Mon journal de reconversion #9

Jozef C. √©tait donc un r√©sident tzigane slovaque. C’√©tait un personnage haut en couleurs, et je devins rapidement son interlocutrice privil√©gi√©e : il ne parlait pas fran√ßais, surtout quelques mots d’anglais et surtout de russe. Je parlais maladroitement cette langue √† l’√©poque, mais √ßa nous suffit pour pouvoir communiquer. Jozef avait de nombreuses probl√©matiques de sant√© : diab√®te, surpoids, hypertension, fragilit√© cardiaque, alcoolisme et asthme. C’√©tait un v√©t√©ran qui avait combattu lors d’une guerre qui s’√©tait d√©roul√©e dans les ann√©es 1990, que je n’ai jamais pu identifier avec certitude. Etait-ce la Serbie? La Tch√©coslovaquie? Toujours est-il qu’il portait des tatouages faits en prison et √† l’arm√©e, avait d√©velopp√© un stress post traumatique qui lui faisait avoir des terreurs nocturnes tr√®s violentes. Il aimait chanter avec force th√©√Ętralit√©, et avait d√©cid√© de migrer en Europe √† cause des pers√©cutions que vit la communaut√© tzigane dans son pays, qui l’emp√™chait de trouver du travail. Jozef avait une femme et deux enfants de 17 et 18 ans √† l’√©poque. Un gar√ßon et une fille. Il avait √©t√© s√©par√© de sa famille lors de son parcours migratoire vers l’Angleterre, et souhaitait retrouver leur trace pour pouvoir partir les retrouver. Mais il ne savait pas o√Ļ, ni comment les contacter.

Lorsque j’ai commenc√© √† accompagner Jozef, je me suis rapidement attach√©e √† lui. Probablement que le c√īt√© privil√©gi√© de la communication que nous avions a facilit√© ce lien. Je me rappelle m’√™tre dit : « Si je n’en aide qu’un au Foyer, ce sera lui. » Mais je n’ai pas trouv√© sa famille, et quelques mois plus tard Jozef est mort d’une crise cardiaque. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai pleur√© √† chaudes larmes. Outre le fait que j’appr√©ciais le personnage, le fait que ses enfants grandissent sans savoir ce qu’√©tait devenu leur p√®re me brisait le coeur. J’ai eu l’impression d’avoir √©chou√©, tr√®s douloureusement, dans le travail que j’avais mis en place aupr√®s de lui. Et j’ai toujours ce sentiment aujourd’hui, de ne pas avoir fait ce que je devais faire, de ne pas avoir travaill√© correctement. Et je vis avec ce sentiment depuis. En partant de Rouen, √† la fin de mes √©tudes, je suis all√©e voir Jozef sur sa tombe, pour lui dire au-revoir. Je n’aurais pas pu partir sans un dernier hommage √† cet homme qui aurait d√Ľ mourir aupr√®s des siens.

Jozef C. m’aura appris deux choses : je porte en moi ce que j’appelle le syndrome du sauveur, et c’est probablement en grande partie pour cela que je fais ce m√©tier. Ensuite, je suis incapable de travailler sans implication √©motionnelle, contrairement √† ce que pr√©conisait ma formation. Et je suis capable de me jeter √† corps perdu √©motionnellement dans ce travail, si je ne fais pas attention √† moi.

Pour en revenir √† mes √©tudes, malgr√© cet oral difficile, j’obtins mon dipl√īme avec des notes plut√īt bonnes, surtout lors de la soutenance du m√©moire : 16/20 √† l’√©crit, 18/20 √† l’oral. Au regard du travail fourni, je suis assez fi√®re de ces notes.

Et me voil√† donc officiellement dipl√īm√©e d’√©tat, √©ducatrice sp√©cialis√©e.

[A suivre…]