Mon journal de reconversion #17

Sans titre

Chapitre 2: écrire une nouvelle vie

C’est avec beaucoup d’émotions partagées que je quittai le foyer pour mineurs isolés étrangers, après dix huit mois d’une intensité folle. Je m’étais indubitablement attachée à mes jeunes. J’ai même décidé de parrainer l’un d’entre eux. Mes collègues, eux aussi, allaient me manquer. J’avais rarement croisé une équipe comme celle ci, et tous sont attachants chacun à leur manière. Eh oui ! Malgré un contexte, des moyens, des conditions de travail scandaleuses sur beaucoup de points, il y a toujours du bon à retirer d’une histoire… Et c’ est clair que j’aurai grandi encore, vécu une expérience humaine d’une sacrée richesse. Il me faut bien le dire, quitter cet établissement m’aura enlevé un sacré poids des épaules. J’ai retrouvé une sérénité que j’avais perdue depuis un moment.

Je restai une semaine à me reposer, et recommençai à chercher du travail. J’avais envie de découvrir complètement autre chose, alors je me décidai à postuler dans un Ehpad rennais. J’avais déjà de l’expérience dans le service à la personne, travaillé en Palestine auprès de personnes âgées, et beaucoup apprécié ce public. J’étais aussi curieuse de voir la réalité de ces structures en France, autour desquelles il se raconte beaucoup de choses. J’ai donc envoyé mon CV, pour voir.

On m’a rappelée vingt quatre heures plus tard, et le jour qui suivit j’obtins un entretien d’embauche. Il fut concluant. Je démarrai donc un contrat en tant qu’agente d’hébergement auprès du CCAS, pour une nouvelle expérience riche mais non moins harassante.

Que dire sur les maisons de retraite ? Au début, j’y ai retrouvé ce que j’appréciais dans le service à la personne, et ma fonction m’a apporté ce que je recherchais : à ma prise de poste, une liste de tâches à accomplir, que je menais à bien. Et puis je rentrais chez moi. Pas de stress, pas de travail en retard, plus de nuits sans sommeil à checker mes listes de choses à faire pour être sûre de n’avoir rien oublié. L’esprit libre à la sortie de mon travail. Je commençais à formuler mon souhait de réfléchir à construire ma vie professionnelle autrement, et ce job allait me le permettre. J’appréciais le rythme soutenu des journées de travail, qui passaient très vite. Et encore une fois, quelques collègues constituèrent de fabuleuses rencontres.

Passons malgré tout aux bémols… Mon Ehpad est à considérer comme étant un bon établissement. Les moyens sont là, chaque résident qui avait besoin d’un appareillage spécifique (verticalisateur, lève personne…) était équipé dans son logement, par exemple. L’équipe était dans l’ensemble bienveillante et à l’écoute des personnes accompagnées. Sans aucun doute. Le problème tenait surtout au manque de personnel, aux difficultés de recrutement rencontrées par la direction (il faut dire que le travail en Ehpad n’est pas très attractif) et à la taille de plus en plus imposante des tâches à effectuer pendant le service. Cet état de fait demandait un sens très aigu de l’organisation, et nous faisait courir des kilomètres tous les jours. J’ai marché plusieurs fois entre sept et huit kilomètres en une journée de travail (podomètre à l’appui). Si on ajoute à cela la manutention de personnes, les lits à faire, le ménage, les postures à prendre de nombreuses fois par jour… Forcément ça épuise. Ça use le corps. On est moins disponible.

Car les premiers à pâtir de cette situation, ce sont bien évidemment les résidents.

Mon journal de reconversion #17

MEDEF 2017

Ces situations ubuesques, je pourrais les raconter par dizaines. Leur nombre était difficile à vivre au quotidien, parasitait le travail, et ajoutait de la fatigue supplémentaire. Outre cela, il me faut mentionner des situations de harcèlement moral dont j’ai été témoin de la part de ce directeur, qui n’avait pas son pareil pour venir vérifier que ses employés travaillaient effectivement (jusqu’à venir vérifier à 1h du matin passées que ses veilleurs étaient à leur poste). Ce directeur, d’ailleurs, manquait cruellement d’empathie envers les jeunes.

Parlons en des jeunes, d’ailleurs. Nous travaillons aussi fort que possible pour eux, avec autant d’humanité possible malgré nos conditions de travail. Mais il me faut reconnaître que leurs conditions d’accueil étaient à mes yeux proprement scandaleuses, et cet état de fait m’a conduite à travailler dans des conditions contraires à mon éthique pendant un an et demi. Outre le personnel en nombre insuffisant pour encadrer le collectif énorme, ils disposaient d’une seule cuisine pour 80, trois frigos qui n’étaient jamais lavés ou alors une fois l’an (notre seule et unique agente d’entretien à mi-temps ne pouvait pas faire de miracles), et vivaient dans de petits appartements situés dans de vieux bâtiments truffés de problèmes de plomberie et d’électricité. Sans rentrer trop dans les détails, il me semble important de préciser aussi que plusieurs chambres avaient un problème de puces de lit et qu’un certain nombre de rats avaient élu domicile sur la structure.

