Once I was a teenager – Maxwell

Extrait d’une pièce écrite en classe de première, au Lycée

Maxwell – Et toi Jake, t’as la réponse aux questions qui m’empêchaient de dormir ? T’as un baume à la solitude, à l’abstinence sexuelle forcée par l’isolem social, à tous leurs putains de complexes psychanalytiques à la con? T’as une solution pour devenir un homme, un vrai ? (Pensif) Tu seras un homme, mon fils…

Comment réussir à ne pas rater sa vie, hein? À ne pas la gâcher ? Comment savoir si le bonheur n’est pas dans leurs publicités, dans une vie superficielle, loin de la recherche de soi et des angoisses existentielles en forme de points d’interrogation insolubles ? Comment réussir à faire de leur consommation le but de notre vie, est ce vraiment le modèle que l’on devrait suivre ? Qui sait…?

(A Jake) Dans quelle mesure pouvons nous dire  qu’on l’a ratée, cette vie? (Un silence.) Rolex. Ferrari. Moulinex. Porsche. Samsung. Mont Blanc. Danone. Macintosh. Total. Carrefour. Coca-Cola. Ikea. Tiffany’s. Cheap Monday. Converse. Toutes ces conneries. Comment savoir où se trouve notre idéal de vie, celui qui nous accomplirait pleinement, hors et loin de cette vie de devises et d’argent gagné ?

T’es-t-il déjà arrivé de te sentir dépassé, submergé, écrasé par tes angoisses et tes questions ? Moi oui. Perpétuellement. Je n’ai jamais été et ne serai jamais sûr de rien mais une chose est certaine. J’ai toujours eu peur. Toujours. De tout. Immensément. Peut être est ce pour cela que j’ai tué, que j’ai assassiné, que je suis devenu un monstre. Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Peut être est-ce par peur que j’ai tué avant de me tuer. (Encore un instant) Je ne sais pas quel écrivain a publié ces lignes, mais elles me sont restées en tête depuis le moment où je les ai lues:  » Il existe une chose plus abjecte que le meurtre, c’est de pousser au crime celui qui n’était pas fait pour lui. » C’est Camus, je crois. Je…

Maxwell tourne de l’oeil, s’effondre sur sa chaise, inconscient. Ian attrape les poignées et l’emmène vers les coulisses. Jake les arrête.

Jake – Eh! Mais qu’est ce que vous faites ?!

Ian – Les sédatifs ont fait effet.

[NOIR]

Once I was a teenager – Urit 4/4

Trois mois sont passés. Et cette paix ne l’a pas quitté. Ce soir, une fois de plus, l’homme est seul dans sa cellule. Son cœur chante toujours depuis cette nuit, celle qui a fait basculer sa vie.

« Elle avait des cheveux roux flamme, et lui des yeux noirs comme des lacs de tristesse. »

L’exécution est prévue pour la fin de la semaine. Kirk fouille au fond de lui, mais il n’a pas peur. Depuis cette nuit s’est éteinte cette faim qui le dévorait de l’intérieur, effacée par le souvenir de ces yeux, de cette étreinte offerte, de cette dentelle de chair et de tendons empreinte de la Magnificence Écarlate.

Dernier poème, dernière utopie. Ce soir, pour la première fois, il a envie d’écrire. De décrire cette ivresse du cœur qui explose, ces mondes hallucinés, cet amour apocalyptique du feu de deux corps.

Il s’assit à sa table, prit une feuille et un crayon.

Est-ce cette impression d’avoir connu quelqu’un au plus profond de lui-même qui put éteindre sa fureur ?

***

« Aujourd’hui s’est tenu le dernier acte d’un procès riche en rebondissements. […] Après trois mois d’audience, Kirk Broadwalk, surnommé le Jack L’Eventreur des temps modernes, a été reconnu coupable de multiples viols, meurtres et actes de barbarie associés à plusieurs autres chefs d’accusation et condamné à la peine de mort par pendaison. Tout comme à l’ouverture de son procès, l’accusé s’est montré indifférent à la peine prononcée contre lui, comme s’il n’en avait cure. C’est toutefois un sentiment  de soulagement pour les familles des victimes qui se fait ressentir ; Maitre S., avocat des parties civiles ayant déclaré : « Avoir le sentiment que la justice a été rendue. ». […] Si la peine prononcée reste à la hauteur des espérances des parties civiles, c’est toutefois une longue période de deuil qui commence pour les familles des victimes de Kirk Broadwalk. « Ma fille avait la vie devant elle, et des projets plein la tête. Même si son meurtrier ne tuera plus, cela ne nous la ramènera pas. Il faut maintenant que l’on vive avec son absence. Comment continuer à avancer avec un tel poids sur les épaules ? » Nous confie le père de Marion E., la dernière victime de l’accusé. Une cérémonie en mémoire des victimes se tiendra demain, en présence du maire de la ville de O. » Le M****, 6 février 19**.

***

Pourquoi le commun des mortels se referme-t-il sur lui-même, pourquoi le commun des mortels s’enferme-t-il dans une asociabilité rendue absurde par cette sinistrose, cette douloureuse et haineuse fuite de la solitude présente dans tous les cœurs ? Je ne comprends plus ce monde. Je ne comprends plus tous ces gens qui courent, éperdus, après des chimères vaporeuses rendues menaçantes par la course du temps qui inéluctablement suit son cours malgré leurs supplications et leurs crises de rage.

Ce qui est dur dans la vie, c’est qu’au fond, on est toujours tout seul.

Je ne vois plus d’intérêt aux relations sociales, à la société en elle-même. Ça me paraît dans la plupart des cas tellement futile, faux et vain !… Plus ça va, plus la solitude morne d’une vie contemplative en ermite me séduit… Quelle ironie.

Je ne sais pas pourquoi je ne peux m’arrêter de baiser la Solitude chaque soir. Je suis une inadaptée sociale. Un cas social ?

Rien n’a jamais changé. Je suis toujours aussi perdue. Mes pensées sont toujours aussi désordonnées, tournant toujours en rond autour de mes angoisses. Que sera le monde, dans quelques années ? Ne suis-je pas en train de me faire des illusions ? Suis-je finalement, comme le commun des mortels, en train de couler dans ce monde que je m’acharne à fuir ? Il n’y a pas d’échappatoire à la perdition. Ni au système. S’il y en a une, je n’ai de toutes façons pas le courage d’aller la chercher.

Est-ce qu’on change jamais, en fin de compte ? Est ce qu’on grandit ? Est-ce que grandir, c’est rendre les armes ?

Je n’ai pas choisi ce monde. On me l’a enfoncé dans le cul avec une bonne dose de vaseline.

Tais-toi, petite fille.

A quoi rime notre avenir ? Avec qui rime le futur de l’humanité ? Déroute, renaissance ? Je me persuade de croire en la nature humaine mais l’histoire fait douter de la capacité des Hommes à s’extirper de leur nature bestiale, et de la loi du plus fort. Alors ? Comment lutter contre cette envie de sombrer, contre ces regrets, ces souvenirs, ce « à quoi bon ? » A quoi bon faire quelque chose de sa vie quand l’avenir est aussi incertain, l’existence si vaine et cruelle ? Quand l’espèce humaine est aussi aberrante ? Quand ces sentiments sulfureux ont envie de sortir au grand jour, d’exploser comme une boîte crânienne et éclabousser comme une giclée de sang ces visages qui me rongent comme du fiel putride ? Je ne comprends pas. Je ne comprends plus. Je ne sais plus où tourner mon dévolu. Je n’ai plus envie que de me terrer dans un coin à l’abri des regards, comme cachée au fin fond des dédales d’une forteresse imprenable. Et pourtant, il y a cette poésie de la vie dans l’absurde qui suit à la trace la course des nuages, il y a ces étoiles dans ces yeux qui font grandir le cœur. C’est la vie belle, c’est la magnificence d’une Asphodèle qui repousse sur un no man’s land aux sillons de douleurs ensanglantés, d’éclats d’obus meurtriers. La vie est belle ?

C’est drôle… pourquoi ai-je la perpétuelle impression que je vais mourir bientôt ?

Once I was a teenager – Urit 3/4

***

A quoi bon enfin spéculer sur la valeur d’une existence sans fard faite de tristesse et d’amertume ? A quoi bon disserter sur le prix d’une vie qui à leurs yeux n’aura jamais été que merchandising à exploiter à des fins d’enrichissement ? Je veux dire… tu ne ressens jamais toi, cette sensation étrange, ce sentiment vague qui te noue les entrailles sans rien dire, cette émotion faite à la fois d’angoisse et de regrets ? Comme le cri d’horreur d’un adolescent qui se rend compte pour la première fois à quel point son existence, l’existence humaine est si pleine d’ennui ? Vide ? Fade ?

Tout est question ici bas de fuite en avant, de découverte, de passion, d’expérimentation. Tout est question d’avancer, toujours. Jusqu’à ce que la fatigue nous rattrape. Quelle douleur que de se rendre compte à quel point sa vie est ordinaire, froide, moite…

Je suis vide. Mon cerveau, mes pensées sont comparables à une grande pièce blanche, aux murs resplendissants de propreté. Chaque jour, lorsque je me lève, je sens cette grosse pieuvre aux bras enserrant mon cœur, chaque heure, chaque minute un peu plus fort, et aspirer mes pensées et mes idées dans un grand trou immaculé puant la Javel. Je suis vide. Je suis vide.

Je me sens comme la pluie.

Fugitive, de passage, seule au milieu de la foule. Cette pluie qui tombe aujourd’hui, ce gris, c’est moi. C’est mon spleen, mon mal-être, ces regrets et ces nœuds d’angoisse qui me serrent le ventre.

Once again under citylights…

Je me sens étrangère. Étrangère à tous ces gens. Comme si je n’étais pas du même monde, comme si mes pensées n’étaient pas descriptibles comme les leurs. Je suis différente. Névrosée, cyclothymique. Est-ce que la folie a du charme ?

Fille de rien.

Fleur des Pavés.

Qui ne sait qu’écrire des poèmes et baiser des cœurs brisés.

***

On est passé le voir tout à l’heure. On a détaché ses menottes, on lui a permis de se changer, et de manger. On lui a expliqué ses droits, et on l’a enfermé de nouveau dans sa cellule, en le traitant de meurtrier, et en affirmant qu’on espérait que le juge le punirait de la façon qu’il mérite. L’homme n’est plus couvert de sang, et il est maintenant seul dans sa cellule, seul avec sa tête qui fait battre son sang de façon douloureuse, seul avec les souvenirs de cette nuit dont il voudrait se rappeler. Seul avec le fracas de son cerveau qui se retourne en pensées hétéroclites et hybrides, discordant d’avec son cœur qui chante de la mélodie de celui qui n’a plus besoin d’espérer quoi que ce soit de la vie. D’où aurait pu venir une telle paix ? Comment expliquer que ses entrailles, d’ordinaires si douloureuses, semblent aujourd’hui dormir du sommeil du juste ? Pourquoi une telle paix ?

