Mon journal de reconversion #17

Sans titre

Chapitre 2: écrire une nouvelle vie

C’est avec beaucoup d’émotions partagées que je quittai le foyer pour mineurs isolés étrangers, après dix huit mois d’une intensité folle. Je m’étais indubitablement attachée à mes jeunes. J’ai même décidé de parrainer l’un d’entre eux. Mes collègues, eux aussi, allaient me manquer. J’avais rarement croisé une équipe comme celle ci, et tous sont attachants chacun à leur manière. Eh oui ! Malgré un contexte, des moyens, des conditions de travail scandaleuses sur beaucoup de points, il y a toujours du bon à retirer d’une histoire… Et c’ est clair que j’aurai grandi encore, vécu une expérience humaine d’une sacrée richesse. Il me faut bien le dire, quitter cet établissement m’aura enlevé un sacré poids des épaules. J’ai retrouvé une sérénité que j’avais perdue depuis un moment.

Je restai une semaine à me reposer, et recommençai à chercher du travail. J’avais envie de découvrir complètement autre chose, alors je me décidai à postuler dans un Ehpad rennais. J’avais déjà de l’expérience dans le service à la personne, travaillé en Palestine auprès de personnes âgées, et beaucoup apprécié ce public. J’étais aussi curieuse de voir la réalité de ces structures en France, autour desquelles il se raconte beaucoup de choses. J’ai donc envoyé mon CV, pour voir.

On m’a rappelée vingt quatre heures plus tard, et le jour qui suivit j’obtins un entretien d’embauche. Il fut concluant. Je démarrai donc un contrat en tant qu’agente d’hébergement auprès du CCAS, pour une nouvelle expérience riche mais non moins harassante.

Que dire sur les maisons de retraite ? Au début, j’y ai retrouvé ce que j’appréciais dans le service à la personne, et ma fonction m’a apporté ce que je recherchais : à ma prise de poste, une liste de tâches à accomplir, que je menais à bien. Et puis je rentrais chez moi. Pas de stress, pas de travail en retard, plus de nuits sans sommeil à checker mes listes de choses à faire pour être sûre de n’avoir rien oublié. L’esprit libre à la sortie de mon travail. Je commençais à formuler mon souhait de réfléchir à construire ma vie professionnelle autrement, et ce job allait me le permettre. J’appréciais le rythme soutenu des journées de travail, qui passaient très vite. Et encore une fois, quelques collègues constituèrent de fabuleuses rencontres.

Passons malgré tout aux bémols… Mon Ehpad est à considérer comme étant un bon établissement. Les moyens sont là, chaque résident qui avait besoin d’un appareillage spécifique (verticalisateur, lève personne…) était équipé dans son logement, par exemple. L’équipe était dans l’ensemble bienveillante et à l’écoute des personnes accompagnées. Sans aucun doute. Le problème tenait surtout au manque de personnel, aux difficultés de recrutement rencontrées par la direction (il faut dire que le travail en Ehpad n’est pas très attractif) et à la taille de plus en plus imposante des tâches à effectuer pendant le service. Cet état de fait demandait un sens très aigu de l’organisation, et nous faisait courir des kilomètres tous les jours. J’ai marché plusieurs fois entre sept et huit kilomètres en une journée de travail (podomètre à l’appui). Si on ajoute à cela la manutention de personnes, les lits à faire, le ménage, les postures à prendre de nombreuses fois par jour… Forcément ça épuise. Ça use le corps. On est moins disponible.

Car les premiers à pâtir de cette situation, ce sont bien évidemment les résidents.

Mon journal de reconversion #17

MEDEF 2017

Ces situations ubuesques, je pourrais les raconter par dizaines. Leur nombre était difficile à vivre au quotidien, parasitait le travail, et ajoutait de la fatigue supplémentaire. Outre cela, il me faut mentionner des situations de harcèlement moral dont j’ai été témoin de la part de ce directeur, qui n’avait pas son pareil pour venir vérifier que ses employés travaillaient effectivement (jusqu’à venir vérifier à 1h du matin passées que ses veilleurs étaient à leur poste). Ce directeur, d’ailleurs, manquait cruellement d’empathie envers les jeunes.

