Educ spé’ – Récits de terrain #17

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

J’ai beaucoup de beaux souvenirs liés à mes sept années de séjour adapté. Beaucoup d’anecdotes de situations drôles, touchantes ou difficiles me sont restées en mémoire, et j’ai beaucoup appris au fil de ces expériences. Ces échappées belles m’ont donné aussi l’occasion de rencontrer des personnalités atypiques et marquantes, dont je garde le souvenir encore aujourd’hui.

Philippe en est l’une d’elles. Je l’ai rencontré lors d’un de mes séjours où j’ai travaillé en tant que directrice. J’avais deux animatrices avec lesquelles je travaillais, et le séjour se déroulait dans une longère confortable située en pleine campagne. Ce fut un séjour mouvementé, en termes de gestion de crise, de situations impromptues, notamment en termes de gestion d’équipe (l’une de mes animatrices m’a donné du fil à retordre), mais ceci est une autre histoire.

Philippe est un homme d’environ la cinquantaine. Ses capacités psychiques sont intactes, mais il est lourdement handicapé et a besoin d’une assistance pour un grand nombre de gestes de la vie quotidienne, ainsi que d’un fauteuil électrique pour pouvoir se déplacer. Ce paradoxe est ce qui était très touchant chez lui : il était très conscient de son handicap, et de qu’il lui avait volé notamment par rapport à sa vie amoureuse. Il a tout de suite été très preneur de longs échanges avec nous, et très content de son séjour. Philippe avait à la fois un humour incisif, un sens de la répartie très marqué, et en même temps une profonde mélancolie qui faisait mal au coeur. Il nous a fait plusieurs fois le portrait des quatre femmes qui avaient marqué sa vie et qui lui étaient passées sous le nez, tout en nous expliquant qu’il souffrait du fait de n’avoir jamais pu fonder une famille.

Philippe avait notamment besoin d’accompagnement lors du coucher. Il était en capacité de l’assurer seul, mais il lui fallait une présence au cas où une chute surviendrait, du fait de sa condition physique fragile. A chaque fois que nous lui proposions un accompagnement, pour chaque moment de soutien c’était une pluie de remerciements, à laquelle il tenait. Chaque soir, avant de fermer les yeux, ses derniers mots étaient toujours « Merci, merci beaucoup ».

L’un des passe-temps préférés de Philippe, c’était les balades. Coup de chance, la longère dans laquelle nous avions une réservation pour le séjour était entourée de champs et de petits bois tout à fait agréables. Je suis souvent allée marcher avec lui, et à ces occasions j’ai pu découvrir une facette de sa personnalité : Philippe avait une âme de rêveur, assoiffé de découverte, mais coincé dans un corps défaillant et cloué à un fauteuil roulant. Et cet état de fait m’a touchée d’autant plus.

Un après-midi, nous avons marché jusqu’à un petit bois que nous avions envie d’explorer. Nous en avons fait le tour, pour tomber sur une caravane abandonnée, jouxtant une cabane aménagée pour y dormir. L’ensemble, caché au milieu des bois, avait un côté mystérieux qui nous a intrigué. Nous avons donc visité les lieux avant de repartir. Je me souviens qu’à la fin de la balade, Philippe a arrêté son fauteuil à un moment, saisi par la beauté de quelques arbres. Nous avons contemplé leurs feuilles qui se mouvaient doucement sous la caresse du vent, en silence. Et d’un coup, Philippe m’a regardé et m’a pris la main, pour retourner à sa contemplation.

Ce geste, je savais qu’il aurait voulu le faire à une femme qui partagerait sa vie. Et je sais qu’il s’est projeté dans une idée romantique, en regardant la nature verdoyer. J’ai pensé un instant retirer ma main, mais je ne l’ai pas fait. Je savais pertinemment que ce geste en resterait là, et je savais que Philippe ne projetterait aucune attente dans le lien qu’il construisait avec ses animatrices. Nous avions de toutes façons l’échéance de la fin de séjour qui mettrait fin à la construction de ce lien avec nous, qui lui faisait visiblement beaucoup de bien. Alors j’ai décidé de lui laisser oublier son handicap, sa solitude, sa souffrance de ne pas avoir d’enfant et son besoin d’amour, l’espace d’un instant. Comme si tout cela n’existait pas.

Nous sommes restés là, quelques secondes. En silence. Puis nous sommes repartis.

