Once I was a teenager – Maxwell

Extrait d’une pièce écrite en classe de première, au Lycée

Maxwell – Et toi Jake, t’as la réponse aux questions qui m’empêchaient de dormir ? T’as un baume à la solitude, à l’abstinence sexuelle forcée par l’isolem social, à tous leurs putains de complexes psychanalytiques à la con? T’as une solution pour devenir un homme, un vrai ? (Pensif) Tu seras un homme, mon fils…

Comment réussir à ne pas rater sa vie, hein? À ne pas la gâcher ? Comment savoir si le bonheur n’est pas dans leurs publicités, dans une vie superficielle, loin de la recherche de soi et des angoisses existentielles en forme de points d’interrogation insolubles ? Comment réussir à faire de leur consommation le but de notre vie, est ce vraiment le modèle que l’on devrait suivre ? Qui sait…?

(A Jake) Dans quelle mesure pouvons nous dire  qu’on l’a ratée, cette vie? (Un silence.) Rolex. Ferrari. Moulinex. Porsche. Samsung. Mont Blanc. Danone. Macintosh. Total. Carrefour. Coca-Cola. Ikea. Tiffany’s. Cheap Monday. Converse. Toutes ces conneries. Comment savoir où se trouve notre idéal de vie, celui qui nous accomplirait pleinement, hors et loin de cette vie de devises et d’argent gagné ?

T’es-t-il déjà arrivé de te sentir dépassé, submergé, écrasé par tes angoisses et tes questions ? Moi oui. Perpétuellement. Je n’ai jamais été et ne serai jamais sûr de rien mais une chose est certaine. J’ai toujours eu peur. Toujours. De tout. Immensément. Peut être est ce pour cela que j’ai tué, que j’ai assassiné, que je suis devenu un monstre. Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Peut être est-ce par peur que j’ai tué avant de me tuer. (Encore un instant) Je ne sais pas quel écrivain a publié ces lignes, mais elles me sont restées en tête depuis le moment où je les ai lues:  » Il existe une chose plus abjecte que le meurtre, c’est de pousser au crime celui qui n’était pas fait pour lui. » C’est Camus, je crois. Je…

Maxwell tourne de l’oeil, s’effondre sur sa chaise, inconscient. Ian attrape les poignées et l’emmène vers les coulisses. Jake les arrête.

Jake – Eh! Mais qu’est ce que vous faites ?!

Ian – Les sédatifs ont fait effet.

[NOIR]

Mon journal de reconversion #2

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis sentie différente de la masse. Très, peut-être trop sensible, animée par des choses différentes, toujours plus prompte à rêver que de m’occuper de choses concrètes, ou qui intéressaient les autres. Pendant longtemps d’ailleurs, ce fut une grande peur pour moi que celle de devoir grandir, et devenir adulte. Plus encore, le fait de me conformer à la masse m’a toujours inspirée plus de répulsion qu’autre chose. Ce monde ne m’intéressait pas, la productivité ne m’intéressait pas, et j’aspirais plus à faire de mon monde intérieur une réalité palpable que de trouver ma place dans cette société. Je suis passée par une phase de grande fragilité, de transgression, d’angoisses, et ai fait un long chemin pour trouver un semblant d’équilibre et de confiance en moi. Mais cette grande sensibilité émotionnelle, bien évidemment, reste toujours constitutive de mon identité.

On pourrait résumer l’équilibre de ma vie en trois aspects : la création, le voyage, et le rapport à l’Autre. Pour être heureuse, j’ai besoin de créer, de voyager et d’être en lien avec mes semblables. Les deux premiers éléments, jusqu’ici j’ai pu les retrouver dans ma vie personnelle. Pour ce qui est du troisième, outre ma vie sociale et familiale, il est probablement à l’origine de mon choix de faire des études pour travailler dans le social. Tout a commencé lors de mon deuxième voyage à Jérusalem à ma majorité. J’étais partie travailler en tant que bénévole, dans une maison de retraite tenue par des religieuses catholiques. Cette maison s’appelle le Home Notre Dame des Douleurs, situé à Jérusalem-Est, en plein cœur des quartiers palestiniens.

J’ai beaucoup aimé travailler avec ces bonnes sœurs. C’était un peu étrange pour moi de me retrouver dans un cadre aussi strict (même si cette rigidité est à relativiser, par rapport à d’autres congrégations) mais j’ai pourtant beaucoup apprécié vivre là-bas. Je me sentais bien au sein du Home, apaisée, ressourcée, à l’aise. Et c’est dans cet environnement spirituel lumineux que j’ai découvert que j’aimais beaucoup aider les autres. A l’époque, comme tout jeune adulte en quête de soi, j’étais un peu paumée, et ne savais pas trop bien ce que je voulais faire de ma vie. Je savais trois choses. Je n’aimais pas l’école, le théâtre me faisait vibrer et mon orientation dans une prépa littéraire à option théâtre avait échoué. Mon dossier n’était pas assez bon, et il faut le dire, heureusement que mon entrée dans cette formation a été refusée. La dureté de la prépa aurait été très violente à vivre pour moi. Mes parents, de plus, me poussaient à chercher une formation qui me permette de trouver un job alimentaire, privilégier la sécurité plutôt que de me lancer dans une voie aléatoire comme celle des arts. Moi, je rêvais de devenir comédienne, mais n’osais pas m’opposer totalement à mes parents. Alors j’avais commencé une licence de lettres modernes, sans savoir vraiment pourquoi. Et comme je ne peux pas m’impliquer dans quelque chose sans y voir un sens, je travaillais très peu et avais des résultats moyens.

Et vint donc ce bénévolat en Terre Sainte. Ces voyages ont changé ma vie, de bien des aspects, mais c’est de mon orientation professionnelle dont je souhaiterais parler ici. J’ai découvert que j’appréciais la relation d’aide, que j’aimais accompagner mon prochain en difficulté, et que j’aimais construire des solutions à la hauteur des personnes à ma charge pour arriver à leur apporter cette assistance. Soit trois aspects intrinsèques au travail social.

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #14

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.


J’ai travaillé deux ans dans un établissement scolaire adapté situé en Ille et Vilaine. Ce fut une expérience intense pour moi, et riche d’apprentissages divers, à la fois sur le monde du travail et des difficultés de mon métier. Car même si je n’étais pas sur un poste d’éducateur, je travaillais avec un public très divers : jeunes en décrochage scolaire, d’origine étrangère, qui présentaient des troubles du comportement, qui avaient vécu des difficultés personnelles et familiales les ayant marqués, ou simplement qui ne pouvaient pas s’adapter au système scolaire classique…

Lors de mes deux années passées principalement à l’internat, j’ai rencontré un certain nombre de garçons et filles. Parmi eux, un jeune m’a particulièrement marqué. S. était d’origine maoraise (si je ne m’abuse), et faisait partie de ceux qui n’avaient pas vu le jour dans une famille qui leur aurait permis de se construire sereinement. C’était un garçon fermé, fuyant, faisant très peu confiance à l’adulte, et son vécu l’expliquait tout à fait. Il était assez provocateur, dans la transgression comme beaucoup d’adolescents, et assez intelligent pour fomenter ses bêtises dans le dos de l’équipe de la vie scolaire, sans être remarqué…

Notre relation a été très compliquée lors de ma première année dans cet établissement. Nos conditions de travail ainsi que la hiérarchie laissant très franchement à désirer, j’étais épuisée par mon quotidien au travail et nous ne pouvions pas mettre en place un cadre qui aurait été assez sécurisant pour les jeunes. Et cette défaillance aurait pu éviter beaucoup de débordement qui eurent lieu pendant ces deux années. S. était donc très provocateur, difficile à saisir, et j’étais pour ma part coincée dans un positionnement très strict qui n’aidait pas du tout à faciliter mes relation avec lui, ainsi que beaucoup de garçons de l’internat.

Pourtant, pendant l’été qui a précédé ma deuxième année, quelque chose s’est passé dans la vie de S. Lors de la rentrée suivante, son comportement s’était apaisé, il avait gagné en maturité, et incitait les autres jeunes à mieux se comporter, et venait même en soutien de l’adulte pour gérer certaines situations. J’étais impressionnée par les progrès qu’il avait fait, et valorisai autant que je pouvais ces changements dans sa vie et sa manière d’être. Nos relations, bien évidemment, se sont de ce fait grandement améliorées.
S. était simplement un jeune qui avait besoin qu’un adulte lui porte de l’attention, et reconnaisse sa valeur. Et j’espère avoir laissé chez lui un bon souvenir, après le dernier échange que j’ai pu avoir quand il a obtenu son diplôme, à la fin de ma dernière année de travail dans cet établissement scolaire.

J’étais au bureau, et S. vient pour récupérer un papier. J’avais appris qu’il était diplômé. Nous étions seuls dans le bureau, et je me dis que c’était le moment de lui prouver qu’un adulte pouvait reconnaître ses efforts et sa valeur, car il avait prouvé cette année qu’il était capable d’évoluer d’une manière remarquable. Je le pris donc à parti.