Encore une fois, je pourrais lister les problèmes que comporte la structure où j’ai travaillé, mais cela ne changerait rien. L’important est de comprendre cette idée : même si on aime profondément son travail, exercer dans un tel paradoxe est épuisant. Équipe fabuleuse s, travail passionnant, jeunes extrêmement attachants, mais conditions de travail et d’accueil maltraitantes…

J’ai accumulé par la force des choses une grosse fatigue, de la colère, du stress. Vers la fin février 2021, j’ai dû m’arrêter un mois parce que j’étais trop fatiguée psychologiquement. Je pense que je n’étais pas loin d’un burn out, le travail étant trop lourd à porter avec ma vie personnelle. Lorsque je suis revenue au travail, ce sentiment de ras le bol ne m’a pas quittée. J’étais partagée entre un dégoût grandissant des conditions de travail de mon métier et l’attachement que je ressentais pour mes jeunes. Mais… Nouveau coup de théâtre.

La vie décida de trancher pour moi : fin septembre 2021, j’apprends que mon contrat n’est pas renouvelé. Je quitte donc l’association fin novembre.

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #16

Migrations Pendulaires

Jetée donc dans le grand bain, je me suis battue pour surnager et m’adapter le plus rapidement possible. Comme je l’ai déjà dit, l’équipe m’a beaucoup plu et j’ai eu un coup de cœur pour ces jeunes, pour le public des mineurs isolés étrangers, et je voulais m’impliquer dans ce boulot. Et j’ai rapidement compris pourquoi un certain nombre de travailleurs sociaux ironisent sur le surmenage au travail. Lors de mon premier mois de travail en solo, pendant les congés de ma binôme, je n’ai presque pas dormi tant la pression me pesait. Je pensais perpétuellement au travail, la peur d’oublier quelque chose ne me quittait pas, je ramenais du travail à la maison, je rêvais du travail, réfléchissais à mes tâches à faire en dormant, et me réveillais parfois à des heures avancées de la nuit pour noter quelque chose à faire absolument le lendemain…

Une grande partie de notre temps se déroulait face à notre ordinateur, car nous nous retrouvions obligés de prioriser les tâches à faire pour ne pas perdre de temps. L’administratif prenait la majorité de notre temps au travail, au détriment de celui que nous aurions dû et aimé passer avec les jeunes. Et l’association ne facilitait pas les choses par son fonctionnement interne : pour la moindre demande il fallait écrire un bon de commande, faire une fiche technique, de demande d’intervention, de sortie de caisse, un mail, faire signer un papier, en attendre la signature pendant un temps indéterminé… Et si par malheur la chef de service n’était pas présente sur le site, il fallait se déplacer au siège de l’association, déposer le document en signature… J’ai attendu par exemple plus d’un mois avant d’obtenir mon adresse mail professionnelle, et plus d’un an et demi après mon mariage, mon adresse mail n’avait pas été modifiée pour comporter le bon nom de famille. Outre l’inertie incroyable de ce fonctionnement interne, cette organisation pyramidale nous plaçait parfois (souvent) dans des situations ubuesques.

Un été, nous nous sommes retrouvés sans caisse sur le foyer, et donc sans espèces à disposition des besoins des jeunes. Le directeur de l’unité territoriale avait arbitrairement et sans prévenir décidé de nous confisquer la caisse, pour une facture manquant suite à un achat au marché pour un atelier cuisine. (véridique) Nous sommes restés dans cette situation pendant plus d’un mois, ce qui s’avéra être plus qu’inconfortable. Pour le moindre besoin, allant de l’achat d’un ticket de métro au paiement des frais de scolarité des 80 jeunes en passant par le plein des véhicules de service, il fallait remplir un bon de commande ou un formulaire de demande de sortie de caisse, en attendre la signature par la cheffe de service, envoyer le papier au siège de l’association, en attendre la validation, aller chercher le formulaire validé avec les éventuels fonds débloqués Puis seulement effectuer la dépense. Tout ce processus prenait une à deux semaines à se faire. Et c’est ainsi qu’un jour par exemple, lors des congés de la chef de service, un collègue devait emmener un jeune se faire déplâtrer à l’hôpital. Il ouvre la voiture de service disponible, et se rend compte que le plein est à faire. Les deux coordinateurs de l’équipe étant absents eux aussi, il interpelle la secrétaire de direction qui lui indique la marche à suivre : il faut qu’il rédige un bon de commande assorti d’une demande de sortie de caisse, qu’il se rende au siège et demande une signature et un déblocage de fonds en urgence, pour pouvoir revenir sur le foyer et faire le plein de la voiture de service. Ensuite il pourra accompagner le jeune. Ne sachant pas combien de temps il faudrait pour faire tout cela, le collègue a fini par utiliser sa voiture personnelle… Ce qui n’aurait pas dû arriver si les choses tournaient rond au sein de cette association…

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #15

A partir de cet article, je ne mentionnerai plus les noms des structures concernées par mon parcours. En partie parce que mes dernières expériences sont très récentes. J’ai beaucoup de choses à en dire, surtout de celle où j’ai exercé auprès de mineurs isolés étrangers, mais d’abord et avant tout par égard pour le public et mes anciens collègues, je ne nommerai pas le foyer directement. Ça desservirait le travail qu’ils y effectuent malgré les conditions plus que difficiles, pour lequel j’ai beaucoup de respect.

