Mon journal de reconversion #16

Migrations Pendulaires

Jet√©e donc dans le grand bain, je me suis battue pour surnager et m’adapter le plus rapidement possible. Comme je l’ai d√©j√† dit, l’√©quipe m’a beaucoup plu et j’ai eu un coup de cŇďur pour ces jeunes, pour le public des mineurs isol√©s √©trangers, et je voulais m’impliquer dans ce boulot. Et j’ai rapidement compris pourquoi un certain nombre de travailleurs sociaux ironisent sur le surmenage au travail. Lors de mon premier mois de travail en solo, pendant les cong√©s de ma bin√īme, je n’ai presque pas dormi tant la pression me pesait. Je pensais perp√©tuellement au travail, la peur d’oublier quelque chose ne me quittait pas, je ramenais du travail √† la maison, je r√™vais du travail, r√©fl√©chissais √† mes t√Ęches √† faire en dormant, et me r√©veillais parfois √† des heures avanc√©es de la nuit pour noter quelque chose √† faire absolument le lendemain…

Une grande partie de notre temps se d√©roulait face √† notre ordinateur, car nous nous retrouvions oblig√©s de prioriser les t√Ęches √† faire pour ne pas perdre de temps. L’administratif prenait la majorit√© de notre temps au travail, au d√©triment de celui que nous aurions d√Ľ et aim√© passer avec les jeunes. Et l’association ne facilitait pas les choses par son fonctionnement interne : pour la moindre demande il fallait √©crire un bon de commande, faire une fiche technique, de demande d’intervention, de sortie de caisse, un mail, faire signer un papier, en attendre la signature pendant un temps ind√©termin√©… Et si par malheur la chef de service n’√©tait pas pr√©sente sur le site, il fallait se d√©placer au si√®ge de l’association, d√©poser le document en signature… J’ai attendu par exemple plus d’un mois avant d’obtenir mon adresse mail professionnelle, et plus d’un an et demi apr√®s mon mariage, mon adresse mail n’avait pas √©t√© modifi√©e pour comporter le bon nom de famille. Outre l’inertie incroyable de ce fonctionnement interne, cette organisation pyramidale nous pla√ßait parfois (souvent) dans des situations ubuesques.

Un √©t√©, nous nous sommes retrouv√©s sans caisse sur le foyer, et donc sans esp√®ces √† disposition des besoins des jeunes. Le directeur de l’unit√© territoriale avait arbitrairement et sans pr√©venir d√©cid√© de nous confisquer la caisse, pour une facture manquant suite √† un achat au march√© pour un atelier cuisine. (v√©ridique) Nous sommes rest√©s dans cette situation pendant plus d’un mois, ce qui s’av√©ra √™tre plus qu’inconfortable. Pour le moindre besoin, allant de l’achat d’un ticket de m√©tro au paiement des frais de scolarit√© des 80 jeunes en passant par le plein des v√©hicules de service, il fallait remplir un bon de commande ou un formulaire de demande de sortie de caisse, en attendre la signature par la cheffe de service, envoyer le papier au si√®ge de l’association, en attendre la validation, aller chercher le formulaire valid√© avec les √©ventuels fonds d√©bloqu√©s Puis seulement effectuer la d√©pense. Tout ce processus prenait une √† deux semaines √† se faire. Et c’est ainsi qu’un jour par exemple, lors des cong√©s de la chef de service, un coll√®gue devait emmener un jeune se faire d√©pl√Ętrer √† l’h√īpital. Il ouvre la voiture de service disponible, et se rend compte que le plein est √† faire. Les deux coordinateurs de l’√©quipe √©tant absents eux aussi, il interpelle la secr√©taire de direction qui lui indique la marche √† suivre : il faut qu’il r√©dige un bon de commande assorti d’une demande de sortie de caisse, qu’il se rende au si√®ge et demande une signature et un d√©blocage de fonds en urgence, pour pouvoir revenir sur le foyer et faire le plein de la voiture de service. Ensuite il pourra accompagner le jeune. Ne sachant pas combien de temps il faudrait pour faire tout cela, le coll√®gue a fini par utiliser sa voiture personnelle… Ce qui n’aurait pas d√Ľ arriver si les choses tournaient rond au sein de cette association…

[A suivre…]

Mon journal de reconversion #15

A partir de cet article, je ne mentionnerai plus les noms des structures concern√©es par mon parcours. En partie parce que mes derni√®res exp√©riences sont tr√®s r√©centes. J’ai beaucoup de choses √† en dire, surtout de celle o√Ļ j’ai exerc√© aupr√®s de mineurs isol√©s √©trangers, mais d’abord et avant tout par √©gard pour le public et mes anciens coll√®gues, je ne nommerai pas le foyer directement. √áa desservirait le travail qu’ils y effectuent malgr√© les conditions plus que difficiles, pour lequel j’ai beaucoup de respect.