Parlons en des jeunes, d’ailleurs. Nous travaillons aussi fort que possible pour eux, avec autant d’humanité possible malgré nos conditions de travail. Mais il me faut reconnaître que leurs conditions d’accueil étaient à mes yeux proprement scandaleuses, et cet état de fait m’a conduite à travailler dans des conditions contraires à mon éthique pendant un an et demi. Outre le personnel en nombre insuffisant pour encadrer le collectif énorme, ils disposaient d’une seule cuisine pour 80, trois frigos qui n’étaient jamais lavés ou alors une fois l’an (notre seule et unique agente d’entretien à mi-temps ne pouvait pas faire de miracles), et vivaient dans de petits appartements situés dans de vieux bâtiments truffés de problèmes de plomberie et d’électricité. Sans rentrer trop dans les détails, il me semble important de préciser aussi que plusieurs chambres avaient un problème de puces de lit et qu’un certain nombre de rats avaient élu domicile sur la structure.

Encore une fois, je pourrais lister les problèmes que comporte la structure où j’ai travaillé, mais cela ne changerait rien. L’important est de comprendre cette idée : même si on aime profondément son travail, exercer dans un tel paradoxe est épuisant. Équipe fabuleuse s, travail passionnant, jeunes extrêmement attachants, mais conditions de travail et d’accueil maltraitantes…

J’ai accumulé par la force des choses une grosse fatigue, de la colère, du stress. Vers la fin février 2021, j’ai dû m’arrêter un mois parce que j’étais trop fatiguée psychologiquement. Je pense que je n’étais pas loin d’un burn out, le travail étant trop lourd à porter avec ma vie personnelle. Lorsque je suis revenue au travail, ce sentiment de ras le bol ne m’a pas quittée. J’étais partagée entre un dégoût grandissant des conditions de travail de mon métier et l’attachement que je ressentais pour mes jeunes. Mais… Nouveau coup de théâtre.

La vie décida de trancher pour moi : fin septembre 2021, j’apprends que mon contrat n’est pas renouvelé. Je quitte donc l’association fin novembre.

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #16

Migrations Pendulaires

Jetée donc dans le grand bain, je me suis battue pour surnager et m’adapter le plus rapidement possible. Comme je l’ai déjà dit, l’équipe m’a beaucoup plu et j’ai eu un coup de cœur pour ces jeunes, pour le public des mineurs isolés étrangers, et je voulais m’impliquer dans ce boulot. Et j’ai rapidement compris pourquoi un certain nombre de travailleurs sociaux ironisent sur le surmenage au travail. Lors de mon premier mois de travail en solo, pendant les congés de ma binôme, je n’ai presque pas dormi tant la pression me pesait. Je pensais perpétuellement au travail, la peur d’oublier quelque chose ne me quittait pas, je ramenais du travail à la maison, je rêvais du travail, réfléchissais à mes tâches à faire en dormant, et me réveillais parfois à des heures avancées de la nuit pour noter quelque chose à faire absolument le lendemain…

Une grande partie de notre temps se déroulait face à notre ordinateur, car nous nous retrouvions obligés de prioriser les tâches à faire pour ne pas perdre de temps. L’administratif prenait la majorité de notre temps au travail, au détriment de celui que nous aurions dû et aimé passer avec les jeunes. Et l’association ne facilitait pas les choses par son fonctionnement interne : pour la moindre demande il fallait écrire un bon de commande, faire une fiche technique, de demande d’intervention, de sortie de caisse, un mail, faire signer un papier, en attendre la signature pendant un temps indéterminé… Et si par malheur la chef de service n’était pas présente sur le site, il fallait se déplacer au siège de l’association, déposer le document en signature… J’ai attendu par exemple plus d’un mois avant d’obtenir mon adresse mail professionnelle, et plus d’un an et demi après mon mariage, mon adresse mail n’avait pas été modifiée pour comporter le bon nom de famille. Outre l’inertie incroyable de ce fonctionnement interne, cette organisation pyramidale nous plaçait parfois (souvent) dans des situations ubuesques.

