Mon journal de reconversion #2

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis sentie différente de la masse. Très, peut-être trop sensible, animée par des choses différentes, toujours plus prompte à rêver que de m’occuper de choses concrètes, ou qui intéressaient les autres. Pendant longtemps d’ailleurs, ce fut une grande peur pour moi que celle de devoir grandir, et devenir adulte. Plus encore, le fait de me conformer à la masse m’a toujours inspirée plus de répulsion qu’autre chose. Ce monde ne m’intéressait pas, la productivité ne m’intéressait pas, et j’aspirais plus à faire de mon monde intérieur une réalité palpable que de trouver ma place dans cette société. Je suis passée par une phase de grande fragilité, de transgression, d’angoisses, et ai fait un long chemin pour trouver un semblant d’équilibre et de confiance en moi. Mais cette grande sensibilité émotionnelle, bien évidemment, reste toujours constitutive de mon identité.

On pourrait résumer l’équilibre de ma vie en trois aspects : la création, le voyage, et le rapport à l’Autre. Pour être heureuse, j’ai besoin de créer, de voyager et d’être en lien avec mes semblables. Les deux premiers éléments, jusqu’ici j’ai pu les retrouver dans ma vie personnelle. Pour ce qui est du troisième, outre ma vie sociale et familiale, il est probablement à l’origine de mon choix de faire des études pour travailler dans le social. Tout a commencé lors de mon deuxième voyage à Jérusalem à ma majorité. J’étais partie travailler en tant que bénévole, dans une maison de retraite tenue par des religieuses catholiques. Cette maison s’appelle le Home Notre Dame des Douleurs, situé à Jérusalem-Est, en plein cÅ“ur des quartiers palestiniens.

J’ai beaucoup aimé travailler avec ces bonnes sœurs. C’était un peu étrange pour moi de me retrouver dans un cadre aussi strict (même si cette rigidité est à relativiser, par rapport à d’autres congrégations) mais j’ai pourtant beaucoup apprécié vivre là-bas. Je me sentais bien au sein du Home, apaisée, ressourcée, à l’aise. Et c’est dans cet environnement spirituel lumineux que j’ai découvert que j’aimais beaucoup aider les autres. A l’époque, comme tout jeune adulte en quête de soi, j’étais un peu paumée, et ne savais pas trop bien ce que je voulais faire de ma vie. Je savais trois choses. Je n’aimais pas l’école, le théâtre me faisait vibrer et mon orientation dans une prépa littéraire à option théâtre avait échoué. Mon dossier n’était pas assez bon, et il faut le dire, heureusement que mon entrée dans cette formation a été refusée. La dureté de la prépa aurait été très violente à vivre pour moi. Mes parents, de plus, me poussaient à chercher une formation qui me permette de trouver un job alimentaire, privilégier la sécurité plutôt que de me lancer dans une voie aléatoire comme celle des arts. Moi, je rêvais de devenir comédienne, mais n’osais pas m’opposer totalement à mes parents. Alors j’avais commencé une licence de lettres modernes, sans savoir vraiment pourquoi. Et comme je ne peux pas m’impliquer dans quelque chose sans y voir un sens, je travaillais très peu et avais des résultats moyens.

Et vint donc ce bénévolat en Terre Sainte. Ces voyages ont changé ma vie, de bien des aspects, mais c’est de mon orientation professionnelle dont je souhaiterais parler ici. J’ai découvert que j’appréciais la relation d’aide, que j’aimais accompagner mon prochain en difficulté, et que j’aimais construire des solutions à la hauteur des personnes à ma charge pour arriver à leur apporter cette assistance. Soit trois aspects intrinsèques au travail social.

[A suivre…]

Educ spé’ – Récits de terrain #14

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.