« Tu sais, S. J’avais envie de te le dire, nos relations ont été difficiles l’année dernière, je sais que je criais beaucoup mais j’étais très fatiguée. En tous cas j’ai vu les efforts et les progrès que tu as fait cette année, dans ton comportement, et là tu as ton diplôme… Alors voilà. Je te souhaite le meilleur, je suis sûre que tu réussiras dans tes projets. Je suis fière de toi. »

Il ne m’a rien répondu, ou presque. Juste un « Merci ». C’était de toutes façons un gamin réservé, et je respecte ça. Mais son visage, lui, a tout de suite changé d’expression. Et je n’oublierai jamais la manière dont il s’est illuminé.

Lettre à mon ex

Mon très cher ex…


Je ne sais plus où j’ai lu ça, mais je me souviens de cette idée. C’est lorsque tout va bien qu’il faut écrire sur ce qui n’allait pas. C’est au moment où tout va bien qu’il faut prendre du recul sur ce qui s’est passé. Et pardonner, surtout. Par où commencer ?
Non, ce n’est pas une lettre d’excuse. Ni une lettre d’insultes. Encore moins une lettre d’amour. Manquerait plus que ça. Je ne regrette pas une seconde de t’avoir quitté, et je suis bien plus heureuse aujourd’hui que je ne l’étais hier.


Une lettre d’adieu, peut-être. Oui, c’est ça. Une lettre pour tirer un trait sur le mal, garder en mémoire le bien, et conclure quelque chose. C’est de ça dont j’ai besoin. En l’absence de possibilité de te parler, et d’être entendue.


Par où commencer, donc ? Neuf années de relation, ça ne se raconte pas comme ça. On s’est connus jeunes. A une période où je découvrais les joies de la transgression. On s’est aimés ainsi, très fort. En tous cas je t’ai aimé. Dans un univers d’alcool et de drogues. Et à l’époque ça me convenait. Par la suite, on a traversé beaucoup d’épreuves. Trois ans à distance, des décès. Envers et contre tout, on tenait bon. On s’est fait mille promesses d’éternité. J’y ai cru, très fort. Je me suis accrochée à cette vision de nos enfants qu’on aurait un jour. Une fois que tout irait mieux. Et telle cette coquille de noix dans la tempête, notre couple n’a pas sombré. Et j’avais mille et une idées de projets. Il fallait attendre. Alors j’attendais.
Et puis il y a eu la suite. Mon retour auprès de toi, mon diplôme en poche. Au début tout allait bien, entre nous. J’étais dans l’euphorie de mon retour dans ma ville, puis vinrent les difficultés pour trouver un travail, un nouveau décès. Et on a habité ensemble, après avoir été hébergés deux ans par mes parents.


C’est alors que je partis en voyage, deux mois. Quand je revins, ma vie se bouleversa. Bénévolat auprès de demandeurs d’asile, amour libre, rencontre d’un jeune géorgien dont je tombai amoureuse. Et cette rencontre agit comme un électrochoc pour moi. Je me réveillai comme d’un long sommeil, et me rendis compte que ça n’allait plus. J’étais face à un choix. Assumer mon cœur, et partir. Rester, et faire comme si tout allait bien alors que je m’étais rendue compte que je n’étais pas heureuse. Et je choisis d’aller vers cet avenir, vers cette femme que je voulais devenir, et je te quittai.


Car non, ce n’est pas notre relation de neuf années qui fut le problème. Ce sont nos dernières années. Et j’ai réalisé que beaucoup de choses entre nous étaient toxiques, et qu’on ne se faisait pas de bien. On a construit en parallèle nos vies, sans que tu t’impliques dans la mienne. Tu n’as jamais voyagé avec moi, ne t’es pas intéressé à mon travail, ne voulais jamais écouter mes histoires. Et l’avenir était flou, nous n’avions pas de projet commun. Il fallait toujours attendre une échéance nébuleuse, à l’issue de laquelle notre vie démarrerait. Plus tard, on vivrait. Plus tard, on voyagerait. Plus tard, on ferait des projets. Ce qui fait qu’on avait pas d’avenir. On était dans l’attente. Et c’est pour ça que j’ai vécu de mon côté. Je n’aurais pas pu t’attendre neuf années pour construire ma vie, et voyager.
Globalement, à la fin de notre relation, nous n’avions pas de quotidien en commun, en général on passait notre temps sur notre ordi sans rien partager, on baisait de temps en temps et on se bourrait la gueule avec nos potes. Tu ne faisais jamais le ménage, et moi vraiment peu souvent parce que j’en avais marre d’être la seule à le faire. Je ne pouvais rien affirmer lorsqu’on discutait sans que tu remettes mes connaissances en doute, j’avais perpétuellement tort. Et lorsqu’on se disputait, c’était un schéma théâtral qui recommençait, perpétuellement. Le manque de communication qu’on avait me faisait vriller, ma colère prenait le dessus, je hurlais pendant une heure, partais pleurer pour me calmer, culpabilisais, revenais la queue entre les jambes et on revenait sur la crise en blaguant. Oui, c’était mon petit pétage de plombs mensuel, de toutes façons c’était rien. Et il y avait cette phrase, qui m’est restée : « T’es tellement folle que de toutes façons personne d’autre que moi ne pourra te supporter. ». On a quand même décidé de se fiancer. Je me suis rendue compte que je n’en avais pas vraiment envie, et que le moment où tu me l’as demandé (soirée, bonne ambiance, pas envie de casser l’ambiance…) a fait que j’ai accepté. Je pensais que je t’aimais encore, mais je me sentais seule. J’assumais tes démarches administratives, notre vie. A part des sorties cinéma, c’est moi qui organisais notre vie. Sans soutien de ton côté. Tu avais un certain besoin de cette relation d’aide, qui allait bien avec mon complexe du sauveur, et me faisait de plus en plus avoir un rôle de maman pour toi. Et ce n’était pas sain. Cette situation faisait que je me sentais vidée, triste. Et pour tout cela, je t’ai quitté.


Malgré tout, briser neuf années de relation comme ça, c’est dur. Ca a été la décision la plus difficile de ma vie. Je ne pouvais pas encore assumer la culpabilité de briser nos promesses, notre passé, tout ce que nous avions traversé ensemble. C’est pour cela que je me suis dit à moi-même que ce que je voulais, c’était une pause de six mois. Mais en réalité, c’était la solution la plus douce pour ne pas avoir à gérer toute cette culpabilité que je ressentais. J’ai quand même essayé de faire les choses bien, t’expliquer tout ce qui n’allait pas. Pendant de longues soirées, des discussions qui ont duré des heures, j’ai essayé de te faire comprendre ce qui n’allait pas. Rien n’a marché. Il y a eu des pleurs, des supplications, des insultes, des paroles violentes. Et au bout de tout cela, j’ai fait une crise de nerfs qui a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Après cela, je ne voulais plus entendre parler de toi, je ne voulais plus que tu me touches, plus rien.

C’était fini. Je suis partie.
J’ai refait ma vie.


Et je suis bien plus heureuse comme cela.
Malgré tout cela, j’étais disposée à ce qu’on se revoie, plus tard. Qu’on garde une relation d’amitié. Rayer quelqu’un de ma vie avec qui j’ai passé neuf années, c’était dur. Tu as marqué ma vie, et je n’avais pas envie de renier cela. Mais j’ai appris tellement de choses, tu as mis en place tellement de choses qu’au jour d’aujourd’hui, je suis en colère contre toi. Et je n’ai plus envie de te revoir. Tu as craché sur notre relation, tu as craché sur ce que j’ai fait pour toi, ce qu’on a traversé ensemble. Et tu n’as mis aucune difficulté à le faire. Et pour cela, je suis en colère contre toi. Entre les insultes, l’argent que tu me dois encore, le chantage au suicide, le harcèlement, les mensonges, la culpabilisation, les remarques, les accusations, les tentatives de me discréditer auprès de nos amis, même de ma mère, ça fait beaucoup. Beaucoup trop. Je commence même à me demander si tu m’as aimée un jour.


Alors je conclurai cette lettre ainsi. L’homme que tu es aujourd’hui, je ne veux plus le voir. C’est fini. Peut-être si tu décides de me rembourser, et seulement à cette condition. Mais je sais que tu ne le feras pas.


L’homme que tu as été, avec qui j’ai traversé tant de choses, je garderai toujours une affection profonde pour lui. Et c’est à lui que je m’adresse. Même si aujourd’hui je suis heureuse, que j’ai construit une nouvelle vie, complètement différente, je veux lui dire au-revoir. La femme que je suis, que j’aime, elle a pu se construire en partie grâce à toi. Merci, pour ce que je suis. Je n’oublierai jamais ce qu’on a vécu, les bons moments et les grandes joies, les difficultés et l’amour qu’on a partagé. Je ne regrette pas une seconde vécue avec toi, même si tout n’a pas été facile. Et je te souhaite d’être heureux, de retrouver l’amour et de réaliser les projets que tu rêves de faire, et pour lesquels je ne doute pas que tu aies le talent qu’il faut.


Bon vent à toi, et que la vie te soit douce.
Aya.

Helsinki, drakkar et poupée inuit

Musée Vasa, Suède

Année 1999. Pour voir ma sœur qui faisait ses études en Finlande, nous sommes partis en voyage. J’avais sept ans, c’était mon premier voyage. C’est loin, et mes souvenirs sont flous. Mais je me souviens du fleuve à Helsinki qui charriait des énormes blocs de glace, des monceaux de neige partout. C’était beau. Je vois encore la statue de la Petite Sirène, en hommage au conte de Hans Christian Andersen. La chambre dans laquelle vivait ma sœur. Son sourire, et celui de ma mère. Si notre famille est loin d’être parfaite, Il faut dire que le fait de parcourir le monde avec mes parents fut un grand cadeau que la vie m’offrit, et je lui en serai toujours reconnaissante.