Un été, nous nous sommes retrouvés sans caisse sur le foyer, et donc sans espèces à disposition des besoins des jeunes. Le directeur de l’unité territoriale avait arbitrairement et sans prévenir décidé de nous confisquer la caisse, pour une facture manquant suite à un achat au marché pour un atelier cuisine. (véridique) Nous sommes restés dans cette situation pendant plus d’un mois, ce qui s’avéra être plus qu’inconfortable. Pour le moindre besoin, allant de l’achat d’un ticket de métro au paiement des frais de scolarité des 80 jeunes en passant par le plein des véhicules de service, il fallait remplir un bon de commande ou un formulaire de demande de sortie de caisse, en attendre la signature par la cheffe de service, envoyer le papier au siège de l’association, en attendre la validation, aller chercher le formulaire validé avec les éventuels fonds débloqués Puis seulement effectuer la dépense. Tout ce processus prenait une à deux semaines à se faire. Et c’est ainsi qu’un jour par exemple, lors des congés de la chef de service, un collègue devait emmener un jeune se faire déplâtrer à l’hôpital. Il ouvre la voiture de service disponible, et se rend compte que le plein est à faire. Les deux coordinateurs de l’équipe étant absents eux aussi, il interpelle la secrétaire de direction qui lui indique la marche à suivre : il faut qu’il rédige un bon de commande assorti d’une demande de sortie de caisse, qu’il se rende au siège et demande une signature et un déblocage de fonds en urgence, pour pouvoir revenir sur le foyer et faire le plein de la voiture de service. Ensuite il pourra accompagner le jeune. Ne sachant pas combien de temps il faudrait pour faire tout cela, le collègue a fini par utiliser sa voiture personnelle… Ce qui n’aurait pas dû arriver si les choses tournaient rond au sein de cette association…

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #15

A partir de cet article, je ne mentionnerai plus les noms des structures concernées par mon parcours. En partie parce que mes dernières expériences sont très récentes. J’ai beaucoup de choses à en dire, surtout de celle où j’ai exercé auprès de mineurs isolés étrangers, mais d’abord et avant tout par égard pour le public et mes anciens collègues, je ne nommerai pas le foyer directement. Ça desservirait le travail qu’ils y effectuent malgré les conditions plus que difficiles, pour lequel j’ai beaucoup de respect.

Ce foyer accueille donc des adolescents étrangers, et les accompagne dans le cadre d’un projet éducatif lié à leur hébergement. L’équipe éducative travaille à leur intégration sociale, leur régularisation, leur implication dans un projet scolaire puis professionnel parfois, puis plus globalement sur tous les aspects de leur vie (suivi santé, autonomie au quotidien, démarches administratives diverses, suivi de la scolarité et notamment des absences, loisirs, démarches liées à l’aide sociale à l’enfance…). Ensuite, comme partout l’idée est d’assurer une cohésion sur le collectif des jeunes, de monter des projets, de gérer la bonne tenue des appartements dans lesquels les jeunes sont hébergés, d’être présents à des réunions diverses… J’ai tout de suite été passionnée par mon lieu d’exercice ainsi que le travail effectué avec les jeunes. Je n’avais jamais travaillé avec des MNA auparavant, et force est de reconnaître que c’est un public extrêmement étonnant et attachant. Tous les jeunes que j’ai rencontrés là bas ont tous à leur manière une force et une détermination incroyable au regard de leurs traumatismes ou de leur parcours. Quel ado de 17 ans en France tannerait sa famille pour aller travailler ? Car mes jeunes avaient tous trois mots à la bouche : « papiers, études, travail ». C’est à la fois impressionnant et triste d’ailleurs, car les MNA sont forcés de grandir trop vite pour beaucoup. Mais leur détermination à s’en sortir à un si jeune âge force le respect.

J’avais enfin la possibilité de construire un suivi sur la durée. Et je me suis plongée dans le travail corps et âme. J’avais enfin la possibilité de mettre en place des projets, de travailler la construction d’une relation éducative sur la durée, au sein d’une équipe passionnée et militante. Je me suis rapidement sentie comme un poisson dans l’eau au sein de cette structure, qui avait un je-ne-sais-quoi de l’humanité que je recherchais au sein de mon lieu de travail. Mais malheureusement, ce foyer a fini d’installer chez moi une grande fatigue généralisée qui a précipité ma décision de me reconvertir.