Ce foyer accueille donc des adolescents √©trangers, et les accompagne dans le cadre d’un projet √©ducatif li√© √† leur h√©bergement. L’√©quipe √©ducative travaille √† leur int√©gration sociale, leur r√©gularisation, leur implication dans un projet scolaire puis professionnel parfois, puis plus globalement sur tous les aspects de leur vie (suivi sant√©, autonomie au quotidien, d√©marches administratives diverses, suivi de la scolarit√© et notamment des absences, loisirs, d√©marches li√©es √† l’aide sociale √† l’enfance…). Ensuite, comme partout l’id√©e est d’assurer une coh√©sion sur le collectif des jeunes, de monter des projets, de g√©rer la bonne tenue des appartements dans lesquels les jeunes sont h√©berg√©s, d’√™tre pr√©sents √† des r√©unions diverses… J’ai tout de suite √©t√© passionn√©e par mon lieu d’exercice ainsi que le travail effectu√© avec les jeunes. Je n’avais jamais travaill√© avec des MNA auparavant, et force est de reconna√ģtre que c’est un public extr√™mement √©tonnant et attachant. Tous les jeunes que j’ai rencontr√©s l√† bas ont tous √† leur mani√®re une force et une d√©termination incroyable au regard de leurs traumatismes ou de leur parcours. Quel ado de 17 ans en France tannerait sa famille pour aller travailler ? Car mes jeunes avaient tous trois mots √† la bouche : « papiers, √©tudes, travail ». C’est √† la fois impressionnant et triste d’ailleurs, car les MNA sont forc√©s de grandir trop vite pour beaucoup. Mais leur d√©termination √† s’en sortir √† un si jeune √Ęge force le respect.

J’avais enfin la possibilit√© de construire un suivi sur la dur√©e. Et je me suis plong√©e dans le travail corps et √Ęme. J’avais enfin la possibilit√© de mettre en place des projets, de travailler la construction d’une relation √©ducative sur la dur√©e, au sein d’une √©quipe passionn√©e et militante. Je me suis rapidement sentie comme un poisson dans l’eau au sein de cette structure, qui avait un je-ne-sais-quoi de l’humanit√© que je recherchais au sein de mon lieu de travail. Mais malheureusement, ce foyer a fini d’installer chez moi une grande fatigue g√©n√©ralis√©e qui a pr√©cipit√© ma d√©cision de me reconvertir.

Car bien √©videmment, il y avait un hic. Le foyer compte environ 80 jeunes. Les missions que j’ai d√©crites sont assur√©es par 13 educs, deux ma√ģtresses de maison, deux animateurs, deux coordinateurs, une infirmi√®re, une secr√©taire, une agente d’entretien √† mi-temps et un agent technique pour… Une seule cheffe de service ! L√† se dessine la premi√®re des difficult√©s : en tant qu’educ, prendre en charge huit jeunes (voire plus, comme lorsque son bin√īme est en cong√© par exemple) sur tous les aspects de leur vie dont ceux les plus cruciaux comme la r√©gularisation ou les d√©marches li√©es √† l’aide sociale √† l’enfance, tout en pr√©parant des projets, trois heures de r√©unions par semaine, tout en g√©rant le collectif, les permanences, les rendez-vous, la bonne tenue des appartements, les entretiens individuels li√©s aux suivis des jeunes, en traitant des dizaines de mails par jour, en sortant les poubelles deux fois par semaine (oui), tout en allant au self avec les jeunes une fois par semaine… Tout √ßa sur une semaine de quarante heures ? √áa n’est pas possible. Personne ne peut faire tout √ßa en quarante heures par semaine, sauf en accumulant un grand nombre d’heures suppl√©mentaires et une tonne de stress au passage. En arrivant sur le foyer, malgr√© la bienveillance et les encouragements de l’√©quipe, la charge de travail m’a parue incroyable et m’a donn√© l’impression d’√™tre jet√©e dans le grand bain sans autre forme de proc√®s. Aucune animosit√© dans mes propos : personne n’avait le temps d’accorder aux nouvelles venues un accueil serein, √† cause du rythme et de la charge de travail. Alors par la force des choses, on a √©t√© jet√©es dans le grand bain.

[A suivre…]