J’ai le souvenir de deux grands bateaux, dont la majesté m’a marquée pour toujours. Le premier était une grande nef au bois verni, échouée dans la baie. Elle reposait dans un musée. Malgré le calme et la magnificence que cette antiquité m’inspira à l’époque, sa coque semblait encore résonner des éclats de voix des millier de marins qui avaient dû parcourir les mers à son bord. Moi qui à l’époque ne jurait que par les contes bretons, les histoires de pirates et les récits de Pierre Mac Orlan, cette vision constituait du pain béni pour mon imagination de petite fille…

Le deuxième était un grand drakkar au bois noirci. Je me souviens qu’il m’avait paru absolument énorme, du point de vue de la petite fille que j’étais. Je n’avais encore aucune conscience de la dureté du voyage sur une telle embarcation, ni de l’identité des fiers guerriers qui l’avaient emprunté pour conquérir, qui sait… la Normandie? Toujours est-il qu’il trônait lui aussi dans un musée, au milieu d’une grande salle blanche, témoin silencieux des siècles écoulés.

On ne choisit pas ce dont on se souvient des années après. Et lorsqu’on est enfant, ce sont les émotions fortes qui nous marquent le plus.
Année 1999. J’ai sept ans, on doit rentrer à Rennes. Et je dois quitter la Finlande, la Suède, et ma soeur. Dans l’aéroport, je pleure toutes les larmes de mon corps. Cécile est déjà partie. Mon père s’en va, je ne comprends pas trop. Ma mère me tient contre elle, réchauffant de son amour de maman le gros chagrin de sa fille. Soudain, je vois venir mon papa au loin. Il a un sourire satisfait sur son visage, et tient quelque chose dans ses bras. Et la surprise aura fait s’effacer mon chagrin : c’est une poupée inuit, avec un manteau constitué d’une grosse fourrure blanche. Je la serre dans mes bras, et on part reprendre l’avion.

Je ne sais pas où est passée cette poupée, je pense l’avoir perdue depuis longtemps. Mais le souvenir du sourire de mon père et de cette fourrure blanche, lui, m’est resté jusqu’à aujourd’hui.

Educ spé’ – Récits de terrain #13

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

En juillet 2011, j’étais encore une jeune étudiante paumée en quête de sa vocation. En première année de licence de lettres modernes, je ne savais pas vraiment ce que je foutais là. Donc je ne travaillais pas vraiment, et me posais des questions sur mon avenir, entre deux angoisses existentielles et autres questions liées à la réalisation de mes rêves. Et survint un voyage qui changea le cours de mon chemin, puisqu’à cette occasion je partis travailler en tant que bénévole dans une maison de retraite palestinienne située à Jérusalem-Est et y découvris trois choses : je me sentais comme un poisson dans l’eau parmi les palestiniens et plus largement au Moyen Orient, j’adorais accompagner des personnes en difficulté, et j’affectionnais tout particulièrement construire des solutions à leurs problématiques à la hauteur de leurs capacités pour leur faciliter la vie. En termes non-professionnels, des appétences toutes trouvées pour me faire aimer le social! Et suite à ce voyage, je me lançai dans la formation d’éduc…

Parmi tous les résidents de cette époque, j’en ai oublié beaucoup. Mais l’un d’entre eux m’a profondément marquée. Je ne me souviens plus de son nom, mais je l’appellerai Abu Malek. C’était un père catholique qui devait probablement être quasi-centenaire. On m’avait dit qu’il était très érudit, et avait notamment traduit le Coran en français. Mais plus que tout, c’est son apparence qui m’étonnai au premier abord. Il semblait avoir été très grand, massif et de stature imposante. Malgré l’affaissement de ses épaules, on voyait nettement qu’elles avaient été très larges, et ses mains l’étaient encore. Le Père me faisait penser à une statue de granite, silencieuse et mystérieuse. J’avais envie d’entrer en contact avec lui, comme avec tous les autres résidents, mais un handicap m’en empêchait : la vieillesse l’avait rendu quasiment sourd. Je me souviens d’un infirmier qui réussit à lui parler en lui hurlant (littéralement) dans l’oreille. Au fil des jours, je réfléchis donc à une solution.

Puisqu’Abu Malek parlait français, je testai un matin de lui écrire sur un papier : « Bonjour mon Père, comment allez-vous?« . Miracle! Il leva la tête, me regarda et sourit en hochant la tête. L’écrit, c’était peut-être une voie possible pour communiquer!

L’après-midi, les bénévoles étaient rassemblés pour organiser des activités à destination des personnes âgées. Je saisis une de ces occasions pour présenter à Abu un cahier, et un crayon. J’écrivis « Bonjour mon Père, comment allez-vous? » et lui tendis le crayon. Malek le prit, sa main s’approcha en tremblotant de la feuille. J’étais suspendue à ses gestes… Après de longues dizaines de secondes, peut-être une minute ou deux, j’obtins enfin une réponse! « Oui bien, merci. » Cela peut sembler anodin, ridicule peut-être ? Ces trois petits mots… Mais le sentiment de satisfaction que je ressentis, je m’en souviens encore : j’avais réussi à dépasser le handicap de cet homme, pour établir un moyen de communiquer avec lui.

Plus tard, nous eûmes d’autres échanges par écrit. Cela n’était jamais long, car la vieillesse rendait l’acte d’écrire fatiguant pour lui. Mais je n’ai jamais oublié cet homme, et gardé depuis les feuillets sur lesquels Abu Malek et moi avions conversé.

Educ spé’ – Récits de terrain #11

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pendant sept ans, j’ai travaillé avec une association bretonne qui comptait plusieurs accueils de jour, mais surtout organisait des séjours adaptés à plusieurs périodes de l’année en direction d’adultes issus de divers foyers du grand ouest. Cette association a malheureusement dû fermer son service de séjours adaptés à cause de la crise liée au covid-19, et c’est bien dommage parce qu’elle valorisait une éthique professionnelle admirable, et trop rare de nos jours. Je m’y suis toujours senti comme un poisson dans l’eau, et j’y ai vécu de très beaux moments.

Je me souviens de l’un de mes premiers séjours d’hiver, comptant une célébration de Noël et du Nouvel An. J’étais directrice de séjour, et je m’entendais très bien avec mon animatrice, un peu borderline, tout comme moi. Nous étions partis manger au restaurant, et voir les illuminations de Laval, qui valent effectivement le coup d’oeil. Il fait nuit, légèrement froid, mais pas trop non plus. L’atmosphère est agréable. Nous nous baladons, en prenant vaguement la direction du restaurant que nous avons réservé. Au détour d’une rue, surprise! Nous croisons d’autres vacanciers de l’association. Nous saluons nos collègues, et les vacanciers échangent quelques mots.

Lorsqu’on reprend notre chemin, je marche à côté de Didier, qui prit congé de la jeune femme vacancière avec qui il venait de faire connaissance. Etant un personnage plein d’humour, je tente une vanne idiote.
« Dis donc Didier, tu lui as tapé dans l’oeil! » J’oubliais que la déficience rend parfois compliquée la compréhension de l’ironie, ou des expressions imagées. Il me répondra, le plus sincèrement du monde:
« Ben non, puisque je lui ai serré la main! »

Je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire…

Urbexplos de voyage en terres cachées – La fonderie #1

Illustration d’Antonin Briand

A l’heure du coronavirus, à l’heure du couvre-feu, nos deux compères Stélan et Aya vivent leur vie tant bien que mal, comme tout le monde. Mais est ce la situation actuelle et les privations de liberté? Est ce leur passion commune pour l’errance et la découverte? Dans le coeur de nos deux amis vrûle toujours cette flamme du voyage. De l’échappatoire. Stélan travaille, et se consacre entièrement à la rénovation de sa future maison. Pour pouvoir mieux partir en voyage, il souhaiterait avoir un pied-à-terre, où construire une vie vers laquelle retourner. Pour mieux s’élever, il est plus sage d’ancrer ses racines…
Aya, quant à elle, a installé son couple avec ce jeune géorgien dont elle est tombée amoureuse. Ils ont un enfant qui aura bientôt trois mois, elle travaille avec des mineurs isolés étrangers. Elle écrit toujours, attendant la possibilité de découvrir la Géorgie.

Stélan et Aya vivent donc leur vie tranquillement, malgré les lois restrictives qui font se resserrer l’étau de la dystopie sur les âmes assoiffées de liberté. Pourtant, aussi riche et beau que soit leur quotidien, il leur manque une chose. Repartir. Ressentir de nouveau ce frisson de la nouveauté et de la découverte, si important à leur équilibre. Ils décidèrent alors qu’aucun contexte politique dictatorial, aucune précaution sanitaire nécessaire ne pourraient les empêcher de continuer l’Aventure.

Ce frileux weekend de janvier, ils partirent faire un urbex. Peu leur importait finalement le premier lieu qui verrait leur nouvelle expédition. Ce samedi matin, ils partirent deux heures après celle qu’ils avaient initialement prévue, oublièrent la moitié de leur matériel, mais tout ce qui comptait était de se retrouver à l’avant du camion de Stélan, la route face à eux.