Car bien évidemment, il y avait un hic. Le foyer compte environ 80 jeunes. Les missions que j’ai décrites sont assurées par 13 educs, deux maîtresses de maison, deux animateurs, deux coordinateurs, une infirmière, une secrétaire, une agente d’entretien à mi-temps et un agent technique pour… Une seule cheffe de service ! Là se dessine la première des difficultés : en tant qu’educ, prendre en charge huit jeunes (voire plus, comme lorsque son binôme est en congé par exemple) sur tous les aspects de leur vie dont ceux les plus cruciaux comme la régularisation ou les démarches liées à l’aide sociale à l’enfance, tout en préparant des projets, trois heures de réunions par semaine, tout en gérant le collectif, les permanences, les rendez-vous, la bonne tenue des appartements, les entretiens individuels liés aux suivis des jeunes, en traitant des dizaines de mails par jour, en sortant les poubelles deux fois par semaine (oui), tout en allant au self avec les jeunes une fois par semaine… Tout ça sur une semaine de quarante heures ? Ça n’est pas possible. Personne ne peut faire tout ça en quarante heures par semaine, sauf en accumulant un grand nombre d’heures supplémentaires et une tonne de stress au passage. En arrivant sur le foyer, malgré la bienveillance et les encouragements de l’équipe, la charge de travail m’a parue incroyable et m’a donné l’impression d’être jetée dans le grand bain sans autre forme de procès. Aucune animosité dans mes propos : personne n’avait le temps d’accorder aux nouvelles venues un accueil serein, à cause du rythme et de la charge de travail. Alors par la force des choses, on a été jetées dans le grand bain.

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #21

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu de terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces moments et situations rencontrées restent souvent gravés en nous, et deviennent constitutifs de notre identité professionnelle. Si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie, et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’accueil pour mineurs non accompagnés comme ailleurs, parfois, lors d’une journée où notre état de fatigue dépasse notre capacité de concevoir la moindre pensée construite, un petit moment de grâce apparaît, et nous va droit au cœur. C’est pour ces moments que souvent je me dis que j’aime mon métier, et que je sais pourquoi je me lève le matin…

En septembre 2020, je me préparais à partir en congé maternité. Enceinte jusqu’aux yeux, fatiguée par les hormones, je m’accrochais tout de même au travail pour partir dans de bonnes conditions, la conscience tranquille. Même si le rythme me fatiguait d’autant plus, de par mon état.

Le soir de mon départ, je finissais ma journée à 21h. Je tenais cependant à terminer un écrit de transmissions concernant mes jeunes, pour ne rien oublier et m’assurer que mes collègues puissent prendre le relais de mes situations en toute tranquillité. Alors tant pis pour les heures supplémentaires, je m’attelai à ma tâche en essayant de ne rien omettre.

Quelques-uns de mes jeunes vinrent me dire au-revoir avant mon départ, en me souhaitant de bonnes choses pour l’arrivée prochaine de mon enfant. A tous, j’adressai un petit mot de remerciement souriant, restant concentrée sur ma tâche. L’attention qu’ils eurent pour mon départ ne m’étonna que peu. L’un tint à s’informer de la personne qui allait prendre le relais pour l’accompagner, l’autre me dit que j’allais leur manquer… Seul l’un d’entre eux m’étonna.

C’était un jeune issu d’Afrique Subsaharienne, de Guinée plus précisément. Il avait été orienté sur le foyer quelques jours après mon arrivée, et je me souviendrai toujours de ses premiers mots face à moi : « Je ne veux pas être ici. ». Pendant les trois mois qui suivirent, il maintint une distance entre nous que je crus être consécutive à ce refus de considérer le foyer comme un chez-lui : si on ne s’attache à personne, on ne fait pas vraiment partie d’un lieu… Et je travaillai tout en respectant ce refus de créer du lien. Et pourtant.

Ce soir-là, il se présenta à mon bureau de lui-même. Avec un sourire que je ne lui connaissais pas d’habitude, il formula des souhaits de bonheur avec mon enfant, et me dit au-revoir. Je le remerciai chaleureusement, et lorsqu’il repassa la porte je me replongeai dans mes transmissions, agréablement surprise.

J’entendis le jeune marcher quelques pas dans le couloir, ralentir, et revenir vers la porte. Discrètement, furtivement, il me glissa alors un : « Et euh… Je suis reconnaissant, hein. « .

Ce moment précis me fit complètement reconsidérer la vision que j’avais de ce jeune. Il n’était pas dans le refus de lien, mais dans la prudence. Ce n’était pas un adolescent qui ne voulait pas s’attacher, mais qui avait besoin de temps pour apprendre à connaître les gens qui allaient constituer son entourage, son éduc, les autres jeunes, et leur faire confiance. Et visiblement, j’avais réussi à créer quelque chose, contrairement à ce que je pensais.

