Une fois ce projet terminé, je gardai une forte envie de recommencer à l’avenir. Le théâtre est un outil de travail sur soi merveilleux. Il m’a permis dans ma vie personnelle de gagner de la confiance en moi, de me dépasser et je reste persuadée que ces bienfaits peuvent bénéficier aux autres, en travaillant un atelier correctement.

Après le rendu des écrits vint la soutenance. Celle du Journal d’Etude Clinique et du Dossier sur le Travail en Partenariat et en Réseau se passèrent sans encombre. Pour le mémoire, je tombai face à un jury qui avaient apprécié mon travail et les références que j’avais utilisées pour écrire la partie théorique, et j’obtins une très bonne note. En revanche, pour le Dossier de Pratiques Professionnelles, ce fut plus difficile. Mon jury était composé d’une psychologue et d’un éduc travaillant à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, soit à la police. Il appuya sur les faiblesses que j’avais volontairement laissées paraître dans mon écrit, creusant de manière très frontale mes ressentis personnels face aux situations rencontrées. Il me semble que j’avais mentionné dans ma rédaction le cas d’un résident que j’accompagnais durant mon stage, qui était décédé d’un arrêt cardiaque. Ce fut un moment très difficile pour moi, car s’était construit un lien d’attachement.

Je me souviens encore très bien de lui. Il s’appelait Jozef C.

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #2

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis sentie différente de la masse. Très, peut-être trop sensible, animée par des choses différentes, toujours plus prompte à rêver que de m’occuper de choses concrètes, ou qui intéressaient les autres. Pendant longtemps d’ailleurs, ce fut une grande peur pour moi que celle de devoir grandir, et devenir adulte. Plus encore, le fait de me conformer à la masse m’a toujours inspirée plus de répulsion qu’autre chose. Ce monde ne m’intéressait pas, la productivité ne m’intéressait pas, et j’aspirais plus à faire de mon monde intérieur une réalité palpable que de trouver ma place dans cette société. Je suis passée par une phase de grande fragilité, de transgression, d’angoisses, et ai fait un long chemin pour trouver un semblant d’équilibre et de confiance en moi. Mais cette grande sensibilité émotionnelle, bien évidemment, reste toujours constitutive de mon identité.

On pourrait résumer l’équilibre de ma vie en trois aspects : la création, le voyage, et le rapport à l’Autre. Pour être heureuse, j’ai besoin de créer, de voyager et d’être en lien avec mes semblables. Les deux premiers éléments, jusqu’ici j’ai pu les retrouver dans ma vie personnelle. Pour ce qui est du troisième, outre ma vie sociale et familiale, il est probablement à l’origine de mon choix de faire des études pour travailler dans le social. Tout a commencé lors de mon deuxième voyage à Jérusalem à ma majorité. J’étais partie travailler en tant que bénévole, dans une maison de retraite tenue par des religieuses catholiques. Cette maison s’appelle le Home Notre Dame des Douleurs, situé à Jérusalem-Est, en plein cœur des quartiers palestiniens.

J’ai beaucoup aimé travailler avec ces bonnes sœurs. C’était un peu étrange pour moi de me retrouver dans un cadre aussi strict (même si cette rigidité est à relativiser, par rapport à d’autres congrégations) mais j’ai pourtant beaucoup apprécié vivre là-bas. Je me sentais bien au sein du Home, apaisée, ressourcée, à l’aise. Et c’est dans cet environnement spirituel lumineux que j’ai découvert que j’aimais beaucoup aider les autres. A l’époque, comme tout jeune adulte en quête de soi, j’étais un peu paumée, et ne savais pas trop bien ce que je voulais faire de ma vie. Je savais trois choses. Je n’aimais pas l’école, le théâtre me faisait vibrer et mon orientation dans une prépa littéraire à option théâtre avait échoué. Mon dossier n’était pas assez bon, et il faut le dire, heureusement que mon entrée dans cette formation a été refusée. La dureté de la prépa aurait été très violente à vivre pour moi. Mes parents, de plus, me poussaient à chercher une formation qui me permette de trouver un job alimentaire, privilégier la sécurité plutôt que de me lancer dans une voie aléatoire comme celle des arts. Moi, je rêvais de devenir comédienne, mais n’osais pas m’opposer totalement à mes parents. Alors j’avais commencé une licence de lettres modernes, sans savoir vraiment pourquoi. Et comme je ne peux pas m’impliquer dans quelque chose sans y voir un sens, je travaillais très peu et avais des résultats moyens.

Et vint donc ce bénévolat en Terre Sainte. Ces voyages ont changé ma vie, de bien des aspects, mais c’est de mon orientation professionnelle dont je souhaiterais parler ici. J’ai découvert que j’appréciais la relation d’aide, que j’aimais accompagner mon prochain en difficulté, et que j’aimais construire des solutions à la hauteur des personnes à ma charge pour arriver à leur apporter cette assistance. Soit trois aspects intrinsèques au travail social.

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #14

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.


J’ai travaillé deux ans dans un établissement scolaire adapté situé en Ille et Vilaine. Ce fut une expérience intense pour moi, et riche d’apprentissages divers, à la fois sur le monde du travail et des difficultés de mon métier. Car même si je n’étais pas sur un poste d’éducateur, je travaillais avec un public très divers : jeunes en décrochage scolaire, d’origine étrangère, qui présentaient des troubles du comportement, qui avaient vécu des difficultés personnelles et familiales les ayant marqués, ou simplement qui ne pouvaient pas s’adapter au système scolaire classique…

Lors de mes deux années passées principalement à l’internat, j’ai rencontré un certain nombre de garçons et filles. Parmi eux, un jeune m’a particulièrement marqué. S. était d’origine maoraise (si je ne m’abuse), et faisait partie de ceux qui n’avaient pas vu le jour dans une famille qui leur aurait permis de se construire sereinement. C’était un garçon fermé, fuyant, faisant très peu confiance à l’adulte, et son vécu l’expliquait tout à fait. Il était assez provocateur, dans la transgression comme beaucoup d’adolescents, et assez intelligent pour fomenter ses bêtises dans le dos de l’équipe de la vie scolaire, sans être remarqué…

Notre relation a été très compliquée lors de ma première année dans cet établissement. Nos conditions de travail ainsi que la hiérarchie laissant très franchement à désirer, j’étais épuisée par mon quotidien au travail et nous ne pouvions pas mettre en place un cadre qui aurait été assez sécurisant pour les jeunes. Et cette défaillance aurait pu éviter beaucoup de débordement qui eurent lieu pendant ces deux années. S. était donc très provocateur, difficile à saisir, et j’étais pour ma part coincée dans un positionnement très strict qui n’aidait pas du tout à faciliter mes relation avec lui, ainsi que beaucoup de garçons de l’internat.

Pourtant, pendant l’été qui a précédé ma deuxième année, quelque chose s’est passé dans la vie de S. Lors de la rentrée suivante, son comportement s’était apaisé, il avait gagné en maturité, et incitait les autres jeunes à mieux se comporter, et venait même en soutien de l’adulte pour gérer certaines situations. J’étais impressionnée par les progrès qu’il avait fait, et valorisai autant que je pouvais ces changements dans sa vie et sa manière d’être. Nos relations, bien évidemment, se sont de ce fait grandement améliorées.
S. était simplement un jeune qui avait besoin qu’un adulte lui porte de l’attention, et reconnaisse sa valeur. Et j’espère avoir laissé chez lui un bon souvenir, après le dernier échange que j’ai pu avoir quand il a obtenu son diplôme, à la fin de ma dernière année de travail dans cet établissement scolaire.

J’étais au bureau, et S. vient pour récupérer un papier. J’avais appris qu’il était diplômé. Nous étions seuls dans le bureau, et je me dis que c’était le moment de lui prouver qu’un adulte pouvait reconnaître ses efforts et sa valeur, car il avait prouvé cette année qu’il était capable d’évoluer d’une manière remarquable. Je le pris donc à parti.