Aux alentours de Rennes se trouve une fonderie de métal abandonnée. Le lieu est connu, squatté de nombreuses fois, mais tant pis. Ce sera une première destination intéressante pour leurs envies d’évasion. Ils firent escale sur le petit parking de la gare de S., non loin de la localisation de l’ancienne fonderie. C’est parti. Après une petite cigarette de circonstance, leurs pas les menèrent quelques centaines de mètres plus loin face à un grand portail fermé. C’est là. Reste à trouver un moyen de rentrer.

Sentant une petite montée d’adrénaline, ils contournent le mur encerclant le lieu, en tentant de se faire discrets. Cette précaution leur sera bien inutile, la fonderie ayant un vis à vis direct sur plusieurs maisons, les deux explorateurs du dimanche sont tout sauf discrets de jour… Qu’à cela ne tienne. Après quelques pas dans un bois, Stélan avise un pan de mur qui lui semble moins haut. D’un geste aisé, il passe la muraille et saute de l’autre côté. Aya se sent moins à l’aise, elle n’est pas aussi sportive et n’arrivera pas à se hisser comme son ami vient de le faire. C’est pourtant le seul moyen qu’ils ont trouvé pour passer : un peu plus loin, il y a un à-pic qui donne sur les rails. Stélan repasse le mur, et fait la courte échelle à la jeune femme. Elle s’asseoit à cheval sur la muraille, et son compagnon la réceptionne de l’autre côté.

Ca y est, ils sont entrés. L’usine en friche leur fait face, son squelette de métal envahi par la végétation alentour…

{A suivre…]

Le fil de cette aventure sera à suivre le 9 de chaque mois…

Illustration d’Antonin Briand

Chroniques de rando #1 – Brocéliande et son Château de Trécesson

Illustration d’Antonin Briand

Est ce que vous aimez marcher? Randonner? Simplement vous balader?
Vous est-il déjà arrivé de découvrir des lieux étranges, étonnants, beaux, émouvants lors de vos expéditions?
Laissez-moi vous conter mes petites et grandes découvertes pour vous permettre, à votre tour, de partir à l’aventure… 

On le sait, la Forêt de Brocéliande est avant tout une terre de Légendes, mais c’est aussi une zone très, très touristique de la Bretagne. Et c’est vrai qu’il y a de quoi satisfaire beaucoup de monde : randonnées fabuleuses, légendes arthuriennes et histoires de fantômes raviront petits et grands en quête de Merveilleux. Pourtant, très souvent, lorsqu’un visiteur de la Forêt raconte son parcours, on peut découvrir qu’il s’est limité à deux localisations. L’Arbre d’Or, et le Val Sans Retour. Le premier est une installation artistique destinée à rendre hommage au travail des pompiers qui maîtrisèrent un incendie dans les environs il y a plusieurs dizaines d’années. Rien à voir, donc, avec le Mythe Arthurien. Le Val quant à lui vaut le détour, surtout en automne, lorsque les arbres se parent de couleurs chamarrées. Mais il est de mon point de vue dommage de se limiter à cette seule visite, quand Brocéliande compte autant de localités intéressantes. Et le Château de Trécesson en est l’une d’elles.

Situé non loin du camp de Coëtquidan, le château aurait été la demeure des seigneurs de Ploermël et Campénéac, dès le VIIIe siècle. Mais son architecture actuelle daterait du XVe siècle, période à laquelle il appartenait à la famille Trécesson. Le premier représentant connu de cette maison était le chevalier Jean de Trécesson. La demeure passera ensuite de famille en famille jusqu’à ses propriétaires actuels, les de Prunelé.
D’aspect étonnant, la bâtisse construite en schiste rougeâtre est entourée d’un lac sur lequel elle semble flotter. On ne peut le visiter, sauf lors des journées du patrimoine. Mais peu importe, car ce n’est ni son histoire, ni son architecture qui sont pour moi les plus intéressants. Car le Château de Trécesson est lié à plusieurs légendes.

La plus connue reste celle de la Dame Blanche, dont je vous épargnerai le récit (il est facilement trouvable au moyen d’une petite recherche Google…). On raconte par ailleurs qu’un curé sans tête rôderait autour du Château, ou encore que le Comte de Trécesson faillit perdre son domaine au jeu, mais réussit à le recouvrer en misant le Pied d’Ânon, une cabane en bois insignifiante, perdue dans un coin de ses terres.
Cependant, mon histoire préférée restera celle des Joueurs de cartes fantômes. On raconte qu’au temps de la famille Trécesson, un ami chevalier vint séjourner au château. Lors du repas, on lui raconta la légende attachée à une chambre du deuxième étage, où personne ne dormirait jamais. En effet, tous ceux qui y auraient passé la nuit se seraient sauvés, en proie à une terreur sans nom. Le chevalier décida d’y dormir, pour pouvoir témoigner sur la teneur de la hantise liée à cette pièce.
Vers minuit, un grand bruit le réveilla. A côté de son lit, il y avait une table autour de laquelle quatre silhouettes fantomatiques s’étaient assises pour jouer aux cartes. L’un d’entre eux avait frappé sur le bois, semblant se disputer avec l’homme en face de lui. Le chevalier comprit qu’il avait probablement dû tricher, et à raison car le fantôme sortit une arme, et tira sur le mauvais joueur qui s’écroula. L’instant d’après, tous avaient disparu, comme si rien ne s’était passé. Seule une bourse restait sur la table, remplie de pièces d’or.
Le lendemain, le chevalier vint voir le comte de Trécesson pour lui raconter son aventure, présentant la preuve. Le maître des lieux lui réclama alors le contenu de la bourse, l’événement s’étant passé chez lui, il lui revenait donc de droit. L’invité refusa, estimant que l’argent devait lui appartenir, puisqu’il fut le seul assez courageux pour dormir dans la chambre.
Le comte et le chevalier en discutèrent, se disputèrent, en vinrent aux mains et ne purent trouver un accord. L’histoire raconte que l’affaire fut portée jusqu’au Parlement de Bretagne, à Rennes, où on trouverait dans les archives une trace de ce procès destiné à trouver qui était le propriétaire de la bourse fantomatique…

Ma grossesse et mon accouchement 2/3

Le 23 octobre 2020, j’étais prête. Mon sac était prêt, mes notes révisées, le ménage fait. Je me suis activée d’un coup, et laissée aller à une humeur de tornade blanche, pensant vaguement que si rien ne venait aujourd’hui, je serais déclenchée demain. C’est alors que dans mon bas-ventre se sont faites sentir de très légères sensations de tiraillement qui m’ont alertée, me donnant l’espoir que quelque chose se préparait. J’ai continué de m’activer, j’ai passé des appels, au fond de moi je sentais que quelque chose se préparait. Comme un nouveau départ. Moi qui finissais par me sentir obèse, lourde, faible, douloureuse dans ce corps encombrant, je me suis habillée, et j’ai entamé une longue marche rapide et énergique d’une heure pour aider l’accouchement à venir. J’ai parlé au bébé dans mon ventre, pendant la marche, en écoutant de la musique et en écrivant à mes amies. Au retour, je remontai mes cinq étages à pied. A ce qu’il paraît, ça fait venir le bébé, et j’espérais avoir déclenché quelque chose. Mais mes sensations disparurent.

Je me couchai déçue, en pensant qu’il faudra que j’appelle l’hôpital le lendemain pour être déclenchée. Ce genre d’accouchement est apparemment beaucoup plus douloureux. S’il le fallait, qu’il en soit ainsi.
A une heure vingt du matin, je suis réveillée par une douleur au bas-ventre. Je suis mouillée, comme si je venais de me faire dessus. Je décide d’aller aux toilettes pour voir ce qu’il en est, et non, ce n’est pas de l’urine. C’est donc que j’ai perdu les eaux… De retour vers le lit, je ne sais pas vraiment comment réveiller mon conjoint.
« Euh j’ai perdu du liquide… Réveille-toi!
– Du liquide? Quel liquide?
– Le liquide amniotique! Je suis sûre de ne m’être pas fait pipi dessus, là. Il faut y aller. » Il se lève.

« C’est maintenant alors? » On se regarde, mi sonnés, mi excités, mi incrédules. Un peu bêtes. On se réjouit, comme des enfants. Ca y est, c’est maintenant!
Zaza me fait des pâtes, je vais prendre une douche, et un microlaxe. On l’apprend aux cours de préparation à l’accouchement: les pâtes, c’est pour palier au fait que pendant toute la durée du travail, on ne doit pas manger. Il faut des sucres lents pour pouvoir gérer l’effort à venir. Le microlaxe, c’est parce qu’il y a un risque de défécation accidentelle pendant la poussée. Autant éviter ça si c’est possible…! Je rassemble les dernières affaires à mettre dans le trousseau, à la fois endormie et concentrée. Zaza me sert mes pâtes, je les mange. Ca y est, je suis prête. Direction l’Hôpital Sud.