Ce foyer accueille donc des adolescents étrangers, et les accompagne dans le cadre d’un projet éducatif lié à leur hébergement. L’équipe éducative travaille à leur intégration sociale, leur régularisation, leur implication dans un projet scolaire puis professionnel parfois, puis plus globalement sur tous les aspects de leur vie (suivi santé, autonomie au quotidien, démarches administratives diverses, suivi de la scolarité et notamment des absences, loisirs, démarches liées à l’aide sociale à l’enfance…). Ensuite, comme partout l’idée est d’assurer une cohésion sur le collectif des jeunes, de monter des projets, de gérer la bonne tenue des appartements dans lesquels les jeunes sont hébergés, d’être présents à des réunions diverses… J’ai tout de suite été passionnée par mon lieu d’exercice ainsi que le travail effectué avec les jeunes. Je n’avais jamais travaillé avec des MNA auparavant, et force est de reconnaître que c’est un public extrêmement étonnant et attachant. Tous les jeunes que j’ai rencontrés là bas ont tous à leur manière une force et une détermination incroyable au regard de leurs traumatismes ou de leur parcours. Quel ado de 17 ans en France tannerait sa famille pour aller travailler ? Car mes jeunes avaient tous trois mots à la bouche : « papiers, études, travail ». C’est à la fois impressionnant et triste d’ailleurs, car les MNA sont forcés de grandir trop vite pour beaucoup. Mais leur détermination à s’en sortir à un si jeune âge force le respect.

J’avais enfin la possibilité de construire un suivi sur la durée. Et je me suis plongée dans le travail corps et âme. J’avais enfin la possibilité de mettre en place des projets, de travailler la construction d’une relation éducative sur la durée, au sein d’une équipe passionnée et militante. Je me suis rapidement sentie comme un poisson dans l’eau au sein de cette structure, qui avait un je-ne-sais-quoi de l’humanité que je recherchais au sein de mon lieu de travail. Mais malheureusement, ce foyer a fini d’installer chez moi une grande fatigue généralisée qui a précipité ma décision de me reconvertir.

Car bien évidemment, il y avait un hic. Le foyer compte environ 80 jeunes. Les missions que j’ai décrites sont assurées par 13 educs, deux maîtresses de maison, deux animateurs, deux coordinateurs, une infirmière, une secrétaire, une agente d’entretien à mi-temps et un agent technique pour… Une seule cheffe de service ! Là se dessine la première des difficultés : en tant qu’educ, prendre en charge huit jeunes (voire plus, comme lorsque son binôme est en congé par exemple) sur tous les aspects de leur vie dont ceux les plus cruciaux comme la régularisation ou les démarches liées à l’aide sociale à l’enfance, tout en préparant des projets, trois heures de réunions par semaine, tout en gérant le collectif, les permanences, les rendez-vous, la bonne tenue des appartements, les entretiens individuels liés aux suivis des jeunes, en traitant des dizaines de mails par jour, en sortant les poubelles deux fois par semaine (oui), tout en allant au self avec les jeunes une fois par semaine… Tout ça sur une semaine de quarante heures ? Ça n’est pas possible. Personne ne peut faire tout ça en quarante heures par semaine, sauf en accumulant un grand nombre d’heures supplémentaires et une tonne de stress au passage. En arrivant sur le foyer, malgré la bienveillance et les encouragements de l’équipe, la charge de travail m’a parue incroyable et m’a donné l’impression d’être jetée dans le grand bain sans autre forme de procès. Aucune animosité dans mes propos : personne n’avait le temps d’accorder aux nouvelles venues un accueil serein, à cause du rythme et de la charge de travail. Alors par la force des choses, on a été jetées dans le grand bain.

[A suivre…]

Once I was a teenager – Maxwell

Extrait d’une pièce écrite en classe de première, au Lycée

Maxwell – Et toi Jake, t’as la réponse aux questions qui m’empêchaient de dormir ? T’as un baume à la solitude, à l’abstinence sexuelle forcée par l’isolem social, à tous leurs putains de complexes psychanalytiques à la con? T’as une solution pour devenir un homme, un vrai ? (Pensif) Tu seras un homme, mon fils…

Comment réussir à ne pas rater sa vie, hein? À ne pas la gâcher ? Comment savoir si le bonheur n’est pas dans leurs publicités, dans une vie superficielle, loin de la recherche de soi et des angoisses existentielles en forme de points d’interrogation insolubles ? Comment réussir à faire de leur consommation le but de notre vie, est ce vraiment le modèle que l’on devrait suivre ? Qui sait…?

(A Jake) Dans quelle mesure pouvons nous dire  qu’on l’a ratée, cette vie? (Un silence.) Rolex. Ferrari. Moulinex. Porsche. Samsung. Mont Blanc. Danone. Macintosh. Total. Carrefour. Coca-Cola. Ikea. Tiffany’s. Cheap Monday. Converse. Toutes ces conneries. Comment savoir où se trouve notre idéal de vie, celui qui nous accomplirait pleinement, hors et loin de cette vie de devises et d’argent gagné ?