« Tu sais, S. J’avais envie de te le dire, nos relations ont été difficiles l’année dernière, je sais que je criais beaucoup mais j’étais très fatiguée. En tous cas j’ai vu les efforts et les progrès que tu as fait cette année, dans ton comportement, et là tu as ton diplôme… Alors voilà. Je te souhaite le meilleur, je suis sûre que tu réussiras dans tes projets. Je suis fière de toi. »

Il ne m’a rien répondu, ou presque. Juste un « Merci ». C’était de toutes façons un gamin réservé, et je respecte ça. Mais son visage, lui, a tout de suite changé d’expression. Et je n’oublierai jamais la manière dont il s’est illuminé.

Educ spé’ – Récits de terrain #13

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

En juillet 2011, j’étais encore une jeune étudiante paumée en quête de sa vocation. En première année de licence de lettres modernes, je ne savais pas vraiment ce que je foutais là. Donc je ne travaillais pas vraiment, et me posais des questions sur mon avenir, entre deux angoisses existentielles et autres questions liées à la réalisation de mes rêves. Et survint un voyage qui changea le cours de mon chemin, puisqu’à cette occasion je partis travailler en tant que bénévole dans une maison de retraite palestinienne située à Jérusalem-Est et y découvris trois choses : je me sentais comme un poisson dans l’eau parmi les palestiniens et plus largement au Moyen Orient, j’adorais accompagner des personnes en difficulté, et j’affectionnais tout particulièrement construire des solutions à leurs problématiques à la hauteur de leurs capacités pour leur faciliter la vie. En termes non-professionnels, des appétences toutes trouvées pour me faire aimer le social! Et suite à ce voyage, je me lançai dans la formation d’éduc…

Parmi tous les résidents de cette époque, j’en ai oublié beaucoup. Mais l’un d’entre eux m’a profondément marquée. Je ne me souviens plus de son nom, mais je l’appellerai Abu Malek. C’était un père catholique qui devait probablement être quasi-centenaire. On m’avait dit qu’il était très érudit, et avait notamment traduit le Coran en français. Mais plus que tout, c’est son apparence qui m’étonnai au premier abord. Il semblait avoir été très grand, massif et de stature imposante. Malgré l’affaissement de ses épaules, on voyait nettement qu’elles avaient été très larges, et ses mains l’étaient encore. Le Père me faisait penser à une statue de granite, silencieuse et mystérieuse. J’avais envie d’entrer en contact avec lui, comme avec tous les autres résidents, mais un handicap m’en empêchait : la vieillesse l’avait rendu quasiment sourd. Je me souviens d’un infirmier qui réussit à lui parler en lui hurlant (littéralement) dans l’oreille. Au fil des jours, je réfléchis donc à une solution.

Puisqu’Abu Malek parlait français, je testai un matin de lui écrire sur un papier : « Bonjour mon Père, comment allez-vous?« . Miracle! Il leva la tête, me regarda et sourit en hochant la tête. L’écrit, c’était peut-être une voie possible pour communiquer!

L’après-midi, les bénévoles étaient rassemblés pour organiser des activités à destination des personnes âgées. Je saisis une de ces occasions pour présenter à Abu un cahier, et un crayon. J’écrivis « Bonjour mon Père, comment allez-vous? » et lui tendis le crayon. Malek le prit, sa main s’approcha en tremblotant de la feuille. J’étais suspendue à ses gestes… Après de longues dizaines de secondes, peut-être une minute ou deux, j’obtins enfin une réponse! « Oui bien, merci. » Cela peut sembler anodin, ridicule peut-être ? Ces trois petits mots… Mais le sentiment de satisfaction que je ressentis, je m’en souviens encore : j’avais réussi à dépasser le handicap de cet homme, pour établir un moyen de communiquer avec lui.

Plus tard, nous eûmes d’autres échanges par écrit. Cela n’était jamais long, car la vieillesse rendait l’acte d’écrire fatiguant pour lui. Mais je n’ai jamais oublié cet homme, et gardé depuis les feuillets sur lesquels Abu Malek et moi avions conversé.

Educ spé’ – Récits de terrain #11

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pendant sept ans, j’ai travaillé avec une association bretonne qui comptait plusieurs accueils de jour, mais surtout organisait des séjours adaptés à plusieurs périodes de l’année en direction d’adultes issus de divers foyers du grand ouest. Cette association a malheureusement dû fermer son service de séjours adaptés à cause de la crise liée au covid-19, et c’est bien dommage parce qu’elle valorisait une éthique professionnelle admirable, et trop rare de nos jours. Je m’y suis toujours senti comme un poisson dans l’eau, et j’y ai vécu de très beaux moments.

Je me souviens de l’un de mes premiers séjours d’hiver, comptant une célébration de Noël et du Nouvel An. J’étais directrice de séjour, et je m’entendais très bien avec mon animatrice, un peu borderline, tout comme moi. Nous étions partis manger au restaurant, et voir les illuminations de Laval, qui valent effectivement le coup d’oeil. Il fait nuit, légèrement froid, mais pas trop non plus. L’atmosphère est agréable. Nous nous baladons, en prenant vaguement la direction du restaurant que nous avons réservé. Au détour d’une rue, surprise! Nous croisons d’autres vacanciers de l’association. Nous saluons nos collègues, et les vacanciers échangent quelques mots.

Lorsqu’on reprend notre chemin, je marche à côté de Didier, qui prit congé de la jeune femme vacancière avec qui il venait de faire connaissance. Etant un personnage plein d’humour, je tente une vanne idiote.
« Dis donc Didier, tu lui as tapé dans l’oeil! » J’oubliais que la déficience rend parfois compliquée la compréhension de l’ironie, ou des expressions imagées. Il me répondra, le plus sincèrement du monde:
« Ben non, puisque je lui ai serré la main! »

Je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire…

Educ spé’ – Récits de terrain #10

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Laissez moi vous conter une nouvelle histoire, sortie de ma besace de souvenirs…

Patrice est un résident du Foyer de longue date. Je me rappelle clairement de ma première rencontre avec lui : cheveux longs sales et en bataille, casquette perpétuellement vissée sur la tête, un œil bleu azur, et l’autre crevé. Personne d’ailleurs n’avait pu m’expliquer comment il l’avait perdu. Tout d’abord volubile, bavard, souriant et facile d’accès, Patrice s’était renfermé peu à peu durant mon stage, et son état s’était dégradé. Son alcoolisme qu’il déniait avait fini par le rendre encoprésique, il n’était pas rare de le voir seul, souillé par ses propres déchets. Lors des soirées passées sur le collectif, il m’adressait de moins en moins la parole. Et peu à peu, le semblant de relation que j’avais établi avec lui se dégrada lui aussi, jusqu’à cette soirée de février.

Tout commence, comme à chaque fois, par l’ouverture des portes. Dix-huit heures. Les résidants et appelants du 115 font la queue pour enregistrer leur passage pour la nuit. D’autres viennent simplement demander un repas chaud, que nous n’avons malheureusement pas le droit de leur offrir. Un de mes collègues s’occupant de noter le passage des usagers dans l’ordinateur de l’accueil, je reste donc dans les parages et engage la conversation avec les usagers alentour. Au bout d’une demie-heure semblable à l’aroutine habituelle de ce moment de la journée, je sors devant l’entrée. Quelques bénéficiaires sont en train de fumer une cigarette ensemble, et j’avais dans l’idée de me joindre à eux pour faire de même. Patrice, Titi, et d’autres sont présents.

J’engage la conversation avec eux, et remarque que Patrice est en état d’ébriété. Il a l’air d’être plus enclin à l’échange, et je saisis cette occasion pour échanger avec lui. Et sans crier gare, il s’ouvre à moi. Comme pour se rassurer, il commence par insister lourdement sur le fait qu’il doit me faire confiance avant de travailler avec moi. Je réponds en insistant sur le fait que je ne le forcerai pas à quoi que ce soit. Il n’était de toutes façons pas prévu que je prenne en charge sa situation. Finalement, il me parle de lui. Me raconte sa vie d’Avant. Me parle de ses enfants, éloignés de sa vie à cause de l’alcool. Finit par me parler de sa femme, de l’amour qu’il lui porte, de leur histoire, et de son décès. Il a perdu l’amour de sa vie 32 ans auparavant, et pense toujours à elle. C’est pour lui cet événement qui l’a plongé dans la précarité. Et lorsqu’il me parle d’elle, il a le regard qui brille encore, racontant un amour adolescent qui flamboiera toujours, malgré les aléas de la vie.

