Mon journal de reconversion #19 – L’heure du bilan

Alors voilà. Me voici de nouveau au chômage, prête à prendre un nouveau départ. Et peut-être est ce l’heure de dresser un bilan. Lorsque je suis entrée en école du travail social, j’avais (n’en déplaise à mes professeurs, leur obsession de la distance éducative et leur terreur du transfert émotionnel) la fleur au fusil et une certaine envie de changer le monde. Aider mon prochain, pour pouvoir participer à créer quelque chose de plus beau. Faire en sorte de créer plus d’équité pour une société plus juste. Je ne suis pas Mère Teresa, et pourtant je suis persuadée que tout bon travailleur social qui se respecte est poussé, à l’origine, par un certain humanisme qui l’a mené vers ces corps de métier. Pourquoi être rémunéré à aider son prochain, sinon? Et pourtant, il existe des gens qui font ça pour de mauvaises raisons.

Mais je m’égare. Au cours de mes expériences, j’ai vécu des choses incroyables. J’ai engrangé des souvenirs qui me resteront à vie, que j’ai énormément de plaisir à raconter dans ma série des Récits de Terrain (le dernier article dispo ici!). Mais j’ai aussi vécu beaucoup de difficultés auxquelles je ne m’attendais pas. A trente ans, j’ai vécu deux burn-out, légers heureusement, j’ai vécu du harcèlement moral et sexuel, de la violence institutionnelle, j’ai vu le manque de moyens, les politiques publiques absurdes et sourdes aux revendications, l’océan de désespérance que devient le bénévolat, la maltraitance causée par la fatigue psychologique, les vieux collègues usés par les années de pratique, les moyens qui diminuent… Même si je ne suis diplômée que depuis sept ans, j’ai déjà vu une différence dans les moyens alloués et la situation au sein des structures que je connais. Dans le social comme le médico-social d’ailleurs. Partout on cloisonne, on économise, et on crée de la souffrance.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est ce foyer pour mineurs isolés étrangers où j’ai travaillé jusqu’en novembre 2021. Ce sont, de mon point de vue, les pires conditions d’accueil et de travail que j’ai vues, avec le foyer rouennais pour grands précaires par lequel je suis passée au début de mon parcours professionnel. Que ce soit la charge de travail, le manque d’écoute des cadres de l’association, la culpabilisation de la hiérarchie, la saleté, les rats, les parasites… Mes collègues n’y étaient absolument pour rien, et je les admire pour le travail qu’ils y font encore, pour ceux qui ne sont pas partis. Je sais qu’ils sont là pour les bonnes raisons, et qu’ils font de leur mieux pour accompagner les jeunes de la meilleure manière possible. Mais c’est ce paradoxe entre la bienveillance de l’équipe, les jeunes et leurs besoins, face à la violence des conditions de travail et d’accueil et la froideur de la réponse de la hiérarchie qui m’a été trop difficile à supporter. Tous les jeunes hébergés n’avaient pas la force de supporter de telles conditions, et entendre des phrases comme « Vos conditions ne sont pas si mal, regardez les afghans! » quand certains d’entre eux étaient réellement brisés psychologiquement, c’était insupportable. Je reste persuadée qu’avec plus de moyens et de meilleures conditions d’accueil, nous aurions pu éviter à certains (j’ai un nom en tête, et si mes anciens collègues passent par là ils sauront de qui je parle) de vriller totalement.

[A suivre…]

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