T’es-t-il déjà arrivé de te sentir dépassé, submergé, écrasé par tes angoisses et tes questions ? Moi oui. Perpétuellement. Je n’ai jamais été et ne serai jamais sûr de rien mais une chose est certaine. J’ai toujours eu peur. Toujours. De tout. Immensément. Peut être est ce pour cela que j’ai tué, que j’ai assassiné, que je suis devenu un monstre. Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Peut être est-ce par peur que j’ai tué avant de me tuer. (Encore un instant) Je ne sais pas quel écrivain a publié ces lignes, mais elles me sont restées en tête depuis le moment où je les ai lues:  » Il existe une chose plus abjecte que le meurtre, c’est de pousser au crime celui qui n’était pas fait pour lui. » C’est Camus, je crois. Je…

Maxwell tourne de l’oeil, s’effondre sur sa chaise, inconscient. Ian attrape les poignées et l’emmène vers les coulisses. Jake les arrête.

Jake – Eh! Mais qu’est ce que vous faites ?!

Ian – Les sédatifs ont fait effet.

[NOIR]

Mon journal de reconversion #13

Sunset

Medicoop, anciennement Medicoop 35, c’est donc une agence d’intérim spécialisée dans le remplacement des salariés notamment des structures de l’Adapei en Ille et vilaine. J’allais donc surtout travailler avec des personnes en situation de handicap de divers âges, avec des niveaux d’autonomie très divers. Essor, de son côté, est une association qui compte des Maisons d’enfants à caractère social, donc prenant en charge des adolescents placés là sur décision de l’ASE (l’Aide Sociale à l’enfance).

Au sein de Medicoop, j’ai fait beaucoup de structures. Celles au sein desquelles j’ai le plus travaillé sont des Services d’accueil de jour (SAJ), des Instituts Médico-Educatifs (IME), et des Maisons d’accueil Spécialisées (MAS). Les premières sont des structures accueillant des personnes en situation de handicap pour leur proposer des activités la journée, les secondes des structures accompagnant des jeunes et des enfants en situation de handicap pour favoriser leur développement sur tous les plans afin de les aider à terme à s’insérer au mieux dans la société, et les dernières des foyers médicalisés prenant en charge des adultes en situation de handicap lourd nécessitant des soins en continu.

Pendant cette année et demi de remplacements, j’ai apprécié la grande diversité de pratiques que j’y ai découvert, qui m’a beaucoup appris en termes de pratique professionnelle et d’expérience de terrain. Cependant, le statut de remplaçant n’était pas toujours facile à vivre. Le développement de ce genre d’agences n’était pas très bien vu de tous, pour des raisons que je comprends : le social vit de grands changements qui détériorent la qualité de l’accompagnement, et un turn over important auprès de personnes qui ont besoin d’une stabilité au quotidien n’aide pas à maintenir une certaine sérénité.

Pour ces raisons, j’étais parfois mal accueillie dans certaines structures, et à cela s’ajoutait un sentiment de frustration de ne pas pouvoir construire quelque chose avec les résidents que j’accompagnais, de devoir rester dans la superficialité de ce travail même si la fonction de remplaçant demandait réellement des compétences professionnelles ainsi qu’une grande capacité d’adaptation. J’avais envie de mettre en place des ateliers, des projets, des suivis de longue durée sans le pouvoir. Au sein de l’association Essor, je fus bien accueillie même si j’y rencontrai les mêmes ressentis qu’à medicoop. La structure dans laquelle j’intervenais était agréable, ainsi que l’équipe et les jeunes.

En 2019, je commençai à faire du bénévolat à côté de mon activité professionnelle, en partie pour pouvoir satisfaire mon besoin de travailler avec d’autres publics, à la hauteur de mes compétences d’éducateur spécialisé. J’intervenais dans un squat rennais en tant que travailleuse sociale bénévole, auprès de demandeurs d’asile géorgiens surtout, du fait de ma pratique du russe. Cette expérience a renforcé mon souhait de travailler avec ces publics (en situation de grande précarité, demandeurs d’asile et étrangers).

A suivre…

Mon journal de reconversion #12

J’étais heureuse de cette embauche à l’Etablissement Régional d’Enseignement Adapté en partie parce que c’était mon premier poste qui se rapprochait le plus d’un emploi dans le milieu du social, mais aussi parce que c’était mon premier contrat stable qui durerait un peu. Un an, ça permettait de s’investir et de mettre en place des projets. J’avais notamment envie de monter un atelier théâtre. Avec des amis, on avait monté une association pour faire du théâtre ensemble et je comptais m’en servir. Mais ça ne s’est pas passé comme je l’imaginais. J’ai réussi à monter des ateliers d’improvisation avec les jeunes, mais l’ambiance de l’établissement m’a beaucoup affectée.