Ces dernières heures lui reviennent par bribes. Il revoit encore le regard de cette femme, et de ces cheveux roux qui lui tombaient sur les épaules en cascades enflammées. Son regard lui revient, et de l’appel teinté d’amertume qu’elle lui avait lancé. Il se souvient être allé vers elle, et avoir dansé avec elle la danse des cœurs Vides, avoir bu, l’avoir faite boire, et avoir laissé ses mains la rapprocher de lui. Elle n’avait pas résisté. Pas une seule seconde. Et ça avait attisé en lui la frénésie qui naissait chaque soir, à l’entame de cette ritournelle dont il avait tant besoin.

***

  • Monsieur B., vous êtes accusé de quarante et un viols et meurtres, doublés d’actes de barbarie de diverses sortes, et de détention et d’usage de stupéfiants à des fins récréatives. Avant que l’étude de votre cas ne commence, je vous demande, Monsieur, que plaidez-vous ?
  • Coupable, votre Honneur. Sauf pour les viols. Elles étaient toutes consentantes. Je crois.
  • Vous risquez la dose létale ou la chaise électrique, vous le savez ?
  • Oui, votre Honneur.

                                                           ***

Deux corps s’élancent, courent, dévalent les monts et vallées des aspérités d’un matelas usé. Les peaux s’effritent, les chairs se dévorent, les fluides corporels se mêlent au sang, tel un nectar orgasmique. L’air est vicié par l’odeur rance des sueurs mêlées, le silence déchiqueté par la bestiale mélodie des cris de jouissance. Il joue avec elle comme avec une poupée de chiffon, et elle lui rend ses coups avec la même furie. Il sent monter le plaisir en même temps que grandit le sentiment en lui qu’elle n’est rien, juste une masse de chair et de sang, face à la force primitive, machiste qui l’anime. Et il l’empale, de plus en plus fort, et son regard maintient le sien, avec obstination. Il cherche en elle la terreur de la proie, et trouve en elle un terrible mélange de sombre angoisse, lovecraftienne, teintée d’envie. Et les cris vont, crescendo, emplissant la pièce comme autant de convives à un rituel noir. Les morsures ardentes succèdent aux baisers empoisonnés. La toile se tisse, le piège se referme. Il le sent dans son regard, elle le sait. Le point culminant du larsen sexuel approche, et le sommier devient braise, tout comme ses yeux, et il sent monter en lui l’envie de lui faire s’échapper sa vie par la gorge, d’écarteler sa peau blanche pour la voir, entière. Elle l’étreint, et c’est comme s’ils se faisaient une promesse sans échanger de mots. Il la serre entre ses bras, aussi, et saisit un couteau. Sa gorge nue offerte à lui, il plonge la lame en elle, et elle ferme les yeux, et il ferme les yeux, et ensemble ils ont un orgasme, pendant que s’échappe d’elle son sang, qui colore leurs corps d’un nectar passionnel. Et elle meurt, encore agitée des soubresauts de sa blessure, et il a l’impression qu’elle s’endort, contre son corps. Elle est belle, et ce sang colorant sa peau livide lui semble être la plus belle chose qui lui avait jamais été donné de voir.

Tout son corps se consumant encore, il repense à leur promesse. Et lui revient son désir de la connaître entière, dans toute sa beauté humaine. Il plonge de nouveau le couteau, et ouvre la blessure à la gorge pour la faire courir de haut en bas, au milieu de sa poitrine, traversant son ventre, jusqu’à son sexe. Elle est belle. Tellement belle.

Et il se blottit contre elle, et il se nourrit d’elle. Jusqu’à ne plus avoir faim de quoi que ce soit. Et il s’endort, contre le corps de cette femme qui avait accepté de se donner à lui, entière, avec la plus grande confiance du monde.

                                                           ***

« Aujourd’hui, 21 octobre 19**, s’ouvre le procès de Kirk Broadwalk, et s’arrête pour les familles des victimes plus de deux ans d’attente et de douleur. Ayant été pris sur le fait dans une chambre d’hôtel sur les lieux de son dernier crime, où devait s’effectuer une manœuvre policière destinée en premier lieu à plusieurs baronnets d’un réseau de deal de stupéfiants sévissant dans les quartiers de notre ville, l’accusé a été surpris avec le corps d’une jeune fille a qui il avait infligé de multiples sévices. Il a tout de suite été arrêté et mis en garde à vue, et puis en détention préventive en attente de son procès. La jeune femme d’approximativement 25 ans n’a pas encore été identifiée.

S’ouvre donc aujourd’hui un procès qui promet d’être long et de réserver au juge de nombreux rebondissements, le nombre des victimes de celui qu’on a surnommé le Jack L’éventreur des temps modernes n’ayant pu être certifié. On lui a reconnu à ce jour plus d’une vingtaine d’homicides, toujours de jeunes femmes entre 20 et trente ans. Au nombre de ses chefs d’accusation se tiennent aussi diverses agressions, de la détention et usage de stupéfiants, ainsi que les recours réguliers au réseau de prostitution qui gangrène nos quartiers les plus modestes.

Il ne s’est pour l’instant exprimé, et a paru sans émotion à l’annonce de la peine demandée à son encontre. Le procès promet donc d’être riche en rebondissements, toute la lumière n’étant pas encore été faite sur cette affaire. » Le M****, 21 octobre 19**.

***

Once I was a teenager – Urit 2/4

L’homme se réveille, à moitié nu contre un sol de béton, froid comme la mort. Il est menotté, et le goût du sang coule de sa bouche comme le filet d’une rivière qui naît. Son œil droit s’ouvre à peine, et il comprend qu’une matraque avait achevé de le fermer. Sa tête est tellement douloureuse qu’il doit envisager chaque mouvement avec mille précautions. Il n’y a personne dans la cellule, et il comprend qu’il y a été jeté sans plus de ménagement, avec un probable coup de pied au cul. Ses souvenirs de la nuit dernière son flous, et l’alcool qu’a dû imbiber la kétamine et la cocaïne qui accompagnent habituellement ses soirées dans le quartier des putes aident son mal de crâne à effacer tout souvenir de sa mémoire. Qu’est-ce qui s’est passé ? La nuit a-t-elle été à la hauteur de ses attentes ? Kirk entreprend de fouiller sa mémoire. Mais sa tête est tellement douloureuse. A l’autre bout de la pièce, il y a une couchette. Lentement, sans trop savoir comment, il se relève. Ses vêtements sont abondamment tâchés de sang. Est-ce que ce serait le sien ?

Il rampe plus ou moins vers le matelas aussi fin qu’une feuille de papier de riz, et s’y allonge tant bien que mal. Que s’est-il passé. Il ferme de nouveau les yeux, et fouille ses souvenirs. Des sirènes, des voix en pagaille. Des lumières chamarrées qui colorent la nuit de leurs couleurs bleues et rouges. Des voix de femmes, qui hurlent. Des hommes qui se battent, des bruits de bouteilles cassées. Une voiture, encore des sirènes. Et. Des hanches. Des hanches qui dansent. Du sang. Le souffle court d’une femme qui ne hurle pas.

La nuit lui revient par pans, par morceaux démembrés, et il s’endort, à la recherche de ses souvenirs.

***

Marion. Mon nom est Marion. Je suis un être de chair et de sang, au cœur qui bat et aux idées qui fusent telles des gouttes de nitroglycérine.

Je suis un sexe, des hormones, une odeur, un toucher s’évaporant. Je suis des courbes qui se tordent et un souffle fiévreux se muant en un soupir étouffé.

As-tu déjà vu les yeux d’une femme abandonnée au plaisir ? As-tu déjà entendu cette symphonie s’échapper des lèvres de la créature qu’on désire, ce son bestial et voluptueux qu’on nomme gémissement ? As-tu déjà mordu un cou frémissant à ton toucher ? As-tu déjà léché une poitrine généreuse trempée de sueur ?

Toute ma vie je n’ai fait que danser. Toute ma vie je n’ai été qu’un corps, une entité se mouvant au rythme d’une musique; toute ma vie je n’ai été qu’une invitation à la chair. La perversion. L’oubli entouré d’un drap.

Je ne suis qu’un objet sexuel né pour satisfaire l’Envie. Je me sais empoisonnée. Je me sais née pour vous posséder et ensuite vous abandonner, l’esprit troublé et encore plein des impromptus de votre nuit, la plus belle de votre vie. J’aurai empli votre cœur et permis en vous la naissance du manque. Je passe et je disparais, on ne me possède qu’une fois. Seulement une courte et intense étreinte. Je ne suis qu’un objet sexuel né pour satisfaire l’Envie. Celle de l’Acte.

Jouissance. Désir. Cris. Soupirs. Sodomie. Baiser.

Comme un menu habituel. Comme une commande quelconque à un bar anonyme. Toujours un triste sentiment de déjà-vu au regard du visage déjà révulsé par les prémisses de l’orgasme. Je ne sais ce que je recherche chez tous ces hommes. Je ne sais ce qui me pousse à me décevoir dans les bras d’un rond-de-cuir chaque nuit, qui après m’avoir déclaré un amour inconditionnel, la semence adultère en mon sein, m’insulte le lendemain en me jetant un billet. Je ne sais ce que je recherche, pourquoi je laisse le commun des mortels graver sur mon front les lettres du métier le plus déshonorant au monde. Pute, catin, cocotte, prostituée, salope. Fille de rien. Ce que je suis.

Une fille de rien qui rêve de l’Etreinte. Qui rêve d’une seule nuit, faite de drogues, d’amour, de regards en forme de morsure de serpent et d’alcool. La fille de rien rêve de brûler en une seule nuit dans les bras d’un nouveau Candyman pour pouvoir ensuite mourir, et quitter cette perdition qu’on appelle existence.

Quitte à aimer, autant se consumer.

***

Ca y est, la nuit est finie. Peu à peu, les rues s’animent de nouveau, se remplissent de voitures sous amphétamines et de Citoyens qui se Lèvent Tôt, respectable engeance de notre monde.

Les lampadaires, témoins de la nuit passée, semblent s’éteindre soudain, comme une bougie qu’on soufflerait. Les Citoyens qui se Lèvent Tôt se dirigent d’un pas stalinien à leur travail, avec l’assurance sans faille de ceux qui ont trouvé leur place sur cette terre.

Grand bruit, les portes du métro s’ouvrent. Le couperet d’entrée-sortie du moyen de transport facile et citadin par excellence s’ouvre, et vomit la France qui se lève tôt. Et c’est vrai, il est tôt, et le jour qui n’est pas encore levé s’apprête à vivre une autre tranche de vingt-quatre heures, comptant parmi ces phases effrénées de la vie qui vous avale ou vous recrache comme une diarrhée carabinée. Les ménagères de moins de cinquante ans, le top bon marché déjà recouvert du vomi juvénile, courent pour emmener la progéniture vers un haut lieu d’Apprentissage quelconque ; des grappes de VRP cloués à quatre épingles sur du papier glacé, suant à grosses gouttes, se dirigent d’un pas modérément pressé vers un lieu où ils gagneront des sommes considérables d’argent. Ils marchent sur les corps comateux des sdf, cadavériques témoins des débauches nocturnes, dormant du sommeil abyssal de ceux qui ont passé les dernières heures à se griller les neurones à coups de substances illicites.

