Educ spé’ – Récits de terrain #13

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

En juillet 2011, j’étais encore une jeune étudiante paumée en quête de sa vocation. En première année de licence de lettres modernes, je ne savais pas vraiment ce que je foutais là. Donc je ne travaillais pas vraiment, et me posais des questions sur mon avenir, entre deux angoisses existentielles et autres questions liées à la réalisation de mes rêves. Et survint un voyage qui changea le cours de mon chemin, puisqu’à cette occasion je partis travailler en tant que bénévole dans une maison de retraite palestinienne située à Jérusalem-Est et y découvris trois choses : je me sentais comme un poisson dans l’eau parmi les palestiniens et plus largement au Moyen Orient, j’adorais accompagner des personnes en difficulté, et j’affectionnais tout particulièrement construire des solutions à leurs problématiques à la hauteur de leurs capacités pour leur faciliter la vie. En termes non-professionnels, des appétences toutes trouvées pour me faire aimer le social! Et suite à ce voyage, je me lançai dans la formation d’éduc…

Parmi tous les résidents de cette époque, j’en ai oublié beaucoup. Mais l’un d’entre eux m’a profondément marquée. Je ne me souviens plus de son nom, mais je l’appellerai Abu Malek. C’était un père catholique qui devait probablement être quasi-centenaire. On m’avait dit qu’il était très érudit, et avait notamment traduit le Coran en français. Mais plus que tout, c’est son apparence qui m’étonnai au premier abord. Il semblait avoir été très grand, massif et de stature imposante. Malgré l’affaissement de ses épaules, on voyait nettement qu’elles avaient été très larges, et ses mains l’étaient encore. Le Père me faisait penser à une statue de granite, silencieuse et mystérieuse. J’avais envie d’entrer en contact avec lui, comme avec tous les autres résidents, mais un handicap m’en empêchait : la vieillesse l’avait rendu quasiment sourd. Je me souviens d’un infirmier qui réussit à lui parler en lui hurlant (littéralement) dans l’oreille. Au fil des jours, je réfléchis donc à une solution.

Puisqu’Abu Malek parlait français, je testai un matin de lui écrire sur un papier : « Bonjour mon Père, comment allez-vous?« . Miracle! Il leva la tête, me regarda et sourit en hochant la tête. L’écrit, c’était peut-être une voie possible pour communiquer!

L’après-midi, les bénévoles étaient rassemblés pour organiser des activités à destination des personnes âgées. Je saisis une de ces occasions pour présenter à Abu un cahier, et un crayon. J’écrivis « Bonjour mon Père, comment allez-vous? » et lui tendis le crayon. Malek le prit, sa main s’approcha en tremblotant de la feuille. J’étais suspendue à ses gestes… Après de longues dizaines de secondes, peut-être une minute ou deux, j’obtins enfin une réponse! « Oui bien, merci. » Cela peut sembler anodin, ridicule peut-être ? Ces trois petits mots… Mais le sentiment de satisfaction que je ressentis, je m’en souviens encore : j’avais réussi à dépasser le handicap de cet homme, pour établir un moyen de communiquer avec lui.

Plus tard, nous eûmes d’autres échanges par écrit. Cela n’était jamais long, car la vieillesse rendait l’acte d’écrire fatiguant pour lui. Mais je n’ai jamais oublié cet homme, et gardé depuis les feuillets sur lesquels Abu Malek et moi avions conversé.

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