Son récit me touche beaucoup, et je pense à ma Soeur, emportée par un cancer du sein quelques mois auparavant. Je comprends sa peine, qui me rapporte à la mienne. Je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec ma propre relation amoureuse, qui durait à l’époque depuis quatre ans. Je lui parle un peu de mon compagnon, et pour me répondre il a alors des mots fragiles, magnifiques :

« Ne laissez personne vous dire quoi faire, d’accord ? Vivez pour vous, faites vous plaisir, faites ce que vous voulez et n’écoutez pas les autres ! Aimez vous, et n’attendez pas de vivre à cause des autres ! On a perdu du temps avec ma femme parce que nos parents ne voulaient pas qu’on s’aime, mais on s’est battus ! Et on a été ensemble. Le temps passe vite, n’attendez pas pour vous aimer ! ».

Une fois cette discussion terminée, je dois dire que j’ai été chamboulée, à la fois par la découverte d’un homme brisé par la vie, et par les mots qu’il avait eus. Dès que j’eus cinq minutes de liberté, j’en profitai pour appeler la personne qui partageait ma vie, pour lui déclarer ma flamme. Et encore aujourd’hui, ce moment de partage m’est resté gravé comme si c’était hier.

Educ spé’ – Récits de terrain #9

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers ont été modifiés.

***

Une chaude après midi d’été dans ce foyer pour mineurs isolés. Une tablée a été dressée dans la cour, autour de laquelle sont assis travailleurs sociaux et jeunes pour partager un repas. Aujourd’hui, des artistes son venus pour présenter leur travail, en parallèle de leurs représentations qui se tiennent en ce moment dans les alentours. Leur projet est basé sur un enregistreur de leur cru, qui ressemble à un vieux gramophone. Ils l’ont emmené en voyage un peu partout, et ont demandé à des gens de leur chanter des chansons traditionnelles. Cette banque sonore multiculturelle constitue la base de leur spectacle.

Une femme chante pour les jeunes, puis un autre artiste leur présente quelques enregistrements en leur expliquant d’où viennent les chants avant de les faire entendre. Est-ce la chaleur écrasante? Les jeunes paraissent peu intéressés, peu réactifs au travail des deux artistes. Je discute avec T., qui me dit comprendre le dialecte d’une chanson, même si elle ne vient pas de son pays. Nous entamons un échange sur les différentes ethnies présentes dans la partie d’Afrique dont il est originaire, mais soudain il s’interrompt alors qu’un chant guinéen commence à retentir.

On a soudain l’impression qu’on a rallumé la lumière dans les yeux des jeunes. Ils se regardent entre eux, l’air de dire « oh! mais je comprends cette langue? »! Spontanément, les mains se mettent à battre le rythme, et F., un jeune expansif, se lève d’un bond et commence à entamer des pas de danse improvisés. Les autres l’accompagnent de sifflements pour l’encourager, galvanisés par le plaisir d’entendre une langue qui vienne de leur pays. L’émulsion dure le temps de la chanson, et met un sourire sur toutes les lèvres. Puis le silence revient, les clappements cessent et F. se rassoit. J’aurais aimé que ce moment dure plus longtemps…!

Ce sont des moments comme celui-ci qui me font aimer mon travail. Ces instants fugaces, empreints d’éternité, de complicité, d’humour, de liens qui se créent entre usagers et professionnels sans que rien ne soit prévu, au hasard de la vie, des moments dont l’humanité constitue le fil rouge. Après ces journées-là, je prends bien soin de garder par devers moi ces instants qui subliment la couleur de la vie comme des petites lumières magnifiques. Grâce à eux, je trouve de la force pour affronter les difficultés professionnelles à venir.
Qu’y a-t-il de plus beau que le partage?

Educ spé’ – Récits de terrain #8

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’hébergement, l’après-midi est un temps plus calme car la structure se vide de ses usagers la plupart du temps. Lorsqu’on est de service, c’est généralement le moment le mieux choisi pour prévoir des rendez-vous divers. Cet après-midi là, j’accompagne donc Monsieur Nikolaïevsky à l’hôpital pour un bilan de santé urgent, afin de traduire du russe au français. Vania est un homme d’une cinquantaine d’années d’origine slovaque, à ce qu’il nous a dit. Il parle très peu l’anglais. Issu d’une famille tzigane, il a été persécuté avec ses proches dans son pays, du fait de son appartenance à cette minorité. Cette situation difficile l’empêchant de trouver du travail, sa famille vécut plusieurs migrations à travers l’Europe entre 2000 et 2013, année où il dût se séparer d’eux à la douane. Ses proches partirent pour l’Angleterre, et lui arriva à Paris en janvier, puis dans notre ville en septembre. Lors de son admission en hébergement, il fut décidé de lui porter une attention particulière du fait de son état de santé très précaire. Et ce travail commençait par un bilan global nécessaire, à effectuer au CHU.

Nous partons donc du Foyer. Je lui explique la teneur du rendez-vous en russe, et l’importance de ces examens : il n’a aucun papier médical, et nous n’avons aucune information précise le concernant. Il présente plusieurs pathologies lourdes, et devra donc être ausculté par les médecins de garde, et éventuellement passer les tests qu’ils demanderont.

Une fois arrivés à l’hôpital, Monsieur Nikolaïevsky se fait ausculter par le médecin des urgences. Nous allons attendre les résultats à l’issue de la consultation. Trois quarts d’heure passent. C’est visible, Vania n’est pas à son aise. Il se lève, fait les cent pas, se rassoit par intermittence, et ses mains tremblent. J’engage la conversation. Au bout de quelques minutes, je finis par me faire à son parler, qui mélange le slovaque et le russe d’une façon plutôt insolite au premier abord. Nous échangeons sur notre gêne mutuelle liée aux hôpitaux, la Slovaquie, et nous chantons mutuellement des chansons russes et tziganes. Il chante juste, interprète très bien son répertoire, et on sent qu’il aime cet exercice. Je le félicite sincèrement, et remarque qu’il semble se détendre enfin : Vania me dit que mon nom sera trop compliqué à se rappeler, et qu’il me surnommera « Anitchka Douchitchka », ce qui correspond à un diminutif russe de mon prénom allié à un adjectif affectueux. Nous rions de concert.

Le médecin prend alors Vania en consultation. Je lui demande s’il me permet d’assister à la séance, afin que je traduise. Il accepte. Lorsqu’il enlève son maillot de corps pour que le médecin puisse l’ausculter, je remarque que ses bras, son torse et son dos sont recouverts de tatouages artisanaux. Je reconnais certains d’entre eux, qui sont faits en prison dans les pays de l’est. Les prisonniers se gravent sur la peau des basiliques à plusieurs coupoles pour marquer le nombre de passages en prison par exemple, ou encore des étoiles pour marquer le nombre d’années passées derrière les barreaux. Leur peau devient le reflet de leur histoire, avec ses temps forts, et ses difficultés.

Le médecin doit s’absenter, et pour passer le temps je lui demande d’où lui viennent ses tatouages. Pour certains, il me tend ses poings en mimant des mains entravées par des menottes. Pour d’autres, il m’explique qu’ils ont été faits à l’armée. Monsieur Nikolaïevsky commence alors à me raconter son passé militaire. Je crois comprendre qu’il a été mobilisé sur un conflit en Serbie, et qu’il en a été beaucoup marqué. C’est d’ailleurs une formulation assez faible pour décrire son état psychologique. Mon collègue m’avait expliqué avant le départ à l’hôpital que Vania est victime de terreurs nocturnes qui le font hurler, et pleurer la nuit.

À son écoute, je suppose que le conflit en question est celui qui s’est déroulé au début des années 1990 en Yougoslavie, des tziganes de la région ayant été forcés de se mobiliser pour les armées impliquées. Je ne connais pas l’histoire de Vania, peut-être vivait-il en Bosnie, ou en Serbie avant la guerre. Peut-être a-t-il émigré ensuite, pour fuir l’horreur.