Ca y est, la France qui se lève tôt est réveillée, et elle explose d’énergie. Et ils sortent tous par grappes de la bouche de métro, gueule de loup moderne et électrique, témoin carnassier de toutes ces âmes vouées à l’économie de marché.

***

Once I was a teenager – Urit 1/4

Nouvelle inspirée de Poppy Z. Brite, « Le corps exquis » – écrite il y a dix ans!

La rue se vide du jour qui descend.

Les habitations identiques s’étendent le long de l’avenue comme des plaques commémoratives. Le macadam semble glacé, alors qu’on le regarde. Les lampadaires étirent leur lumière glauque le long du trottoir, déshumanisant le quartier à mesure que les passants rentrent chez eux.

La rue est vide.

Résonnent seulement en son sein les bruits d’une ville endormie. Klaxons, cris, bourdonnements de moteur meurent au milieu du silence assassin, comme étouffés dans un sac plastic. Ici, le silence a prise sur tout, écrase chaque souffle pour s’étendre sur le trottoir.

La rue est vide.

Résonne seulement les pas d’un homme qui arpente le macadam, s’accordant à la nuit qui envahit la ville et endort les citoyens terrés dans leurs maisons.

C’est l’heure où la Ville dévoile sa part de dualité. C’est l’heure où les mères de famille se glissent sous les draps pour le missionnaire hebdomadaire, et où la Cour des Miracles investit les rues pour étaler son cortège de rebuts de l’Eden en mal d’hédonisme. Commence à résonner dans les rues, à cette heure tardive, la petite comptine des plaisirs charnels et de la défonce, qui transporte les pavés dans un autre monde où le bon sens n’aurait plus cours, jusqu’au jour suivant.

Toujours la même ritournelle, litanie mortifère à la mélodie sans pareille. D’abord, remonter l’Avenue. Ensuite, emprunter les rues, comme une évidence, et suivre le fil des pavés qui, peu à peu, se souillent d’ordures, de pisse, de sperme, de tessons de bouteille gisant à même le caniveau, comme des cadavres dans un fleuve. Toujours le même rythme, les mêmes accords qui s’accordent et charrient avec eux des parfums de cirrhose et de maladies vénériennes. Toujours la même mélopée, aux mêmes interprètes. A mesure que le macadam se souille d’immondices, les passants suivent la dépravation comme une bacchante se joindrait à une danse macabre. Les chemises des hommes s’ouvrent, les ceintures se défont, leurs corps, leurs poches se parent de taches de vin et de canettes de bière comme autant de parures guerrières. Suivant la mélopée disharmonieuse de l’ivresse des noctambules, ils laissent leurs démarches tanguer, leurs voix s’érailler, leurs mains se faire exploratrices de terres inconnues. Les femmes, elles, délaissent des mètres de tissu et habillent leurs formes rebondies de résille déchirée et de vêtements de mauvaise qualité, et laissent leurs hanches, leurs seins se dévoiler. Leurs entrejambes se mettent à dégager des effluves marines, et leurs timbres de voix s’habillent des accents vulgaires de Fleurs des Pavés.

L’homme balaie du regard cette nuit qui prend des accents infernaux, un petit sourire aux lèvres. Il aime arpenter le quartier aux putes. Moses Albright sent sont instinct de chasseur qui fait vibrer ses entrailles de plaisir : la nuit sera Sulfure, la nuit sera charnelle et sanglante, il le pressent. Encore une nuit de chasse, encore. Encore une nuit de plaisirs, de chair et de sang. Encore une nuit baignée de la voluptueuse moiteur des fluides corporels. Moses sent monter la plus délicieuse des sensations en lui, celle de l’interdit, celle glauque et dérangeante de la conscience encore, qui agonise au fond de l’âme et qui s’élève contre les actes commis et qui vont l’être.

La hâte fait courir des frissons délicieux le long de chacune des fibres de ses muscles, et tandis que l’air nourrit ses poumons de plus en plus intensément, il observe les rues qui s’électrisent, semblant s’harmoniser à lui. Autour de lui, les corps se cherchent, s’attirent, et se trouvent. Des femmes se font baiser contre des murs en briques, et des amants imbibés d’alcool et de drogues font semblant de s’aimer contre des portes cochères et dans des ruelles sales pendant que le plus vieux métier du monde cherche à faire son chiffre d’affaires.

Moses traverse la foule, élément immuable empreint d’une profonde paix au centre de ce haut lieu de bestialité humaine, dont les pontes sodomites semblaient s’adonner comme chaque nuit aux libations d’un culte païen qui célébrerait une divinité faite de chair et de viscères. C’est ici, en ce lieu où l’humanité jouissait du plaisir pervers de s’adonner à ses pires fantasmes, à ses plus basses pulsions, qu’il sentait s’installer en lui une paix profonde, à nulle autre pareille, un sentiment presque doux, à l’image de ce voyageur au long cours qui sent son cœur grandir à la vision retrouvée de son pays natal. Ici, il était chez lui. Son chez-soi, sa maison. Son terrain de chasse.

***

Once I was a teenager – Complexe d’Oedipe 3/3

L’ambiance à l’école s’avéra encore plus lourde qu’à l’accoutumée. Une cérémonie d’hommage avait été organisée en soutien Robert et Jackie Waters, ainsi qu’une veillée à la bougie. Dans les couloirs, les élèves ne parlaient que de la disparition de Jenny, les uns pleurant, les autres échafaudant des théories absurdes sur l’identité de son ravisseur. Le quotidien de Randall reprit presque normalement, une présence en moins. Seulement, les regards des autres avaient changé. Au début, ses camarades le considéraient avec une once d’humanité par rapport à l’accoutumée, pensant probablement qu’il devait souffrir de la disparition de sa seule amie. Et c’était vrai que si ses nuits seraient plus belles désormais, ses journées manqueraient de lumière, puisque qu’elle n’y apparaîtrait plus. Et trois jours après sa comparution au poste de police, la haine et la condescendance étaient de retour dans sa vie.

Durant ses déplacements dans les couloirs, Randall entendait des murmures qui comportaient son nom, au milieu d’autres termes tels que « taré », « assassin » ou encore « coupable ». Et même sa force nouvelle ne pouvait le préserver des bavardages lors des intercours. « C’est forcément lui qui l’a tuée, avec sa tête de dégénéré. » La possibilité que les autres élèves se doutent que Jenny était chez lui s’installa dans ses pensées, et ne les quitta plus.

***

Dans le silence obscur de sa chambre, Randall écoutait les odeurs pénétrantes qui prenaient forme, en volutes suivant les tentacules qui émergeaient d’en dessous de son lit, une nouvelle fois. Depuis ce samedi-là, elles bruissent, ondulent. Toutes les nuits. Et ce soir, le noir se fait lentement possessif, écrasant, langoureux. Les bras pesants d’yeux multiples attirent le garçon à eux, l’entourent. Jenny est devenue myriade, multitude, grouillement. Elle l’envahit, s’immisce dans chaque parcelle de vide entre son corps et la couette, effleure ses jambes nues, remonte jusqu’à sa poitrine, y pèse, l’empêche de respirer. La nuit est habitée. Mais Randall n’a plus peur. Il n’est pas seul. Et cette présence est connue.

Randall.

Il tendit les mains vers les yeux au-dessus de lui, et les toucha du bout des doigts. Les cris de sa mère dans le salon au-dessous d’eux se firent quasiment inaudibles, tout d’un coup. Alors que son index entra en contact avec l’humeur vitreuse des globes oculaires, la tentacule se mit lentement à s’enrouler autour de son poignet. Et la voix qu’il semble seul à pouvoir entendre désormais résonna dans le noir. Randall lui chuchota les mots qu’il avait entendu aujourd’hui, et lui demanda s’il devait en avoir peur. L’organe pédonculé continua d’évoluer le long de son bras à un rythme presque tendre.

Même si c’est toi qui a fait de moi ce que je suis, tu n’as pas à y prêter attention. À partir de maintenant, tu ne seras plus jamais seul, plus jamais faible, parce que je suis là. Tu es différent, Randall, puisque tu as été capable de devenir mon créateur. Tu le sais, je ne suis plus vraiment Jenny. Mais j’ai maintenant le pouvoir de veiller sur toi. Et je sais que tu es désormais assez fort pour faire des autres ce que tu souhaites. Si tu comprends cela, tu ne seras plus jamais en danger. Je te le promets.

« Que dois-je faire ? Est-ce qu’ils vont découvrir ce qui reste de toi en dessous de mon lit ? » Le bras était arrivé à la hauteur de son épaule droite et s’était immobilisé, son extrémité lovée dans le creux de son cou. Randall en sentit un autre, entamant à la même vitesse l’ascension de sa jambe gauche. Il ferma les yeux. L’obscurité bruissait des mouvements des tentacules, dont le bruit était semblable à celui d’un souffle court.

Mon Prométhée.

C’était toujours difficile de distinguer d’où venait précisément la voix. Était-ce d’en dessous de son lit ? L’entendait-il au creux de son oreille ?

Randall. Tu le sais. Le seul danger qui pèse sur toi maintenant, c’est lui.

Comme un serpent, la tentacule avait enserré toute sa jambe jusqu’en haut, et continuait à onduler en méandres caressantes depuis sa jambe jusqu’à son aine.

Randall. Tu dois le faire.

C’était comme si la sensation aqueuse de la peau de sa créature sur la sienne lui donnait de la force tandis que l’évidence lui venait à l’esprit. Un frisson électrique parcourut son corps. Il empoigna les draps tandis que la peur le quittait.

Randall. Tue le.

Il écarta la multitude de bras qui l’enlaçaient avec un geste doux et sûr, se leva, et sortit de sa chambre silencieusement.

***

23h49. Les inspecteurs chargés de l’affaire Waters avaient été appelés pour se rendre à la maison de Randall Davis, suite à un appel de détresse passé par sa mère. Lorsqu’ils arrivèrent, ils trouvèrent le garçon prostré devant la maison, un couteau ensanglanté dans les mains. Son regard plongé dans le vide, il restait insensible aux pleurs hystériques de sa mère aux prises avec une logorrhée incohérente. On entreprit d’abord d’isoler le jeune dans une voiture banalisée, puis de joindre les urgences pour prendre en charge l’état de la mère. Les agents n’oublièrent pas de relever la pièce à conviction pour analyses avant d’entrer faire un état des lieux de la maison. Il fallait faire une première analyse de ce qui s’était passé.

Dans la maison régnait une puanteur étonnante malgré sa propreté. Le rez-de-chaussée comportait un salon, une cuisine, une petite salle de bains, des toilettes et un débarras. Dans le salon, face à la télévision, ce qui leur sembla être le père était affalé sur le sofa. Ses yeux exorbités étaient fixés au plafond, et il ne bougeait plus. Sa gorge profondément tranchée et sa poitrine couverte de sang comportait visiblement quatre ou cinq marques de coups de couteau. Les exhalaisons pestilentielles ne provenaient pas du corps qu’ils avaient sous les yeux. Trop frais. Les deux inspecteurs entreprirent de fouiller les pièces de la maison pour en connaître l’origine, car ils ne connaissaient malheureusement que trop bien cette odeur : il y avait quelque part un cadavre en décomposition. Ils montèrent au premier étage. La deuxième salle de bains et la chambre conjugale ne leur révéla rien. Dans la chambre de Randall Davis en revanche, ils jetèrent un œil sous son lit.