On se dirige vers la maternité, excités, un peu sonnés, peinant encore à croire que ça y est, on y est à ce moment que l’on attendait tellement depuis neuf mois. A peine garés, direction les urgences néonatales. Ma démarche est déjà précautionneuse.
Nous sommes accueillis par une sage-femme à l’humour décapant:
« Oui, c’est pour quoi?
– Ben je crois que j’ai perdu les eaux…
– Encore une? C’est la mode ce soir!
– Ben oui, désolée de ne pas être originale…
– Allez ça fait rien, venez par là.  » Après le questionnaire Covid réglementaire, on nous fait entrer, et on m’enregistre. Zaza s’endort sur mon coussin d’accouchement, moi je suis un peu sonnée encore. J’essaie de mesurer ce qui va m’arriver. Une sage-femme nous emmène dans une salle d’examen pour vérifier que j’ai bien perdu les eaux. Je baisse à peine mon pantalon sur la chaise gynécologique que du liquide s’écoule sur la serviette qu’elle a mis par précaution. C’est confirmé. Elle m’annonce que je ne rentrerai pas à la maison ce soir. C’est la première fois que je vais être hospitalisée.

Le personnel nous emmène ensuite dans une salle où je suis censée faire trente minutes de monitoring. L’idée est d’enregistrer le battement de coeur du bébé pour voir si tout va bien. Je suis sur un lit, on me place les appareils,et comme à chaque fois la petite chose dans mon ventre s’agite. J’ai comme l’impression qu’il n’aime pas les examens. Zaza s’endort de nouveau sur la chaise à côté de mon lit. La lumière est tamisée dans cette chambre où on voit la nuit.


J’envoie encore des messages, séparée par une cloison d’une autre dame qui s’apprête elle aussi à accoucher. Les contractions commencent à se faire sentir, pour l’instant ça va. C’est effectivement comme une vague: la douleur arrive, s’intensifie, atteint un point culminant pour ensuite s’en aller peu à peu. Je gère avec des exercices de respiration que l’on m’a appris aux cours de préparation à l’accouchement. La sage-femme vient me voir plusieurs fois, me parle avec douceur. Le coeur de mon bébé bat à un rythme normal, on nous emmène dans une chambre où dormir un peu, le temps que les contractions s’accentuent et s’accélèrent. Mon amoureux est sur un lit d’appoint, et moi je tente de me reposer sur le lit médicalisé. J’alterne entre des courtes phases de sommeil et des séances de lecture de Berserk, entrecoupées d’exercices de respiration pour gérer les contractions qui sont de plus en plus présentes. La douleur commence à atteindre l’intensité de mes règles que l’endométriose rend parfois cauchemardesques. En mon for intérieur, je me dis que si les contractions sont amenées à être encore plus douloureuses, mes nerfs vont être mis à rude épreuve… On verra. Après deux passages d’infirmières, on décide de m’emmener en salle d’accouchement pour continuer le travail, puisque les contractions se sont accélérées. Comme je commence à être un peu sonnée par la douleur, on me propose un fauteuil roulant. J’accepte.
Je me fais cette réflexion, que je partage avec l’infirmière qui m’emmène: en sept ans de travail auprès de personnes en situation de handicap, j’en ai poussé, des fauteuils. C’est drôle de me retrouver à la place de celui qui y est assis.

Enfilade de couloirs. Arrivée en salle d’accouchement numéro cinq. C’est là que tout va se jouer. Je me déshabille, revêts la blouse d’hôpital qui vient accompagner mon bracelet en plastique. Je suis accueillie par trois sage-femmes très souriantes, qui m’installent. Zaza est parti fumer, il est déjà environ huit heures. Les contractions sont plus supportables, et se sont espacées. On me place un autre monitoring, qui fait de nouveau réagir mon petit alien. La pièce s’emplit de ce bruit aquatique qui m’accompagnera jusqu’à la fin. J’ai droit aussi à un bracelet qui prendra ma tension automatiquement toutes les demi-heures. Je me sens harnachée, avec tout ça. Et ça n’ira pas en s’arrangeant.
On m’autorise à manger une compote et boire un verre de sirop pour reprendre un peu de forces. Normalement je dois être à jeun pendant le travail.

Alors que je tente de me reposer, je rappelle l’équipe médicale: un frelon s’est invité dans ma salle d’accouchement…! Clouée au lit comme je le suis, je me sens vulnérable. On me déplace dans la salle numéro huit, puis on me ramène une fois la bestiole évaporée. Heureusement, je pense que je n’aurais pas réussi à contrôler mes réactions s’il s’était approché de mon lit!
Le reste de la journée s’écoule. Les contractions sont de plus en plus fortes, je les gère comme je peux. J’alterne respirations, postures censées aider le bébé à descendre et se placer comme il faut, et exercices sur le ballon. Mais les douleurs sont de plus en plus fortes, et les techniques douces ne m’aident bientôt plus. Les contractions sont indescriptibles, mais je suis loin d’avoir oublié à quel point j’ai eu mal. Tout mon bas-ventre est en feu, mon corps entier est en souffrance, je ne peux plus m’allonger dans les positions que je veux. Les douleurs s’accentuent par vagues avec les méandres des contractions, et sont de plus en plus proches de la limite de ce que je peux supporter. Tout cela est bien plus dur que tout ce que j’imaginais, bien plus violent que tout ce que j’ai pu vivre avec l’endométriose, et je commence à ne plus pouvoir penser correctement. J’ai l’impression de devenir folle, je ne sais plus ce que je dis. Et le trio de sage-femmes qui viennent me voir le remarquent, elles finissent par me proposer la péridurale.

Il me faut préciser deux choses: en premier lieu, je mesure à quel point les pères doivent se sentir démunis dans de pareils moments. Mais le simple fait de leur présence est déjà très aidant pour traverser tout ça. Ensuite, je ressens désormais un profond respect pour toutes ces femmes qui, pendant des siècles et des siècles, ont accouché sans avoir de moyens de se soulager, ou qui sont mortes en couches dans d’atroces souffrances. Je mesure un peu mieux désormais le calvaire par lequel elles sont passées. Respect les filles.

On me pose en premier lieu une perfusion que l’on activera si je fais une baisse de tension. C’est aussi la première fois que l’on me pose une perfusion. Ensuite, l’équipe médicale entre dans ma salle d’accouchement. Il y a trois anesthésistes dont une stagiaire, et deux sage-femmes. On me demande de m’asseoir en tailleur, et on place un coussin dans mes bras pour m’aider à gérer les spasmes douloureux. Il m’est aussi demandé de porter un masque pendant la pose, et de prévenir si je sens une contraction venir.
J’ai peur, je n’ai jamais eu d’anesthésie aussi importante. Je me sens terriblement vulnérable, et mon état accentue ce ressenti. Mais les femmes en blouse blanche me prennent les mains, me dispensent des paroles rassurantes, félicitent mes efforts pour gérer les contractions. Le personnel de l’Hôpital Sud aura fait preuve d’un grand sens de l’écoute et d’une empathie remarquable. Le fait de me sentir entourée m’aide énormément. J’arrive à me décrisper un peu, et ne pas penser à la taille de l’aiguille, que l’on dit très grande. L’anesthésiste fait son travail.

On me réinstalle ensuite en position allongée, et on m’injecte les premières doses. Le soulagement est incroyable, Dieu bénisse la péridurale! J’arrive enfin à me détendre réellement, et me reposer. Les sage-femmes qui reviennent me voir me sourient:

« Ah ça va mieux Madame Gérard, ça se voit! Je préfère vous voir comme ça, moi! » J’arrive enfin à dormir.

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #6

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Travailler auprès de personnes précarisées, c’est aussi savoir se confronter à diverses problématiques qui sont autant de clés à saisir pour pouvoir mieux comprendre la personne que l’on a en face, et l’accompagner au mieux vers le Saint Graal, l’autonomie! Qu’elles soient d’ordre psychique, qu’elles aient une origine sociale ou pas, savoir saisir la multiplicité de ces fragilités et composer avec ces paramètres reste pour moi un des aspects les plus importants de l’expertise d’un éducateur spécialisé. Un des aspects les plus fins de son savoir-faire, que l’on acquiert avec le temps, et l’expérience de terrain…

De nouveau un jour de travail dans ce foyer rouennais. J’ai rendez-vous avec un résident d’origine congolaise, pour instruire un dossier d’admission en Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale avec lui. C’est une démarche importante: l’idée est de préparer un dossier résumant son profil et son histoire, qui passera en commission pour pouvoir décider de son orientation dans un foyer d’hébergement au sein duquel les conditions d’accueil seront bien meilleures, et plus propices à une évolution positive de sa situation personnelle. J’accueille donc Monsieur Aimé Osagiwa dans un des bureaux servant aux entretiens individuels. Lorsque nous nous saluons, je remarque tout de suite que ses manières sont hasardeuses, hésitantes. Son regard part rapidement dans le vague. On ne m’a pourtant pas précisé qu’il consommait, je m’interroge. Il me faudra l’observer pour comprendre l’origine de son état.

Je démarre l’entretien en demandant à Aimé de me raconter son histoire et les raisons qui l’ont poussé à quitter son pays, tout en lui précisant que ce qu’il accepterait de me transmettre resterait absolument confidentiel. Seules les informations utiles et celles qu’il m’autorisera à diffuser seront réutilisées.