Et cette petite phrase de rien du tout, elle m’est allée droit au coeur.

Mon journal de reconversion #8

Je me souviens notamment d’un exercice d’improvisation qui avait très bien marché, le Jeu de l’Appareil-photo. Un participant vient devant le public, et doit vendre un appareil-photo devant les autres, et vanter les mérites de l’objet pendant une minute. Il doit convaincre quelqu’un qui prendra alors sa place. S’il échoue, l’encadrant de l’atelier désignera un nouveau vendeur.

Les résidents présents ce jour-là se sont très bien pris au jeu, allant jusqu’à encourager ceux qui étaient les moins à l’aise pour parler devant tout le monde. Certains d’entre eux commentaient leurs performances après leur discours : « J’ai été vendeur à la criée avant, c’est normal si j’y arrive bien! » La synergie créée était belle, et donna des échanges nourris à l’issue de la séance. Une fois ce projet terminé, je gardai une forte envie de recommencer à l’avenir. Le théâtre est un outil de travail sur soi merveilleux. Il m’a permis dans ma vie personnelle de gagner de la confiance en moi, de me dépasser et je reste persuadée que ces bienfaits peuvent bénéficier aux autres, en travaillant un atelier correctement.

Après le rendu des écrits vint la soutenance. Celle du Journal d’Etude Clinique et du Dossier sur le Travail en Partenariat et en Réseau se passèrent sans encombre. Pour le mémoire, je tombai face à un jury qui avaient apprécié mon travail et les références que j’avais utilisées pour écrire la partie théorique, et j’obtins une très bonne note. En revanche, pour le Dossier de Pratiques Professionnelles, ce fut plus difficile. Mon jury était composé d’une psychologue et d’un éduc travaillant à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, soit à la police. Il appuya sur les faiblesses que j’avais volontairement laissées paraître dans mon écrit, creusant de manière très frontale mes ressentis personnels face aux situations rencontrées. Il me semble que j’avais mentionné dans ma rédaction le cas d’un résident que j’accompagnais durant mon stage, qui était décédé d’un arrêt cardiaque. Ce fut un moment très difficile pour moi, car s’était construit un lien d’attachement.

Je me souviens encore très bien de lui. Il s’appelait Jozef C.

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #18

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Au foyer de B., il est un résident qu’on ne peut oublier. Il s’appelle Didier, mais tout le monde le surnomme Didi. Ancien toxicomane sous traitement de substitution, il mélangeait alcool et traitements opioïdes avec une science dont lui seul avait le secret, afin de rester perpétuellement perché. Cette pratique lui donnait une démarche traîna nte, ainsi qu’une respiration profonde encore accentuée par une déviation de la cloison nasale probablement causée par un ancien coup de poing.

J’appréciais la compagnie de Didi. C’était un personnage fantasque, toujours prompt à délirer et à partager une réflexion absurde, inappropriée, décalée. Il pouvait entrer sans crier gare dans notre bureau à n’importe quel instant pour affirmer d’un ton sentencieux qu’il nous fallait plus d’épinards à la cantine, avant d’aller échanger sur la couleur des cheveux de la femme de sa vie en compagnie d’un autre hébergé… Il faut bien le dire, ce résident participait beaucoup au côté Cour des Miracles que j’affectionnais tout particulièrement dans ce foyer.

Ce jour-là, j’étais postée dans le bureau des éducs pour finir un écrit. Concentrée sur mon travail, j’aperçois vaguement Didi qui se dirige vers moi d’un pas décidé.

« Aya, viens m’aider à prendre ma douche! » A l’époque, nous avions un problème de gale chez les résidents, et Didi avait un peu trop tendance à entrer dans un rapport de séduction avec les membres de l’équipe du sexe féminin. Un peu lâchement, je déléguai la réponse à sa demande à un collègue, et conseillai à mon interlocuteur de lui demander plutôt qu’à moi. Quelque peu interdit, Didier ne répond rien et sort du bureau. Je le vois ralentir le pas dans le hall, et s’arrêter, portant une main à son menton. Il semble en proie à une intense réflexion, de celles qui décident de l’avenir de dynasties entières.