Là, caché par la pénombre créée par l’ampoule de mauvaise qualité et les draps qui pendaient par terre, se cachait un cadavre. Malgré son aspect grotesque, ils supposèrent que c’était celui de Jenny Waters, la jeune fille portée disparue depuis deux semaines. Elle avait le crâne fracassé, qui avait abondamment saigné sur la moquette. Une large tâche brunâtre formait une auréole autour de ce qui restait de sa chevelure blonde souillée. Les deux inspecteurs se regardèrent. Restait à déterminer qui du père ou du fils était coupable du meurtre.

Dans le silence de la maison colorée par les relents de putréfaction, le silence n’était déchiré que par les hurlements erratiques de la mère de Randall Davis.

Once I was a teenager – Complexe d’Oedipe 2/3

« Ferme ta gueule et éteins la lumière ! » Une énième fois, l’haleine de Papa sentait la cigarette et le whisky bon marché. Maman pleurait en bas. Randall baissa les yeux, appuya sur l’interrupteur et se rallongea sous la couette, dans la pénombre. Il entendit la porte claquer, et se retrouva dans le noir. Cette sensation familière l’envahissait déjà, encore une fois. C’était comme si l’atmosphère avait pris corps, et pesait de tout son poids sur sa poitrine, tentant d’ouvrir ses paupières. Mais il n’osait pas.

Randall.

Une voix, venue de nulle part.

Randall. Tu m’entends ?

Ses yeux s’ouvrirent d’un coup, ne rencontrant qu’une aura de ténèbres opaques. Le petit garçon sentit une sueur froide lui courir dans le dos, humidifiant par la même occasion ses draps.

Randall.

Alors qu’il tentait avec difficulté de contrôler sa respiration haletante, son regard commença à s’habituer à l’absence de lumière. Petit à petit, il commença à distinguer son portemanteau, son armoire, la porte… Et puis ce qui sembla de prime abord être des arabesques de fumée qui s’étaient matérialisées dans l’air ambiant.

Ecoute moi, Randall. Je suis là.

Non. Pas de la fumée. Des tentacules. Fines, volatiles, agiles, souples comme des anguilles visqueuses. Elles s’entrelaçaient, partant de dessous son lit. Son cœur manqua un battement, et s’emplit d’une terreur froide et profonde qui le rendit incapable de faire le moindre mouvement.

C’est moi, Randall. Ne t’inquiète pas. Tant que je suis là, je te protégerai.

Étrangement, ces paroles le rassurèrent. Comme hypnotisé, il tenta de jeter un regard aux tentacules, qui ondulaient tranquillement dans l’obscurité. Sur chacune d’entre elles, des dizaines d’yeux le regardaient là où il y aurait dû y avoir des ventouses.

« Jenny ? »

Plus exactement, Randall.

La peur s’en allait, petit à petit, remplacée par la fascination ressentie pour ce qui était sous ses yeux. Il tendit une main lentement pour toucher l’apparition, mais quelque chose l’arrêta dans son geste. Maman. Elle criait, à intervalles réguliers.

Il la viole, Randall. Tu ne peux rien y faire. Dors, maintenant.

Quelque chose lui ferma les yeux, replaça son bras sous sa couette et se lova contre son cou tout en lui prenant la main. Tout en s’endormant, il lui sembla qu’il entendait encore le bruit produit par l’ondulation des multiples bras de la chose qui était sous son lit.

***

Quelques jours après l’accident, Jenny fut portée disparue. Les rues du quartier se couvrirent d’affiches portant son sourire rayonnant, comme si ce qu’elle avait été voulait se rappeler encore un peu à la mémoire de Randall. Partout, on pouvait lire : « MISSING : Jenny Waters, 12 ans. 1M50, yeux verts, cheveux blonds. Tâches de rousseur sur les pommettes. Le jour de sa disparition, portait des baskets blanches et un jogging adidas. Si vous avez la moindre information, merci de contacter ses parents ou les services de police au … ». On apprit rapidement que son meilleur ami était très probablement la dernière personne à l’avoir vue en vie. On le convoqua donc au commissariat pour qu’il puisse témoigner. Les deux inspecteurs chargés de l’enquête le reçurent avec beaucoup de douceur, supposant sans doute qu’il devait être choqué par l’événement. L’habituelle réserve hostile du jeune homme fut prise pour de la détresse, et l’interrogatoire qu’il subit ne présenta que peu de difficultés.

«  – Nous savons donc que tu as passé l’après-midi avec Jenny Waters le jour de sa disparition. Peux-tu nous raconter ce que vous avez fait ensemble ? Il nous faudrait le plus de détails possibles pour pouvoir reconstituer son emploi du temps de ce jour précis. Ça nous aidera à la retrouver. » Pendant que Randall racontait ses souvenirs légèrement modifiés, il revoyait le déroulement de ces heures passées avec l’ancienne Jenny devant ses yeux. L’idée de se dénoncer lui traversa l’esprit. Et puis l’obscurité rassurante, habitée de ce grouillement tentaculaire lui revint. Non, il ne voulait plus se retrouver seul dans le noir, maintenant qu’il était en sécurité.

«  – On s’est retrouvés après qu’elle ait mangé avec ses parents. Les miens travaillent le samedi, du coup j’ai mangé tout seul. On est allés d’abord au lac, pour discuter. Je crois que ça a duré trois heures. Après, avant qu’elle parte, on a fait une partie de base-ball devant chez moi. Vers dix-huit heures je pense, elle m’a dit qu’elle s’en allait. Elle m’a expliqué qu’elle avait envie de traîner encore un peu vers le lac. Je ne l’ai pas suivie parce que mon père est sévère, et qu’il m’interdit de traîner dehors. Je ne voulais pas me faire prendre. Alors je l’ai laissée partir. » Les policiers le laissèrent s’en aller ce jour-là. Randall se demanda s’il avait réussi à leur faire croire à son histoire en partie véridique. Il avait bien peur de son père, ils avaient bien joué ensemble. Il n’avait pas laissé partir Jenny. À un détail près, son récit devait sembler vrai. Et c’est probablement ce que les enquêteurs avaient dû penser, puisqu’ils ne l’avaient pas rappelé le lendemain.

[A suivre…]

Once I was a teenager – Complexe d’Oedipe 1/3

« Un enfant, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets. » Jean-Paul Sartre

Un rai de lumière passait par la porte entrouverte. Randall savait, bien sûr, qu’à onze ans ce n’est pas normal d’avoir besoin de la lumière du couloir pour s’endormir. Mais les luminaires diffusaient une atmosphère rassurante, presque chaleureuse dans sa chambre plongée dans la pénombre. De cette façon, son portemanteau semblait moins menaçant, et ses vêtements entassés dans son armoire ouverte avaient seulement l’air de vêtements prêts pour la journée de demain. Et pas d’autre chose. C’était si facile de se laisser aller à la terreur en imaginant des créatures invisibles guettant son sommeil pour l’attaquer. Qui sait si sa commode ne cachait pas un amas de tentacules tapies dans l’ombre, prêtes à se jeter sur lui pour lui sucer les yeux ? La lumière du couloir le rassurait. Elle empêchait le fil de ses pensées de se dérouler, la danse macabre de s’ébranler, elle prévenait le manège mortifère de sa phobie de s’enclencher. Comme chaque soir, Maman lui avait dit de s’endormir vite, et de faire de beaux rêves. Et comme chaque soir, Randall angoisse déjà à l’idée qu’il n’arrivera pas à dormir avant que la lumière ne s’éteigne, et que cette ritournelle rituelle ne revienne le hanter. La suite, il la connaît par cœur. Sueurs froides, sensations d’étouffement, paralysies du sommeil, hallucinations auditives et sensorielles. Papa éteindrait la lumière à son retour du travail. Bonne nuit, mon chéri. Fais de beaux rêves.

En bas, Randall entendait des bruits de vaisselle. Maman préparait le repas de Papa, en l’attendant.

Ses yeux ne voulaient toujours pas se fermer. Dans sa tête, les mots « Je vais bientôt être dans le noir, il faut que je dorme. » s’entrechoquaient jusqu’à en être presque audibles. Il faut que je dorme. Ils vont bientôt éteindre la lumière. Papa n’est pas rentré, mais il ne va pas tarder. Je vais me retrouver dans le noir. Il faut que je dorme.

Son père allait encore une fois le réprimander pour avoir trouvé le couloir allumé. La honte et l’appréhension mêlés empêchaient ses yeux de se fermer. Et pour une nouvelle nuit, la perspective de se réveiller dans le noir complet le terrifiait.

Il faut que je dorme.

La porte d’entrée claqua. Papa est rentré. C’était comme si, tout d’un coup, l’atmosphère devenait lourde. Furieuse. On pouvait le sentir dans l’air. Le garçon entendit son père poser ses chaussures de chantier dans l’entrée avec de grands gestes lourds, et son manteau sur le portant. Maman salua son mari, avec des trémolos dans la voix. Un grognement lui répondit. La chaise grinça sur le carrelage de la cuisine. Un silence passa.

« C’est quoi ça ? » Le cœur de Randall se mit à battre la chamade. La voix était caverneuse, rocailleuse. Voilée.

« C’est pour ça que tu glandes quatre heures à la maison avant que je rentre? Tu te fous de ma gueule ? Tu crois que ça va me rassasier après une journée de boulot, tes putain de petits pois avec un steack trop cuit ?! » Maman répondit quelque chose de suppliant et d’inaudible. Papa grogna.

« Ferme la ! » Il la gifla avec une telle force que le coup s’entendit dans la chambre du garçon. Avec des accents de bête, il ajouta : « Ça t’apprendra, salope. » Randall l’entendit entamer son assiette, pendant que sa mère pleurait. Lui aussi sanglotait, les mains plaquées contre sa bouche, en essayant de faire le moins de bruit possible. Papa continua à frapper Maman après avoir fini de manger, en lui hurlant que la bouffe était dégueulasse. Il hurlait de rage, elle criait de douleur. Ses beuglements se faisaient de plus en plus graves, de plus en plus rauques, comme des rugissements.

Papa s’arrêta de cogner soudainement. C’est vrai qu’on ne pouvait plus entendre Maman crier. Il cassa son assiette par terre, ouvrit le placard pour prendre une bouteille d’alcool fort, puis monta les escaliers. À pas lourds, et lents.

« Pourquoi cette foutue lumière du couloir est encore allumée ?! » Randall se cacha sous sa couette sans demander son reste. Son cœur était tombé dans sa poitrine. Il pouvait entendre distinctement la respiration sifflante de son père. Il eut une quinte de toux grasse.