J’ai travaillé deux ans dans un établissement scolaire adapté situé en Ille et Vilaine. Ce fut une expérience intense pour moi, et riche d’apprentissages divers, à la fois sur le monde du travail et des difficultés de mon métier. Car même si je n’étais pas sur un poste d’éducateur, je travaillais avec un public très divers : jeunes en décrochage scolaire, d’origine étrangère, qui présentaient des troubles du comportement, qui avaient vécu des difficultés personnelles et familiales les ayant marqués, ou simplement qui ne pouvaient pas s’adapter au système scolaire classique…

Lors de mes deux années passées principalement à l’internat, j’ai rencontré un certain nombre de garçons et filles. Parmi eux, un jeune m’a particulièrement marqué. S. était d’origine maoraise (si je ne m’abuse), et faisait partie de ceux qui n’avaient pas vu le jour dans une famille qui leur aurait permis de se construire sereinement. C’était un garçon fermé, fuyant, faisant très peu confiance à l’adulte, et son vécu l’expliquait tout à fait. Il était assez provocateur, dans la transgression comme beaucoup d’adolescents, et assez intelligent pour fomenter ses bêtises dans le dos de l’équipe de la vie scolaire, sans être remarqué…

Notre relation a été très compliquée lors de ma première année dans cet établissement. Nos conditions de travail ainsi que la hiérarchie laissant très franchement à désirer, j’étais épuisée par mon quotidien au travail et nous ne pouvions pas mettre en place un cadre qui aurait été assez sécurisant pour les jeunes. Et cette défaillance aurait pu éviter beaucoup de débordement qui eurent lieu pendant ces deux années. S. était donc très provocateur, difficile à saisir, et j’étais pour ma part coincée dans un positionnement très strict qui n’aidait pas du tout à faciliter mes relation avec lui, ainsi que beaucoup de garçons de l’internat.

Pourtant, pendant l’été qui a précédé ma deuxième année, quelque chose s’est passé dans la vie de S. Lors de la rentrée suivante, son comportement s’était apaisé, il avait gagné en maturité, et incitait les autres jeunes à mieux se comporter, et venait même en soutien de l’adulte pour gérer certaines situations. J’étais impressionnée par les progrès qu’il avait fait, et valorisai autant que je pouvais ces changements dans sa vie et sa manière d’être. Nos relations, bien évidemment, se sont de ce fait grandement améliorées.
S. était simplement un jeune qui avait besoin qu’un adulte lui porte de l’attention, et reconnaisse sa valeur. Et j’espère avoir laissé chez lui un bon souvenir, après le dernier échange que j’ai pu avoir quand il a obtenu son diplôme, à la fin de ma dernière année de travail dans cet établissement scolaire.

J’étais au bureau, et S. vient pour récupérer un papier. J’avais appris qu’il était diplômé. Nous étions seuls dans le bureau, et je me dis que c’était le moment de lui prouver qu’un adulte pouvait reconnaître ses efforts et sa valeur, car il avait prouvé cette année qu’il était capable d’évoluer d’une manière remarquable. Je le pris donc à parti.

« Tu sais, S. J’avais envie de te le dire, nos relations ont été difficiles l’année dernière, je sais que je criais beaucoup mais j’étais très fatiguée. En tous cas j’ai vu les efforts et les progrès que tu as fait cette année, dans ton comportement, et là tu as ton diplôme… Alors voilà. Je te souhaite le meilleur, je suis sûre que tu réussiras dans tes projets. Je suis fière de toi. »

Il ne m’a rien répondu, ou presque. Juste un « Merci ». C’était de toutes façons un gamin réservé, et je respecte ça. Mais son visage, lui, a tout de suite changé d’expression. Et je n’oublierai jamais la manière dont il s’est illuminé.

Mon journal de reconversion #1

Chapitre 1 : Hypersensibilité et monde du travail

25 février 2021 : jour 1

Ca y est, je me lance.