Reconnaissance et travail social

Petit coup de gueule.
Lorsqu’on est travailleur social, et qu’on présente son activité professionnelle à quelqu’un, c’est toujours la même chose. « Il en faut des gens comme toi », « Tu es courageuse », « Ah moi je ne pourrais pas »… Ces petites remarques, bien qu’anodines, elles s’accumulent au fil de ta vie au travail, et deviennent difficiles. J’ai du mal à les supporter, lorsqu’on me les sert. Pour diverses raisons, que je ne listerai pas ici. Je me permettrai simplement de dire qu’on finit par imaginer éveiller chez les gens deux sentiments : on chatouille les idées extrêmes de certains, pendant que d’autres nous imaginent animés par l’importance d’accomplir une mission sacerdotale. Les travailleurs sociaux ne sont pas des héros, loin de là. Et on parle de nous souvent en mauvais termes, sans comprendre le contexte de notre profession. Le dernier reportage que j’ai aperçu sur l’Aide Sociale à l’Enfance (que je n’ai pas voulu visionner, pour préserver mes nerfs) présentait une contention comme un acte violent, sans en avoir donné le contexte. Il interrogeait une jeune prise en charge par les services de l’Etat, en écoutant son mal-être…sans visiblement donner le contexte de sa situation. Ca ne suffit pas. Et ça entretient les clichés.

On oscille entre des remarques sur les manquements des services sociaux, et ces petites phrases qui complimentent notre courage, et qui deviennent assassines. Avec la pratique, et avec le covid, j’ai réalisé que la majorité des français n’en ont pas grand chose à faire de notre corps de métier. Et l’Etat en particulier. On s’occupe d’indésirables, peut-être est-ce pour cela? Probablement. On peut mourir dans le silence, et sans hommages. Qui voudrait féliciter un ME pour avoir réussi la réinsertion d’un grand précaire? Ca paraît évident, peut-être. Mais ça fatigue, à la longue. Car même si on ne l’attend pas, elle fait du bien la reconnaissance. Et avec le covid, ce besoin s’est exacerbé chez moi, comme chez beaucoup d’autres collègues.

Lors du premier confinement, je me rappelle passer tous les jours devant un panneau LED sur mon chemin vers le travail. « Merci au personnel soignant, merci aux caissières, merci aux livreurs, merci aux infirmières libérales, merci aux éboueurs… » Et nous?
Nous aussi nous avons travaillé. Nous aussi nous avons trimé, alors que la France entière était confinée. Personne n’était-il donc capable de le voir?

Cet état de fait, il invisibilise globalement un corps de métier très beau par essence. Car oui, l’altruisme, c’est beau. N’en déplaise aux libéraux. Et non, les travailleurs sociaux ne sont pas des anges. Ni des héros. On ne sauve pas l’humanité. Mais on tente de le faire.

On est tour à tour des parents, des enseignants, conseillers d’orientation, employés administratifs, plombiers, peintres, cuisiniers, animateurs, soignants de petits bobos, psys… On rassure, on tente, on calme, on contient, on sèche des larmes, on crie, on dynamise, on pose de petits actes pour, chaque jour, arriver à reconstruire la confiance perdue. Tous ces gens que les passants honnêtes (de la chanson de Brassens) jugent, médisent, évitent du regard, nous apprenons à les connaître, à reconstruire leur rapport à l’autre, à eux-mêmes, à construire un avenir… Tout ça pour que cette société puisse avoir une homogénéité, une harmonie entre ses membres. On ne fait pas ça tout seuls, bien sûr. Mais on s’attèle à cette tâche en y mettant bien souvent beaucoup de nous.

Et puis si on rate, c’est pas grave. On réfléchit, on analyse, on prend du recul, on pose des objectifs, les bases d’un projet qui renversera la tendance, on l’espère. Et on reprend les choses. On revient. On abandonne pas. On cherche des solutions. Tout ça pour atteindre la sacro-sainte Autonomie qui permettra à l’usager de s’en sortir sans trop de casse. On est là pour ça. On lâche pas.

Alors non, les travailleurs sociaux ne sont pas des héros. On est multiples. On est profs d’auto-école, nounou, standardistes, conseillers en insertion professionnelle, monteurs de projets, adeptes d’humour noir… Faisant partie d’un corps de métier bien trop vecteur de légendes et clichés. En cruel manque de reconnaissance, et fatigué de l’être.