Après un instant, il entre de nouveau dans le bureau. Il s’approche de moi, et me parle comme s’il souhaitait me confier quelque chose : « C’est parce que tu as envie de moi, c’est ça? »

Pendant un instant, surprise, j’oscillai entre une remarque cinglante et un rire franc et choisis la deuxième option. Souvent le rire est la meilleure solution pour gérer une situation :

« Oh t’es con Didi! Bon sors de là! » Ce fut à son tour de rire, avant de s’exécuter.

Didi est aujourd’hui décédé, paix à son âme. Ce personnage était réellement attachant, et j’espère de tout coeur qu’il fait bien marrer les anges au Paradis!

Mon journal de reconversion #7

Le Dossier de Pratiques Professionnelles m’intéressait par son sujet. Cet écrit consiste en une analyse de sa pratique auprès des usagers, en partant de trois situations vécues en stage pour ensuite prendre du recul sur la manière dont on a réagi. J’ai décidé pour ce dossier de ne pas écouter les conseils qu’on m’avait donné (« donne-leur ce qu’ils veulent lire, ensuite tu travailleras comme tu l’entends. ») et de vraiment m’essayer à cet exercice : j’avais envie de faire un véritable état des lieux de ma manière de travailler, en parlant de ses points forts et points faibles, plutôt que de rouler des mécaniques comme une super-héroïne du social pour impressionner mon jury. D’une certaine manière, je me suis mise en danger. Mais je ne le regrette pas, car mon DPP aura été ma plus basse note mais mon écrit le plus sincère, dans lequel je me reconnaissais vraiment.

Pour mon mémoire (qui devait être compris entre 45 et 55 pages tout de même!), il me fallait monter un projet lors de mon stage long, basé sur de la théorie, le mettre en place et puis en analyser l’efficacité avant de le faire évoluer pour qu’il convienne éventuellement mieux aux usagers. J’ai décidé de monter un atelier théâtre basé sur la pratique de l’improvisation auprès des résidents du Foyer pour grands précaires au sein duquel je travaillais. Ce fut un travail passionnant, pour lequel je donnai beaucoup d’énergie. Le format de l’atelier fut le premier problème que je dus résoudre. Les résidents n’étant pas habitués à se concentrer sur une activité pendant trente minutes, je rajoutai à chaque fois un paquet de gâteaux et un pichet de café dans lequel ils avaient le droit de se servir comme ils le souhaitaient. Cela permettait de leur offrir une petite pause dans les exercices, et par la même occasion de prolonger leur temps de présence à l’atelier. Ensuite, il m’apparut très rapidement qu’il serait impossible avec les moyens que j’avais de monter un projet avec eux : il aurait fallu prendre beaucoup plus de temps pour les initier à la pratique théâtrale avant de travailler une pièce (ou autre chose), et de toutes façons j’avais déjà toutes les peines du monde à fidéliser un groupe assez consistant. Parfois je n’avais personne, parfois cinq ou huit participants, parfois deux… Et seulement trois résidents revinrent régulièrement à l’atelier. Je décidai donc de focaliser la construction de mes séances sur un objectif de développement personnel, d’expression des émotions et de la parole, de défouloir. Et ce format marcha plutôt bien. Je remarquai rapidement qu’une fois la confiance installée et les barrières de la pudeur levées, les exercices faisaient du bien aux résidents, certains se sentaient valorisés d’avoir réussi à les accomplir, et cela réveillait des aspects positifs de leur passé…

A suivre…

Educ spé’ – Récits de terrain #14

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.


J’ai travaillé deux ans dans un établissement scolaire adapté situé en Ille et Vilaine. Ce fut une expérience intense pour moi, et riche d’apprentissages divers, à la fois sur le monde du travail et des difficultés de mon métier. Car même si je n’étais pas sur un poste d’éducateur, je travaillais avec un public très divers : jeunes en décrochage scolaire, d’origine étrangère, qui présentaient des troubles du comportement, qui avaient vécu des difficultés personnelles et familiales les ayant marqués, ou simplement qui ne pouvaient pas s’adapter au système scolaire classique…