L’EREA était à l’époque dirigé par un directeur en fin de carrière, et démissionnaire car proche de la retraite. Notre équipe d’assistants d’éducation était elle dirigée par une CPE toxique et désorganisée qui gérait mal le travail. Les jeunes étaient difficiles, et le public se rapprochait de celui d’un Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique avec tout ce que cela implique de problématiques sociales et comportementales. Mes deux années passées là bas furent riches en termes de pratiques professionnelles (c’est là bas que j’ai fait ma première contention au sol), mais aussi malheureusement en termes de difficultés liées à l’environnement dans lequel nous devions travailler. Les élèves étaient difficiles à accompagner, en grande partie parce que nous n’avions pas de cadre clair à maintenir ni de système de sanctions efficace : nous pouvions seulement écrire des rapports disciplinaires et demander des retenues. Notre CPE fonctionnait beaucoup à l’affect et tenait à ce que toutes les décisions passent par elle. La conséquence était un manque d’autonomie qui était compliqué à gérer au quotidien, et un grand manque de crédibilité envers les élèves qui ne facilitait pas les choses. Je dis que notre cadre fonctionnait beaucoup à l’affect parce qu’elle supportait très mal la remise en question. Et je le découvris à mes dépends, comme une autre collègue, lorsque j’osai porter la parole de mon équipe pour lui dire ce qui n’allait pas. S’en est suivi ce qu’on pourrait nommer comme du harcèlement moral, qui m’a poussée à faire un petit burn out.

Au bout de ces deux années, j’ai quand même demandé un renouvellement de mon contrat. Elle s’est arrangée pour qu’on m’en refuse la signature, et avec le recul je pense que ce n’est pas si mal. J’ai passé au moins un an à m’epuiser émotionnellement au travail, cultivant un sentiment de colère et de révolte permanent. Il fallait que je parte. De ces deux années, à retenir la rencontre d’une fabuleuse équipe composée de véritables war buddies qui devinrent des amis pour la plupart, et la certitude que je ferai mon possible à l’avenir pour ne pas travailler de nouveau dans un environnement aussi difficile.

Je retrouvai rapidement du travail en tant qu’animatrice périscolaire, et une amie monitrice éducatrice me conseilla de tenter de travailler en intérim social pour tenter de me faire un réseau. Pourquoi pas ? Je postulai donc à Medicoop 35 et proposai mes services pour travailler en tant que remplaçante au sein de l’association Essor.

(À suivre…)

Journal des émotions : la gestion de l’angoisse 2/2

Comment définir l’angoisse ? La question mérite d’être posée car le stress, vécu par tout un chacun au moins une fois dans sa vie, est à différencier de la véritable anxiété, qui n’a pas les mêmes causes ni le même fonctionnement. Le stress est un phénomène d’adaptation qui nous met en état d’éveil pour faire face à une situation compliquée où un changement. Dans le cas de l’angoisse, c’est plus complexe. À l’origine, l’angoisse est une tension liée à l’imminence d’un danger. Dans nos sociétés surprotégées, cette mécanique a pris des origines plus métaphysiques et des formes plus profondes.

Pour parler des mécanismes de l’angoisse, j’aime bien l’image de Lise Bourbeau dans son magnifique livre « Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même. Une personne a une blessure sur la main qu’elle n’a pas guéri. Cette blessure fait toujours mal, et elle l’a cachée par un gant pour qu’elle ne soit pas visible aux yeux du monde. Quelqu’un de son entourage veut avoir un geste d’affection envers elle, et lui touche la main. Sans le vouloir, la blessure à vif fait avoir un geste de recul en réponse, à cause de la douleur. C’est la même chose pour l’angoisse. Des meurtrissures psychiques peuvent être activées pour une raison ou pour une autre, et induisent des comportements de protection chez la personne angoissée. Mais ces mécanismes sont obscurs pour l’entourage, et donc peu compréhensibles et peuvent induire des quiproquos.

Comment alors gérer l’angoisse ? Je ne le sais que trop bien, cette problématique est propice à envahir toute la psyché et le quotidien de l’individu qui en souffre. Mais il est possible de travailler sur soi pour vivre mieux avec.

Je n’aurai pas la prétention de dire que je possède la recette miracle pour mieux vivre avec l’angoisse, loin de là. Mais je me permettrai ici de partager mon vécu, et les petits trucs qui m’ont aidée dans ma situation. Peut être que cela permettra à quelqu’un de trouver l’inspiration pour soi-même construire ses propres techniques de gestion de ses émotions ?

C’est donc le livre « Le pouvoir de l’instant présent » de Eckhart Tolle qui m’a permis en premier lieu de faire un pas. Tout particulièrement le passage où il parle de l’ego et la façon dont on peut s’en départir. (Et ce brouillard de pensées qu’on a tous est bien souvent vecteur d’angoisse, d’ailleurs) L’auteur conseille d’observer son mental, de décortiquer ses mécaniques et de comprendre les patterns qui reviennent régulièrement pour les identifier avant qu’ils ne prennent toute la place dans notre tête. Quels sont les déclencheurs de mes angoisses? Comment agissent-elles sur ma psyché ? Qu’est ce qui envahit mon cerveau, et quels sont les symptômes de l’angoisse sur mon corps ? En faisant ce travail de prise de conscience, sans s’en rendre compte on prend du recul et on se détache déjà de ces mécanismes émotionnels qui sont bien souvent plus forts que nous.