Mon journal de reconversion #2

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis sentie différente de la masse. Très, peut-être trop sensible, animée par des choses différentes, toujours plus prompte à rêver que de m’occuper de choses concrètes, ou qui intéressaient les autres. Pendant longtemps d’ailleurs, ce fut une grande peur pour moi que celle de devoir grandir, et devenir adulte. Plus encore, le fait de me conformer à la masse m’a toujours inspirée plus de répulsion qu’autre chose. Ce monde ne m’intéressait pas, la productivité ne m’intéressait pas, et j’aspirais plus à faire de mon monde intérieur une réalité palpable que de trouver ma place dans cette société. Je suis passée par une phase de grande fragilité, de transgression, d’angoisses, et ai fait un long chemin pour trouver un semblant d’équilibre et de confiance en moi. Mais cette grande sensibilité émotionnelle, bien évidemment, reste toujours constitutive de mon identité.

On pourrait résumer l’équilibre de ma vie en trois aspects : la création, le voyage, et le rapport à l’Autre. Pour être heureuse, j’ai besoin de créer, de voyager et d’être en lien avec mes semblables. Les deux premiers éléments, jusqu’ici j’ai pu les retrouver dans ma vie personnelle. Pour ce qui est du troisième, outre ma vie sociale et familiale, il est probablement à l’origine de mon choix de faire des études pour travailler dans le social. Tout a commencé lors de mon deuxième voyage à Jérusalem à ma majorité. J’étais partie travailler en tant que bénévole, dans une maison de retraite tenue par des religieuses catholiques. Cette maison s’appelle le Home Notre Dame des Douleurs, situé à Jérusalem-Est, en plein cœur des quartiers palestiniens.

J’ai beaucoup aimé travailler avec ces bonnes sœurs. C’était un peu étrange pour moi de me retrouver dans un cadre aussi strict (même si cette rigidité est à relativiser, par rapport à d’autres congrégations) mais j’ai pourtant beaucoup apprécié vivre là-bas. Je me sentais bien au sein du Home, apaisée, ressourcée, à l’aise. Et c’est dans cet environnement spirituel lumineux que j’ai découvert que j’aimais beaucoup aider les autres. A l’époque, comme tout jeune adulte en quête de soi, j’étais un peu paumée, et ne savais pas trop bien ce que je voulais faire de ma vie. Je savais trois choses. Je n’aimais pas l’école, le théâtre me faisait vibrer et mon orientation dans une prépa littéraire à option théâtre avait échoué. Mon dossier n’était pas assez bon, et il faut le dire, heureusement que mon entrée dans cette formation a été refusée. La dureté de la prépa aurait été très violente à vivre pour moi. Mes parents, de plus, me poussaient à chercher une formation qui me permette de trouver un job alimentaire, privilégier la sécurité plutôt que de me lancer dans une voie aléatoire comme celle des arts. Moi, je rêvais de devenir comédienne, mais n’osais pas m’opposer totalement à mes parents. Alors j’avais commencé une licence de lettres modernes, sans savoir vraiment pourquoi. Et comme je ne peux pas m’impliquer dans quelque chose sans y voir un sens, je travaillais très peu et avais des résultats moyens.

Et vint donc ce bénévolat en Terre Sainte. Ces voyages ont changé ma vie, de bien des aspects, mais c’est de mon orientation professionnelle dont je souhaiterais parler ici. J’ai découvert que j’appréciais la relation d’aide, que j’aimais accompagner mon prochain en difficulté, et que j’aimais construire des solutions à la hauteur des personnes à ma charge pour arriver à leur apporter cette assistance. Soit trois aspects intrinsèques au travail social.

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #13

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

En juillet 2011, j’étais encore une jeune étudiante paumée en quête de sa vocation. En première année de licence de lettres modernes, je ne savais pas vraiment ce que je foutais là. Donc je ne travaillais pas vraiment, et me posais des questions sur mon avenir, entre deux angoisses existentielles et autres questions liées à la réalisation de mes rêves. Et survint un voyage qui changea le cours de mon chemin, puisqu’à cette occasion je partis travailler en tant que bénévole dans une maison de retraite palestinienne située à Jérusalem-Est et y découvris trois choses : je me sentais comme un poisson dans l’eau parmi les palestiniens et plus largement au Moyen Orient, j’adorais accompagner des personnes en difficulté, et j’affectionnais tout particulièrement construire des solutions à leurs problématiques à la hauteur de leurs capacités pour leur faciliter la vie. En termes non-professionnels, des appétences toutes trouvées pour me faire aimer le social! Et suite à ce voyage, je me lançai dans la formation d’éduc…