Je pensais avoir trouvé un lieu de travail qui me permettrait de me sentir assez bien pour y envisager un CDI en attendant que mes projets soient assez viables pour quitter le social pur et dur, mais ce n’est pas le cas. Et c’est bien dommage. Le trop-plein que je ressens est lié aussi à des difficultés personnelles, c’est vrai. Mais le travail ne devrait pas en rajouter. C’est mon ressenti. D’autant plus dans une branche qui en comporte déjà tellement par essence.

Alors c’est le moment de me lancer.

Faisons un point. Je vis un ras le bol généralisé, exacerbé par un sentiment de trahison lié à ma hiérarchie. En fait, le foyer où je travaille est déjà très dur en soi. Précisons que je n’ai jamais craint les difficultés liées à mon métier, bien que j’ai déjà eu peur pour mon intégrité physique au travail une fois. Les bagarres, les coups, les insultes, la maladie, les pathologies psy et les parcours de vie chaotiques ne me font pas peur, mais cette fois-ci j’ai peur de mettre en danger mon entourage à cause des failles institutionnelles de ma structure, mises en exergue par le coronavirus. Et ça, je ne l’accepte pas. Je suis peut-être éduc, mais j’ai mes limites.

La structure où je travaille est un foyer accueillant des mineurs isolés étrangers. Ce devait être un foyer provisoire, qui s’est transformé en un foyer permanent. Les jeunes sont donc hébergés dans des conditions lamentables. Les locaux sont vétustes, n’ont pas été rénovés, seulement réaménagés à la va-vite. Les locaux sont infestés par la gale, les punaises de lit, les rats, la moisissure, les problèmes de plomberie sont récurrents et la saleté omniprésente. La structure peut accueillir jusqu’à 100 jeunes, pour 30 professionnels dont seulement 13 travailleurs sociaux qui travaillent en référence unique. La charge de travail est incroyable, et les conditions déplorables. Et plus encore, le collectif devient maltraitant pour certains jeunes, qui développent des troubles du sommeil et psychologiques. Par la force des choses.

Mais ce qui m’a plu, en arrivant là, c’était le travail, l’équipe, et les jeunes. Ils débordent d’une énergie incroyable et d’une envie de s’en sortir qui force le respect. A mes yeux, les jeunes nés en France ont tellement à apprendre d’eux. J’ai écumé quelques structures dans ma jeune vie professionnelle. Et je n’ai que très rarement trouvé une émulsion et un militantisme dans une équipe qui m’a autant plu que dans ce foyer. J’ai connu des équipes sclérosées, des environnements de travail désabusés, du harcèlement au travail, des pratiques inadaptées… Et lorsqu’on m’a fait miroiter un CDI là-bas, je l’ai même envisagé. Pour moi, c’est un énorme pas, le CDI. Je voyais avant ce type de contrat comme des menottes que l’on attacherait à mes poignets.

Mais bon. Ma structure a en plus son lot de failles institutionnelles. Et c’est peu dire. Nous n’avons pas de projet d’établissement, l’équipe est paralysée souvent pas de grosses dissensions, il y a des passe-droits. Et la cerise sur le gâteau intervint avec le covid.

Nous avons le variant anglais détecté au sein de notre structure. Deux cas positifs, sûrement plus vu la promiscuité. Au moins onze jeunes cas contacts. Pas de test massif prévu, « c’est en réflexion Â», pas de protocole sanitaire, et pas de volonté de protéger les professionnels dont certains ont des profils à risques vis à vis de cette maladie. Et les efforts conjoints de la coordo et de l’infirmière pour instaurer un cadre ne seront probablement pas constructifs, en l’absence de volonté de la part de notre chef de service qui ne souhaite pas organiser de dépistage de masse.

Cette fois-ci, c’est trop. J’ai peur de transmettre le covid à mon fils de quatre mois, et à mes parents qui sont âgés et en mauvaise santé. Et ça, je le vis très mal. J’accepte sans problème les difficultés que peuvent m’apporter mon travail. Mais qu’il mette en danger mon entourage, je ne le veux pas. Je ne souffrirai plus à cause de mon travail, c’est décidé. Et ce CDI, on va y repenser. Mieux vaut utiliser les mois qui restent à mon contrat pour me remettre à flot financièrement, et réfléchir à me retourner.