Il semble tout d’un coup devenir pensif. Monsieur me regarde, et me dit d’un air grave : « J’ai tué des gens, tu sais, Anitchka. ». Il m’explique que depuis, il fait des cauchemars. Je ne sais que lui répondre. Je comprends ses difficultés actuelles, ou du moins j’essaie de me les représenter. J’étais enfant à l’époque, mais j’ai pu par la suite voir l’atrocité de cette guerre via les grands médias dont nous disposons. Je me sens inutile , dans l’incapacité de lui répondre quelque chose en cet instant. Le confession est douloureuse, sincère. Le syndrome de stress post traumatique n’est pas une chose à prendre à la légère. Que puis-je lui dire? Le praticien revient alors, et coupe notre échange. Je me sens presque soulagée de n’avoir pas eu le temps de lui répondre. Il ausculte Vania, et m’explique ensuite qu’il a un soupçon d’accident cardio-vasculaire. Il faut passer un scanner, nous retournons attendre dans le couloir.

S’ensuivit une heure et demie de salles d’attentes et de couloirs plus ou moins étroits, avant de pouvoir passer l’examen. Mon compagnon est de plus en plus tendu, ses tremblements se sont accentués, ainsi que ses suées. Le manque s’aggrave, je fais mon possible pour lui faire comprendre l’importance de passer l’examen, et pour lui changer les idées. Je lui fais boire de l’eau régulièrement pour éviter qu’il ne se déshydrate, nous chantons des chansons des chœurs de l’Armée Rouge, il refuse de me parler encore de son passé militaire mais reste intarissable sur sa famille. J’apprends qu’il dût se séparer deux à la douane, à cause d’un « problème de papiers ». Sa femme, son fils et sa fille de 17 et 18 ans sont actuellement quelque part en Angleterre, dans les alentours de Londres à ses dires. Mais il n’a aucune idée de leur adresse exacte, ni de comment les contacter. Je me mets à sa place, ses proches doivent lui manquer. Il m’évoque aussi ses différentes migrations à travers l’Europe, me parle de la situation des gens du Voyage en Slovaquie. Ces longs échanges, entrecoupés par le scanner, la traduction des propos des médecins et l’attente des résultats l’aident un peu à mettre de côté le manque d’alcool, il me semble. Mais après trois heures et trente minutes passées à l’hôpital, Vania a de plus en plus de mal à se contenir. Il n’arrive plus à rester assis, tremble de plus en plus, et je vois que les suées se sont encore accentuées. Il est beaucoup moins réceptif à mes tentatives d’engager la conversation. Nous devons pourtant attendre les résultats du scanner. Je lui propose alors une cigarette, ce qu’il accepte volontiers. Nous fumons ensemble à l’entrée des urgences. Il semble se sentir un peu mieux, recommence à chanter, salue les passants d’un ton enjoué, invite les dames à entrer avec une révérence exagérée. Je ris de son manège ainsi que les badauds, et lui semble aussi s’amuser.

Une fois la cigarette finie nous retournons attendre, et les résultats arrivent enfin. Je permets à Monsieur Nikolaïevsky de partir. Nous convenons ensemble de regarder les résultats du scanner au Foyer. Il me serre la main des deux mains, et me remercie de l’avoir accompagné, d’être resté avec lui quatre heures au total. Nous prenons congé, et il s’en va. « Au-revoir, Anitchka. »

Educ spé’ – Récits de terrain #7

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Etre éduc, quel que soit le public, c’est se trouver régulièrement à la croisée de chemins, de parcours de vie de toutes sortes. Souvent, ces récits s’envolent, effacés par le quotidien professionnel. Mais d’autres nous marquent au fer rouge, de par leur intensité, leur force, leur originalité. Et ceux-là, ils rejoindront le recueil de ces passeurs d’histoires que sont les travailleurs sociaux aguerris. Et cet état de fait, il vaut pour toutes les professions que comptent les domaines du social et du médico-social.

Florent est un homme d’une probable cinquantaine d’années passées. Il est difficile d’estimer son âge, car son état de santé a fortement dégradé sa condition physique. C’est un résident calme, ne posant jamais de problèmes au sein de la collectivité. On le voit souvent fumer sa cigarette le soir dans la cour, seul ou en train de discuter avec ses amis. C’est quelqu’un de sociable, cultivé, poli, empreint parfois d’une certaine retenue qui lui confère presque une aura d’élégance, selon moi. Florent apprécie visiblement le temps que les travailleurs sociaux viennent passer avec lui. En revanche, son état de santé est préoccupant. Il est atteint du VIH, a contracté une hépatite B avec une suspicion de leucémie. C’est un homme très frêle, au physique anémié, d’une maigreur particulièrement prononcée. Il semble par ailleurs constamment fatigué.

Durant son hébergement au sein du Foyer, j’ai souvent passé du temps avec lui en soirée. Nous parlions musique, Clapton, Deep Purple, de la vie, des autres résidents, de la ville, du monde. Florent me parlait souvent de ses problèmes de santé, qui l’inquiétaient beaucoup. Je n’ai jamais osé essayer de savoir si son hépatite B était liée à une consommation de stupéfiants, ou à une infection sexuellement transmissible. Je le percevais, le sujet était très sensible. Et je ne voulais pas risquer d’éveiller d’éventuels souvenirs douloureux, ni d’écorner l’image qu’il voulait peut-être donner de lui : les erreurs passées ne sont pas déterminantes de la valeur d’une personne. Et ce que Florent raconta à l’équipe ainsi qu’à moi des beaux côtés de sa vie présentait déjà beaucoup d’intérêt.

Dans sa jeunesse, Florent vivait aux Etats-Unis. Je crois qu’il résidait à Los Angeles, mais je dois dire que je n’en suis pas sûre. En tous cas, il y exerçait la profession d’assistant manager, et s’occupait d’artistes célèbres qui venaient se produire dans sa ville. Florent nous racontait avec un plaisir manifeste les stars et leurs caprices, le rythme effréné de son job, et puis les souvenirs du mode de vie à l’américaine. Je pense qu’il considérait cette partie de sa vie comme la plus belle. Et on le comprend, ce genre de carrière n’est pas accessible à tout le monde.

Il nous racontait avec le même enthousiasme le rapport avec les artistes dont il s’est occupé. Eddy Mitchell était selon lui très imbu de sa personne, et très désagréable avec l’équipe chargée de rendre son séjour plaisant. Johnny Hallyday, en revanche, était « très sympa », et offrait des pourboires de cinquante dollars à chacun de ses collègues, ainsi qu’à lui. Florent avait de la même façon beaucoup apprécié les Cat Stevens, qui ponctuaient les soirées d’après-concert de nombreux verres, tout à fait bienvenus ! Mais la cerise sur le gâteau de ses histoires restera pour moi le récit des prestations de Johnny Cash auxquelles il avait participé. Selon Florent, avant chaque spectacle, il fallait à l’artiste un verre de vin rouge, un joint, et un rail de coke. Après, et seulement après, la star pouvait aller se produire.

Le récit de ses nombreuses anecdotes faisait écho à une vie bien remplie. Je les écoutais avec plaisir, seulement je ne pouvais m’empêcher de me questionner sur une chose essentielle : comment avait-il pu en arriver là ? Comment passe-t-on d’une vie à rencontrer Johnny Cash aux Etats-Unis pour finir en situation de grande précarité dans une grande ville de France, atteint du virus du sida et d’une hépatite B ? Cette considération me donnait le vertige, et je ne me risquai pas non plus à lui demander quelles mésaventures l’avaient conduit ici. Encore une fois, je voulais ménager sa sensibilité.