Parmi tous les résidents de cette époque, j’en ai oublié beaucoup. Mais l’un d’entre eux m’a profondément marquée. Je ne me souviens plus de son nom, mais je l’appellerai Abu Malek. C’était un père catholique qui devait probablement être quasi-centenaire. On m’avait dit qu’il était très érudit, et avait notamment traduit le Coran en français. Mais plus que tout, c’est son apparence qui m’étonnai au premier abord. Il semblait avoir été très grand, massif et de stature imposante. Malgré l’affaissement de ses épaules, on voyait nettement qu’elles avaient été très larges, et ses mains l’étaient encore. Le Père me faisait penser à une statue de granite, silencieuse et mystérieuse. J’avais envie d’entrer en contact avec lui, comme avec tous les autres résidents, mais un handicap m’en empêchait : la vieillesse l’avait rendu quasiment sourd. Je me souviens d’un infirmier qui réussit à lui parler en lui hurlant (littéralement) dans l’oreille. Au fil des jours, je réfléchis donc à une solution.

Puisqu’Abu Malek parlait français, je testai un matin de lui écrire sur un papier : « Bonjour mon Père, comment allez-vous?« . Miracle! Il leva la tête, me regarda et sourit en hochant la tête. L’écrit, c’était peut-être une voie possible pour communiquer!

L’après-midi, les bénévoles étaient rassemblés pour organiser des activités à destination des personnes âgées. Je saisis une de ces occasions pour présenter à Abu un cahier, et un crayon. J’écrivis « Bonjour mon Père, comment allez-vous? » et lui tendis le crayon. Malek le prit, sa main s’approcha en tremblotant de la feuille. J’étais suspendue à ses gestes… Après de longues dizaines de secondes, peut-être une minute ou deux, j’obtins enfin une réponse! « Oui bien, merci. » Cela peut sembler anodin, ridicule peut-être ? Ces trois petits mots… Mais le sentiment de satisfaction que je ressentis, je m’en souviens encore : j’avais réussi à dépasser le handicap de cet homme, pour établir un moyen de communiquer avec lui.

Plus tard, nous eûmes d’autres échanges par écrit. Cela n’était jamais long, car la vieillesse rendait l’acte d’écrire fatiguant pour lui. Mais je n’ai jamais oublié cet homme, et gardé depuis les feuillets sur lesquels Abu Malek et moi avions conversé.

Educ spé’ – Récits de terrain #11

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pendant sept ans, j’ai travaillé avec une association bretonne qui comptait plusieurs accueils de jour, mais surtout organisait des séjours adaptés à plusieurs périodes de l’année en direction d’adultes issus de divers foyers du grand ouest. Cette association a malheureusement dû fermer son service de séjours adaptés à cause de la crise liée au covid-19, et c’est bien dommage parce qu’elle valorisait une éthique professionnelle admirable, et trop rare de nos jours. Je m’y suis toujours senti comme un poisson dans l’eau, et j’y ai vécu de très beaux moments.

Je me souviens de l’un de mes premiers séjours d’hiver, comptant une célébration de Noël et du Nouvel An. J’étais directrice de séjour, et je m’entendais très bien avec mon animatrice, un peu borderline, tout comme moi. Nous étions partis manger au restaurant, et voir les illuminations de Laval, qui valent effectivement le coup d’oeil. Il fait nuit, légèrement froid, mais pas trop non plus. L’atmosphère est agréable. Nous nous baladons, en prenant vaguement la direction du restaurant que nous avons réservé. Au détour d’une rue, surprise! Nous croisons d’autres vacanciers de l’association. Nous saluons nos collègues, et les vacanciers échangent quelques mots.

Lorsqu’on reprend notre chemin, je marche à côté de Didier, qui prit congé de la jeune femme vacancière avec qui il venait de faire connaissance. Etant un personnage plein d’humour, je tente une vanne idiote.
« Dis donc Didier, tu lui as tapé dans l’oeil! » J’oubliais que la déficience rend parfois compliquée la compréhension de l’ironie, ou des expressions imagées. Il me répondra, le plus sincèrement du monde:
« Ben non, puisque je lui ai serré la main! »

Je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire…

Educ spé’ – Récits de terrain #9

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers ont été modifiés.

***

Une chaude après midi d’été dans ce foyer pour mineurs isolés. Une tablée a été dressée dans la cour, autour de laquelle sont assis travailleurs sociaux et jeunes pour partager un repas. Aujourd’hui, des artistes son venus pour présenter leur travail, en parallèle de leurs représentations qui se tiennent en ce moment dans les alentours. Leur projet est basé sur un enregistreur de leur cru, qui ressemble à un vieux gramophone. Ils l’ont emmené en voyage un peu partout, et ont demandé à des gens de leur chanter des chansons traditionnelles. Cette banque sonore multiculturelle constitue la base de leur spectacle.