Je choisirai un autre chemin.

A suivre…

Lettre à mon ex

Mon très cher ex…


Je ne sais plus où j’ai lu ça, mais je me souviens de cette idée. C’est lorsque tout va bien qu’il faut écrire sur ce qui n’allait pas. C’est au moment où tout va bien qu’il faut prendre du recul sur ce qui s’est passé. Et pardonner, surtout. Par où commencer ?
Non, ce n’est pas une lettre d’excuse. Ni une lettre d’insultes. Encore moins une lettre d’amour. Manquerait plus que ça. Je ne regrette pas une seconde de t’avoir quitté, et je suis bien plus heureuse aujourd’hui que je ne l’étais hier.


Une lettre d’adieu, peut-être. Oui, c’est ça. Une lettre pour tirer un trait sur le mal, garder en mémoire le bien, et conclure quelque chose. C’est de ça dont j’ai besoin. En l’absence de possibilité de te parler, et d’être entendue.


Par où commencer, donc ? Neuf années de relation, ça ne se raconte pas comme ça. On s’est connus jeunes. A une période où je découvrais les joies de la transgression. On s’est aimés ainsi, très fort. En tous cas je t’ai aimé. Dans un univers d’alcool et de drogues. Et à l’époque ça me convenait. Par la suite, on a traversé beaucoup d’épreuves. Trois ans à distance, des décès. Envers et contre tout, on tenait bon. On s’est fait mille promesses d’éternité. J’y ai cru, très fort. Je me suis accrochée à cette vision de nos enfants qu’on aurait un jour. Une fois que tout irait mieux. Et telle cette coquille de noix dans la tempête, notre couple n’a pas sombré. Et j’avais mille et une idées de projets. Il fallait attendre. Alors j’attendais.
Et puis il y a eu la suite. Mon retour auprès de toi, mon diplôme en poche. Au début tout allait bien, entre nous. J’étais dans l’euphorie de mon retour dans ma ville, puis vinrent les difficultés pour trouver un travail, un nouveau décès. Et on a habité ensemble, après avoir été hébergés deux ans par mes parents.


C’est alors que je partis en voyage, deux mois. Quand je revins, ma vie se bouleversa. Bénévolat auprès de demandeurs d’asile, amour libre, rencontre d’un jeune géorgien dont je tombai amoureuse. Et cette rencontre agit comme un électrochoc pour moi. Je me réveillai comme d’un long sommeil, et me rendis compte que ça n’allait plus. J’étais face à un choix. Assumer mon cœur, et partir. Rester, et faire comme si tout allait bien alors que je m’étais rendue compte que je n’étais pas heureuse. Et je choisis d’aller vers cet avenir, vers cette femme que je voulais devenir, et je te quittai.


