Educ spé’ – Récits de terrain #21

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.

C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu de terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces moments et situations rencontrées restent souvent gravés en nous, et deviennent constitutifs de notre identité professionnelle. Si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie, et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’accueil pour mineurs non accompagnés comme ailleurs, parfois, lors d’une journée où notre état de fatigue dépasse notre capacité de concevoir la moindre pensée construite, un petit moment de grâce apparaît, et nous va droit au cœur. C’est pour ces moments que souvent je me dis que j’aime mon métier, et que je sais pourquoi je me lève le matin…

En septembre 2020, je me préparais à partir en congé maternité. Enceinte jusqu’aux yeux, fatiguée par les hormones, je m’accrochais tout de même au travail pour partir dans de bonnes conditions, la conscience tranquille. Même si le rythme me fatiguait d’autant plus, de par mon état.

Le soir de mon départ, je finissais ma journée à 21h. Je tenais cependant à terminer un écrit de transmissions concernant mes jeunes, pour ne rien oublier et m’assurer que mes collègues puissent prendre le relais de mes situations en toute tranquillité. Alors tant pis pour les heures supplémentaires, je m’attelai à ma tâche en essayant de ne rien omettre.

Quelques-uns de mes jeunes vinrent me dire au-revoir avant mon départ, en me souhaitant de bonnes choses pour l’arrivée prochaine de mon enfant. A tous, j’adressai un petit mot de remerciement souriant, restant concentrée sur ma tâche. L’attention qu’ils eurent pour mon départ ne m’étonna que peu. L’un tint à s’informer de la personne qui allait prendre le relais pour l’accompagner, l’autre me dit que j’allais leur manquer… Seul l’un d’entre eux m’étonna.

C’était un jeune issu d’Afrique Subsaharienne, de Guinée plus précisément. Il avait été orienté sur le foyer quelques jours après mon arrivée, et je me souviendrai toujours de ses premiers mots face à moi : « Je ne veux pas être ici. ». Pendant les trois mois qui suivirent, il maintint une distance entre nous que je crus être consécutive à ce refus de considérer le foyer comme un chez-lui : si on ne s’attache à personne, on ne fait pas vraiment partie d’un lieu… Et je travaillai tout en respectant ce refus de créer du lien. Et pourtant.

Ce soir-là, il se présenta à mon bureau de lui-même. Avec un sourire que je ne lui connaissais pas d’habitude, il formula des souhaits de bonheur avec mon enfant, et me dit au-revoir. Je le remerciai chaleureusement, et lorsqu’il repassa la porte je me replongeai dans mes transmissions, agréablement surprise.

J’entendis le jeune marcher quelques pas dans le couloir, ralentir, et revenir vers la porte. Discrètement, furtivement, il me glissa alors un : « Et euh… Je suis reconnaissant, hein. « .

Ce moment précis me fit complètement reconsidérer la vision que j’avais de ce jeune. Il n’était pas dans le refus de lien, mais dans la prudence. Ce n’était pas un adolescent qui ne voulait pas s’attacher, mais qui avait besoin de temps pour apprendre à connaître les gens qui allaient constituer son entourage, son éduc, les autres jeunes, et leur faire confiance. Et visiblement, j’avais réussi à créer quelque chose, contrairement à ce que je pensais.

Et cette petite phrase de rien du tout, elle m’est allée droit au coeur.