Une femme chante pour les jeunes, puis un autre artiste leur présente quelques enregistrements en leur expliquant d’où viennent les chants avant de les faire entendre. Est-ce la chaleur écrasante? Les jeunes paraissent peu intéressés, peu réactifs au travail des deux artistes. Je discute avec T., qui me dit comprendre le dialecte d’une chanson, même si elle ne vient pas de son pays. Nous entamons un échange sur les différentes ethnies présentes dans la partie d’Afrique dont il est originaire, mais soudain il s’interrompt alors qu’un chant guinéen commence à retentir.

On a soudain l’impression qu’on a rallumé la lumière dans les yeux des jeunes. Ils se regardent entre eux, l’air de dire « oh! mais je comprends cette langue? »! Spontanément, les mains se mettent à battre le rythme, et F., un jeune expansif, se lève d’un bond et commence à entamer des pas de danse improvisés. Les autres l’accompagnent de sifflements pour l’encourager, galvanisés par le plaisir d’entendre une langue qui vienne de leur pays. L’émulsion dure le temps de la chanson, et met un sourire sur toutes les lèvres. Puis le silence revient, les clappements cessent et F. se rassoit. J’aurais aimé que ce moment dure plus longtemps…!

Ce sont des moments comme celui-ci qui me font aimer mon travail. Ces instants fugaces, empreints d’éternité, de complicité, d’humour, de liens qui se créent entre usagers et professionnels sans que rien ne soit prévu, au hasard de la vie, des moments dont l’humanité constitue le fil rouge. Après ces journées-là, je prends bien soin de garder par devers moi ces instants qui subliment la couleur de la vie comme des petites lumières magnifiques. Grâce à eux, je trouve de la force pour affronter les difficultés professionnelles à venir.
Qu’y a-t-il de plus beau que le partage?

Educ spé’ – Récits de terrain #8

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’hébergement, l’après-midi est un temps plus calme car la structure se vide de ses usagers la plupart du temps. Lorsqu’on est de service, c’est généralement le moment le mieux choisi pour prévoir des rendez-vous divers. Cet après-midi là, j’accompagne donc Monsieur Nikolaïevsky à l’hôpital pour un bilan de santé urgent, afin de traduire du russe au français. Vania est un homme d’une cinquantaine d’années d’origine slovaque, à ce qu’il nous a dit. Il parle très peu l’anglais. Issu d’une famille tzigane, il a été persécuté avec ses proches dans son pays, du fait de son appartenance à cette minorité. Cette situation difficile l’empêchant de trouver du travail, sa famille vécut plusieurs migrations à travers l’Europe entre 2000 et 2013, année où il dût se séparer d’eux à la douane. Ses proches partirent pour l’Angleterre, et lui arriva à Paris en janvier, puis dans notre ville en septembre. Lors de son admission en hébergement, il fut décidé de lui porter une attention particulière du fait de son état de santé très précaire. Et ce travail commençait par un bilan global nécessaire, à effectuer au CHU.

Nous partons donc du Foyer. Je lui explique la teneur du rendez-vous en russe, et l’importance de ces examens : il n’a aucun papier médical, et nous n’avons aucune information précise le concernant. Il présente plusieurs pathologies lourdes, et devra donc être ausculté par les médecins de garde, et éventuellement passer les tests qu’ils demanderont.

Une fois arrivés à l’hôpital, Monsieur Nikolaïevsky se fait ausculter par le médecin des urgences. Nous allons attendre les résultats à l’issue de la consultation. Trois quarts d’heure passent. C’est visible, Vania n’est pas à son aise. Il se lève, fait les cent pas, se rassoit par intermittence, et ses mains tremblent. J’engage la conversation. Au bout de quelques minutes, je finis par me faire à son parler, qui mélange le slovaque et le russe d’une façon plutôt insolite au premier abord. Nous échangeons sur notre gêne mutuelle liée aux hôpitaux, la Slovaquie, et nous chantons mutuellement des chansons russes et tziganes. Il chante juste, interprète très bien son répertoire, et on sent qu’il aime cet exercice. Je le félicite sincèrement, et remarque qu’il semble se détendre enfin : Vania me dit que mon nom sera trop compliqué à se rappeler, et qu’il me surnommera « Anitchka Douchitchka », ce qui correspond à un diminutif russe de mon prénom allié à un adjectif affectueux. Nous rions de concert.

