Journal des émotions : être hypersensible

L’émotion, c’est un sujet complexe. Ses nuances sont ressenties différemment selon les gens, à différents degrés d’intensité, habillant chaque situation de la vie de couleurs différentes en fonction de celui ou celle qui la vit.

Parfois, certains ressentent les choses bien plus fort que les autres. Comment l’expliquer? C’est difficile à comprendre pour le commun des mortels qui n’est pas dans cette situation, et fait parfois passer les hypersensibles pour des comédiens. Mais ce n’est pas du théâtre. C’est un mode de fonctionnement, qui peut parfois être lourd à porter pour ceux qui le vivent.

L’hypersensibilité, c’est tout simplement un degré de sensibilité plus haut de la moyenne, provisoire ou durable, qui peut être un facteur de souffrance pour la personne concernée. C’est tout simple à expliquer, mais compliqué à comprendre pour beaucoup de gens!

Un hypersensible a un cerveau et un coeur qui marchent à cent à l’heure. Ce sont des gens à l’écoute de tout, créatifs, très fragiles. Beaucoup plus sensibles que la moyenne, ils peuvent prendre très violemment des remarques anodines. Lorsqu’ils rient, ils le font à s’en décrocher la mâchoire. Lorsqu’ils pleurent, c’est souvent et à l’extrême. Un film les fera pleurer au moindre gémissement d’un violon. Ce sont des gens très intuitifs, qui suivent leur coeur et sont très sensibles aux émotions des autres, qu’ils peuvent ressentir comme si c’était les leurs. Les hypersensibles s’émerveillent plus facilement, et sont plus attentionnés que la moyenne. Ils ont peur de s’attacher, parce qu’une rupture est extrêmement difficile à vivre. L’amour est décevant, parce que le commun des mortels ne leur apportera pas le degré d’attention qu’ils sont capables d’offrir à la personne qu’ils aiment. Ecouter de la musique peut s’avérer compliqué, lors de passes difficiles. Le terme « éponge à émotions » leur convient très bien. Ils sont aussi plus sensibles au stress. Un hypersensible aura souvent besoin d’être seul, parce que les relations sociales peuvent le fatiguer, comme s’il avait des batteries sociales. Il sera plus méfiant par peur d’être blessé. Ce sont souvent des gens très observateurs, avec beaucoup de questions dans la tête.

Pourquoi en parler, de ces fonctionnements atypiques? Pour participer à la visibilité de ces gens, qui fonctionnent différemment. Plus on tentera de se mettre à la place de l’autre, mieux on se comprendra. Et en ces temps étranges, il est plus que jamais temps d’apprendre à vivre ensemble.

L’hypersensibilité n’est pas une tare. Ce n’est pas une honte. Dans une société qui prône l’individualisme et le paraître, c’est pourtant difficile à assumer. Mais l’émotion, qu’on le veuille ou non, est plus forte que tout. Et le premier pas vers l’acceptation de soi, l’amour de soi, c’est de les accueillir, ces sentiments trop forts. Je le crois profondément. Ne pas avoir peur de pleurer, d’exploser de joie ou de colère. Apprendre à gérer cette vague, accompagner son pic, et savoir redescendre. Maîtriser ce ressac. Plutôt que de vouloir le contenir, le refouler comme s’il n’existait pas.

Et vous? Vous reconnaissez-vous dans cette description? Quelles sont vos trucs pour gérer vos ressentis? Parlons-en !

N’hésitez pas à checker notre instagram dédié à la gestion de l’anxiété : @anxious_witches

Mon journal de reconversion #5

Chapitre 2 : L’école, la rue et le travail social

J’entrai donc en école du travail social. Psychologiquement, j’étais très fragile à l’époque, et ne trouvai que peu de camarades de classe avec qui je me sentais en sécurité. Je vivais un deuil très violent, me sentais trop fatiguée pour être aussi sociable que d’habitude. Pour ce qui est des cours, je ne me suis jamais sentie à ma place dans une salle de classe, assise sur un siège à écouter un professeur pendant des heures en prenant des notes. Mais j’ai tout de même tenté de m’intéresser. Les cours de psychologie, d’histoire du travail social m’ont plu, et certains cours thématiques. Mais mon état psychologique ne m’a bientôt pas permis d’être assez assidue pour être présente en cours tous les jours. Et je me sentais déjà en décalage avec certaines notions qu’on nous rabâchait à l’époque : la distance, la distance, et toujours la distance. Comme si accepter ses émotions dans un travail tel que le notre était un péché.