Lors de mes deux années passées principalement à l’internat, j’ai rencontré un certain nombre de garçons et filles. Parmi eux, un jeune m’a particulièrement marqué. S. était d’origine maoraise (si je ne m’abuse), et faisait partie de ceux qui n’avaient pas vu le jour dans une famille qui leur aurait permis de se construire sereinement. C’était un garçon fermé, fuyant, faisant très peu confiance à l’adulte, et son vécu l’expliquait tout à fait. Il était assez provocateur, dans la transgression comme beaucoup d’adolescents, et assez intelligent pour fomenter ses bêtises dans le dos de l’équipe de la vie scolaire, sans être remarqué…

Notre relation a été très compliquée lors de ma première année dans cet établissement. Nos conditions de travail ainsi que la hiérarchie laissant très franchement à désirer, j’étais épuisée par mon quotidien au travail et nous ne pouvions pas mettre en place un cadre qui aurait été assez sécurisant pour les jeunes. Et cette défaillance aurait pu éviter beaucoup de débordement qui eurent lieu pendant ces deux années. S. était donc très provocateur, difficile à saisir, et j’étais pour ma part coincée dans un positionnement très strict qui n’aidait pas du tout à faciliter mes relation avec lui, ainsi que beaucoup de garçons de l’internat.

Pourtant, pendant l’été qui a précédé ma deuxième année, quelque chose s’est passé dans la vie de S. Lors de la rentrée suivante, son comportement s’était apaisé, il avait gagné en maturité, et incitait les autres jeunes à mieux se comporter, et venait même en soutien de l’adulte pour gérer certaines situations. J’étais impressionnée par les progrès qu’il avait fait, et valorisai autant que je pouvais ces changements dans sa vie et sa manière d’être. Nos relations, bien évidemment, se sont de ce fait grandement améliorées.
S. était simplement un jeune qui avait besoin qu’un adulte lui porte de l’attention, et reconnaisse sa valeur. Et j’espère avoir laissé chez lui un bon souvenir, après le dernier échange que j’ai pu avoir quand il a obtenu son diplôme, à la fin de ma dernière année de travail dans cet établissement scolaire.

J’étais au bureau, et S. vient pour récupérer un papier. J’avais appris qu’il était diplômé. Nous étions seuls dans le bureau, et je me dis que c’était le moment de lui prouver qu’un adulte pouvait reconnaître ses efforts et sa valeur, car il avait prouvé cette année qu’il était capable d’évoluer d’une manière remarquable. Je le pris donc à parti.

« Tu sais, S. J’avais envie de te le dire, nos relations ont été difficiles l’année dernière, je sais que je criais beaucoup mais j’étais très fatiguée. En tous cas j’ai vu les efforts et les progrès que tu as fait cette année, dans ton comportement, et là tu as ton diplôme… Alors voilà. Je te souhaite le meilleur, je suis sûre que tu réussiras dans tes projets. Je suis fière de toi. »

Il ne m’a rien répondu, ou presque. Juste un « Merci ». C’était de toutes façons un gamin réservé, et je respecte ça. Mais son visage, lui, a tout de suite changé d’expression. Et je n’oublierai jamais la manière dont il s’est illuminé.

Educ spé’ – Récits de terrain #11

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pendant sept ans, j’ai travaillé avec une association bretonne qui comptait plusieurs accueils de jour, mais surtout organisait des séjours adaptés à plusieurs périodes de l’année en direction d’adultes issus de divers foyers du grand ouest. Cette association a malheureusement dû fermer son service de séjours adaptés à cause de la crise liée au covid-19, et c’est bien dommage parce qu’elle valorisait une éthique professionnelle admirable, et trop rare de nos jours. Je m’y suis toujours senti comme un poisson dans l’eau, et j’y ai vécu de très beaux moments.

Je me souviens de l’un de mes premiers séjours d’hiver, comptant une célébration de Noël et du Nouvel An. J’étais directrice de séjour, et je m’entendais très bien avec mon animatrice, un peu borderline, tout comme moi. Nous étions partis manger au restaurant, et voir les illuminations de Laval, qui valent effectivement le coup d’oeil. Il fait nuit, légèrement froid, mais pas trop non plus. L’atmosphère est agréable. Nous nous baladons, en prenant vaguement la direction du restaurant que nous avons réservé. Au détour d’une rue, surprise! Nous croisons d’autres vacanciers de l’association. Nous saluons nos collègues, et les vacanciers échangent quelques mots.