La prochaine étape consiste à mettre en place des petites techniques de détente qui permettront de contrer l’arrivée d’une angoisse avant qu’elle s’installe. En se connaissant mieux, on peut prévoir l’arrivée d’une phase émotionnelle difficile. Dans mon cas, lorsque je sens que je vais être submergée par mes émotions, je commence par m’isoler dès que possible. Je ne le conseille pas pour des raisons évidentes, mais fumer une cigarette m’aide à descendre un peu et me recentrer. Lorsque je suis plus détendue, je me rappelle que ce que je ressens est en fait mon angoisse qui s’exprime, et que j’en ai conscience donc je peux m’en détacher. Ensuite, je cherche à nommer directement mon émotion et ce qui en est la cause, pour trouver une solution. Et cela suffit pour que je me sente mieux, la plupart du temps. Mais à chacun ses failles, et ses solutions pour vivre mieux !

Et vous, comment gérez vous votre angoisse ?

Mon journal de reconversion #11

Alisa, anciennement Alisa 35, c’était donc une association travaillant auprès d’adultes en situation de handicap. Malheureusement, aujourd’hui cette association n’existe plus, n’ayant pas survécu au bouleversement qu’à été le premier confinement. Elle comptait des petits foyers, des centres d’accueil de jour et surtout un service de vacances adaptées au sein duquel je travaillai pendant sept ans. On pouvait partir en février, au printemps, l’été et l’hiver notamment pendant les fêtes. Je suis partie d’une semaine à un mois entier, à toutes les saisons, lorsque c’était possible. Ce travail satisfaisait mon besoin d’évasion lorsque je n’avais pas les moyens de voyager, et m’offrait une coupure salutaire dans un quotidien parfois trop gris à mon goût. En somme les mêmes raisons pour lesquelles nos vacanciers attendaient leurs séjours avec impatience chaque année. J’ai fait plein d’activités géniales en séjour adapté que je n’ai refait nulle part ailleurs, et fait de superbes rencontres parmi mes collègues, soi dit en passant. Mais par dessus tout, ce qui me faisait revenir presque chaque année, c’était l’éthique prônée par Alisa dans ses pratiques, à tous les niveaux. On y donnait la priorité au lien, au bien-être de la personne accompagnée. Tant pis pour le rendement, si on ne va pas voir tout ce qui est inscrit sur la brochure, c’est pas grave ! Le principal, c’est que le vacancier reparte heureux, ressourcé, satisfait de son expérience. Ent tant que salarié, nous avions une complète liberté de travail, d’organisation des séjours, de la mise en place de notre travail en commun. L’ équipe interne du siège était très présente, notamment lorsque nous avions un problème, ainsi que les coordos qui étaient bien recrutés. En tous cas je n’ai personnellement jamais eu de mauvaise expérience, si ce n’est avec des animateurs saisonniers qui n’étaient de toutes façons plus présents l’année suivante. En résumé, c’était une association à taille humaine, presque familiale, et bienveillante de sa directrice (qui était capable d’appeler presque tous les vacanciers par leur prénom) aux animateurs habitués.
Si je parle d’Alisa, c’est parce qu’avec le recul je pense que les pratiques de cette asso représentent bien ce que je recherchais dans le social et que je n’ai retrouvé que chez eux : une expérience humaine teintée d’humour, d’équité, de bienveillance et d’une éthique-déontologie irréprochable. Et je n’ai retrouvé cette ambiance nulle part ailleurs.
J’ai donc commencé à travailler au sein d’une école maternelle où je m’occupais d’un petit garçon autiste , tout en gardant des enfants. Jusqu’à ce que je postule pour travailler comme assistante d’éducation au sein l’Etablissement Régional d’Enseignement Adapté Magda Hollander Laffon, qui à l’époque ne portait pas encore de nom particulier. J’étais ravie de cette embauche, et accueillait cette nouvelle lors d’un séjour adapté en été.
Vint donc septembre 2016, et la rentrée.


[À suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #22

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu de terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces moments et situations rencontrées restent souvent gravés en nous, et deviennent constitutifs de notre identité professionnelle. Si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie, et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

***

Pour accompagner ma reconversion professionnelle, il me fallait bien trouver du travail. On ne vit malheureusement pas d’espoirs et de rêves, même si cette nourriture me plairait ! Alors c’est pourquoi je décidai de postuler en Ehpad sur les conseils d’une amie, me rappelant mon expérience en Palestine. J’étais curieuse de retravailler avec ce public et de voir effectivement comment se déroulait le quotidien dans ce type de structure en France. D’autant plus que la maison de retraite où je passai mon entretien d’embauche semblait attacher une grande importance à l’éthique dans l’accompagnement à la personne, et que je me retrouvais dans ce souci !

Je commençai donc à y travailler. Outre la charge de travail liée au manque de personnel, le quotidien au sein de cet Ehpad me plaisait plutôt même si je savais que je n’ y resterais pas plus de quelques mois. Et j’y découvrais un aspect des pathologies psychiques que je connaissais assez peu : les symptômes liés au vieillissement.