J’ai beaucoup plus évolué lors de mes stages.

Le premier, je l’ai effectué dans un service de prévention spécialisée à La Rochelle, avec des éducateurs de rue. J’ai beaucoup appris lors de ces six mois. Tout d’abord oui, une station balnéaire peut quand même comporter des quartiers chauds, et une grosse problématique de trafic de drogue. Ensuite oui, le sexisme et le harcèlement sexuel au travail sont une réalité. Enfin, j’ai fait la rencontre de Philippe qui m’a, je pense, transmis l’amour de son métier. Et m’a encore plus appris au passage. Un éduc, c’est un artisan de la relation éducative. Il sait s’adapter à chaque situation, trouver un levier chez chacun pour construire une confiance et un respect mutuel qui permettront l’accompagnement éducatif. C’est quelqu’un qui sait observer, comprendre, analyser sans aucun jugement. C’est celui qui sait créer la libre adhésion chez une personne fragilisée, afin de trouver les moyens de l’aider à se prendre en charge elle-même, à se sortir de la merde, à vivre une vie décente, qui lui convienne.

Un maître mot : l’autonomie.

Pour mon deuxième stage, j’ai travaillé dans un centre d’hébergement d’urgence rouennais pour hommes, majeurs. Le foyer proposait aussi un dispositif type centre d’hébergement et de réinsertion sociale pour faciliter la transition vers des structures plus stabilisantes. Au sein de ces murs étaient hébergés 120 hommes aux profils très divers : grands précaires, jeunes sortis de l’aide sociale à l’enfance, étrangers et demandeurs d’asile… La structure m’a tout de suite plu, au premier abord. Les conditions y étaient très difficiles, mais le collectif avait des allures de Cour des Miracles et je me suis toujours sentie à mon aise dans un bordel vivant. Là bas, j’ai continué à évoluer. J’ai adoré travailler avec des personnes sortant de la rue, ainsi qu’avec des étrangers. J’ai travaillé comme une éduc de rue, maintenu cette volonté de libre adhésion qui a plutôt bien marché avec le public. J’ai appris que lorsque j’aime une structure, je suis capable de consacrer tout mon temps et toute mon énergie à mon travail avec plaisir, au détriment de ma vie personnelle. J’ai appris aussi que j’étais capable de travailler dans un brouhaha incessant, gérer des situations de crise et affronter des histoires de vie traumatiques et des contextes de violence. J’ai compris que si je continuais à travailler dans le social, j’avais trouvé mon public. J’ai appris qu’accepter ses émotions et son attachement envers les personnes accompagnées n’était pas une tare, loin de là. J’ai même écrit un livre sur mon expérience au sein de ce foyer, qui n’a malheureusement pas trouvé preneur.

Pour finir, j’ai travaillé trois mois en stage au sein d’un centre de réadaptation professionnelle situé dans la périphérie de Rennes. Cette structure proposait un accompagnement médico-social à destination de personnes orientées par leur assurance suite à un diagnostic de maladie professionnelle, ou un handicap. L’objectif y est de faire un bilan de compétences, scolaire et physique pour pouvoir travailler une réorientation professionnelle à la hauteur de leurs capacités. Dans cette structure, je me suis heurtée à un environnement professionnel dont je ne me doutais pas. J’avais un préjugé : la direction est à côté de la plaque, maltraitante, ne considère pas ses salariés et impose des pratiques inadaptées. Au sein de ce centre, la situation était inverse. L’équipe était détachée des réalités de son public, inadaptée, désinvestie, prolongeant des pratiques parfois absurdes (on y proposait un test scolaire qui devait dater d’au mois quinze ans…), à l’inverse de la direction : motivés, impliqués dans leur travail, ne comptant pas leurs heures… L’habit ne fait donc pas le moine. Je ne me suis pas retrouvée dans cette structure. On ne m’a pas laissé de liberté d’agir, et reproché ma pratique. J’ai ressenti l’environnement comme sclérosé, et j’ai eu hâte de partir. J’ai appris que tous les environnements de travail ne me conviendraient pas.