Lorsqu’on reprend notre chemin, je marche à côté de Didier, qui prit congé de la jeune femme vacancière avec qui il venait de faire connaissance. Etant un personnage plein d’humour, je tente une vanne idiote.
« Dis donc Didier, tu lui as tapé dans l’oeil! » J’oubliais que la déficience rend parfois compliquée la compréhension de l’ironie, ou des expressions imagées. Il me répondra, le plus sincèrement du monde:
« Ben non, puisque je lui ai serré la main! »

Je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire…

Educ spé’ – Récits de terrain #10

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Laissez moi vous conter une nouvelle histoire, sortie de ma besace de souvenirs…

Patrice est un résident du Foyer de longue date. Je me rappelle clairement de ma première rencontre avec lui : cheveux longs sales et en bataille, casquette perpétuellement vissée sur la tête, un œil bleu azur, et l’autre crevé. Personne d’ailleurs n’avait pu m’expliquer comment il l’avait perdu. Tout d’abord volubile, bavard, souriant et facile d’accès, Patrice s’était renfermé peu à peu durant mon stage, et son état s’était dégradé. Son alcoolisme qu’il déniait avait fini par le rendre encoprésique, il n’était pas rare de le voir seul, souillé par ses propres déchets. Lors des soirées passées sur le collectif, il m’adressait de moins en moins la parole. Et peu à peu, le semblant de relation que j’avais établi avec lui se dégrada lui aussi, jusqu’à cette soirée de février.

Tout commence, comme à chaque fois, par l’ouverture des portes. Dix-huit heures. Les résidants et appelants du 115 font la queue pour enregistrer leur passage pour la nuit. D’autres viennent simplement demander un repas chaud, que nous n’avons malheureusement pas le droit de leur offrir. Un de mes collègues s’occupant de noter le passage des usagers dans l’ordinateur de l’accueil, je reste donc dans les parages et engage la conversation avec les usagers alentour. Au bout d’une demie-heure semblable à l’aroutine habituelle de ce moment de la journée, je sors devant l’entrée. Quelques bénéficiaires sont en train de fumer une cigarette ensemble, et j’avais dans l’idée de me joindre à eux pour faire de même. Patrice, Titi, et d’autres sont présents.

J’engage la conversation avec eux, et remarque que Patrice est en état d’ébriété. Il a l’air d’être plus enclin à l’échange, et je saisis cette occasion pour échanger avec lui. Et sans crier gare, il s’ouvre à moi. Comme pour se rassurer, il commence par insister lourdement sur le fait qu’il doit me faire confiance avant de travailler avec moi. Je réponds en insistant sur le fait que je ne le forcerai pas à quoi que ce soit. Il n’était de toutes façons pas prévu que je prenne en charge sa situation. Finalement, il me parle de lui. Me raconte sa vie d’Avant. Me parle de ses enfants, éloignés de sa vie à cause de l’alcool. Finit par me parler de sa femme, de l’amour qu’il lui porte, de leur histoire, et de son décès. Il a perdu l’amour de sa vie 32 ans auparavant, et pense toujours à elle. C’est pour lui cet événement qui l’a plongé dans la précarité. Et lorsqu’il me parle d’elle, il a le regard qui brille encore, racontant un amour adolescent qui flamboiera toujours, malgré les aléas de la vie.

Son récit me touche beaucoup, et je pense à ma Soeur, emportée par un cancer du sein quelques mois auparavant. Je comprends sa peine, qui me rapporte à la mienne. Je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec ma propre relation amoureuse, qui durait à l’époque depuis quatre ans. Je lui parle un peu de mon compagnon, et pour me répondre il a alors des mots fragiles, magnifiques :

« Ne laissez personne vous dire quoi faire, d’accord ? Vivez pour vous, faites vous plaisir, faites ce que vous voulez et n’écoutez pas les autres ! Aimez vous, et n’attendez pas de vivre à cause des autres ! On a perdu du temps avec ma femme parce que nos parents ne voulaient pas qu’on s’aime, mais on s’est battus ! Et on a été ensemble. Le temps passe vite, n’attendez pas pour vous aimer ! ».

Une fois cette discussion terminée, je dois dire que j’ai été chamboulée, à la fois par la découverte d’un homme brisé par la vie, et par les mots qu’il avait eus. Dès que j’eus cinq minutes de liberté, j’en profitai pour appeler la personne qui partageait ma vie, pour lui déclarer ma flamme. Et encore aujourd’hui, ce moment de partage m’est resté gravé comme si c’était hier.