Educ spĂ©’ – RĂ©cits de terrain #16

Dessin de Pavo

Educatrice spĂ©cialisĂ©e. Mon mĂ©tier. Sujet de critiques et d’idĂ©es reçues, finalement mĂ©connu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super hĂ©ros, on comprend mal Ă  la fois la violence et la beautĂ© de ces petits moments qui font notre journĂ©e de travail.
HĂ© oui, c’est quoi ĂȘtre Ă©duc?

J’ai toujours considĂ©rĂ© les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mĂ©moires Ă  vif de notre sociĂ©tĂ© actuelle. Je m’en rends compte, notre vĂ©cu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journĂ©es restent bien souvent gravĂ©es en nous, et deviennent constitutives de notre identitĂ© professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai Ă  raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Automne 2016. Je travaille dans un Ă©tablissement rĂ©gional d’enseignement adaptĂ©. C’est un collĂšge-lycĂ©e un peu particulier, qui accueille des ados dĂ©crocheurs, mineurs isolĂ©s Ă©trangers, qui prĂ©sentent des troubles du comportement… Un public trĂšs divers et pas si simple, en rĂ©sumĂ©. A l’Ă©poque, je travaillais de nuit Ă  l’internat.

C’est le matin, je suis sur le point de finir mon service. Les jeunes se rassemblent devant la porte du dortoir, attendant le signal pour partir en cours. La nuit a Ă©tĂ© plutĂŽt compliquĂ©e, je me sens tendue. Je n’ai pas beaucoup dormi Ă  cause des vadrouilles nocturnes des internes, j’ai d’ailleurs deux rapports disciplinaires avec moi que je dois terminer. SaĂŻd est un jeune collĂ©gien de douze ans qui me fait penser Ă  un lutin avec son air espiĂšgle. Il vient se placer devant la file, observe les formulaires, curieux. Une question le taraude, et il m’interroge :

« Aya? Pourquoi il y a marquĂ© rapport disciplinaire, lĂ ? »

Je ne comprends pas, et j’ai franchement peu envie de lui demander des Ă©claircissements. Ma nuit m’a fatiguĂ©e. Je prends cependant sur moi, et lui rĂ©ponds.

 » Comment ça?

 » Pourquoi ya pas marquĂ© Rapport salĂ©? On me dit toujours que je vais avoir un rapport salĂ©… »

Les merveilles du premier degrĂ©…

Critique publiĂ©e sur Culture Metal ! 17/06/2021 – SĂ©lection de jeux mobile : Redungeon, Cards fall et Reigns

Redungeon, développé par Nitrome

Redungeon est un jeu de plateforme en pixel art, qui propose un univers mĂ©diĂ©val fantastique Ă  l’atmosphĂšre type dungeon crawler. Au moyen de douze personnages dĂ©blocables et amĂ©liorables contre des piĂšces ramassĂ©es au fil des parties, le joueur tentera d’avancer le plus loin possible dans un donjon rempli de piĂšges gĂ©nĂ©rĂ©s alĂ©atoirement. Bien Ă©videmment, la difficultĂ© augmentera avec la distance parcourue. Chaque hĂ©ros dispose de capacitĂ©s spĂ©ciales qui permettent de varier le gameplay : par exemple, Kazhan peut voleter pendant une durĂ©e dĂ©terminĂ©e, Aether peut ralentir le temps pendant cinq secondes

Le jeu de Nitrome a plutĂŽt bien Ă©tĂ© reçu Ă  sa sortie, avec une note de 4.5/5 sur le Play store et environ un million de tĂ©lĂ©chargements. Mais bien que l’esthĂ©tique et la difficultĂ© joliment travaillĂ©es rendent l’expĂ©rience de jeu agrĂ©able, la rĂ©pĂ©titivitĂ© des parties font drastiquement baisser le potentiel de rejouabilitĂ© aprĂšs avoir dĂ©bloquĂ© tous les personnages. J’y ai personnellement trĂšs peu rejouĂ© par la suite! Un chouette petit jeu pour passer le temps dans les transports ou la salle d’attente du mĂ©decin, qui cependant ne durera pas longtemps dans votre bibliothĂšque.