Le médecin prend alors Vania en consultation. Je lui demande s’il me permet d’assister à la séance, afin que je traduise. Il accepte. Lorsqu’il enlève son maillot de corps pour que le médecin puisse l’ausculter, je remarque que ses bras, son torse et son dos sont recouverts de tatouages artisanaux. Je reconnais certains d’entre eux, qui sont faits en prison dans les pays de l’est. Les prisonniers se gravent sur la peau des basiliques à plusieurs coupoles pour marquer le nombre de passages en prison par exemple, ou encore des étoiles pour marquer le nombre d’années passées derrière les barreaux. Leur peau devient le reflet de leur histoire, avec ses temps forts, et ses difficultés.

Le médecin doit s’absenter, et pour passer le temps je lui demande d’où lui viennent ses tatouages. Pour certains, il me tend ses poings en mimant des mains entravées par des menottes. Pour d’autres, il m’explique qu’ils ont été faits à l’armée. Monsieur Nikolaïevsky commence alors à me raconter son passé militaire. Je crois comprendre qu’il a été mobilisé sur un conflit en Serbie, et qu’il en a été beaucoup marqué. C’est d’ailleurs une formulation assez faible pour décrire son état psychologique. Mon collègue m’avait expliqué avant le départ à l’hôpital que Vania est victime de terreurs nocturnes qui le font hurler, et pleurer la nuit.

À son écoute, je suppose que le conflit en question est celui qui s’est déroulé au début des années 1990 en Yougoslavie, des tziganes de la région ayant été forcés de se mobiliser pour les armées impliquées. Je ne connais pas l’histoire de Vania, peut-être vivait-il en Bosnie, ou en Serbie avant la guerre. Peut-être a-t-il émigré ensuite, pour fuir l’horreur.

Il semble tout d’un coup devenir pensif. Monsieur me regarde, et me dit d’un air grave : « J’ai tué des gens, tu sais, Anitchka. ». Il m’explique que depuis, il fait des cauchemars. Je ne sais que lui répondre. Je comprends ses difficultés actuelles, ou du moins j’essaie de me les représenter. J’étais enfant à l’époque, mais j’ai pu par la suite voir l’atrocité de cette guerre via les grands médias dont nous disposons. Je me sens inutile , dans l’incapacité de lui répondre quelque chose en cet instant. Le confession est douloureuse, sincère. Le syndrome de stress post traumatique n’est pas une chose à prendre à la légère. Que puis-je lui dire? Le praticien revient alors, et coupe notre échange. Je me sens presque soulagée de n’avoir pas eu le temps de lui répondre. Il ausculte Vania, et m’explique ensuite qu’il a un soupçon d’accident cardio-vasculaire. Il faut passer un scanner, nous retournons attendre dans le couloir.

S’ensuivit une heure et demie de salles d’attentes et de couloirs plus ou moins étroits, avant de pouvoir passer l’examen. Mon compagnon est de plus en plus tendu, ses tremblements se sont accentués, ainsi que ses suées. Le manque s’aggrave, je fais mon possible pour lui faire comprendre l’importance de passer l’examen, et pour lui changer les idées. Je lui fais boire de l’eau régulièrement pour éviter qu’il ne se déshydrate, nous chantons des chansons des chœurs de l’Armée Rouge, il refuse de me parler encore de son passé militaire mais reste intarissable sur sa famille. J’apprends qu’il dût se séparer deux à la douane, à cause d’un « problème de papiers ». Sa femme, son fils et sa fille de 17 et 18 ans sont actuellement quelque part en Angleterre, dans les alentours de Londres à ses dires. Mais il n’a aucune idée de leur adresse exacte, ni de comment les contacter. Je me mets à sa place, ses proches doivent lui manquer. Il m’évoque aussi ses différentes migrations à travers l’Europe, me parle de la situation des gens du Voyage en Slovaquie. Ces longs échanges, entrecoupés par le scanner, la traduction des propos des médecins et l’attente des résultats l’aident un peu à mettre de côté le manque d’alcool, il me semble. Mais après trois heures et trente minutes passées à l’hôpital, Vania a de plus en plus de mal à se contenir. Il n’arrive plus à rester assis, tremble de plus en plus, et je vois que les suées se sont encore accentuées. Il est beaucoup moins réceptif à mes tentatives d’engager la conversation. Nous devons pourtant attendre les résultats du scanner. Je lui propose alors une cigarette, ce qu’il accepte volontiers. Nous fumons ensemble à l’entrée des urgences. Il semble se sentir un peu mieux, recommence à chanter, salue les passants d’un ton enjoué, invite les dames à entrer avec une révérence exagérée. Je ris de son manège ainsi que les badauds, et lui semble aussi s’amuser.