Germaine est une femme centenaire, descendante d’un célèbre corsaire selon ce qu’elle en dit. Mais comme elle le rajoute fort à propos : « ça ne donne pas grand chose ! ». C’est une dame très pieuse, et sa démence lui fait répéter inlassablement les prières chrétiennes à longueur de journée. Elle est issue d’un milieu aisé, et son rapport avec ses enfants est d’un autre âge. Le vouvoiement est de rigueur, et sa progéniture l’appelle Mère. J’ai apprécié prendre en soin Germaine, car elle me faisait rire par ses petites phrases fermes et cinglantes. J’ai toujours porté une affection particulière aux femmes à poigne.
« À cent ans passés, il me semble avoir gagné le droit d’être peinard ! »
Germaine souffre de démence, et sa maladie lui fait parfois avoir des visions. Elle avait par exemple vu une de mes collègues en train de brûler, alors qu’elle lui donnait son repas de midi. Une fois où j’étais venue la chercher dans sa chambre , Germaine m’avait affirmé qu’ils sont arrivés, et ils sont pas marrants ! Ils ?
Un matin encore, j’étais en train de l’aider pour sa toilette, et son regard fixait le vide. Soudain, elle s’exclama : « Ah, bravo ! ». Je lui demandai la raison de sa joie, et elle m’expliqua qu’un homme noir était au bout de son lit. Il n’arrivait pas à marcher, mais finalement réussit à faire un pas pour se rapprocher d’elle. D’où la raison de ses félicitations.
Comme je l’ai déjà raconté, j’ai toujours été fascinée par les pathologies psychiques. Le monde que peut créer un cerveau qui dysfonctionne m’a toujours paru incroyable. L’esprit humain en lui même est incroyable. Et dans ce genre de situations je ne peux pas m’empêcher de faire travailler mon imagination : est ce réellement la maladie qui provoque ses visions ? Dans certaines cultures, on raconte que les personnes proches de la mort peuvent voir un monde invisible au commun des mortels. Que voit Germaine ? Une manifestation de son monde intérieur ? Ou autre chose…?

Educ spé’ – Récits de terrain #21

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu de terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces moments et situations rencontrées restent souvent gravés en nous, et deviennent constitutifs de notre identité professionnelle. Si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie, et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’accueil pour mineurs non accompagnés comme ailleurs, parfois, lors d’une journée où notre état de fatigue dépasse notre capacité de concevoir la moindre pensée construite, un petit moment de grâce apparaît, et nous va droit au cœur. C’est pour ces moments que souvent je me dis que j’aime mon métier, et que je sais pourquoi je me lève le matin…

En septembre 2020, je me préparais à partir en congé maternité. Enceinte jusqu’aux yeux, fatiguée par les hormones, je m’accrochais tout de même au travail pour partir dans de bonnes conditions, la conscience tranquille. Même si le rythme me fatiguait d’autant plus, de par mon état.

Le soir de mon départ, je finissais ma journée à 21h. Je tenais cependant à terminer un écrit de transmissions concernant mes jeunes, pour ne rien oublier et m’assurer que mes collègues puissent prendre le relais de mes situations en toute tranquillité. Alors tant pis pour les heures supplémentaires, je m’attelai à ma tâche en essayant de ne rien omettre.

Quelques-uns de mes jeunes vinrent me dire au-revoir avant mon départ, en me souhaitant de bonnes choses pour l’arrivée prochaine de mon enfant. A tous, j’adressai un petit mot de remerciement souriant, restant concentrée sur ma tâche. L’attention qu’ils eurent pour mon départ ne m’étonna que peu. L’un tint à s’informer de la personne qui allait prendre le relais pour l’accompagner, l’autre me dit que j’allais leur manquer… Seul l’un d’entre eux m’étonna.

C’était un jeune issu d’Afrique Subsaharienne, de Guinée plus précisément. Il avait été orienté sur le foyer quelques jours après mon arrivée, et je me souviendrai toujours de ses premiers mots face à moi : « Je ne veux pas être ici. ». Pendant les trois mois qui suivirent, il maintint une distance entre nous que je crus être consécutive à ce refus de considérer le foyer comme un chez-lui : si on ne s’attache à personne, on ne fait pas vraiment partie d’un lieu… Et je travaillai tout en respectant ce refus de créer du lien. Et pourtant.

Ce soir-là, il se présenta à mon bureau de lui-même. Avec un sourire que je ne lui connaissais pas d’habitude, il formula des souhaits de bonheur avec mon enfant, et me dit au-revoir. Je le remerciai chaleureusement, et lorsqu’il repassa la porte je me replongeai dans mes transmissions, agréablement surprise.

J’entendis le jeune marcher quelques pas dans le couloir, ralentir, et revenir vers la porte. Discrètement, furtivement, il me glissa alors un : « Et euh… Je suis reconnaissant, hein. « .

Ce moment précis me fit complètement reconsidérer la vision que j’avais de ce jeune. Il n’était pas dans le refus de lien, mais dans la prudence. Ce n’était pas un adolescent qui ne voulait pas s’attacher, mais qui avait besoin de temps pour apprendre à connaître les gens qui allaient constituer son entourage, son éduc, les autres jeunes, et leur faire confiance. Et visiblement, j’avais réussi à créer quelque chose, contrairement à ce que je pensais.

Et cette petite phrase de rien du tout, elle m’est allée droit au coeur.