Reigns, développé par Nerial

Reigns est un jeu vidĂ©o de stratĂ©gie/puzzle sorti en 2016, dĂ©veloppĂ© par Nerial et Ă©ditĂ© par Devolver digital. Il est disponible sur Windows, Mac, Linux et notĂ© 4.6/5 sur le Play store. Le joueur y incarne les rois d’une lignĂ©e, les uns aprĂšs les autres. Ceux-ci devront tenter de rester le plus longtemps possible sur le trĂŽne en maintenant un Ă©quilibre entre les quatre contre-pouvoirs.
Le dĂ©roulĂ© de la partie consiste en une succession de cartes reprĂ©sentant une interaction avec un personnage du jeu qui mettra le roi face Ă  un choix. Pour y rĂ©pondre, le joueur devra swiper Ă  droite ou Ă  gauche : chacune des dĂ©cisions aura un impact sur les quatre contre-pouvoirs (trĂ©sor, armĂ©e, peuple et Ă©glise) entre lesquels il faudra s’efforcer de maintenir un Ă©quilibre. Si une jauge se remplir ou se vide complĂštement, cela mĂšnera Ă  l’une des trĂšs nombreuses morts possibles du roi (consultables dans le menu principal) et donc Ă  la fin de la partie. Plusieurs objectifs sont Ă  remplir au fil des parties, et certaines dĂ©cisions mĂšneront Ă  la rencontre de nouveaux personnages (le Voyant, la Princesse EtrangĂšre, le MĂ©decin
) qui dĂ©bloqueront de nouvelles cartes.

François Alliot a dĂ©clarĂ© en interview avoir voulu « se moquer de la maniĂšre dont nos sociĂ©tĂ©s modernes gĂšrent la complexitĂ© Â» notamment vis Ă  vis de la politique actuelle : le joueur est mis face Ă  un choix binaire, et les consĂ©quences souvent dĂ©sastreuses, voire catastrophiques de ses dĂ©cisions crĂ©ent un sentiment d’absurditĂ© face Ă  la rĂ©alitĂ© de la vie du royaume qu’il dirige.

A sa sortie, Reigns a Ă©tĂ© saluĂ© par la critique (Canard pc – 8/10; Touch Arcade 5/5; Pocket gamer 8/10) et je dois dire que c’est de loin mon favori de cette sĂ©lection, que je vous recommande chaudement ! Le titre demandera un minimum de stratĂ©gie et de rĂ©flexion pour pouvoir avancer, la narration et le systĂšme de jeu sont plutĂŽt originaux. L’histoire et l’univers sont assez fouillĂ©s pour proposer un potentiel de rejouabilitĂ© Ă©levĂ©. En revanche, plusieurs critiques dĂ©notent un certain cĂŽtĂ© rĂ©pĂ©titif, 400 cartes uniques revenant souvent au cours des parties.

En 2017, le studio a sorti un second jeu. Reigns : Her Majesty permet d’incarner une reine, et apporte de nouveaux Ă©lĂ©ments de gameplay. Enfin, en 2018, Reigns : Game of Thrones permet d’incarner les personnages de la sĂ©rie Ă©ponyme.

Cards fall, par 717 Pixels

Cards fall est un jeu de puzzle mĂ©langeant rĂ©flexion et inspiration roguelike. DĂ©veloppĂ© par 717 Pixels, le studio nous propose un deal tout simple : tuer des monstres aux capacitĂ©s diffĂ©rentes et interagir avec des cartes qui tombent sur le joueur. On pourra dĂ©placer une carte par tour, et utiliser jusqu’à trois cartes d’armes et d’objets spĂ©ciaux en stock. Le personnage dispose d’un nombre de points de vie amĂ©liorables avec le leveling, et la partie se terminera lorsque la jauge de vie arrive Ă  zĂ©ro


Cards fall demande un minimum de rĂ©flexion pour pouvoir atteindre un score Ă©levĂ©, et constitue pour cela un challenge intĂ©ressant pour les mĂ©ninges! En revanche, la courbe de difficultĂ© n’est pas trĂšs bien gĂ©rĂ©e, et il devient rapidement difficile de dĂ©bloquer les niveaux suivants, cartes spĂ©ciales et personnages disponibles (qui ne seront accessibles qu’aprĂšs avoir atteint certains scores). Et ce dĂ©faut est bien dommage! MalgrĂ© un potentiel de rejouabilitĂ© Ă©levĂ©, cette difficultĂ© croissant trop rapidement risque de dĂ©courager un certain nombre de joueurs malgrĂ© la qualitĂ© certaine de ce petit jeu de rĂ©flexion sans prĂ©tention.