Vint ensuite le temps des examens.

A suivre…

Quand on va entrer en scène – En Attendant Godot, de Samuel Beckett

L’une des sensations les plus jouissives que je connaisse, c’est celle qu’apporte le trac avant d’entrer en scène. Globalement, mes expériences théâtrales resteront parmi mes souvenirs les plus vivaces, les sentiments vécus parmi les plus intenses. Et j’ai envie aujourd’hui de raconter ce qui précéda notre première d’En attendant Godot, au Diapason à Rennes. Nous avions travaillé cette pièce pendant des mois, et avons été jusqu’à la présenter au Festival d’Arts de la rue d’Aurillac. Je dois dire que je suis plutôt fière du travail accompli! Et ce jour-là, en cet instant T, nous nous apprêtions à récolter les fruits de mois de préparation, pour la première représentation.

Gogo est allongé par terre, devant la scène. Didi, le petit garçon, Pozzo et moi, Lucky, sommes dans les coulisses. Et le public commence à rentrer. La scène du Diapason est vide, son parquet noir brille doucement sous les lumières de la salle. Le brouhaha des spectateurs monte, alors qu’ils s’installent. Nous sommes aux aguets, observant quelques têtes connues qui sont venues nous voir. Notre famille et nos amis sont au rendez-vous. Ca y est, j’ai le trac. Mon estomac se noue, une excitation teintée d’appréhension monte jusqu’à mon coeur. On va bientôt commencer à jouer, j’ai hâte. Mes muscles se tendent, mes sens sont en alerte, je me concentre. Je répète mon monologue une nouvelle fois dans ma tête. Même si personne ne se rendra compte que j’ai fait une erreur dans la récitation de ce texte absurde de trois pages, je n’ai pas envie d’en oublier une ligne. On se jette un regard, en proie au même sentiment. Peu à peu, les conversations se calment, et enfin les lumières s’éteignent.

Le temps se suspend, pendant quelques instants. Ce moment précis, avant chaque représentation, je l’affectionne tout particulièrement. On dirait qu’il est éternel, qu’il ne se terminera jamais. Le noir fait corps avec la scène, le public se tourne vers elle. Il y a une énergie incroyable dans ce moment qui précède le début du jeu.

On se regarde, complices. Les lumières s’allument. C’est parti.

Ca fait très longtemps que je ne suis plus montée sur scène. Mais mon amour du théâtre lui, est toujours en vie!

Brocéliande – Ma première nuit dans la forêt

J’ai toujours aimé Brocéliande. La petite fille que j’étais et dont la voix résonne toujours en mon coeur se nourrissait de contes et légendes de toutes sortes, en particuliers issus de la tradition bretonne : les bois constituaient un merveilleux miroir de mes rêves d’enfant. Ils devinrent, plus tard, le terreau qui donna naissance à ma spiritualité. Brocéliande représente beaucoup pour moi. Ses arbres charrient des souvenirs de beuverie, de contemplation, d’expériences hors du rationnel, du raisonnable.

Et ma première nuit à faire du camping sauvage en est un très bel exemple. Toute jeune femme, j’avais soif d’aventure et d’échappées belles. Avec mon frère de jeu, Charley, on avait décidé de dormir en tente non loin de la fontaine de Barenton. A l’issue d’une longue marche, on a commencé par se désaltérer à l’eau de la source, avant de trouver une clairière où nous pourrions poser notre sac. Sans laisser une vieille peur ancestrale de l’obscurité nous rattraper à l’approche de la nuit, on a bu, mangé, ri ensemble et divagué comme à notre habitude avant de nous glisser dans nos sacs de couchage. Nous avions établi notre campement à 40 ou 60 mètres de la Fontaine.