La prise en charge de Florent dans le cadre de l’hébergement d’urgence toucha à sa fin, et il fut admis dans un autre foyer. Je n’eus plus de nouvelles de lui ensuite. Etant donné son état de santé et l’espérance de vie fortement diminuée des personnes en situation de grande précarité, je peux supposer qu’il est malheureusement décédé. Mais je pense que je n’oublierai jamais son histoire, ni les interrogations que j’eus à son sujet. Parfois, je me dis qu’il constitue sans l’avoir voulu la preuve de ce fait : la précarité peut toucher tout le monde. Rien n’est acquis, et il suffit d’un peu de malchance, et de quelques revers de médaille pour atterrir dans la rue. Je me souviens avoir rencontré au sein de ce Foyer quelques chefs d’entreprise qui avaient fait faillite, quelques notables, des professeurs d’université… En somme, des gens qui avaient une situation stable, avant qu’un grain de sable malencontreux ne vienne mettre le désordre dans la mécanique bien huilée de leur existence. Il suffit d’un rien, et l’histoire de Florent peut devenir celle de quelqu’un d’autre, de tout le monde. La solidarité, et l’empathie, ne sont pas et ne seront jamais dispensables…

Educ spé’ – Récits de terrain #6

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Travailler auprès de personnes précarisées, c’est aussi savoir se confronter à diverses problématiques qui sont autant de clés à saisir pour pouvoir mieux comprendre la personne que l’on a en face, et l’accompagner au mieux vers le Saint Graal, l’autonomie! Qu’elles soient d’ordre psychique, qu’elles aient une origine sociale ou pas, savoir saisir la multiplicité de ces fragilités et composer avec ces paramètres reste pour moi un des aspects les plus importants de l’expertise d’un éducateur spécialisé. Un des aspects les plus fins de son savoir-faire, que l’on acquiert avec le temps, et l’expérience de terrain…

De nouveau un jour de travail dans ce foyer rouennais. J’ai rendez-vous avec un résident d’origine congolaise, pour instruire un dossier d’admission en Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale avec lui. C’est une démarche importante: l’idée est de préparer un dossier résumant son profil et son histoire, qui passera en commission pour pouvoir décider de son orientation dans un foyer d’hébergement au sein duquel les conditions d’accueil seront bien meilleures, et plus propices à une évolution positive de sa situation personnelle. J’accueille donc Monsieur Aimé Osagiwa dans un des bureaux servant aux entretiens individuels. Lorsque nous nous saluons, je remarque tout de suite que ses manières sont hasardeuses, hésitantes. Son regard part rapidement dans le vague. On ne m’a pourtant pas précisé qu’il consommait, je m’interroge. Il me faudra l’observer pour comprendre l’origine de son état.

Je démarre l’entretien en demandant à Aimé de me raconter son histoire et les raisons qui l’ont poussé à quitter son pays, tout en lui précisant que ce qu’il accepterait de me transmettre resterait absolument confidentiel. Seules les informations utiles et celles qu’il m’autorisera à diffuser seront réutilisées.

Monsieur est né au Congo. Il me raconte qu’à sa majorité, il put réaliser sa plus grande ambition : s’engager dans l’armée. Dans ce cadre, il travailla un temps dans des hangars d’aéroport, alors que survinrent les tensions politiques que l’on connaît. Un soir, au cours d’un service, il fut témoin d’une transaction destinée à la vente de drogue entre deux gradés. Pour ne pas avoir à répondre de leurs actes s’ils étaient dénoncés, ils accusèrent Aimé de trahison, d’intelligence avec l’ennemi, et l’emprisonnèrent sans autre forme de procès. S’ensuivirent plusieurs mois de tortures, destinés à lui faire avouer une faute imaginaire qu’il n’avait pas commise, dont il s’échappa sans pouvoir m’expliquer comment. Ayant entendu par des amis qu’il était recherché une nouvelle fois par les militaires qui l’avaient enfermé, il se cacha un temps. Malheureusement, il fut retrouvé. S’ensuivit une autre période de prison et de tortures, dont il sortit sans pouvoir non plus m’expliquer comment, ni pourquoi. Étant donné sa situation, il décida alors de fuir. Pendant plusieurs mois, il vécut en bordure du fleuve Congo qu’il remonta à l’aide d’une embarcation de fortune, afin de sortir du pays.

Prenant des notes, je l’arrêtai à ce point de son récit. Son discours était parfois incohérent, les dates se chevauchaient, s’entrecroisaient, et ne se correspondaient pas : il y avait plus de deux ans de différence entre la date de départ que j’avais dans son dossier, et celle reconstituée chronologiquement selon ses dires. L’histoire qu’il venait de me raconter était-elle réelle? Je le questionnai, et il m’expliqua qu’il n’arrivait pas à se souvenir clairement de la durée des périodes de fuite ou d’emprisonnement. Aimé me précisa alors qu’il avait une preuve : avec des gestes précautionneux, il sortit alors de son portefeuille un article de journal plié en huit, qu’il ouvrit et me tendit. Le papier, tiré d’un quotidien congolais, mentionnait le kidnapping de six militaires fomenté par des miliciens politiques. Son nom était cité, avec la mention « nous sommes toujours sans nouvelles de lui aujourd’hui. ».

Pas de doute, son histoire était vraie. Je compris alors que son état était dû à un syndrome de stress post-traumatique : peut-on s’imaginer être capable de quantifier le nombre de jours passés aux mains de ses tortionnaires, alors que la nécessité première consistait d’abord à survivre aux sévices infligés quotidiennement ? Ma tâche me paraît alors bien abrupte, face à la réalité du parcours de mon interlocuteur : pour que le dossier apparaisse solide, il me fallait être précise quant à la chronologie des événements marquants de sa vie. Mais comment demander cela à quelqu’un de traumatisé ? C’est pourtant ce que l’administration demande. Si je me bornais à présenter une histoire qui ne soit pas cohérente, c’est la crédibilité d’Aimé qui pourrait être remise en cause, et donc son orientation. Un sentiment d’absurdité m’envahit. Mon résident a l’air, lui, plutôt fatigué de notre entretien. Je lui fais part des problèmes que je vois dans son récit, et lui propose de prévoir un nouveau rendez-vous pour pouvoir continuer à travailler dessus. C’est tout pour aujourd’hui, nous terminerons la rédaction la prochaine fois. Il est déjà midi, de toutes façons.

Je prends congé d’Aimé, et pars me restaurer avec l’équipe éducative.

Educ spé’ – Récits de terrain #5

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Le travail social auprès de personnes en situation de grande précarité comporte à la fois de fabuleux échanges empreints d’humanité, mais aussi beaucoup de violence, qu’elle soit liée au quotidien des usagers ou à diverses situations rencontrées. Ce qui m’a marquée, c’est cette ambivalence, au plus près de la réalité de ce qu’est un être humain. J’ai souvent pensé à cette citation d’Antonin Artaud, en travaillant en stage dans ce foyer : « Là où ça sent la merde, ça sent l’Être. »

Une nouvelle journée d’effervescence dans ce foyer rouennais. Ce matin, Monsieur D a besoin d’un accompagnement à la douche, pour préparer son admission dans un nouveau foyer cet après-midi. Un des professionnels me demande de venir l’aider. J’emprunte un couloir pour me rendre à la salle de bain du rez-de-chaussée : des matières fécales sont sur le sol, visiblement quelqu’un s’est soulagé là. Il faudra prévenir le personnel d’entretien. Une fois avec Monsieur, mon collègue lui demande si ma présence ne le gêne pas. Il se tourne vers moi : « Boh, elle en a vu d’autres, hein ? ». Je le rassure : « Pas de soucis! ». L’accord est passé.

Régis, comme d’autres résidents, prend très peu soin de lui. Outre son hygiène relative, il a attrapé des poux. Laissant s’aggraver l’infestation de ces parasites dans ces cheveux pendant trois jours, il s’est gratté jusqu’au sang. Nous tentons de lui faire un shampoing, mais ses cheveux se sont collés à son crâne. Pour des raisons évidentes, et afin de ne pas le laisser ainsi, nous n’avons pas d’autre choix que de le raser à blanc.

Il refuse catégoriquement tout d’abord, ce qui est compréhensible. C’est une sacrée atteinte à son intimité, quelle qu’elle soit. Pour lui faire comprendre la nécessité d’une telle intervention, nous passons une serviette sur son dos et la lui donnons à regarder : elle est couverte de parasites. Régis consent finalement à se faire raser. Le professionnel s’exécute, et me charge de lui faire un shampoing préventif par la suite. Je me retrouve seule avec lui, pour finir le soin et lui laver la tête. Afin de le détendre et prendre un temps pour discuter avec lui de son orientation dans une autre structure d’hébergement, je lui masse le cuir chevelu. Nous discutons un peu, mon interlocuteur semble se détendre. Soudainement, mes doigts passent sur un enfoncement dans son crâne, un trou de forme angulaire. Je m’en étonne, et l’interpelle sans réfléchir :

« –C’est bizarre Régis, tu as un trou là !