A vous tous qui ne savez pas comment occuper vos sĂ©ances de mĂ©ditation sur le trĂŽne, vos insomnies intempestives ou encore le temps passĂ© dans la file d’attente Ă  la CAF, Ă  bientĂŽt pour une nouvelle sĂ©lection de jeux!

Fabre Minuit

Mon Instagram (partages et souvenirs de voyage) : http://instagram.com/fabreminuit

Reconnaissance et travail social

Petit coup de gueule.
Lorsqu’on est travailleur social, et qu’on prĂ©sente son activitĂ© professionnelle Ă  quelqu’un, c’est toujours la mĂȘme chose. « Il en faut des gens comme toi », « Tu es courageuse », « Ah moi je ne pourrais pas »… Ces petites remarques, bien qu’anodines, elles s’accumulent au fil de ta vie au travail, et deviennent difficiles. J’ai du mal Ă  les supporter, lorsqu’on me les sert. Pour diverses raisons, que je ne listerai pas ici. Je me permettrai simplement de dire qu’on finit par imaginer Ă©veiller chez les gens deux sentiments : on chatouille les idĂ©es extrĂȘmes de certains, pendant que d’autres nous imaginent animĂ©s par l’importance d’accomplir une mission sacerdotale. Les travailleurs sociaux ne sont pas des hĂ©ros, loin de lĂ . Et on parle de nous souvent en mauvais termes, sans comprendre le contexte de notre profession. Le dernier reportage que j’ai aperçu sur l’Aide Sociale Ă  l’Enfance (que je n’ai pas voulu visionner, pour prĂ©server mes nerfs) prĂ©sentait une contention comme un acte violent, sans en avoir donnĂ© le contexte. Il interrogeait une jeune prise en charge par les services de l’Etat, en Ă©coutant son mal-ĂȘtre…sans visiblement donner le contexte de sa situation. Ca ne suffit pas. Et ça entretient les clichĂ©s.

On oscille entre des remarques sur les manquements des services sociaux, et ces petites phrases qui complimentent notre courage, et qui deviennent assassines. Avec la pratique, et avec le covid, j’ai rĂ©alisĂ© que la majoritĂ© des français n’en ont pas grand chose Ă  faire de notre corps de mĂ©tier. Et l’Etat en particulier. On s’occupe d’indĂ©sirables, peut-ĂȘtre est-ce pour cela? Probablement. On peut mourir dans le silence, et sans hommages. Qui voudrait fĂ©liciter un ME pour avoir rĂ©ussi la rĂ©insertion d’un grand prĂ©caire? Ca paraĂźt Ă©vident, peut-ĂȘtre. Mais ça fatigue, Ă  la longue. Car mĂȘme si on ne l’attend pas, elle fait du bien la reconnaissance. Et avec le covid, ce besoin s’est exacerbĂ© chez moi, comme chez beaucoup d’autres collĂšgues.

Lors du premier confinement, je me rappelle passer tous les jours devant un panneau LED sur mon chemin vers le travail. « Merci au personnel soignant, merci aux caissiĂšres, merci aux livreurs, merci aux infirmiĂšres libĂ©rales, merci aux Ă©boueurs… » Et nous?
Nous aussi nous avons travaillĂ©. Nous aussi nous avons trimĂ©, alors que la France entiĂšre Ă©tait confinĂ©e. Personne n’Ă©tait-il donc capable de le voir?

Cet Ă©tat de fait, il invisibilise globalement un corps de mĂ©tier trĂšs beau par essence. Car oui, l’altruisme, c’est beau. N’en dĂ©plaise aux libĂ©raux. Et non, les travailleurs sociaux ne sont pas des anges. Ni des hĂ©ros. On ne sauve pas l’humanitĂ©. Mais on tente de le faire.