Mon journal de reconversion #9

Jozef C. était donc un résident tzigane slovaque. C’était un personnage haut en couleurs, et je devins rapidement son interlocutrice privilégiée : il ne parlait pas français, surtout quelques mots d’anglais et surtout de russe. Je parlais maladroitement cette langue à l’époque, mais ça nous suffit pour pouvoir communiquer. Jozef avait de nombreuses problématiques de santé : diabète, surpoids, hypertension, fragilité cardiaque, alcoolisme et asthme. C’était un vétéran qui avait combattu lors d’une guerre qui s’était déroulée dans les années 1990, que je n’ai jamais pu identifier avec certitude. Etait-ce la Serbie? La Tchécoslovaquie? Toujours est-il qu’il portait des tatouages faits en prison et à l’armée, avait développé un stress post traumatique qui lui faisait avoir des terreurs nocturnes très violentes. Il aimait chanter avec force théâtralité, et avait décidé de migrer en Europe à cause des persécutions que vit la communauté tzigane dans son pays, qui l’empêchait de trouver du travail. Jozef avait une femme et deux enfants de 17 et 18 ans à l’époque. Un garçon et une fille. Il avait été séparé de sa famille lors de son parcours migratoire vers l’Angleterre, et souhaitait retrouver leur trace pour pouvoir partir les retrouver. Mais il ne savait pas où, ni comment les contacter.

Lorsque j’ai commencé à accompagner Jozef, je me suis rapidement attachée à lui. Probablement que le côté privilégié de la communication que nous avions a facilité ce lien. Je me rappelle m’être dit : « Si je n’en aide qu’un au Foyer, ce sera lui. » Mais je n’ai pas trouvé sa famille, et quelques mois plus tard Jozef est mort d’une crise cardiaque. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai pleuré à chaudes larmes. Outre le fait que j’appréciais le personnage, le fait que ses enfants grandissent sans savoir ce qu’était devenu leur père me brisait le coeur. J’ai eu l’impression d’avoir échoué, très douloureusement, dans le travail que j’avais mis en place auprès de lui. Et j’ai toujours ce sentiment aujourd’hui, de ne pas avoir fait ce que je devais faire, de ne pas avoir travaillé correctement. Et je vis avec ce sentiment depuis. En partant de Rouen, à la fin de mes études, je suis allée voir Jozef sur sa tombe, pour lui dire au-revoir. Je n’aurais pas pu partir sans un dernier hommage à cet homme qui aurait dû mourir auprès des siens.

Jozef C. m’aura appris deux choses : je porte en moi ce que j’appelle le syndrome du sauveur, et c’est probablement en grande partie pour cela que je fais ce métier. Ensuite, je suis incapable de travailler sans implication émotionnelle, contrairement à ce que préconisait ma formation. Et je suis capable de me jeter à corps perdu émotionnellement dans ce travail, si je ne fais pas attention à moi.

Pour en revenir à mes études, malgré cet oral difficile, j’obtins mon diplôme avec des notes plutôt bonnes, surtout lors de la soutenance du mémoire : 16/20 à l’écrit, 18/20 à l’oral. Au regard du travail fourni, je suis assez fière de ces notes.

Et me voilà donc officiellement diplômée d’état, éducatrice spécialisée.

[A suivre…]

Journal des émotions : l’importance du lâcher prise

Comme beaucoup de gens, j’ai longtemps vécu dans le passé, ou dans le futur. Soit dans la nostalgie et l’anticipation, d’un point de vue positif, soit dans le regret et l’attente, d’un point de vue négatif. Et pendant longtemps j’ai entendu cette affirmation, sans arriver à la concevoir réellement : il est important de savoir lâcher prise.

Qu’est ce que ça veut dire, lâcher prise? Sur quoi? Et surtout comment? Ca n’est pas facile à entendre réellement. Et j’ai mis des années avant d’arriver à le travailler, et je n’ai pas fini! Car bien sûr, on met tout une vie à arriver à travailler sur soi.
Toute cette affirmation, elle repose sur une certitude : le passé est derrière nous, et le futur ne peut pas être contrôlé. On est jamais maître de ce qui peut arriver. Et ce n’est pas grave. Il faut savoir se détacher de ce qui peut être douloureux dans ce qu’on a vécu, pour pouvoir Être. Car la seule chose qui est réelle, sur laquelle on a prise, c’est l’instant présent. Et c’est dans l’instant présent que l’on peut agir, se construire, évoluer comme on le souhaite et selon ce à quoi on aspire. Grandir, dans le sens le plus beau de ce verbe.

Le passé est passé. Et s’y attacher n’aide pas à avoir confiance en soi, et se créer un mental libre, léger, libéré de toute pensée parasitante. Et c’est bien ça le but du lâcher prise : arriver à se faire confiance, être soi pour pouvoir continuer de grandir. Et il faut le comprendre : il n’y a rien à regretter dans ce que nous avons vécu, car nous sommes tous des personnes admirables, belles, et aimables aujourd’hui. Et c’est ce parcours, qui est peut-être douloureux et difficile, qui nous a mené à ce qu’on est aujourd’hui. C’est la somme de nos actes passés et de notre vécu qui fait la personne que l’on est aujourd’hui. Alors il n’y a rien à regretter, et il faut avancer.

L’instant présent, c’est une promesse. On peut tout y inscrire. On peut agir, changer, construire l’édifice de la personne que l’on souhaite devenir. Et il n’est jamais trop tard pour s’y mettre, une fois qu’on a réussi à lâcher prise.