Monsieur est né au Congo. Il me raconte qu’à sa majorité, il put réaliser sa plus grande ambition : s’engager dans l’armée. Dans ce cadre, il travailla un temps dans des hangars d’aéroport, alors que survinrent les tensions politiques que l’on connaît. Un soir, au cours d’un service, il fut témoin d’une transaction destinée à la vente de drogue entre deux gradés. Pour ne pas avoir à répondre de leurs actes s’ils étaient dénoncés, ils accusèrent Aimé de trahison, d’intelligence avec l’ennemi, et l’emprisonnèrent sans autre forme de procès. S’ensuivirent plusieurs mois de tortures, destinés à lui faire avouer une faute imaginaire qu’il n’avait pas commise, dont il s’échappa sans pouvoir m’expliquer comment. Ayant entendu par des amis qu’il était recherché une nouvelle fois par les militaires qui l’avaient enfermé, il se cacha un temps. Malheureusement, il fut retrouvé. S’ensuivit une autre période de prison et de tortures, dont il sortit sans pouvoir non plus m’expliquer comment, ni pourquoi. Étant donné sa situation, il décida alors de fuir. Pendant plusieurs mois, il vécut en bordure du fleuve Congo qu’il remonta à l’aide d’une embarcation de fortune, afin de sortir du pays.

Prenant des notes, je l’arrêtai à ce point de son récit. Son discours était parfois incohérent, les dates se chevauchaient, s’entrecroisaient, et ne se correspondaient pas : il y avait plus de deux ans de différence entre la date de départ que j’avais dans son dossier, et celle reconstituée chronologiquement selon ses dires. L’histoire qu’il venait de me raconter était-elle réelle? Je le questionnai, et il m’expliqua qu’il n’arrivait pas à se souvenir clairement de la durée des périodes de fuite ou d’emprisonnement. Aimé me précisa alors qu’il avait une preuve : avec des gestes précautionneux, il sortit alors de son portefeuille un article de journal plié en huit, qu’il ouvrit et me tendit. Le papier, tiré d’un quotidien congolais, mentionnait le kidnapping de six militaires fomenté par des miliciens politiques. Son nom était cité, avec la mention « nous sommes toujours sans nouvelles de lui aujourd’hui. ».

Pas de doute, son histoire était vraie. Je compris alors que son état était dû à un syndrome de stress post-traumatique : peut-on s’imaginer être capable de quantifier le nombre de jours passés aux mains de ses tortionnaires, alors que la nécessité première consistait d’abord à survivre aux sévices infligés quotidiennement ? Ma tâche me paraît alors bien abrupte, face à la réalité du parcours de mon interlocuteur : pour que le dossier apparaisse solide, il me fallait être précise quant à la chronologie des événements marquants de sa vie. Mais comment demander cela à quelqu’un de traumatisé ? C’est pourtant ce que l’administration demande. Si je me bornais à présenter une histoire qui ne soit pas cohérente, c’est la crédibilité d’Aimé qui pourrait être remise en cause, et donc son orientation. Un sentiment d’absurdité m’envahit. Mon résident a l’air, lui, plutôt fatigué de notre entretien. Je lui fais part des problèmes que je vois dans son récit, et lui propose de prévoir un nouveau rendez-vous pour pouvoir continuer à travailler dessus. C’est tout pour aujourd’hui, nous terminerons la rédaction la prochaine fois. Il est déjà midi, de toutes façons.

Je prends congé d’Aimé, et pars me restaurer avec l’équipe éducative.

Educ spé’ – Récits de terrain #5

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Le travail social auprès de personnes en situation de grande précarité comporte à la fois de fabuleux échanges empreints d’humanité, mais aussi beaucoup de violence, qu’elle soit liée au quotidien des usagers ou à diverses situations rencontrées. Ce qui m’a marquée, c’est cette ambivalence, au plus près de la réalité de ce qu’est un être humain. J’ai souvent pensé à cette citation d’Antonin Artaud, en travaillant en stage dans ce foyer : « Là où ça sent la merde, ça sent l’Être. »

Une nouvelle journée d’effervescence dans ce foyer rouennais. Ce matin, Monsieur D a besoin d’un accompagnement à la douche, pour préparer son admission dans un nouveau foyer cet après-midi. Un des professionnels me demande de venir l’aider. J’emprunte un couloir pour me rendre à la salle de bain du rez-de-chaussée : des matières fécales sont sur le sol, visiblement quelqu’un s’est soulagé là. Il faudra prévenir le personnel d’entretien. Une fois avec Monsieur, mon collègue lui demande si ma présence ne le gêne pas. Il se tourne vers moi : « Boh, elle en a vu d’autres, hein ? ». Je le rassure : « Pas de soucis! ». L’accord est passé.

Régis, comme d’autres résidents, prend très peu soin de lui. Outre son hygiène relative, il a attrapé des poux. Laissant s’aggraver l’infestation de ces parasites dans ces cheveux pendant trois jours, il s’est gratté jusqu’au sang. Nous tentons de lui faire un shampoing, mais ses cheveux se sont collés à son crâne. Pour des raisons évidentes, et afin de ne pas le laisser ainsi, nous n’avons pas d’autre choix que de le raser à blanc.

Il refuse catégoriquement tout d’abord, ce qui est compréhensible. C’est une sacrée atteinte à son intimité, quelle qu’elle soit. Pour lui faire comprendre la nécessité d’une telle intervention, nous passons une serviette sur son dos et la lui donnons à regarder : elle est couverte de parasites. Régis consent finalement à se faire raser. Le professionnel s’exécute, et me charge de lui faire un shampoing préventif par la suite. Je me retrouve seule avec lui, pour finir le soin et lui laver la tête. Afin de le détendre et prendre un temps pour discuter avec lui de son orientation dans une autre structure d’hébergement, je lui masse le cuir chevelu. Nous discutons un peu, mon interlocuteur semble se détendre. Soudainement, mes doigts passent sur un enfoncement dans son crâne, un trou de forme angulaire. Je m’en étonne, et l’interpelle sans réfléchir :

« –C’est bizarre Régis, tu as un trou là !

Oh c’est normal, on m’a frappé avec un marteau. » Je ne dis rien, mais suis heurtée par la désinvolture dans sa voix. À l’entendre, on dirait que c’est évident, que se faire enfoncer le crâne par un coup de marteau arrive tous les jours… Je me sens attristée par le quotidien qui dut être le sien, et qui rendit cette violence normale, et acceptable. Je détourne la conversation en tentant de rester naturelle, moi aussi. Je me sens choquée, et désolée pour lui.

Les Peintures noires de Goya – chronique sur Nofrag (06/2018)

Vous attendiez tout particulièrement Agony ce mois-ci, curieux de voir le mariage entre création subversive et Enfer de Dante? Cet étron technique et artistique vous a déçu? Pas de problème, j’ai quelque chose pour vous. Je ne vous proposerai pas de simulateur de randonnée infernale ce mois-ci, ni un livre, ou un film, mais une vision d’un enfer. Celui d’un vieillard malade et mourant, exprimant ses chimères à travers son art, la peinture. Les Peintures Noires ont presque deux cent ans, mais elles auront toujours plus de gueule qu’un démon à mamelles modélisé avec le cul. En tous cas à mes yeux.

“Chéri, passe moi le sel!” Fig 1.

Pour la petite histoire, j’ai eu l’occasion de visiter le Musée du Prado à Madrid lorsque j’avais environ dix ans, avec mes parents. C’est lors de ce voyage que j’ai découvert la série. Comme on peut s’en douter, la petite fille que j’étais n’avait pas grand chose à faire de la peinture religieuse du dix-neuvième siècle…! Je parcourais donc les différentes salles le nez en l’air, avançant de toile en toile d’un œil plutôt distrait. Au bout d’une énième représentation du Christ sur la Croix, mon regard a tout de même été attiré par une série de peintures aux teintes très sombres, variant entre l’ocre et le noir. Je suis donc allée les contempler, et deux d’entre elles m’ont fait une forte impression. Deux vieillards mangeant de la soupe, en premier lieu, m’a mise mal à l’aise. On y voit ce qui semble être une vieille femme, au sourire édenté lui déformant un visage déjà laid. Son crâne est dégarni, sa face ridée, son nez crochu, et ses paupières rougeâtres. Elle tient maladroitement une cuillère, et fixe quelque chose hors du cadre avec des yeux fous, écarquillés. A côté d’elle, j’y ai vu ce qui m’a semblé être un cadavre en décomposition, dépourvu de cheveux, de nez, et de toute expression. Le fond de la composition est noir comme la nuit, et le manque de détails ne permet pas de situer la scène, ce qui donne une impression irréelle. Comme si elle était tirée d’un cauchemar.

“Chérie, passe moi le sel!” Fig. 2

Ensuite, Saturne mangeant l’un de ses enfants m’est resté en mémoire d’une manière très vivace. C’est encore aujourd’hui la Peinture Noire que je trouve la plus impressionnante. On y voit une espèce de titan au corps musculeux et à l’anatomie asymétrique. Ses cheveux sont gris, son regard dément. Il tient dans sa gueule un corps à moitié déchiqueté qu’il est apparemment en train de dévorer. De nouveau, le fond est noir comme dans un mauvais rêve.