Oh c’est normal, on m’a frappé avec un marteau. » Je ne dis rien, mais suis heurtée par la désinvolture dans sa voix. À l’entendre, on dirait que c’est évident, que se faire enfoncer le crâne par un coup de marteau arrive tous les jours… Je me sens attristée par le quotidien qui dut être le sien, et qui rendit cette violence normale, et acceptable. Je détourne la conversation en tentant de rester naturelle, moi aussi. Je me sens choquée, et désolée pour lui.

Educ spé’ – Récits de terrain #4

98904310
Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, peu connu du grand public, comme le soulignent les questions qu’on nous pose souvent. Spécialisée en quoi ? Qu’est-ce qu’on fait, exactement ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi, être Educ ?

De nouveau, une évidence : chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles, marquantes, bouleversantes. C’est lié aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le métier d’éducateur spécialisé (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet état de fait ?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations, qu’elles soient douloureuses ou drôles, touchantes ou bouleversantes, sont bien plus que cela : elles sont constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

***

De retour dans ce foyer rouennais où j’ai passé neuf mois de stage, il y a déjà six ans. L’après-midi s’y termine, et la soirée ne va pas tarder à commencer. Je me dirige vers la cuisine pour me prendre un café. Sunday, ressortissant nigérian travaillant en AAVA (Ateliers d’Adaptation à la Vie Active) à la cuisine est assis devant la porte, et fume une cigarette. Je dois dire que j’apprécie sa compagnie. C’est quelqu’un d’intelligent, de réfléchi, toujours enclin à débattre sur beaucoup de sujets. Dans mon imaginaire, il ressemblerait un peu à un sage qui aurait traversé des épreuves terribles. D’ailleurs, j’ai souvent failli l’appeler Salomon au lieu de son prénom. Il dégage une aura de force tranquille mais a l’air constamment fatigué, peut-être à cause d’un reste de paralysie faciale qui a déformé son sourire.

Alors que j’arrive à sa hauteur, je le salue dans son dialecte: « Bawoni! » Il rit, et me répond dans sa langue: « Dadani! ». Je pose ma main sur la poignée de la porte, et il m’arrête tout de go avec une question : « Aya, c’est quoi pour toi le bonheur? » Je lui propose d’en parler avec mon café. Il acquiesce, et une fois installés, nous nous armons d’une cigarette et du breuvage vitriolé.

Sunday me demande de lui décrire ce qu’est le bonheur, pour moi. « Qu’est ce qui te rendrait heureuse, dans ta vie? » Je lui parle alors de théâtre, d’amir, d’amour, de famille. J’ajoute qu’un travail au contact des autres me serait nécessaire pour vivre, et avoir la possibilité de créer en toute liberté, de voyager. La paix, et la santé pour moi et ceux que j’aime me paraissent aussi importants. « Est ce que tu penses qu’on peut être heureux ici, dans ce foyer? » Je lui réponds que si on le décide, on peut être heureux n’importe où, mais qu’il me semble qu’il y a des endroits où cet état d’esprit est plus difficile à atteindre que d’autres. Cet endroit est empreint d’une agitation permanente, sale, offre assez peu d’intimité à ses résidents, élément nécessaire au repos et à la prise de recul sur sa situation.

« Tu vois, quand j’ai quitté le Nigeria, je voulais avoir la possibilité de vivre une vie comme je le voulais. Avoir un bon job, trouver une femme, être heureux ensemble, tu vois? Mais bon ça fait trop longtemps maintenant que j’attends d’avoir des papiers, et ça n’avance pas. Rien n’avance ici. Je n’en peux plus d’être à Rouen, je suis malade de cette ville. Ce foyer, c’est pareil. Je n’arrive pas à réfléchir ici, et je pense que personne ne le peut. Il y a toujours quelque chose, toujours quelqu’un, tu ne peux pas te retrouver seul et trouver le courage d’avancer, tu vois ce que je veux dire?  » J’acquiesce, évidemment que je vois ce qu’il veut dire. C’est compliqué de se ménager des moments d’introspection ici. Et contrairement à lui, j’ai la possibilité de dormir ailleurs.

« Mais bon, j’ai quarante-deux ans, tu vois. J’ai déjà vu beaucoup de choses dans la vie, et j’ai envie de me poser, de faire quelque chose de ma vie, de faire ma part dans le monde, tu comprends? J’aime beaucoup voyager, je suis un grand voyageur tu sais. J’ai été dans beaucoup de pays en Afrique et en Europe, et je suis coincé là, dans cette ville qui me rend malade… J’ai rien vu encore de la France! Paris, Rouen et Toulouse, c’est tout. C’est rien, rien du tout! Je voudrais voir ta ville, par exemple, ta région, et puis aller dans ta forêt… Enfin une autre forêt que celles qui sont autour de Rouen. Et si je le pouvais, je quitterais cette ville. Elle me rend malade, je me sens en prison ici. Ca fait quatre ans que j’attends d’avoir des papiers pour aller où je veux, je ne comprends pas pourquoi ça doit mettre autant de temps. Je suis malade, mais je suis encore capable! Je pourrais faire quelque chose pour la France, faire ma part, travailler. Mais on ne veut pas me donner de travail, on ne veut pas me donner de papiers. Je ne comprends pas pourquoi il faut autant attendre. Les gens ici crèvent d’attendre tout le temps, pour tout. » Je renchéris, l’administration en France est globalement d’une lenteur rageante, même pour les français. J’ajoute qu’on aimerait faire plus ici, et que si je le pouvais je lui donnerais des papiers! Mais bien entendu, je ne le peux pas.

« Je sais, merci. C’est frustrant de se sentir inutile, tu comprends? Je suis malade, mais je pourrais me rendre utile, je peux travailler! J’ai deux bras, deux jambes… Je peux marcher, quoi! Je déprime à force de me sentir inutile, j’ai l’impression de perdre mon temps. J’aimerais qu’on me donne ma chance de chercher mon bonheur, tu vois? »

La soirée commence, le foyer se remplit peu à peu de ses résidents. Je me vois contrainte de prendre congé de Sunday pour aller donner un coup de main à mes collègues. Lui aussi doit aller travailler, pour préparer le dîner avec les autres travailleurs AAVA. Je suis touchée par ses questionnements, et lui propose d’en reparler plus tard. Je crois sentir qu’il a besoin de vider son sac, et même si je ne pense pas pouvoir lui être d’un grand secours, je peux au moins lui apporter un peu de chaleur humaine, une véritable écoute. Nous convenons de discuter de nouveau après son service, autour d’une cigarette. Il rentre alors dans la cuisine, et je me dirige vers le hall d’entrée, pensant à la confession que je venais de recueillir.

Educ spé’ – Récits de terrain #3

image
Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, peu connu du grand public, comme le soulignent les questions qu’on nous pose souvent. Spécialisée en quoi ? Qu’est-ce qu’on fait, exactement ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi, être Educ ?

De nouveau, une évidence : chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles, marquantes, bouleversantes. C’est lié aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le métier d’éducateur spécialisé (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet état de fait ?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations, qu’elles soient douloureuses ou drôles, touchantes ou bouleversantes, sont bien plus que cela : elles sont constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

***

Les portes se sont ouvertes sur ce foyer rouennais. Les feuilles d’automne s’envolent avec la poussière de la rue au rythme du passage des voitures. Le vent s’engouffre par la porte ouverte. Il est dix huit heures passées, les habitants rentrent pour passer la soirée entre ces murs. Ce vieux foyer de Rouen, beaucoup de riverains en ont entendu parler. Il a plus d’un siècle d’existence, et vu beaucoup, beaucoup de monde passer dans ses chambres : des ouvriers, marins, saisonniers, des hommes en situation de grande précarité… J’y ai passé neuf mois, pour mon stage long durant ma formation d’éducatrice spécialisée. Et ce temps passé là bas a beaucoup marqué la jeune étudiante que j’étais alors, et la professionnelle que je suis aujourd’hui.

Cette structure d’accueil d’urgence accueille des hommes majeurs dans le cadre d’un hébergement et d’un accompagnement vers la réinsertion sociale et professionnelle. Elle compte un dispositif de « stabilisation » de huit places de type CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale) censées préparer leurs résidants avant une réorientation. Dans les faits, ce sont des grands précaires qui cohabitent avec des demandeurs d’asile, des hommes que l’infortune a frappé qui partagent un espace de vie avec d’autres, dont la rue constitue le quotidien depuis de longues années. L’ensemble gardera à mes yeux les couleurs d’une Cour des Miracles bouillonnante de vie. Le travail y est à la fois difficile et passionnant, ponctué de moments d’humanité magnifiques et de gestions de crises diverses. Outre la réinsertion et ce qu’elle implique de travail administratif, il faut réapprendre aux bénéficiaires la vie en communauté, et c’est une tâche qui peut parfois aboutir au bout de longues années.