Une fois la cigarette finie nous retournons attendre, et les résultats arrivent enfin. Je permets à Monsieur Nikolaïevsky de partir. Nous convenons ensemble de regarder les résultats du scanner au Foyer. Il me serre la main des deux mains, et me remercie de l’avoir accompagné, d’être resté avec lui quatre heures au total. Nous prenons congé, et il s’en va. « Au-revoir, Anitchka. »

Educ spé’ – Récits de terrain #7

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Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Etre éduc, quel que soit le public, c’est se trouver régulièrement à la croisée de chemins, de parcours de vie de toutes sortes. Souvent, ces récits s’envolent, effacés par le quotidien professionnel. Mais d’autres nous marquent au fer rouge, de par leur intensité, leur force, leur originalité. Et ceux-là, ils rejoindront le recueil de ces passeurs d’histoires que sont les travailleurs sociaux aguerris. Et cet état de fait, il vaut pour toutes les professions que comptent les domaines du social et du médico-social.

Florent est un homme d’une probable cinquantaine d’années passées. Il est difficile d’estimer son âge, car son état de santé a fortement dégradé sa condition physique. C’est un résident calme, ne posant jamais de problèmes au sein de la collectivité. On le voit souvent fumer sa cigarette le soir dans la cour, seul ou en train de discuter avec ses amis. C’est quelqu’un de sociable, cultivé, poli, empreint parfois d’une certaine retenue qui lui confère presque une aura d’élégance, selon moi. Florent apprécie visiblement le temps que les travailleurs sociaux viennent passer avec lui. En revanche, son état de santé est préoccupant. Il est atteint du VIH, a contracté une hépatite B avec une suspicion de leucémie. C’est un homme très frêle, au physique anémié, d’une maigreur particulièrement prononcée. Il semble par ailleurs constamment fatigué.

Durant son hébergement au sein du Foyer, j’ai souvent passé du temps avec lui en soirée. Nous parlions musique, Clapton, Deep Purple, de la vie, des autres résidents, de la ville, du monde. Florent me parlait souvent de ses problèmes de santé, qui l’inquiétaient beaucoup. Je n’ai jamais osé essayer de savoir si son hépatite B était liée à une consommation de stupéfiants, ou à une infection sexuellement transmissible. Je le percevais, le sujet était très sensible. Et je ne voulais pas risquer d’éveiller d’éventuels souvenirs douloureux, ni d’écorner l’image qu’il voulait peut-être donner de lui : les erreurs passées ne sont pas déterminantes de la valeur d’une personne. Et ce que Florent raconta à l’équipe ainsi qu’à moi des beaux côtés de sa vie présentait déjà beaucoup d’intérêt.

Dans sa jeunesse, Florent vivait aux Etats-Unis. Je crois qu’il résidait à Los Angeles, mais je dois dire que je n’en suis pas sûre. En tous cas, il y exerçait la profession d’assistant manager, et s’occupait d’artistes célèbres qui venaient se produire dans sa ville. Florent nous racontait avec un plaisir manifeste les stars et leurs caprices, le rythme effréné de son job, et puis les souvenirs du mode de vie à l’américaine. Je pense qu’il considérait cette partie de sa vie comme la plus belle. Et on le comprend, ce genre de carrière n’est pas accessible à tout le monde.

Il nous racontait avec le même enthousiasme le rapport avec les artistes dont il s’est occupé. Eddy Mitchell était selon lui très imbu de sa personne, et très désagréable avec l’équipe chargée de rendre son séjour plaisant. Johnny Hallyday, en revanche, était « très sympa », et offrait des pourboires de cinquante dollars à chacun de ses collègues, ainsi qu’à lui. Florent avait de la même façon beaucoup apprécié les Cat Stevens, qui ponctuaient les soirées d’après-concert de nombreux verres, tout à fait bienvenus ! Mais la cerise sur le gâteau de ses histoires restera pour moi le récit des prestations de Johnny Cash auxquelles il avait participé. Selon Florent, avant chaque spectacle, il fallait à l’artiste un verre de vin rouge, un joint, et un rail de coke. Après, et seulement après, la star pouvait aller se produire.

Le récit de ses nombreuses anecdotes faisait écho à une vie bien remplie. Je les écoutais avec plaisir, seulement je ne pouvais m’empêcher de me questionner sur une chose essentielle : comment avait-il pu en arriver là ? Comment passe-t-on d’une vie à rencontrer Johnny Cash aux Etats-Unis pour finir en situation de grande précarité dans une grande ville de France, atteint du virus du sida et d’une hépatite B ? Cette considération me donnait le vertige, et je ne me risquai pas non plus à lui demander quelles mésaventures l’avaient conduit ici. Encore une fois, je voulais ménager sa sensibilité.