« Peur du noir, à ton âge ? Espèce de petite pédale. Qu’est-ce qui m’a foutu une merde pareille en guise de fils ? Je vais éteindre cette putain de lumière, et tu vas passer la nuit dans le noir complet ! Et si je t’entends chialer, je viens t’en coller une ! » Randall ne répondit rien. Il souleva légèrement sa couverture, et considéra du regard la main droite de son père. Les doigts étaient massifs, et le poing semblait être aussi gros que sa tête. Chacune de ses phalanges était couverte d’une toison de poils noirs. Ses ongles étaient crasseux, et rugueux comme de l’écorce. Un seul coup de cette main l’assommerait, sans aucun doute.

Sur ces mots, Papa claqua la porte. Le garçon se recroquevilla sur lui-même, tentant de maîtriser sa respiration.

« Est-ce que mon père c’est le croquemitaine ? »

***

Ce matin, Maman a un bleu sur son œil droit. Elle a l’air fatiguée. Elle lui dit qu’elle est tombée dans les escaliers hier soir, qu’il ne faut pas s’inquiéter. Mais son fils sait bien que c’est Papa qui lui a fait du mal. Ce matin, le ciel est gris. Randall ne dit rien. Son cerveau est vide, il a encore mal dormi. La seule pensée réconfortante tient à la perspective selon laquelle sa journée d’école va forcément être amenée à se terminer, d’une manière ou d’une autre. C’était comme ça ; à l’école les choses s’étaient toujours déroulées difficilement. Il n’a jamais vraiment été présent. Toujours ailleurs, comme dans une bulle. Le garçon se sentait en décalage, comme s’il n’appartenait pas à la même temporalité que les autres. Les rares fois où il avait été en contact avec Eux, leurs préoccupations lui avaient semblé inintéressantes, voire futiles. De ce fait, mieux valait rester seul plutôt que s’ennuyer à plusieurs. Cette année-là n’est pas différente des autres. Rien n’a prise sur lui, ses professeurs s’inquiètent de son mutisme tout en valorisant ses capacités, les autres élèves et leurs vociférations n’ont aucune prise sur lui. Tout est un brouhaha incohérent auquel il ne prête plus attention, tant il ne le comprend pas. Quoi qu’il en soit, la plupart du temps Randall n’éveille rien d’autre que de la gêne chez les gens de son âge. Comme s’ils étaient naturellement repoussés par cette bizarrerie qui émane de ce petit corps malingre.

La seule qui arrive à briser cette bulle, c’est Jenny. C’était la première année que quelqu’un lui manifestait un semblant d’attention, et Randall ne comprenait pas comment il avait pu se faire remarquer par une fille aussi jolie. Peut-être qu’elle aussi avait un père violent ? Ou peut-être était-elle animée par ce même sentiment de Différence qui avait toujours isolé le garçon ? Va savoir. Toujours est-il qu’elle était comme un rayon de soleil dans son quotidien un peu sombre, sur qui on pouvait toujours compter. Jenny était toujours souriante, imaginative et aventureuse, et cette année avait été riche d’innombrables échappées belles. En faisant l’école buissonnière, Randall oubliait un peu les bleus de sa mère, les hurlements de bête de son père, et l’obscurité multiforme de sa chambre.

À dix-sept heures, après un interminable ennui en classe, Randall aperçut Jenny dans les couloirs, au milieu de la cohue des élèves. Elle l’avait remarqué aussi et s’approcha, son lumineux sourire habituel éclipsant la teinte de ses cheveux blonds.

« Randall ! Ça va ? – Il marqua un temps.

  • Pas trop. Ça te dit une partie de base-ball devant chez moi ? »

***

Le moment que Randall préférait dans la semaine, c’était le samedi après-midi. Son père y travaille, sa mère aussi. Pas d’école. C’était un des rares moments de solitude, où une véritable liberté était possible. En général, les deux amis se retrouvaient pour passer du temps ensemble, malgré l’interdiction formelle du père de Randall. Qui aurait pu savoir qu’ils avaient bravé l’interdit ? Et puis, courir dans les champs ou faire une partie de base-ball, ce n’est pas un crime. Alors ils se retrouvaient chaque samedi pour jouer, discuter comme deux jeunes de leur âge. Peu importe la façon dont le monde tournait autour d’eux.

Ce samedi-là, ils avaient exploré les environs du lac situé non loin de chez eux, et décidé de faire une partie juste avant le retour de Papa. Jenny avait pris le gant, et lui la batte. Elle réussit quelques beaux lancers, le forçant à redoubler de force pour renvoyer au loin la balle blanche. Jenny riait beaucoup, et Randall se sentait bien. Peu importait qu’il rate ses coups, ou qu’elle ne sache pas faire des lancers corrects. Ils s’amusaient tous les deux de la situation, de leur nullité qu’ils qualifiaient d’originale, aussi belle que leur étrangeté commune qu’ils revendiquaient comme étant leur essence. Les deux amis enchaînaient les lancers, tantôt en riant, tantôt en parlant de leurs vies. Jenny était la seule à qui il pouvait confier ce qui lui pesait sur le cœur, et il n’avait pu raconter le vrai visage de son père à personne d’autre.

« Allez, cette fois ci tu me la renvoie de toutes tes forces ! » Avec un large sourire espiègle sur son visage, elle esquissa le geste pour préparer son lancer, et il se positionna pour pouvoir y répondre correctement, repliant ses bras pour que l’extrémité de la batte repose sur son épaule droite. Jenny prit de l’élan, et la balle fendit l’air. Sans savoir si c’était pour impressionner son amie ou par réflexe, Randall décida soudain de mettre toute la puissance de ses muscles inexistants dans cette frappe, et tomba pratiquement en avant tant il renvoya le projectile avec énergie. Essoufflé mais content de son effort, il releva la tête pour trouver Jenny à terre, inanimée.

« Hé, ça va ? » Pas de réponse. Il se précipita au chevet de son amie, et la secoua.

« Jenny ! Ça va ?! » La balle l’avait heurtée en pleine tête, l’une de ses tempes commençait à rougir sous le choc. Randall la secoua encore, sentant la panique monter en lui. Aucune réponse, elle avait l’air inconsciente. Il lui asséna une claque. Puis une deuxième, plus forte. Impossible de la ramener à elle. Une troisième, encore. Toujours rien.

Le garçon commença à penser à son père, et ses hurlements. À sa mère, et ses pleurs. Il repensa à l’interdiction de jouer à l’extérieur avec qui que ce soit. Avec personne. Il n’avait pas le droit. Pas le droit. Et Jenny était inconsciente devant chez lui. Ses mains continuaient à asséner des coups, encore et encore, alors qu’il se mettait à pleurer. Jenny. Réveille-toi. Randall repensa à la dernière fois où son père l’avait puni. Pas le droit. Jenny. S’il te plaît. Réveille toi. Je ne veux pas que Papa me tue. Et son poing s’était fermé, et ses sanglots s’étaient faits terrifiés. Pas jouer dehors. Qu’est-ce que je vais faire si elle ne se réveille pas ! Jenny ! Pourquoi on a voulu jouer au base-ball aujourd’hui, pourquoi ? Pas le droit de jouer dehors, il me l’avait dit ! Et son poing martelait la joue de la jeune fille, dans l’espoir fou de la réveiller. J’ai pas le droit de jouer dehors, Jenny ! Si tu ne te réveilles pas maintenant, Papa va revenir et me tuer parce que je t’ai fait mal !

Une goutte tombée sur sa joue l’arrêta net.

Il ouvrit les yeux, et contempla son poing. Ses phalanges étaient couvertes de sang. La joue de Jenny était enfoncée. Son œil était gonflé.

« Qu’est-ce que j’ai fait… Pourquoi elle a cette tête ? Papa va revenir d’une minute à l’autre… » Malgré ses pensées décousues, le sentiment de survie qui lui avait fait éviter si souvent les coups de son père envahit la poitrine de Randall. Il regarda autour de lui rapidement, et ne vit personne dans la rue. Il empoigna les pieds de Jenny, et la traîna dans la maison. Marche par marche, le garçon hissa le corps avec difficulté, jusqu’à sa chambre. Il nettoya tant bien que mal les traces de sang sur le living et rangea la batte et la balle. La pelouse comportait peu de stigmates de ce qui venait de se passer, mais il gratta la terre pour les effacer. Ensuite, il poussa Jenny sous son lit, et se lava les mains consciencieusement. Est-ce qu’elle est morte ?

[A suivre…]

Once I was a teenager – Diablogues

Réécriture d’une nouvelle inspirée de « Pauvre petit garçon », de Dino Buzzati

Les lumières de la Ville répandaient leur aura jaunâtre et souffreteuse sur le macadam. L’heure était tardive. La nuit était tombée, et avec elle s’était éteint le tumulte anxieux de la Métropole. La rue s’était nimbée d’un vacarme inaudible de klaxons, de moteurs en marche et d’éclats de voix lointains. L’ensemble évoquerait presque les appels de divinités étranges, inhumaines. Seules subsistaient les ombres des maisons individuelles, épiant les pas des noctambules telles des entités surnaturelles. Le silence des trottoirs pesait comme une chape de plomb, rimant avec la solitude des réverbères fatigués.

Une avenue anonyme. Des pavés écrasants, des maisons en file indienne. Deux silhouettes.

Un homme, grand et efflanqué, vêtu d’un costume de tweed couleur cendre, marchait avec de grandes foulées lunaires. Les deux grandes ailes d’une blancheur de lait qui lui transperçaient le dos tressautaient à chaque pas. Un petit garçon rachitique et malingre le suivait à grand-peine, pendu à sa main droite.

« Où on va ? » La voix criarde du petit garçon avait déchiré le silence contemplatif. Sa distonie glaça le sang de l’Ange, sans qu’il puisse en saisir la raison. Il lança un regard à Rudolf, qui le fixait avec toute l’insolence opiniâtre de ses prunelles sombres. C’était un enfant. Pourtant, le feu de ses yeux lui fit un peu peur, inexplicablement.

« Samaël ? On est bientôt arrivés ?

  • Nous ne sommes plus très loin. »

Ils marchèrent jusqu’au bout de l’avenue, en silence. L’Ange et l’enfant empruntèrent une rue à gauche, une ruelle à droite, puis une autre artère.

Furtivement, la foule envahissait les rues comme une infection. Des prostituées, lascivement collées aux murs de briques, faisaient couler leurs voix mielleuses de leurs haleines putrides, tandis que des ouvriers buvant leur paye du jour plongeaient la tête entre leurs seins trempés de sueur. Les pantalons tombés sur leurs chevilles trempaient dans le caniveau souillé d’alcool, d’ordures et de pisse. Des ronds-de-cuir ivres morts se laissaient aller au coma, laissant des rats se nicher dans leurs costumes rongés par les mites. Des enfants à l’aspect malingre se lançaient des pierres, poursuivis par leurs mères, l’oeil rouge et la voix écorchée, qui tentaient sans succès et à force cris de les ramener à la maison.