On est tour Ă  tour des parents, des enseignants, conseillers d’orientation, employĂ©s administratifs, plombiers, peintres, cuisiniers, animateurs, soignants de petits bobos, psys… On rassure, on tente, on calme, on contient, on sĂšche des larmes, on crie, on dynamise, on pose de petits actes pour, chaque jour, arriver Ă  reconstruire la confiance perdue. Tous ces gens que les passants honnĂȘtes (de la chanson de Brassens) jugent, mĂ©disent, Ă©vitent du regard, nous apprenons Ă  les connaĂźtre, Ă  reconstruire leur rapport Ă  l’autre, Ă  eux-mĂȘmes, Ă  construire un avenir… Tout ça pour que cette sociĂ©tĂ© puisse avoir une homogĂ©nĂ©itĂ©, une harmonie entre ses membres. On ne fait pas ça tout seuls, bien sĂ»r. Mais on s’attĂšle Ă  cette tĂąche en y mettant bien souvent beaucoup de nous.

Et puis si on rate, c’est pas grave. On rĂ©flĂ©chit, on analyse, on prend du recul, on pose des objectifs, les bases d’un projet qui renversera la tendance, on l’espĂšre. Et on reprend les choses. On revient. On abandonne pas. On cherche des solutions. Tout ça pour atteindre la sacro-sainte Autonomie qui permettra Ă  l’usager de s’en sortir sans trop de casse. On est lĂ  pour ça. On lĂąche pas.

Alors non, les travailleurs sociaux ne sont pas des hĂ©ros. On est multiples. On est profs d’auto-Ă©cole, nounou, standardistes, conseillers en insertion professionnelle, monteurs de projets, adeptes d’humour noir… Faisant partie d’un corps de mĂ©tier bien trop vecteur de lĂ©gendes et clichĂ©s. En cruel manque de reconnaissance, et fatiguĂ© de l’ĂȘtre.

Mon journal de reconversion #3

Je me souviens notamment de ce PĂšre catholique, qui m’a beaucoup marquĂ©e. Quel Ă©tait son nom ? Je le nommerai ici Abu Malek, mĂȘme si ce n’était pas comme ça qu’il s’appelait. Je me souviendrai toujours de lui, je crois. Il Ă©tait grand, et dĂ»t ĂȘtre massif et imposant lorsqu’il Ă©tait plus jeune. Ses mains Ă©taient larges, ainsi que ses Ă©paules, pour un homme de cet Ăąge. Il devait avoir quatre-vingt ou quatre-vingt dix ans. Abu Malek me faisait penser Ă  une statue de granite, de par sa carrure. On m’avait racontĂ© que c’était quelqu’un d’érudit il fut un temps, qui traduisit le Coran en français si je ne me trompe pas. Ce personnage m’intriguait, j’avais envie de l’entendre raconter les histoires de son passĂ©, comme le faisaient beaucoup de rĂ©sidents. Mais Abu Malek avait un handicap majeur. Il Ă©tait quasiment sourd, et de ce fait il s’isolait de plus en plus, les membres du personnel Ă©tant trop peu nombreux pour pouvoir continuer Ă  le stimuler rĂ©guliĂšrement. Il s’enfermait peu Ă  peu dans une solitude forcĂ©e, de par sa condition. Et moi, j’étais frustrĂ©e de ne pas pouvoir communiquer avec lui. Les jours passant, l’idĂ©e de trouver un moyen de communiquer avec lui me trottait dans la tĂȘte. Et un matin, j’essayai de lui prĂ©senter un petit papier sur lequel Ă©tait notĂ© : « Bonjour mon PĂšre, comment allez vous ? Â». Surprise ! Il leva la tĂȘte, me considĂ©ra, et me sourit en hochant la tĂȘte comme pour dire oui. C’était donc possible de communiquer avec lui par Ă©crit

Le travail des bĂ©nĂ©voles consistait notamment Ă  organiser des activitĂ©s pour les personnes ĂągĂ©es l’aprĂšs-midi. Je profitai d’une journĂ©e pour me munir d’un cahier et d’un crayon. Je m’assis Ă  cĂŽtĂ© de Malek, et Ă©crivis la mĂȘme phrase de salut avant de lui tendre le crayon. Il le prit, et esquissa un geste pour Ă©crire quelque chose. Son corps Ă©tant fatiguĂ© par la vieillesse qui l’avait gagnĂ©, sa main Ă©tait trĂšs lente, et mon regard s’accrocha Ă  celle-ci, tant j’attendais ardemment de voir si mon petit stratagĂšme allait marcher.