Toutes les fresques de la série ne dégagent pas cette noirceur au premier abord. C’est sûrement pour cette raison qu’elles ne m’ont pas interpellée à l’époque, mon regard n’étant pas habitué à apprécier une œuvre picturale. Mais les autres Peintures Noires sont pourtant tout aussi glauques. Lorsqu’on prend le temps de les détailler, on remarque des visages grimaçants, des corps déformés, tout une foule de petits détails qui transforment une scène de pèlerinage en une procession carnavalesque de gueux à moitié fous. L’analyse d’un mouvement fait penser à un meurtre, une petite tâche anodine s’avère être une traînée de sang. Une femme semblant apaisante au premier abord se révèle être sur le point de décapiter un homme suppliant. Ce qui semble être une veillée nocturne innocente est en fait dirigée par un bouc au corps humanoïde… Toutes les fresques ne sont pas aussi évidentes que Saturne, mais la série dégage en elle-même un sentiment de morbidité, de noirceur et de pessimisme. L’œuvre d’un homme déprimé, explorant sa psyché par le biais de son art.

Les Peintures Noires sont donc un ensemble de quatorze fresques peintes par Francisco de Goya (1746 – 1828), l’un des plus grands peintres espagnols. Cette série de fresques a été réalisée entre 1819 et 1823, à la fin de sa vie. L’artiste, qui fut aussi un graveur/peintre renommé pour la Couronne, est considéré comme l’un des pères de la peinture moderne: par plusieurs ruptures de ton dans sa manière de peindre, il a notamment initié des mouvements comme l’expressionnisme ou le romantisme.

Après une formation longue sur sa terre natale, la province de Saragosse, Goya devient peu à peu un peintre coté, réalisant de grosses commandes pour différentes communautés religieuses ou personnalités de la noblesse. En 1775, il déménage à Madrid pour devenir peintre royal. Tandis que Francisco assoit son statut social d’année en année, il fait montre cependant d’un grand intérêt pour l’esprit des Lumières. Il se permettra progressivement de prendre des libertés dans ses créations, allant à contre courant du style qu’on lui imposait d’un point de vue idéologique et politique.

Portrait du peintre Francisco de Goya, Vincente Lopez Portana (1826)

En 1793, Goya tombe gravement malade. Il est alité pendant longtemps, partiellement paralysé, et gardera des séquelles de sa pathologie qui le rendront définitivement sourd. Si je parle de “maladie”, c’est qu’on ne sait pas vraiment ce qu’a contracté le peintre. Encore aujourd’hui, des recherches se font pour essayer de diagnostiquer définitivement ce qu’on suppose être un cas de saturnisme, soit une intoxication progressive au plomb, utilisé à l’époque dans la composition de certains pigments. Toujours est-il que le mal qui frappa Goya aura des conséquences radicales sur son art. Il s’était déjà essayé à peindre des sujets sombres et graves, mais le ton de ses peintures devient globalement très politique, glauque et terrifiant. En témoigne le tableau Goya et son médecin, qui laisse songeur sur l’espoir qu’il nourrissait quant à l’évolution de son état physique. Une partie de sa santé retrouvée, il démissionnera d’une bonne partie de ses obligations et se met à peindre ce qu’il souhaite, en toute liberté de supports, de thèmes et de ton.

Les Peintures Noires arrivent donc à la fin de sa vie, suivant cette fracture artistique. A l’époque, le peintre vit dans une villa surnommée La Quinta Del Sordo (La maison du sourd). Il entretient une relation avec Leocadia Weiss, une femme plus jeune que lui et mariée avec un autre. Il peindra donc les quatorze fresques en guise de décoration de sa maison, auxquelles il ne donnera aucun titre. Elles furent transférées sur toile après la mort de l’artiste, entre 1874 et 1878. On ne sait pas vraiment ce qui a motivé l’artiste à réaliser cette série, même si on suppose qu’une crise liée aux conséquences de sa maladie l’y aurait poussé. Peindre des compositions aussi déprimantes n’est évidemment pas anodin et constitue une démarche très personnelle (qui s’amuserait à peindre des vieillards décharnés et des boucs au dessus de son lit ? ), mais les historiens d’art ont fini par émettre des hypothèses pour ce qui est de l’analyse des Peintures Noires. Certains affirment que les fresques de Goya constituent en elles-mêmes les prémisses de l’expressionnisme, puisque tous s’accordent à dire qu’elles figurent son état psychologique, ses pensées, ses obsessions liées à la période où il les a peintes. Et c’est donc cela, la question. Qu’avait-il en tête ? Rien de très bucolique, en tous cas.

Une manola : Léocadie Zorrilla, 1819-1823, Francisco de Goya

Si l’on prend la Léocadia en exemple, on y observe un portrait d’une jeune femme que l’on suppose être son amante de l’époque. Elle est belle, songeuse, et figurée dans des teintes pâles qui lui donnent un air poétique. Léocadia porte un voile, des habits de deuil, et son coude repose sur un monticule de terre sur lequel on peut voir une grille en fer forgé dont on entourait généralement les tombes. Le peintre s’imagine mort, et figure une représentation de son amante affligée par le deuil de sa propre perte.

Judith et Holofernes, 1819-1823, Francisco de Goya

Dans Judith et Holopherne, on peut voir une femme habillée de façon modeste, tenant un couteau. Le tableau est très sombre, et les jeux de lumière sont très restreints, se concentrant particulièrement sur le visage et la poitrine de la femme. Judith se tient au-dessus d’un homme en position de prière, dans la pénombre. Elle a un couteau dans la main. Pour ceux qui ne connaîtraient pas le mythe de Judith et Holopherne, il raconte la manière dont Judith de Béthulie réussit à sauver son village d’une attaque en séduisant le général Holopherne pour ensuite le décapiter. Le tableau est en général interprété comme une allégorie du pouvoir castrateur de la femme sur l’homme, et en particulier celui de la jeune Léocadia sur le peintre, qui se sait proche de la mort et en décrépitude sexuelle.

Deux vieux, 1819-1823, Francisco de Goya

Outre Deux vieux mangeant de la soupe, l’un des thèmes que l’on retrouve dans l’analyse des Peintures Noires est celui de la vieillesse. Les vieux peints par Goya sont tordus, souffreteux, défigurés par l’âge, ou torturés par mille et uns maux. Deux vieuxreprésente un homme vénérable, pourvu d’une grande barbe blanche, habillé en moine et reposant sur une canne. Son regard est triste, mais digne. Le fond de la toile est noir, à l’exception d’un personnage dessiné à l’image des satyres que le peintre avait pu représenter sur d’anciennes toiles. Il a la bouche grande ouverte près de son oreille, comme s’il lui criait quelque chose. Cela donne l’air au vieux de subir le harcèlement de la créature, comme si prendre de l’âge ne pouvait pas signifier un repos et une tranquillité gagnée pour l’artiste, mais plutôt de nouveau maux à affronter. Pour certains, la créature serait aussi une allusion à la surdité liée à la maladie du peintre, dans une représentation grotesque de son handicap.

Pour finir, La procession à l’Ermitage de Saint Isidore fait partie de ces tableaux que l’on estime représentatifs de l’œil que Goya portait sur ses semblables, à l’image du Duel au gourdin. A l’époque de Goya, une lutte politique fait rage entre libéraux et absolutistes, qui se prolonge au dix-neuvième siècle pour déboucher sur la guerre civile espagnole. Le pays est déchiré. Sur cette Peinture Noire, ce qui devait être un pèlerinage rassemblant toutes les classes sociales est présenté comme une foule déshumanisée, rétrécissant pour se confondre avec les collines à l’arrière plan. Les visages sont déformés, torturés pour certains, animaux pour les autres, ce qui donne l’impression de voir une foule sortie d’un asile psychiatrique. Le peintre représente ses semblables comme des fous angoissants, peut-être à l’image de l’inquiétude qu’il se fait pour son pays en pleine crise politique.

La procession à l’ermitage Saint Isidore, 1819 – 1823, Francisco de Goya

Sur les murs de sa villa, Francisco de Goya a peint son enfer. Le monde d’un vieillard malade, déprimé, diminué physiquement, frustré sexuellement, inquiet des bouleversements que vit son pays, et angoissé à l’idée de sa mort prochaine. Si je trouvais intéressant d’en parler, c’est que personnellement c’est celle-là, l’horreur qui me plaît. La peur constitue l’un des sentiments les plus complexes et les plus profonds chez l’homme, et donc l’un de ceux qui restent les moins évidents à faire ressentir via une œuvre d’art. La peur, la terreur qui me parle, c’est celle qui est cathartique. L’horreur qui a un intérêt, c’est celle qui transcende son média pour faire appel à nos angoisses profondes, nos tabous, ce qui nous perturbe. Elle nous permet de mieux nous connaître, par l’exploration de notre psyché, de nos limites. Si Goya exprime par ses toiles son sentiment de douloureuse mortalité, l’homme a par exemple toujours transcrit son angoisse de l’inexplicable à travers les contes populaires. On pourrait aussi parler de Maupassant, dont la folie torturante causée par un cas de syphilis (vilain garnement) a influencé nombre de ses nouvelles. Plus récemment, le film Babadook aborde de manière intéressante la thématique du deuil, Get out celui de la discrimination positive, et j’espère que le tout jeune film Hérédité arrivera à aborder la thématique du déterminisme au sein d’une famille avec brio.