La rue pavée aux murs de briques d’un autre âge semblait envahie par les manifestations blasphématoires d’une assemblée de Bacchantes, qui serait occupée à exécuter une Danse Macabre. Le foule était compacte, bruyante, vicieuse, grouillant comme une armée de cafards belliqueux et offensifs. Sa mélopée disharmonieuse semblait suinter des interstices et fissures des murs, s’écoulant entre les immeubles qui manquaient de s’écrouler et la chaussée au pavage édenté. La putréfaction ambiante fleurait bon le vice et les maladies vénériennes. L’ange et son protégé s’y engouffrèrent, comme dans de la vase. Ils se frayèrent un passage entre une pute en plein artisanat et deux biturins qui martelaient du bout de leurs semelles la figure maculée de sang d’un clochard. Le mouvement de la foule ne changea pas. Des regards glissèrent sur eux, sans réaction. Étaient-ils visibles aux yeux du monde ?

Quelques pas plus loin, surgit une porte vermoulue, encadrée par deux jeunes filles dont les guêpières durent être pourpres, il y a longtemps. Samaël donna un coup de pied dans les planches pourries, qui craquèrent et s’ouvrirent.

Un couple de noctambules qui se besognaient l’un-l’autre était affalé dans le hall d’entrée. Samaël et Rudolf enjambèrent les amants ainsi que les monceaux de détritus qui jonchaient le palier de porte, et entamèrent l’ascension des marches.

Premier étage. Les vagissements d’un bambin en furie percèrent les cloisons qui s’effritaient déjà.

Second étage. Une femme hurlait de douleur à intervalles réguliers, comme sous des coups répétés. Les beuglements d’une adolescente qui tentait sans succès de chanter un blues semblaient narguer la victime.

Troisième étage. Une femme simulait un plaisir intense à grands renforts d’onomatopées absurdes et de monosyllabes dédoublées. La deuxième porte était silencieuse. Ils entrèrent dans un tout petit appartement, meublé simplement d’un lit, d’une table et de quelques chaises, cloisonnés par des piles de papiers divers. Le tout était éclairé par les braises d’un feu vieux de quelques heures, qui luisaient doucement dans la cheminée.

Samaël lança de nouveau son pied pour refermer la porte, ce qui eut pour effet d’accroître les cris de jouissance de la voisine en pâmoison.

Le duo s’assit face à face, à la table. Rudolf foudroyait du regard son compagnon, et ce fut après un long silence que le Gardien décida de briser la muette obstination de son protégé : « Si tu m’as appelé, ce doit être pour une raison. » Le petit garçon avait dans les yeux cette insolence maligne qui pousse les enfants à appuyer sur les sonnettes de leurs voisins et tirer la queue des chats, par goût de la confrontation pure et simple.

« Parle quand tu le souhaiteras, j’ai l’éternité devant moi. » Samaël replia ses ailes et s’allongea sur le lit, qui gémit sous son poids. Il s’alluma une cigarette. L’Ange n’était que nonchalance et cela énerva Rudolf.

« A quoi tu me sers ?!

  • A quoi je te sers ? Mais à t’aider, te soutenir, te guider vers la bonne Voie, la Paix intérieure… enfin tu sais.
  • Alors dis moi ce que je fais ici.
  • C’est toi qui as souhaité me voir.
  • Pas dans cet appartement ! Pourquoi je vis ?! »

Samaël se releva, et s’assit face à l’enfant. Il avait un sourire amusé.

« Que veux-tu savoir, gamin ?

  • Je te l’ai dit ! Que fais-je ici ! À quoi je sers, pourquoi je vis !
  • À dix ans, on ne se pose pas ce genre de questions… Tu as le temps.
  • Réponds moi ! Tu es mon Ange Gardien, tu dois le savoir !
  • Comment veux-tu que je réponde à cela, Rudolf ? Tu es le seul écrivain de ton histoire, le seul qui pourras décider de ce qu’il adviendra de toi, et de ce qui donnera un sens à ta vie. Je ne suis pas un bon génie, je n’exauce pas les vœux !
  • Mais Samaël, je sens que je suis voué à faire de grandes choses, tu sais ! Ce corps-là n’est pas le reflet de ce que je suis au fond de moi… Plus tard, je serai aimé et acclamé par des foules entières ! Je serai l’idole d’une nation, je le sais ! Ils verront. »

L’Ange jeta un regard au petit garçon, les yeux brillants, qui lui racontait ses rêves de gloire. Un malaise le reprit.

« Qui verra ? » Rudolf s’arrêta, coupé dans son élan.

« Les autres.

  • Ils verront quoi ?
  • Que je ne suis pas un gringalet, une mauviette, une fiotte ! Ils verront que je suis bien supérieur à eux. Je leur montrerai qu’ils ont eu tort de me traiter ainsi. Je serai aimé, adulé, ils me jalouseront. Ils s’en mordront les doigts de jalousie.
  • La vengeance ne sert à rien, gamin.
  • Non, tu ne comprends rien ! Je veux montrer au monde que je suis fort ! Malin, intelligent, beau ; je veux leur montrer qu’ils ont eu tort de rire de moi parce que je suis bien supérieur à eux.
  • Rudolf, entretenir ce fiel dans ton cœur ne te servira à rien. La haine appelle la haine, et elle rend malheureux. En faisant ton chemin et malgré les difficultés tu rayonneras, et tu n’auras plus besoin de les voir diminués. À ce moment-là, tout le monde la verra, ta beauté. Parce que ta richesse intérieure ressurgira sur les autres. À vouloir te comporter comme les petites frappes qui te tourmentent, tu ne récolteras rien de bien.
  • Et qu’est-ce que ça peut bien faire, que je veuille faire comme eux ? – Samaël eut un soupir.
  • Si tu ne m’entends pas essaie au moins de m’écouter, Rudolf.
  • Non, c’est toi qui vas m’écouter ! Tu peux sûrement me dire comment accomplir mon destin, et ce le plus rapidement possible. – L’Ange leva les yeux au ciel avec agacement.
  • Non.
  • Tu me laisserais endurer ce qu’ils m’infligent ?
  • Encore une fois, je ne suis pas un génie qui exauce les vœux.
  • Mais tu ne sais pas ce que c’est ! Tu ne sais pas ce que c’est que de voir le dégoût dans les yeux des gens, tu ne sais pas ce que c’est que de subir des coups, des brimades, des insultes, et de sentir qui personne au monde ne ressent de compassion pour toi, pas même ta propre mère ! Tu ne peux pas comprendre ! Dis-moi, Samaël ! Dis-moi comment je peux les écraser ! – Le Gardien eut un nouveau sourire amusé.
  • Je suis ici pour te faire suivre des principes moraux, te faire accéder à la sagesse… Pas au pouvoir despotique.
  • C’est un Ange qui vit dans un quartier aux putes qui me parle de principes moraux ? – Rudolf avait piqué Samaël au vif.
  • Je n’ai pas de leçons à recevoir de toi! Les gens d’ici ne voient que ce qu’ils veulent voir, ou ce qu’ils sont venus chercher. C’est pour cela que je peux évoluer ici à l’abri des regards. Et si tu es le seul ici à pouvoir me voir et me parler, c’est parce que je le veux bien, et que tu es mon protégé ! Si tu continues à me manquer de respect ainsi, tu retourneras dehors, à prendre du recul tout seul sur tes envies de meurtre !
  • Tu ne sers à rien Samaël ! – L’Ange eut un geste de lassitude, qu’il réprima.
  • Comment peux-tu être autant aveuglé à ton âge ? Pendant mon incarnation sur terre, j’ai essuyé trois révolutions et six pandémies, et je n’ai que très rarement vu autant de colère en un seul être, encore moins chez un enfant… La nature humaine m’étonnera toujours.
  • Mais que diable puis-je faire pour que tu réagisses… » Rudolf s’interrompit.

Un grondement se faisait entendre depuis le plancher.

Les meubles se mirent à trembler, les murs à se lézarder, les piles de papiers s’écroulèrent les unes sur les autres.

Samaël et Rudolf se regardèrent, sans parler. Ils ne bougeaient pas. Toute rancune avait disparu.

Le duo semblait être le seul à pouvoir assister à ce qui se passait, car on pouvait encore entendre les hurlements de satisfaction de la voisine au bord de l’accident vasculaire cérébral, ainsi que les cris d’un autre couple qui se disputait au-dessus d’eux.

Soudain, les braises de la cheminée s’ébranlèrent. Un tas se forma dans l’âtre, qui devint une montagne, et prit la forme d’un corps pourvu de deux yeux rouges flamboyants. Une fumée emplit la pièce, qui empestait atrocement le soufre. Enfin, une voix grave, profonde, puissante, sépulcrale et millénaire se mit à parler.

« En vérité je vous le dis, j’espère n’avoir pas été dérangé pour rien. » Aucun des deux ne répondit. Rudolf était terrorisé, et Samaël sur ses gardes. Il y eut un temps, hors du décompte des secondes, où personne ne dit mot. L’apparition prit finalement la parole.

« Viens à moi, Rudolf. » L’enfant n’osait pas refuser. Bizarrement fasciné, il s’approcha.

  • Sais-tu qui je suis ? Je suis la flamme, le brasier rougeoyant et tourmenteur, je suis la noirceur et le vice, je suis légion abominable, monstruosité formidable, je suis Lucifer, prince des enfers, chevalier de l’ordre de la Mouche. Que puis-je faire pour toi, Rudolf ? Pourquoi m’as-tu appelé ?
  • Il ne t’a pas appelé, horrible créature ! Retourne d’où tu viens ! Ne l’écoute pas, Rudolf. C’est ton âme qu’il veut.

L’enfant détourna le regard des braises, un profond dilemme dans le cœur. D’un regard qui contenait la dernière parcelle de toute l’innocence et la beauté de son être, il considéra l’Ange et le diable avec toute la crainte de l’enfant de dix ans qu’il était encore.

  • Que souhaites-tu, Rudolf ? Bonheur, grandeur, pouvoir, réussite, amour ? Je peux tout pour toi. Il me faut juste ton âme, et une autre offerte en tribut de ton allégeance à mon pouvoir.
  • Ne fais pas ça gamin, tu vaux mieux que ça ! Il se sert de toi… Si tu lui dis oui, tu ne pourras plus jamais revenir en arrière ! Tu auras beau te repentir, tu seras coincé du mauvais côté pour l’éternité !
  • Je ne demande pas grand-chose, en échange de tes plus chers désirs. Tout ce que tu as à faire, c’est signer de ton sang le contrat que je te donnerai. Et tout ce que tu as toujours souhaité au plus profond de toi sera réalisé.
  • Si tu lui dis oui, ton âme sera damnée, tu iras en enfer quand tu mourras ! Tu souffriras pour des siècles et des siècles… ! Je t’aiderai à devenir quelqu’un, ne lui dis pas oui. Je suis là pour ça. Je t’apporterai la Lumière, fais-moi confiance. Ne l’écoute pas !
  • Réfléchis bien, Rudolf. Je peux tout rendre réel. Absolument tout ce que tu veux.
  • Ce ne sera pas réel, gamin ! Il te propose une illusion qui gâchera ta vie et l’impact que tu pourras avoir sur le monde, ne l’écoute pas, dis-lui de repartir !
  • Réfléchis bien à tes plus chers désirs, Rudolf. Tout ce que tu veux.

Le petit garçon hurla de toute la force de ses poumons. L’ange et le démon se turent. Le regard de l’enfant, qui s’était fait profond, se porta sur Samaël.