La soirée se déroule dans son agitation habituelle. Les résidants entrent, déposent leurs bouteilles, vont se restaurer et pour certains vont se coucher, ou tuent le temps en fumant des cigarettes dans la cour. Après le repas des habitants, vient celui de l’équipe du soir. Après m’être restaurée, je retourne dans la cour. C’est souvent un temps où il est plus aisé de nouer un lien avec les hommes orientés sur le foyer. A ce moment de la journée, beaucoup sont plus ouverts à l’échange, et à l’idée de parler de leurs angoisses et de leur parcours.

Ce soir, un jeune ressortissant de Guinée-Bissau est orienté chez nous. L’équipe a des doutes sur sa majorité, il semble très jeune, et un peu perdu. Je l’aborde pour échanger avec lui, voyant qu’il fait les cent pas dans la cour. Nous nous asseyons, je lui offre une cigarette, et il commence à me raconter la raison pour laquelle il est venu en France. Visiblement, le jeune homme en a besoin.

Celui que j’appellerai Amadou me dit avoir une passion dans la vie : le cyclisme. Dans son pays, il pratiquait ce sport de manière semi-professionnelle, et me raconte qu’il était tellement bon que son entraîneur a décidé de l’intégrer dans une équipe comptant des athlètes plus vieux que lui pour qu’il puisse concourir dans un environnement qui représenterait un véritable challenge. Amadou continuait d’exceller et gagnait toutes les courses, ce qui attisa malheureusement la jalousie de ses coéquipiers.

Ce sentiment grandissant, ils décidèrent de s’en prendre à lui, et le passèrent à tabac.

Ils le frappèrent, violemment, longuement. Amadou me dit qu’ils lui brisèrent les dents de la mâchoire supérieure. Je le crus, car sa dentition était fortement en avant. Non contents de l’avoir défiguré, ses assaillants débordants de haine s’emparèrent d’une machette dans le but de le décapiter. Ils le frappèrent au cou, mais ne réussirent apparemment qu’à lui entailler profondément la chair : une énorme cicatrice était visible du côté gauche.

« La viande pendait. Et ils m’ont laissé là, pour que je meure. »

Le jeune homme me raconta que son entraîneur le trouva inanimé, et l’emmena à l’hôpital. Lors de sa convalescence, dont il me montra des photos qu’il avait gardées comme preuves de son histoire, son sauveur revint le voir et lui conseilla de quitter le pays. Ses agresseurs n’avaient pas abandonné l’idée de lui nuire.

« Il m’a dit que la prochaine fois, ils ne rateraient pas leur coup. Il fallait que je parte pour rester en vie. » C’est pour cette raison qu’il décida de quitter la Guinée, et de partir pour la France. « J’espère qu’ici je pourrai reprendre le sport, et devenir cycliste professionnel. »

Impressionnée par son histoire, je l’écoutai avec attention. À l’époque, j’étais confrontée pour la première fois à des parcours de vie traumatiques. J’entendais les histoires d’anciens soldats, découvrais le syndrome de stress post traumatique, écoutais des ressortissants étrangers ayant vécu des persécutions diverses… A chaque fois que l’un d’entre eux ressentait le besoin de déposer son histoire, la même réflexion me venait en tête, accompagnée d’un sentiment d’inutilité et d’absurdité : comment moi, petite étudiante de 21 ans, puis-je faire quoi que ce soit pour une personne ayant vécu de telles horreurs ?

Libre à la professionnelle que j’allais devenir de répondre à cette question sans réponse.

Ce soir-là, j’échangeai plus d’une heure avec Amadou, dépassant la fin de mon service. Je ne pus m’empêcher de me projeter en lui: on avait presque le même âge. Qu’allait-il advenir de ses ambitions désormais? Trouverait-il la force, aurait-il la possibilité de recommencer à pratiquer le cyclisme en France? Son statut de sans-papiers lui permettrait-il de devenir un sportif de haut niveau ici? Ces questions ne trouveraient pas de réponse ce soir, et il me fallait partir. La soirée se terminait. Je lui proposait d’échanger de nouveau demain, et prit congé avant de quitter la structure pour rentrer chez moi.

Educ spé’ – Récits de terrain #1

DNlIVLHX4AEmP6S
Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Un métier parmi d’autres, sujet à la fois de critiques et d’idées reçues. Un métier finalement peu connu du grand public, comme le soulignent les questions que l’on me pose lorsque je parle de mon quotidien. Spécialisée en quoi? Qu’est ce que l’on fait, exactement? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté des petits moments qui font notre journée de travail. Qu’est ce que c’est, être Educ?
Au risque que l’on me qualifie de Captain Obvious, il est une évidence avec laquelle j’aimerais démarrer cette confession: chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles. C’est lié aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le métier d’éducateur spécialisé (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet état de fait? Car il y a difficulté et difficulté, si je puis m’exprimer aussi simplement. Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations douloureuses sont bien plus que cela: elles sont constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés. 

***

Récits de terrain #1 :

Ce vendredi 5 avril 2019, je remplace un éducateur technique spécialisé dans une IME bretonne. J’encadre un atelier menuiserie, avec deux jeunes. Le premier, je le connais déjà. Il s’appelle Justin, c’est un autiste agréable à vivre, avec qui le contact est assez facile. Le deuxième, en revanche, je ne l’ai jamais vu. Je ne connais que son nom, Nolan. Il est en retard, d’ailleurs. En attendant que son taxi arrive, je commence à travailler avec Justin. Quelques dizaines de minutes plus tard, je vois une armoire à glace passer le pas de la porte, l’air hagard, le regard embrumé par des lunettes qui me feraient presque penser à des cul-de-bouteilles. A son dos voûté et sa démarche traînante, je devine qu’il doit avoir un lourd traitement psychiatrique. Sans s’embarrasser d’un bonjour, Nolan m’annonce qu’il va finir sa nuit et s’installe dormir sur la table, la tête dans les bras. Je le laisse faire, estimant qu’il est peut-être dans ses habitudes de dormir le matin. Je continue donc de travailler avec Justin.

Environ une demie-heure plus tard, je décide de réveiller Nolan, trouvant injuste de laisser dormir le retardataire alors que son camarade bosse pour deux. Je mets au travail le jeune homme avec douceur, tentant de faire passer la pilule avec deux ou trois vannes gentilles pour détendre l’atmosphère. Il refuse plusieurs fois de peindre, grogne mais je l’accompagne pas à pas tandis que la psychomotricienne Lucie, venue voir Justin, l’aide à utiliser la ponceuse. Avec force plaintes et soupirs, Nolan travaille tout de même. Il se bloque un peu parfois, et s’attache à me provoquer (il semblerait) comme tout bon adolescent qui testerait les limites d’un adulte. Il plante des tournevis dans les tables, ou encore vient me voir pour faire semblant de me poignarder avec un long bout de bois pointu, le tout en arborant un grand sourire pervers.
Jusque là, je restais professionnelle, mais à ce moment précis mon instinct alluma des signaux d’alarme dans ma tête. Nolan me met mal à l’aise.
Arrive la récréation, à laquelle nous nous rendons avant de retourner à l’atelier.

Une fois devant la porte, alors que je cherche les clés, Nolan empoigne Justin par le cou et le met à terre. Il entreprend ensuite une série de coups feints dans la tête de son pauvre camarade tout en me fixant avec ce grand sourire malsain qui m’avait dérangée plus tôt. Je suis décontenancée, mais me reprends et ordonne à Nolan de laisser Justin tranquille. Je ne dois pas être bien crédible, car il ne m’obéit pas et continue son jeu. J’attrape alors le jeune homme pour le relever, mais son agresseur le remet au sol et lui assène de véritables coups, dans le dos cette fois-ci. Par trois fois, je tente de relever Justin, et par trois fois Nolan s’oppose à moi et reprend les coups, comme s’il avait en face de lui un jouet sur lequel on pourrait se passer les nerfs.
Ca suffit, il faut que je reprenne le contrôle. Je hausse le ton, ordonnant fermement à l’armoire à glace que j’ai en face de moi d’arrêter son cirque. Bizarrement, il s’exécute. Je relève sa victime, angoissée, et ouvre la porte en tentant de retrouver ma contenance pour que le reste de la matinée se passe dans de bonnes conditions. « Maintenant ça suffit, on va remettre les blouses et retourner au boulot. » Je ne suis pas tranquille. Le comportement froid et provocateur de Nolan me perturbe.