Ce que je veux dire, c’est que les sujets que l’on peut aborder sont légion. Mais ils nécessitent un travail de réflexion sur le fond et la forme. Pourquoi choisir de placer un effet à un endroit bien précis, pour quelle raison? Pourquoi construire un tableau d’une certaine manière, ou concevoir un monstre d’une façon ou d’une autre? C’est la différence entre un bon film/livre/jeu vidéo d’horreur et un nanar selon moi. En quoi est-ce subversif d’écraser des bébés à coups de tatane? Qu’est-ce qui justifie le viol d’une succube bonasse à grands coups de poutrelle? L’horreur bien construite n’est qu’imagerie, conglomérat de symboles qui font sens une fois assemblés. Et pas une surenchère de monstruosités pour le plaisir de montrer des trucs gore. Ce sont peut-être des questions qu’auraient dû se poser les développeurs d’Agony. Que voulez-vous, tout le monde n’a pas le talent de Goya, qui a réussi deux cent ans après sa mort à capter le regard d’une petite fille étrangère, qui n’avait pas grand chose à faire de la peinture espagnole.

Un mois en Palestine – #1 – Syndrome de Jérusalem

« Parmi la foule des voyageurs, pèlerins ou touristes qui se pressent à Jérusalem depuis des siècles, un petit nombre est victime de ce que les spécialistes appellent le syndrome de Jérusalem, sorte de bouffée délirante issue d’un choc émotionnel non maîtrisable lié à la proximité des Lieux saints. Chaque année, une quarantaine de personnes seraient hospitalisés à Jérusalem pour ce type de symptômes. Certains se prennent pour le Messie ou pour des personnages bibliques, haranguent les foules ou adoptent des comportements peu conventionnels, comme cette Anglaise qui, dans les années 1930, était convaincue du retour imminent du Christ et qui montait régulièrement sur le mont Scopus pour accueillir sa venue avec une tasse de thé. »

10 Juillet 2017. Retour à Jérusalem.
La première fois que j’ai posé le pied sur la Terre Sainte, j’avais 18 ans. J’ai toujours été persuadée que certains endroits dans le monde nous « attendent », en quelque sorte, comme si nous étions prédestinés à y aller. Et ce premier contact avec le Moyen-Orient fut un véritable électrochoc pour moi, qui a bouleversé ma vie. Sans me prendre pour la réincarnation de la Vierge Marie, tout là bas me fascinait. Les remparts blancs de la ville de toutes les religions m’ont émue, la première fois que j’ai pu les observer. Je me suis sentie écrasée par le poids de l’histoire, de la civilisation et de la foi qui y règnent, mêlés à ce conflit qui m’a heurtée de plein fouet. J’admirais la façon dont les gens pouvaient y être extravertis, ouverts aux autres, habitués à la débrouille et au système D. Je trouvais tout magnifique, le la Mosquée d’Omar aux sables du désert, en passant par les sourires des enfants.
Deux semaines, c’était trop peu de temps passé en Israël. J’y suis retournée une deuxième fois l’année d’après pour y faire du bénévolat dans une maison de retraite, le Home Notre Dame des Douleurs. (Documentaire Arte – Le Jardin de Jad )

225783_2270605002522_975872_n

L’expérience fut bouleversante. Bercée par les chants du muezzin, la Maison est coincée entre la vallée de Jérusalem et le Mur de démarcation que les israéliens ont construit. Le Mur en lui-même, recouvert d’appels à l’aide, au secours, à la paix, est à la fois terrifiant et bouleversant. La Maison, elle, est un havre d’humanité et de paix, où se battent des Soeurs de l’ordre des Filles de Notre Dame des Douleurs pour offrir un peu de dignité à des personnes vieillissantes, majoritairement d’origine arabe. Les moyens y manquent, mais ce qui y prime, c’est la vérité qui vient du coeur. Et c’est tout ce qui compte.
J’y travaillerai un mois. Je découvre que j’aime aider les autres, travailler au contact de mon prochain. Je voyage et découvre le pays au fil des jours. Le même sentiment de plénitude et de découverte m’habite. J’y reviendrai, c’est sûr. En attendant, je décide de me lancer dans des études pour devenir éducatrice spécialisée.

Six ans ont passé. J’ai presque 25 ans, et je retourne à Jérusalem. Cette fois, j’ai envie de partager l’aura de ce pays qui m’a vue grandir par deux fois avec quelqu’un que j’aime. Je pars donc avec Charlie, vers ce qui constitue pour moi d’une certaine manière un terrain initiatique.
Retour à moi-même, donc.

Train, Orly, décollage.
Le voyage se passe à côté d’un israélien ventripotent, en costume. Probablement un ultra-orthodoxe. Il est peu loquace, dommage.

A l’atterrissage, la première chose qui me marque de nouveau, c’est la densité de l’air. D’un coup, la température augmente de plusieurs degrés, et l’air se charge de poussière, de sable et de pollution.
Arrivée à Tel-Aviv, on cherche un taxi. Un israélien sexagénaire nous propose de nous emmener où on le souhaite pour un tarif réduit, on accepte. « On va au Home Notre Dame des Douleurs sur le Mont des Oliviers, vous connaissez? » « Oui oui, bien sûr! Ne vous inquiétez pas, je connais Jérusalem comme ma poche, c’est ma ville! » Lorsque notre chauffeur découvre que nous sommes françaises, son expression s’éclaire: « Je parle français! ». Aaron nous parle de sa famille, d’Israël. Il est en retraite, et continue son activité de conducteur de taxi pour s’occuper: « Ca fait un extra, pour faire des cadeaux à mes petits enfants! ». Il nous raconte les moeurs des israéliens: selon lui il est important d’avoir un bon niveau de vie pour pouvoir trouver un ou une compagne ici. « La vie est chère! ».

Notre chauffeur roule à tombeau ouvert sur l’autoroute, slalome entre les voitures qu’il double à l’envi. « Je sais que je roule vite, c’est normal ici. Regardez ce bus, il roule vite aussi, vous savez pourquoi? C’est parce que les compagnies ici nous donnent un quota d’heures à faire par jour, sans prendre en compte les pauses. Si on ne roule pas à cette vitesse, on a pas le temps de faire de pause! » Bon, je suppose qu’on a pas le choix de la vitesse de croisière…! On traverse des paysages désertiques. De temps, sur les dunes, on peut apercevoir des villes qui y sont perchées.

« Vous voyez, là bas? C’est Ramallah. Pour les palestiniens, c’est leur capitale. J’imagine que vous connaissez les actualités…? Alors vous savez que partout où il y a des arabes dans le monde il y a des problèmes. Nous les israéliens, sommes les seuls qui savons les tenir. Avec nous, ils se tiennent tranquilles. C’est pour ça que c’est bien qu’on soit là. »
On échange un regard avec Charlie. Ce n’est pas la peine de débattre avec lui, on se tait.

Finalement, Jérusalem se dessine au bout de la route.

Mêmes remparts blancs, même effervescence qu’il y a sept ans. La ville de toutes les religions est toujours aussi belle à mes yeux.
Notre taxi se dirige vers l’opposé de notre destination. J’espère qu’il a compris ce qu’on lui a dit. « Nous allons au Home Notre Dame des Douleurs, sur le Mont des Oliviers, vous vous souvenez? Vous savez où c’est? » « Oui-oui! »
La circulation est très dense, nous sommes pris dans des bouchons. Notre chauffeur peste contre sa climatisation qui marche mal, coupe la route à plusieurs voitures, mais roule au moins à une vitesse décente. En revanche, il ne se dirige toujours pas vers lbon endroit.

 » – Voilà, nous sommes arrivés!
– Non, là c’est Notre Dame Center, un hôtel. Nous, nous voulons aller au Home Notre Dame des Douleurs, sur le Mont des Oliviers.
– Ah bon? Mais il fallait me le dire! Où c’est, votre truc? Je ne connais pas, il va falloir me guider. » Aaron opère un virage dangereux en plein bouchon en coupant la route à deux autres voitures, et repart dans la direction opposée. En voulant trouver un raccourci pour éviter les bouchons, il nous perd au sommet du Mont des Oliviers, rentre dans un cimetière et y reste bloqué, klaxonne comme un fou pour qu’on vienne dégager la route, ressort en marche arrière, repart à grande vitesse sur la route principale maintenant dégagée avant d’arriver dans le quartier de Ras Al Hamud, puis au bon endroit.
Je reconnais la station essence, le Mur, qu’il faut suivre pour arriver au Home. Enfin. Nous y sommes.

Le Home a l’air d’être le même qu’il y a sept ans. Même temporalité, même résidents. J’en reconnais quelques-uns. C’est merveilleux, j’ai l’impression de revenir dans le passé, dans un bon souvenir.
Retrouvailles chaleureuses. Rencontres. Que c’est bon d’être de retour.

Après le repas du soir entre bénévoles, je retrouve le rituel du petit verre face à la vue incroyable de la terrasse du Home, avec une cigarette. Jérusalem et sa vallée résonnent de musique, de feux d’artifice, de pétards. Les palestiniens fêteront ainsi toute la nuit les résultats du Baccalauréat.

Nous nous endormons bercés par toutes ces explosions de joie.

A suivre… 

Plus de voyage :

– Allahu Akbar – Ave Maria – Tania Kassis live  

Documentaire Arte sur le Home Notre Dame des Douleurs

– Page facebook du Home Notre Dame des Douleurs