  • Je t’aiderai à réaliser ce que tu as en toi. Je t’aiderai à devenir quelqu’un. Quelqu’un de bien. Je suis là pour ça. Je te le demande, gamin. Ne te vends pas. Ne lui dis pas oui.

L’enfant se tourna vers le démon.

  • Tu peux tout exaucer ? » Lucifer laissa échapper un petit rire caverneux.
  • Rien ne m’est impossible, si tu acceptes les termes du contrat que je te propose. » Une lueur ironique naquit dans le regard fait de braises. Il avait déjà gagné. Samaël resta interdit, horrifié par ce qui se préparait.
  • Tu peux me rendre beau, fort, puissant, aimé de tout le pays ?
  • Je peux te rendre beau et charismatique aux yeux des hommes. Je peux te donner le pouvoir d’étendre ta domination sur la terre. Les femmes seront à tes pieds, les hommes te jalouseront… des foules entières hurleront ton nom. » Une lueur de convoitise s’alluma dans les yeux du garçon, qui semblait déjà voir ce que le prince des enfers lui proposait.
  • Tout ce qu’il me faut, c’est ton âme. Et une autre offerte en sacrifice. Et la promesse que tu m’appartiendras quand tu mourras.
  • C’est d’accord. » A l’instant même où il prononça ces mots, son bras se stria d’une écorchure profondément marquée, qui lui arracha une grimace. L’abomination le regardait avec un semblant de sourire de satisfaction, tandis qu’un papier apparaissait dans sa main gauche.
  • Quelle âme m’offriras-tu ? – Avec le regard vide de sentiments d’un enfant qui condamne ses anciens jouets à la poubelle, Rudolf étendit un bras vers Samaël.
  • Celle-là. » Le démon partit d’un grand rire, et ponctua ironiquement la signature de ces mots :
  • Ainsi soit-il. » Et l’Ange hurla d’horreur, aussi fort qu’il put.

Lucifer allongea le bras gauche, et une giclée de flammes sortit de sa paume, volant vers Samaël, qui s’embrasa. L’Ange ne fut bientôt plus qu’une masse enflammée hurlant de douleur, s’agitant et tentant par tous les moyens d’effacer les flammes qui dévoraient ses membres. Rudolf resta figé, son sourire narquois s’effaçant de son visage. Il regretta pendant un instant son geste. Mais lorsqu’il se retourna vers le malin, il eut juste le temps d’apercevoir un rai de lumière aveuglante s’ouvrir depuis le corps du supplicié vers le ciel, sans pouvoir pousser plus loin la teneur de ses pensées repentantes. Le démon tendait le même bras vers lui… Son cœur manqua un battement, et avant qu’il n’ait pu réaliser ce qui lui arrivait, l’univers autour de lui se distordit.

Lumières. Couleurs. Temps. Espace. Tout n’était plus qu’une bouillie de sons et d’images désarticulés, se liant les uns aux autres en une espèce de vortex strident et incompréhensible. Le petit garçon tournoyait sur lui-même à une vitesse folle, la tête prête à éclater sous la pression, n’ayant plus prise sur quoi que ce soit.

Finalement, il se sentit projeté hors de l’oeil du cyclone. Il retomba sur la terre ferme, propulsé si fort qu’il manqua de tomber. Rudolf était sur un podium. Reprenant ses esprits, il vit qu’il était dans une grande ville inconnue, sur une place à l’architecture bourgeoise pourvue de maisons cossues et majestueuses. Face à lui, un microphone grésillait un peu. Une foule l’acclamait à force cris. Il se retourna pour regarder derrière lui, et vit qu’une dizaine de généraux le regardaient, rangés au garde-à-vous devant un grand drapeau noir, rouge et blanc.

Son corps avait grandi d’un coup. Ses mains aussi. Des poils étaient apparus. Ses pieds avaient doublé de volume, son corps était plus fort et moins rachitique.

Rudolf considéra la foule, et compris que tout cela était pour lui. Il eut une brève pensée pour son Ange Gardien, se dit qu’il ne saurait jamais où Samaël avait atterri.

Le petit garçon qui n’en était plus un prit une grande inspiration. Sa poitrine se gonfla démesurément, comme si elle restait trop petite pour le contenir.

Et il se laissa porter par les slogans que la foule scandait :

« Heil Hitler ! Heil Hitler ! Heil Hitler ! Heil Hitler ! »

Pandémonium – micronouvelle

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On a pas trop le choix, quand on est étudiant. Si on veut se payer quelques pintes en fin de semaine et quelques places de festival l’été, faut bien bosser.

Nathaniel avait trouvé une annonce pour travailler dans un verger en septembre, dans la région d’Avignon. Il louperait le début des cours à la fac, mais tant pis. Un type était prêt à le payer grassement pour ramasser des pommes, l’occasion paraissait presque aussi belle que la région où était située l’exploitation. Il partit donc.

L’ambiance le surprit, à son arrivée. Une fois écoulées les onze heures de voyage, il découvrit un verger en piteux état. Les bâtiments en pierre s’écroulaient presque, les arbres étaient distordus et torturés. Point de pommiers, on aurait cru voir de vieux oliviers malades. Aucun couchage n’était prévu pour les saisonniers, qui dormaient près du pressoir. Ni électricité, ni eau, ni bouffe de prévue le soir : ils devaient se démerder pour se sustenter. Mais le pire, c’était les propriétaires. Vieux, laids, presque aussi tordus que leurs arbres. Du petit dernier de la famille jusqu’au patriarche, on les aurait crus déformés par la cuisson d’un micro-ondes. À l’un, il manquait une jambe. L’autre avait un moignon en guise de bras. La mère avait un vague relent de chair en lieu et place de son nez, et le benjamin n’avait qu’un œil. Leurs sourires étaient noirs ou édentés, et leur parler dégénéré semblait venir d’une époque révolue.

Nathaniel se demanda ce qu’ils foutaient là, vivant reclus à côté d’un village lambda, plein de gens « normaux ». Sains. On aurait presque dit que leur terre était pourrie, qu’elle était la cause de leur état lamentable.

Mais bon, maintenant qu’il était là, autant faire ce pourquoi il était venu. Avec les autres saisonniers, il empoigna un panier crasseux et se mit au travail. Mais la première pomme qu’il prit se fendit en deux. La chair, au toucher, était granuleuse et presque sèche. À l’intérieur, il vit des dizaines de petits vers blancs dévorer le fruit d’une couleur qui tendait entre le noir et le vert.

Dégoûté, il lâcha la pomme et en détourna son regard. Il aperçut alors la matriarche croquer goulûment dans un fruit de son verger, puis le mâcher avec un sourire abruti sur son visage.

As-tu vu ses yeux? – micronouvelle

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Toile blanche avec un chevalet – Kjpargeter / Freepik

Ils lui avaient toujours dit qu’avoir un enfant était une étape majeure dans la vie d’une femme. Un accomplissement. Un acte sans lequel elle se sentirait vide. Sans ça, il lui manquerait quelque chose, puisqu’elle en voudrait forcément un. Un jour.

Un gamin.

Elle y croyait pas trop, et pourtant. Ce jour est arrivé. Elle s’est sentie prête. Et elle a essayé.

« C’est pas grave si je n’ai personne dans ma vie. Il m’aura, moi. » Des hommes ont défilé chez elle, qui ont fait flamber l’espace compris entre ses draps. À chacun, elle faisait croire que c’était juste une histoire de bas instincts partagés, mais elle avait arrêté de prendre sa pilule.

Défilèrent donc les bites sans visage, entités procréatrices mises au service de son dessein profond. Les nuits de baise passèrent et pourtant, rien ne vint. Pas de ventre qui s’étire, prêt à exploser. Pas de nausées matinales, la faïence de ses chiottes restait désespérément blanche. Rien ne venait.

Après les hommes, défilèrent les semaines. Six mois passèrent. Puis un an, puis deux. Et elle commença à désespérer. Son désir de devenir mère était visiblement voué à ne jamais se réaliser.

Un matin, alors qu’elle se levait déprimée, elle eut une idée. Puisqu’elle ne pouvait enfanter, un accouchement métaphorique la satisferait peut-être ? Entrée dans son atelier, elle saisit son carnet à croquis, et dessina l’image d’un bébé souriant et bien en chair, qu’elle décida de faire naître sur une grande toile en lin. Pour les couleurs, il lui faudrait un peu d’elle-même.

En guise de noir, elle ramassa de la suie de l’âtre de son atelier. Pour la teinte de la peau, elle se pencha au-dessus d’une grande bassine. Ses doigts plongèrent au fond de sa gorge, raclant sa glotte. Après deux ou trois hoquets, du vomi jaunâtre et acide brûla son estomac avant de se déverser dans le récipient. La couleur n’était pas satisfaisante, mais elle répéta tout de même l’opération deux fois afin d’avoir la quantité nécessaire pour peindre son bébé. Son œsophage était à vif, mais tant pis : voilà une vraie nausée matinale. Pour se rapprocher du rose de la peau, elle attrapa une lame, et entailla profondément son bras. Malgré la douleur, elle fit goutter son sang dans la bassine, mélangea le tout, y trempa un pinceau et se mit au travail.

À mesure qu’elle peignait, elle se sentait de plus en plus soulagée. Bien sûr, le teint du bébé était étrange, et son sourire paraissait grimaçant. La faute au matériau. Mais c’était un peu d’elle-même, enfin. L’accomplissement de sa tâche lui prit la journée entière, jusqu’à tard dans la nuit. Une fois le portrait terminé, elle s’endormit devant son œuvre, apaisée.

Vers quatre heures du matin, la jeune mère se réveilla en entendant une voix d’enfant qui hurlait, tranchant avec le silence apaisé de l’atelier. Elle se leva d’un bond. Face à elle, la toile était déchirée, révélant un noir d’encre. En son centre, l’enfant qu’elle avait peint criait à s’en déchirer les poumons et se débattait comme s’il voulait s’extirper de sa prison de lin. Sa mère resta figée de stupeur, partagée entre la terreur et l’émerveillement. Leurs regards se croisèrent. Un rire déchira ce qui restait du support de la peinture.

Trois mois plus tard, les voisins qui n’avaient pas eu de nouvelles de la peintre du sixième étage depuis belle lurette appelèrent les pompiers. Défonçant la porte, ils trouvèrent la jeune femme dans son atelier, face à un chevalet vide, et état de décomposition avancée. L’autopsie conclut à un meurtre particulièrement barbare, puisque la victime avait visiblement été violée avec un objet contondant et volumineux de la taille d’un pieu. Le terme empalement aurait d’ailleurs été plus exact. Elle était morte d’une hémorragie importante, ainsi que l’enfant qu’elle portait en son ventre.

Les experts ne purent déceler aucune trace d’effraction dans son appartement, ni aucune trace de son assassin nulle part. En l’absence de preuves, l’affaire fut classée.

Monster – micronouvelle

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Il y a du sang, par terre. C’est beau, sur le carrelage blanc.