« Oui, je vais bien merci, et vous ? Â» Le sentiment de satisfaction que je ressentis Ă  cet instant, je m’en souviens encore. J’étais trĂšs heureuse d’avoir rĂ©ussi Ă  dĂ©passer les handicaps de cet homme pour pouvoir communiquer avec lui, et avec le recul, je pense que ce sont des moments comme celui-ci qui m’ont dĂ©cidĂ©e Ă  choisir mon orientation.

Journal des Ă©motions : Le syndrome de l’imposteur

@anxiouswitches – Instagram

Être quelqu’un d’angoissĂ© ou de trĂšs Ă©motif, ce peut ĂȘtre un vĂ©ritable fardeau Ă  porter tous les jours, dans un monde oĂč l’hypersensibilitĂ© est encore vue comme une faiblesse. Ce fut un long voyage en moi-mĂȘme pour accepter mes noeuds Ă©motionnels et apprendre Ă  rassurer mes angoisses plutĂŽt que de les refouler. Je m’accepte beaucoup mieux telle que je suis aujourd’hui, mĂȘme s’il reste encore du travail. Par intĂ©rĂȘt thĂ©rapeutique d’abord, et pour (qui sait?) aider d’autres personnes qui seraient aux prises avec ce type de problĂšmes, parlons Ă©motions!

Mon syndrome de l’imposteur, il s’exprime surtout en amour et au travail. Lorsque j’ai compris que l’homme qui est aujourd’hui mon mari s’intĂ©ressait Ă  moi, ma premiĂšre rĂ©action a Ă©tĂ© de me demander comment un homme pareil pouvait s’intĂ©resser Ă  une femme comme moi. Cela complique la construction de la confiance, car Ă  ce sentiment s’ajoute une peur de l’abandon. Cela complique aussi le fait de se livrer Ă  l’autre et d’exprimer un dĂ©saccord par exemple, on a peur de perdre l’amour de l’autre s’il nous voit tel qu’on est, puisqu’on se pense indigne de susciter un tel sentiment. Enfin, cela rend difficile le fait d’agir naturellement, car on pense de l’autre qu’il aime une certaine image de nous-mĂȘme, et pas notre vrai Moi. Cette image, on se sent obligĂ© de l’entretenir plutĂŽt que d’ĂȘtre nous-mĂȘmes, pour ne pas briser ce sentiment amoureux.

Ensuite, j’occupe un poste qui me demande de savoir Ă©normĂ©ment de choses, et de me reposer sur l’Ă©quipe pour pouvoir gĂ©rer des tĂąches que je n’ai jamais fait, ou que je ne sais pas faire. J’ai trĂšs souvent peur de l’erreur, pour qu’on se rende compte que je suis inapte Ă  exercer ma fonction. Ensuite, j’ai souvent peur de demander de l’aide par peur de passer pour une idiote, ou de reconnaĂźtre une erreur par peur encore une fois qu’on me prenne pour une imposteure.

Je ne suis pas plus idiote, ni plus aimable, ni plus inapte qu’une autre. La perfection n’existe pas, mais le manque de confiance et d’amour envers soi-mĂȘme nous fait bien souvent nous dĂ©nigrer plus bas que terre alors que nous ne le mĂ©ritons pas. La perfection n’existe pas, mais il faut savoir aussi reconnaĂźtre sa valeur. Et s’aimer soi.

Alors d’oĂč ça vient, tout ça?

Je manque cruellement de confiance en moi depuis toujours et mon Ă©ducation (paternelle, notamment) m’a inculquĂ©e un principe de non-satisfaction de soi (ĂȘtre satisfait, c’est ĂȘtre imbu de soi-mĂȘme et se reposer sur ses lauriers – faux, et toxique!) et d’ambition (toujours vouloir faire plus haut, plus fort et mieux – du coup c’est facile de se sentir coupable d’avoir besoin de se reposer…). Ado, je me suis construite beaucoup dans la comparaison, ce qui m’a laissĂ© des sĂ©quelles. Comparaison avec les autres d’abord : toujours plus beaux, plus Ă  l’aise, plus douĂ©s, meilleurs que moi. Comparaison avec mon pĂšre, ensuite : perpĂ©tuellement dans le faire, bardĂ© de rĂ©ussites, occupant des postes importants, et prompt Ă  me faire remarquer le fait que je ne suis ni irrĂ©prochable, ni incroyable, ni parfaite (humaine, finalement). Tout cela a bien souvent paralysĂ© ma crĂ©ativitĂ© : pourquoi agir, puisqu’on ne sera Ă©videmment pas Ă  la hauteur? Et je me suis souvent retrouvĂ©e coincĂ©e entre mes rĂȘves et ma peur de l’Ă©chec.