La prise en charge de Florent dans le cadre de l’hébergement d’urgence toucha à sa fin, et il fut admis dans un autre foyer. Je n’eus plus de nouvelles de lui ensuite. Etant donné son état de santé et l’espérance de vie fortement diminuée des personnes en situation de grande précarité, je peux supposer qu’il est malheureusement décédé. Mais je pense que je n’oublierai jamais son histoire, ni les interrogations que j’eus à son sujet. Parfois, je me dis qu’il constitue sans l’avoir voulu la preuve de ce fait : la précarité peut toucher tout le monde. Rien n’est acquis, et il suffit d’un peu de malchance, et de quelques revers de médaille pour atterrir dans la rue. Je me souviens avoir rencontré au sein de ce Foyer quelques chefs d’entreprise qui avaient fait faillite, quelques notables, des professeurs d’université… En somme, des gens qui avaient une situation stable, avant qu’un grain de sable malencontreux ne vienne mettre le désordre dans la mécanique bien huilée de leur existence. Il suffit d’un rien, et l’histoire de Florent peut devenir celle de quelqu’un d’autre, de tout le monde. La solidarité, et l’empathie, ne sont pas et ne seront jamais dispensables…

Educ spé’ – Récits de terrain #5

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Le travail social auprès de personnes en situation de grande précarité comporte à la fois de fabuleux échanges empreints d’humanité, mais aussi beaucoup de violence, qu’elle soit liée au quotidien des usagers ou à diverses situations rencontrées. Ce qui m’a marquée, c’est cette ambivalence, au plus près de la réalité de ce qu’est un être humain. J’ai souvent pensé à cette citation d’Antonin Artaud, en travaillant en stage dans ce foyer : « Là où ça sent la merde, ça sent l’Être. »

Une nouvelle journée d’effervescence dans ce foyer rouennais. Ce matin, Monsieur D a besoin d’un accompagnement à la douche, pour préparer son admission dans un nouveau foyer cet après-midi. Un des professionnels me demande de venir l’aider. J’emprunte un couloir pour me rendre à la salle de bain du rez-de-chaussée : des matières fécales sont sur le sol, visiblement quelqu’un s’est soulagé là. Il faudra prévenir le personnel d’entretien. Une fois avec Monsieur, mon collègue lui demande si ma présence ne le gêne pas. Il se tourne vers moi : « Boh, elle en a vu d’autres, hein ? ». Je le rassure : « Pas de soucis! ». L’accord est passé.

Régis, comme d’autres résidents, prend très peu soin de lui. Outre son hygiène relative, il a attrapé des poux. Laissant s’aggraver l’infestation de ces parasites dans ces cheveux pendant trois jours, il s’est gratté jusqu’au sang. Nous tentons de lui faire un shampoing, mais ses cheveux se sont collés à son crâne. Pour des raisons évidentes, et afin de ne pas le laisser ainsi, nous n’avons pas d’autre choix que de le raser à blanc.

Il refuse catégoriquement tout d’abord, ce qui est compréhensible. C’est une sacrée atteinte à son intimité, quelle qu’elle soit. Pour lui faire comprendre la nécessité d’une telle intervention, nous passons une serviette sur son dos et la lui donnons à regarder : elle est couverte de parasites. Régis consent finalement à se faire raser. Le professionnel s’exécute, et me charge de lui faire un shampoing préventif par la suite. Je me retrouve seule avec lui, pour finir le soin et lui laver la tête. Afin de le détendre et prendre un temps pour discuter avec lui de son orientation dans une autre structure d’hébergement, je lui masse le cuir chevelu. Nous discutons un peu, mon interlocuteur semble se détendre. Soudainement, mes doigts passent sur un enfoncement dans son crâne, un trou de forme angulaire. Je m’en étonne, et l’interpelle sans réfléchir :

« –C’est bizarre Régis, tu as un trou là !

Oh c’est normal, on m’a frappé avec un marteau. » Je ne dis rien, mais suis heurtée par la désinvolture dans sa voix. À l’entendre, on dirait que c’est évident, que se faire enfoncer le crâne par un coup de marteau arrive tous les jours… Je me sens attristée par le quotidien qui dut être le sien, et qui rendit cette violence normale, et acceptable. Je détourne la conversation en tentant de rester naturelle, moi aussi. Je me sens choquée, et désolée pour lui.