Charley s’endort, et je reste à écouter les bruits apaisants de la forêt, planant dans un demi-sommeil tout à fait agréable. La nuit est complètement tombée désormais, mais la Lune permet de voir quelques ombres.

Soudainement, j’entends des pas dans les feuilles. Je pense d’abord rêver, et mon état somnolent me maintient dans cet état d’esprit. Pourtant, les pas se rapprochent de notre tente, et s’arrêtent près de nous avant de repartir. Je me dis que ce n’est probablement qu’un sanglier, même si cela ressemble très fortement à des pas d’humain. Dans tous les cas, c’est parti. Je me replonge dans ma communion nocturne avec la mélopée sylvestre.

Quelque vingt minutes plus tard, je suis réveillée par un nouveau bruit. Des tambours rituels résonnent, provenant de la direction de la fontaine. Il est minuit. Face à l’improbabilité de la situation, je réveille Charley.

« Tu entends?  » Nous prêtons l’oreille au phénomène, et c’est alors qu’un homme et une femme se mettent à chanter une litanie cérémonielle au son des tambours. Il y a de la curiosité dans les yeux de mon compagnon de route : « On va voir? » Non! D’un coup, j’ai peur de ne pas savoir qui je vais déranger en plein milieu de ce rituel. On reste dans la sécurité toute relative de notre tente. On se laissa plutôt aller au son des percussions chamaniques nocturnes, dont la transe nous fit planer, cette fois-ci, vers les bras de Morphée au creux desquels mon ami et moi nous sommes installés pour de bon.

Et ce fut ainsi que j’assistai (presque) à la tenue d’un rituel païen de la fertilité en plein milieu de la forêt de Brocéliande, à minuit passées.

Mon journal de reconversion #4

C’était décidé. Lorsque je rentrai, je me désengageai de mes cours à la fac de Lettres Modernes, et commençai préparer les concours pour entrer en formation d’Educateur spécialisé. On peut dire qu’à l’époque j’avais la fleur au fusil. Je suis entrée en formation par utopie, humanisme. Je ressentais une profonde envie de faire une différence en ce monde, et puisque mon père m’avait mis dans la tête qu’il fallait que je trouve un travail stable pour m’assurer une sécurité financière, l’idée me plaisait de trouver un boulot comme celui-là, consistant à aider d’autres de mes semblables en difficulté à s’inclure dans notre société. Comme on dit, on est tous dans la même galère!
Dans ma tête, l’idée était la suivante : ce sera un super job alimentaire, qui me permettra de faire quelque chose qui me plaît avant que mes activités artistiques ne soient viables financièrement. Lorsque je pourrai vivre du théâtre et de l’écriture, je quitterai le social.

L’année qui suivit, je pris des cours pour préparer le concours d’entrée, fit du bénévolat au Samu Social, partis rencontrer des éducateurs de rue à Paris, cherchai des contacts de travailleurs sociaux pour faire des interviews, travaillai en séjour adapté… Puis vint le temps des examens. Je souhaitais ardemment rester en Bretagne, non loin de mon conjoint de l’époque, mes amis et ma famille, mais je n’étais bien évidemment pas maître des résultats de mes concours. Je passai l’écrit sans problème, et tentai l’oral dans trois villes : Brest, Rennes et Rouen. A Brest, je n’étais pas bien concentrée et ne fis pas sensation. A Rennes, je tombai sur un sujet d’oral de groupe qui était mal formulé, et un examinateur très dur à l’oral individuel. A Rouen en revanche, je me sentis très à l’aise à l’oral de groupe. Et à l’oral individuel, à mon grand étonnement j’obtins la note maximale. J’étais admise à l’Institut du Développement Social de Canteleu. En septembre, il me fallait donc commencer une nouvelle vie partir emménager dans une nouvelle ville à 350 kilomètres de chez moi, pour démarrer mes études.

Ce changement amena une des périodes les plus difficiles de ma vie, mais qui furent d’une grande richesse pour moi.

A suivre…