RĂ©sultat des courses, je me suis longtemps retrouvĂ©e coincĂ©e dans cet entre-deux dont je n’arrivais pas Ă  me sortir, dĂ©bordĂ©e par une montagne de choses Ă  faire dont je me chargeais par mimĂ©tisme de ce modĂšle paternel dont j’ai Ă©tĂ© tĂ©moin toute ma vie. Comme s’il fallait ĂȘtre perpĂ©tuellement dĂ©bordĂ©e (et stressĂ©e) pour avoir l’air importante, compĂ©tente, et insĂ©rĂ©e dans ce modĂšle qui ne me convient pas. Car cette idĂ©e de la vie professionnelle, et personnelle, est finalement trĂšs vieille France. Et pour une zĂšbre comme moi, c’est trĂšs difficile Ă  vivre. Imaginez un peu ce cercle vicieux : chaque jour, je me dresse une liste monstrueuse de choses Ă  gĂ©rer, que je n’arrive pas Ă  mener Ă  bien parce que les journĂ©es ne durent pas quarante-huit heures, et parce que ce rythme impose un dĂ©ni de ses limites corporelles et de sa fatigabilitĂ©. Comme je n’y arrive pas, je culpabilise. Je me sens nulle. Mon mental bourdonne. Je suis parasitĂ©e par tout un tas de sentiments nĂ©gatifs, et je reporte au lendemain ce que je n’ai pas fait aujourd’hui. Les jours oĂč je me repose, c’est pareil. Je culpabilise de ne pas ĂȘtre dans le faire, je me sens nulle de ne pas avoir la force de travailler perpĂ©tuellement comme mon pĂšre…

La question est alors : comment se sortir de tout ça?

D’abord, pour moi, prendre conscience que ce schĂ©ma rĂ©pĂ©titif n’est pas normal, est une premiĂšre Ă©tape importante. On a le droit d’ĂȘtre fatigable. On a le droit d’avoir ses limites. On est pas une mauvaise personne si on arrive pas Ă  dĂ©placer le Mont Blanc sur la distance Paris-Marseille tous les jours. Ce n’est pas grave si on est moins productif parfois. Ce n’est pas grave si on a envie de ne rien faire, si on reporte Ă  demain des choses parce qu’on est fatiguĂ© et qu’on a envie de prendre du temps pour soi. Le principal est d’agir, selon soi. Et…

De ne pas se comparer. Jamais. Notre personne est belle, est parfaite dans ses imperfections, telle qu’elle est. Il est plus rapide d’apprendre Ă  s’aimer tel qu’on est plutĂŽt que de vivre dans la comparaison : il y aura toujours une personne que l’on trouvera plus belle, plus forte, plus douĂ©e que nous.

Faire le tri dans sa vie, et agir rĂ©ellement. Ce qui m’a aidĂ©e, c’est de regarder mes monceaux de listes de choses Ă  faire, de projets et de rĂȘves, et de me poser ces questions : est ce que je veux le faire? Est ce que c’est nĂ©cessaire de le faire? Est ce que je me sens capable de le rĂ©aliser? Et peut-ĂȘtre le plus dur, poser un acte. Quel qu’il soit. En acceptant l’Ă©chec. Parce qu’on rĂ©ussisse ou pas, on aura au moins la satisfaction d’avoir essayĂ©, plutĂŽt que les regrets de ne pas avoir tentĂ©.

Enfin, accueillir ses Ă©motions, et les Ă©couter, les rassurer plutĂŽt que de les refuser ou les refouler. Et c’est un gros, gros travail pour les hypersensibles… Et un long chemin Ă  faire pour s’accepter tel qu’on est. Mais je l’apprends avec le temps, ça vaut la peine d’apprendre Ă  se connaĂźtre et Ă  s’aimer!

De nouveaux journaux sont Ă  venir!