J’y ai repensé, tout à l’heure, en allant voir ma Grand-mère. Quand j’étais p’tit, il y avait un bonbon que j’adorais manger, c’était les Monster. C’était gros, blanc, sucré, ça mettait un temps fou à être fini et ça devenait rapidement sale de tous les déchets qui traînaient dans mon cartable, mais j’aimais bien ça. Principalement parce que ma mère m’interdisait d’en manger. Trop de sucre, qu’elle disait, trop de produits chimiques. M’en foutais, j’aimais ça. Et ma Grand-mère, en cachette, elle m’en payait.

Aujourd’hui, Mamie est malade. Et moi je suis grand. J’y ai repensé en allant chez elle parce que son teint avait presque la couleur de mon plaisir coupable enfantin. Sa peau était blanchâtre, ses veines apparentes avaient ces couleurs roses et bleutées si caractéristiques.

Alors j’ai eu envie d’y goûter, à sa tête. Je me suis imaginé la couper, la réduire et la garder dans ma poche pour la lécher de temps en temps. Peut-être aurait-elle ce goût cancérigène que j’aime tant ?

Du coup, j’ai essayé. J’ai pris un grand et long couteau à viande qu’elle garde dans sa cuisine. Je lui ai planté profondément dans le cou, près de la carotide. Le sang a giclé tout de suite comme un geyser furieux, et elle n’a émis qu’un vague hoquet gargouillant avant de laisser ses yeux devenir vitreux. J’ai agrippé ses cheveux pour me donner une prise, faisant rougeoyer au passage sa choucroute hollywoodienne décolorée. J’ai entrepris ensuite de la décapiter, en ramenant la lame vers sa gorge. J’ai dû y mettre beaucoup de force, mais les tendons ont lâché comme des cordes de guitare. Regrettant de n’avoir pas choisi un couteau avec des dents, j’ai tout de même réussi à faire faire un tour complet à ma lame dans le cou de Mamie vers sa colonne vertébrale, détachant presque sa tête de ses épaules. Précisons que ses yeux sans expression me faisaient me sentir coupable, je les ai donc crevés avec des piques à bigorneaux. J’espère que l’humeur vitreuse qui en découla n’est pas salissante.

C’est dur, un os. J’ai tenté par tous les moyens de le scier, de le découper, rien à faire. Sa colonne vertébrale me résistait. Je décidai donc de la casser. L’un de mes pieds se cala contre un barreau de sa chaise pour assurer encore ma prise, et je lançai l’autre contre son crâne, en espérant le faire sauter en l’air comme un bouchon de champagne. Mais ma semelle fracassa son encéphale, et c’est avec sa matière grise que je fis connaissance. Elle était rose, cette substance-là. Rose avec des reflets rouges, mais tout de même. Alors, j’en goûtai un peu.

Ma Mamie n’a pas goût de bonbon. Dommage, elle ne m’offrira plus de Monster.

En tous cas c’est beau, ce sang par terre, sur le carrelage blanc.

Once I was a teenager – Dépression time

Photo 198

« j’ai décidé de vivre. vivre et me battre pour avoir une place. envers et contre tous ceux qui voudront m’écraser. fermer la bouche des autres avant que les vipéres et les cafards n’en sortent. aimer et être là pour tous les gens pour lesquels je compte. ne plus souffrir comme de par le passé. faire un chemin, aussi long qu’il le faille, pour devenir moi même. exactement moi même. pouvoir faire ce que j’ai envie sans être entravé par les autres. connaître ce dont a besoin un être humain. vivre en paix. pouvoir explorer pleinement les infinies possibilités de ce mot. fonder une famille, travailler et gagner dignement ma vie. réaliser mes rêves. oui. Je vais faire tout ça. « pensa le vieux clochard de 50 ans devant la glace des toilettes publiques. » 

« je n’ai jamais osé te dire …
Quoi, en fait ?Des milliers de choses.
Je regarde passer les gens, la main sur mon ventre. Je n’arrive pas à me calmer. Ma respiration m’étouffe presque. Je n’ai jamais osé te dire  » je t’aime « .
On m’a donné une minute précise. Ne pas la rater. Une goutte de sueur glisse le long de mon nez.
J’aurais tellement aimé pouvoir te toucher, au moins, avant ça. Pouvoir lisser de mes doigts la courbure mystérieuse de tes hanches. Embrasser ta peau et tes lèvres. T’avoir rien qu’à moi. Te sentir, telle une émotion, em moi-même, ou presque.
J’aurais voulu te rendre heureuse.
Je vais tout perdre.
Te perdre.
J’étouffe.
Je crève avant même de devoir mourir.
Une femme me regarde sans me voir.
Je ne saurais jamais quelle sensation donne le toucher de tes cheveux. Quel parfum ont-ils?
Je t’aime trop. Je te veux.
Je ne t’aurais jamais.
Tu es la douceur incarnée. Ton sourire est de miel. Tes yeux sont des lacs dans lesquels je vais plonger.
C’est l’heure.
Je dois le faire. Je dois le faire.
Je me lève, approche ma main de ma veste.
Pourquoi moi ?
Je vais pleurer.
Un homme s’approche :
« -Eh toi !  » Je tire sur le cordon.

« -Bonjour, nous sommes le lundi 21 septembre et il est 9h passées de 6 minutes. Les informations : un nouvel attentat suicide a fait 30 morts à Jérusalem …  »

« Tu hurles. Tu hurles pour tous ceux qui ont été massacrés. Tu hurles ta volonté de vivre. Tu ne veux pas mourir. Tu hurles pour les faire partir, comme un enfant qui crie après un cauchemard. Tu hurles pour que tout ça s’arrête, pour que tout ça disparaisse. Tu hurles ta rage. Ta douleur physique. Ta douleur de vivre, aussi. Tu hurles pour qu’on t’entende, enfin. Tu hurles pour elle. Tu hurles parce qu’elle y est passée avant toi. Tu te débats. On te frappe. Tu hurles encore une fois. Tu hurles encore, et toujours. Tu hurles à te casser la voix. Tu hurles à te déchirer les cordes vocales. Tu hurles, nu, dépouillé, souffrant. Tu hurles, et tu sais que c’est tout ce qu’il te reste. Tu ne veux pas mourir. Tu ne veux pas souffrir avant de mourir. Tu as encore des années à vivre. Tu as encore des choses à découvrir. Déja l’oxygène te manque. Tu hurles que tu ne veux pas tout quitter. Tu hurles que tu veux vivre. Tu hurles que tu veux voir le monde évoluer. Tu hurles tout ce qui te passe par la tête. C’est une question de vie ou de mort. On te rit au nez. On te houspille. Tu leur craches au visage. On t’empoigne à trois. Tu te débats encore une fois. Un quatrième t’attrappe la jambe. D’un geste brusque, vif et énergique, on te la déboite. Deuxième geste. Ton genou est cassé. Tu hurles toujours plus fort. La douleur t’empêche de marcher. Alors tu hurles encore une fois, la dernière fois, tandis qu’on te traîne vers les chambres à gaz. »

Transmutation – micronouvelle

Vieil_Homme_par_Roland

Le bloc de marbre brillait doucement à la lumière des bougies. Philippe contemplait la pierre avec gravité, ses outils à la main. La ride du lion entre ses sourcils était déjà profonde, mais semblait se creuser de minute en minute. ses lèvres plissées tremblaient un peu, les petites flammes se reflétaient dans ses yeux vitreux. Il semblait déterminé. L’ambiance dans l’atelier était lourde, palpable.

« Allez. » Il fut pris d’une quinte de toux, cracha un glaire ensanglanté par terre, et porta le premier coup au minéral. Avec des gestes un peu hasardeux, il tailla dans la pierre les contours d’une silhouette humaine.

Un, deux, trois. Un, deux, trois. Le silence pesant était déchiré par le son du burin heurtant le marbre, par trios de coups de plus en plus forts. La statue prit peu à peu l’aspect d’un homme d’une soixantaine d’années, nu, marqué par le temps. Sa cage thoracique était apparente, lui donnant un aspect rachitique et malade. Ses rides étaient profondes, son visage laid, ses cheveux clairsemés. Ses jambes étaient arquées et maigres, ses mains calleuses, pourvues de longs doigts osseux. Philippe sculpta les veines, des boutons sur son visage et ses bras, s’attachant au moindre détail.

Après plusieurs heures de travail, il porta le dernier coup à son oeuvre, avant de reculer d’un pas pour la contempler, visiblement satisfait. L’artiste inspira, expira profondément. Un léger sourire se dessina sur son visage, alors qu’il passait la main dans ses cheveux de nouveau fournis et en pleine santé. La ride du lion entre ses sourcils avait disparu.

Photo : Philippe-Laurent Roland, Buste d’un Vieil homme ou Étude de vieillard (vers 1774), terre cuite, musée des beaux-arts d’Angers.

Doppelgänger – micronouvelle

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Je ne sais pourquoi je me réveillai cette nuit-là. Ma chambre, plongée dans un noir quasi-complet, me sembla aussi paisible qu’à l’accoutumée. Mes lourds rideaux de taffetas laissaient passer un léger rai de lumière, probablement lunaire. Comme à chaque fois que je me réveillais en plein milieu d’un rêve, je pris le temps de détailler ce qui m’entourait, en espérant que je serais assez détendu pour me rendormir ensuite. Ma manière à moi de compter les moutons, en somme.

A droite de ma fenêtre, je reconnus l’ombre de ma grande armoire de manufacture normande, en chêne massif. Devant, je pouvais imaginer les motifs de mon tapis persan. A sa droite, un petit bureau. En face de mon lit à baldaquin se trouvait une petite table surmontée d’un gramophone. Derrière elle, la porte de ma chambre. A droite de mon lit, se trouvait ma table de chevet… et une ombre.

Une silhouette, sombre. Et qui pourtant se détachait du reste, tant elle m’apparut plus noire que l’ombre de la nuit elle-même. Cette silhouette avait forme humaine. Instinctivement, elle me parut familière. Sans qu’un détail puisse me faire comprendre pourquoi.

« Monsieur? » Mon sang ne fit qu’un tour. La voix de mon domestique résonna dans le silence. Que faisait-il là, près de mon lit? M’avait-il observé dormir?
« Monsieur? » Non. Définitivement non. Quelque chose clochait, je ne reconnaissais pas cette présence que je côtoyais pourtant depuis plus de dix ans.
« Monsieur? » Était-ce bien lui? Étais-je en train de rêver? Que me voulait-il, à la fin?
« L’heure est venue. » Je le vis lever ses bras, comme pour m’attraper. Il allait me sauter dessus?! Je plongeai sous mes couvertures, comme un enfant qui veut se protéger du monstre résidant sous son lit.

« Monsieur? » Pas de coup. Pas d’attaque. Rien.
« L’heure est venue de se lever. » A la fois intrigué et inquiet, je jetai un oeil hors du cocon protecteur de mes draps. Le jour inondait la pièce.
« L’heure est venue de se lever, Monsieur. » Mon domestique, planté face à la fenêtre avec un sourire chaleureux bien que distancié, venait visiblement d’ouvrir les rideaux.

« Je vais vous préparer votre petit-déjeuner. » Alors qu’il sortait de la pièce, je jetai un oeil à la droite de mon lit. Personne.