Une fois dans la pièce, je répète une nouvelle fois l’ordre de remettre les blouses, tout en mettant la mienne. Justin s’éloigne, sûrement pour s’écarter du danger que son camarade représente, et Nolan me jette une chute de bois dessus alors que je m’habille. Prise par surprise, mon corps entier se tend d’un coup. Je n’arrive à rien dire, mais je lui jette un fort regard de désapprobation et d’incompréhension. Il se justifie en disant que ce n’était « pas voulu », puis se détourne de moi pour se diriger vers Justin. Il le saisit une nouvelle fois, comme un sac à patates, et le jette dans un placard dont il bloque la serrure avec un tournevis. Dans ma tête, tous les signaux d’alarme passent au rouge. La situation dégénère, mon autorité ne suffit pas pour maintenir un climat serein, je ne peux pas m’opposer physiquement à Nolan, j’ai besoin d’aide pour gérer la situation. Je sors de l’atelier en courant, file au pôle voisin et informe ma collègue Sabine de ce qui est en train de se passer. Elle décroche son téléphone pour appeler l’infirmière, Pascale, et pendant ce temps je retourne à l’atelier pour ne pas laisser Justin seul avec Nolan.

Je m’inquiétais pour lui, et à raison. Justin est paniqué, tambourine contre la porte en criant qu’il est blessé. Son geôlier, lui, ne dit rien. Il s’est assis non loin du placard, comme s’il voulait le garder. Je tente de négocier avec lui, lance des paroles que je veux rassurantes à Justin, mais rien n’y fait. Heureusement, Pascale arrive enfin. Elle reprend fermement Nolan, visiblement émue par la situation elle aussi, et lui dit que nous allons libérer Justin. Le jeune homme réagit alors avec violence, et se lève d’un coup : « NON! ». Sa voix forte nous fait sursauter, l’infirmière et moi. Elle se reprend rapidement, et ouvre la porte : « Arrête Nolan, c’est n’importe quoi! ».

Nous découvrons Justin dans tous ses états, la main ouverte. Pascale m’annonce qu’elle doit emmener le blessé pour le soigner, mais qu’elle reviendra chercher son agresseur. Pendant ce temps, il va falloir que j’écrive un rapport d’incident. De mon côté, même si je comprends évidemment la nécessité de prendre soin de la victime, vu les circonstances, je ne peux réprimer un sentiment de vulnérabilité qui m’envahit. Non. Pas seule avec Nolan.
J’acquiesce pourtant, et commets l’erreur de m’installer pour écrire dans le petit bureau d’angle pourvu d’une unique porte, situé à l’opposé du placard. L’infirmière s’en va.

Nolan reste assis un temps, puis je le vois se lever lentement, se tourner puis commencer à marcher dans sa direction. Son pas est traînant certes, mais plus mesuré que lent. Des pensées se bousculent dans ma tête, je me dis que je ferais mieux de sortir du bureau et de l’atelier, mais bizarrement, pour la première fois de ma vie, je suis incapable de faire un geste. Je suis figée, bloquée, je n’arrive pas à réagir, je me sens comme une proie peu à peu prise au piège. Pendant ce temps, Nolan continue à avancer vers le bureau. Il empoigne une chute de bois qu’il balance à travers la pièce. Marche encore. En balance une deuxième. Mon stress est parti, remplacé par un profond sentiment de terreur glacée. C’est la première fois que je suis face à une personne au comportement sadique, je me suis laissée complètement dépasser par les talents de manipulation que possèdent les personnes présentant un trouble de la personnalité antisociale. Je sens une sueur froide me parcourir l’échine. Nolan attrape un rabot à bois, et le plante violemment dans une table, à plusieurs reprises. Je n’arrive toujours pas à bouger.
Il finit par se camper, tout droit, dans l’embrasure de la porte. Prise au piège, littéralement cette fois.

 » – Sors Nolan, s’il te plaît.
– Non. Tu as appelé l’infirmière alors que ça se passait très bien, tu m’as mis en colère.  » Silence. Je commence à penser à toutes les manières qu’il pourrait imaginer pour m’agresser, réponds vaguement quelque chose sur le fait que je suis attristée par la manière dont il a agi avec Justin. Nolan s’approche d’un coup de moi pour faire semblant de me frapper. Je tente de contrôler ma réaction, mais sens pourtant que mes mains sont prises d’un tremblement qu’il m’est impossible de réprimer. J’ai une pensée fugitive pour mes parents, mon conjoint, mes amis.

Avec un grand sourire carnassier et des yeux calmes, il me demande :  » – Tu as peur, hein? » Je lui réponds que non, mais que je ne comprends pas pourquoi il agit ainsi. Evidemment c’est faux, je suis en train de vivre un sentiment de terreur comme je n’en ai jamais vécu. Je me sens, encore une fois, comme une proie sans défense, prise au piège de son prédateur.  » – Tu sais, je l’aurais libéré, hein.  » Son ton est goguenard, comme un adulte face à une enfant un peu idiote.
En face du bureau derrière lequel je suis assise, il y a un présentoir avec trois statues de bois. Nolan s’y intéresse, et je réalise d’un coup qu’elles pourraient constituer des substituts d’armes blanches tout à fait honorables… Il se saisit d’une espèce d’oiseau avec une forme vaguement contondante et fait de nouveau semblant de me frapper avec, d’un geste rapide et violent. Je contrôle ma réaction tant bien que mal. Nolan me regarde dans les yeux, décoche encore une fois son sourire pervers, et me dit :
 » – Ah ouais, t’as peur…  » Je lui demande de reposer la sculpture, alors qu’il entreprend de cogner la vitre en face de moi. Il frappe le socle par trois fois avec, et c’est alors que le directeur de l’IME entre dans l’atelier. Je suis tellement soulagée que je pourrais en pleurer, mais je me contiens. Je n’imagine pas ce qui aurait pu se passer si on m’avait laissée seule avec lui.

Le directeur impose à Nolan de sortir du bureau, me lance un regard pour voir si je vais bien. J’articule un « Merci » silencieux, et il l’emmène. Je resterai quarante-cinq minutes seule dans ce bureau. Incapable d’écrire, il me faudra au au moins vingt minutes pour récupérer, arrêter de pleurer et pour que le tremblement de mes mains cesse. Ce fut la plus grande peur de ma vie.

Lorsque je suis rentrée chez moi, ce jour-là, je n’ai pas pu réagir autrement qu’en m’écroulant sur mon lit pour dormir. Une pensée, notamment, m’a rendue triste: le cas de cet ES de Loire Atlantique dont les journaux avaient parlé il y a deux ans, mort poignardé à la gorge par un mari jaloux de sa future ex-femme dont il avait la charge. A la suite de cette tragédie, des articles dans les journaux parurent, les travailleurs sociaux manifestèrent pour la reconnaissance de notre métier.

Et ce fut tout.

Le coeur déchiré, j’ai réalisé plusieurs choses. D’une part, je fais un métier dangereux. Il n’est pas impossible que je sois blessée, ou tuée dans l’exercice de mes fonctions. Qui sait? D’autre part, lorsqu’un flic meurt, lorsqu’un militaire est tué, lorsqu’un CRS est blessé au travail, c’est la nation entière qui s’émeut. Lorsqu’un travailleur social meurt, tout le monde s’en fout.

Mais tout cela n’importe pas, car j’ai réalisé une dernière chose: depuis ce jour, et pour la première fois depuis l’obtention de mon diplôme en  2015, j’ai utilisé les mots « mon métier » pour parler de mon activité d’éducatrice spécialisée. Etrangement, il m’aura fallu la plus grande peur de ma vie pour me sentir enfin légitime à utiliser ces mots, et me sentir appartenir à mon corps de métier.