Car non, ce n’est pas notre relation de neuf années qui fut le problème. Ce sont nos dernières années. Et j’ai réalisé que beaucoup de choses entre nous étaient toxiques, et qu’on ne se faisait pas de bien. On a construit en parallèle nos vies, sans que tu t’impliques dans la mienne. Tu n’as jamais voyagé avec moi, ne t’es pas intéressé à mon travail, ne voulais jamais écouter mes histoires. Et l’avenir était flou, nous n’avions pas de projet commun. Il fallait toujours attendre une échéance nébuleuse, à l’issue de laquelle notre vie démarrerait. Plus tard, on vivrait. Plus tard, on voyagerait. Plus tard, on ferait des projets. Ce qui fait qu’on avait pas d’avenir. On était dans l’attente. Et c’est pour ça que j’ai vécu de mon côté. Je n’aurais pas pu t’attendre neuf années pour construire ma vie, et voyager.
Globalement, à la fin de notre relation, nous n’avions pas de quotidien en commun, en général on passait notre temps sur notre ordi sans rien partager, on baisait de temps en temps et on se bourrait la gueule avec nos potes. Tu ne faisais jamais le ménage, et moi vraiment peu souvent parce que j’en avais marre d’être la seule à le faire. Je ne pouvais rien affirmer lorsqu’on discutait sans que tu remettes mes connaissances en doute, j’avais perpétuellement tort. Et lorsqu’on se disputait, c’était un schéma théâtral qui recommençait, perpétuellement. Le manque de communication qu’on avait me faisait vriller, ma colère prenait le dessus, je hurlais pendant une heure, partais pleurer pour me calmer, culpabilisais, revenais la queue entre les jambes et on revenait sur la crise en blaguant. Oui, c’était mon petit pétage de plombs mensuel, de toutes façons c’était rien. Et il y avait cette phrase, qui m’est restée : « T’es tellement folle que de toutes façons personne d’autre que moi ne pourra te supporter. ». On a quand même décidé de se fiancer. Je me suis rendue compte que je n’en avais pas vraiment envie, et que le moment où tu me l’as demandé (soirée, bonne ambiance, pas envie de casser l’ambiance…) a fait que j’ai accepté. Je pensais que je t’aimais encore, mais je me sentais seule. J’assumais tes démarches administratives, notre vie. A part des sorties cinéma, c’est moi qui organisais notre vie. Sans soutien de ton côté. Tu avais un certain besoin de cette relation d’aide, qui allait bien avec mon complexe du sauveur, et me faisait de plus en plus avoir un rôle de maman pour toi. Et ce n’était pas sain. Cette situation faisait que je me sentais vidée, triste. Et pour tout cela, je t’ai quitté.


Malgré tout, briser neuf années de relation comme ça, c’est dur. Ca a été la décision la plus difficile de ma vie. Je ne pouvais pas encore assumer la culpabilité de briser nos promesses, notre passé, tout ce que nous avions traversé ensemble. C’est pour cela que je me suis dit à moi-même que ce que je voulais, c’était une pause de six mois. Mais en réalité, c’était la solution la plus douce pour ne pas avoir à gérer toute cette culpabilité que je ressentais. J’ai quand même essayé de faire les choses bien, t’expliquer tout ce qui n’allait pas. Pendant de longues soirées, des discussions qui ont duré des heures, j’ai essayé de te faire comprendre ce qui n’allait pas. Rien n’a marché. Il y a eu des pleurs, des supplications, des insultes, des paroles violentes. Et au bout de tout cela, j’ai fait une crise de nerfs qui a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Après cela, je ne voulais plus entendre parler de toi, je ne voulais plus que tu me touches, plus rien.

C’était fini. Je suis partie.
J’ai refait ma vie.


Et je suis bien plus heureuse comme cela.
Malgré tout cela, j’étais disposée à ce qu’on se revoie, plus tard. Qu’on garde une relation d’amitié. Rayer quelqu’un de ma vie avec qui j’ai passé neuf années, c’était dur. Tu as marqué ma vie, et je n’avais pas envie de renier cela. Mais j’ai appris tellement de choses, tu as mis en place tellement de choses qu’au jour d’aujourd’hui, je suis en colère contre toi. Et je n’ai plus envie de te revoir. Tu as craché sur notre relation, tu as craché sur ce que j’ai fait pour toi, ce qu’on a traversé ensemble. Et tu n’as mis aucune difficulté à le faire. Et pour cela, je suis en colère contre toi. Entre les insultes, l’argent que tu me dois encore, le chantage au suicide, le harcèlement, les mensonges, la culpabilisation, les remarques, les accusations, les tentatives de me discréditer auprès de nos amis, même de ma mère, ça fait beaucoup. Beaucoup trop. Je commence même à me demander si tu m’as aimée un jour.


Alors je conclurai cette lettre ainsi. L’homme que tu es aujourd’hui, je ne veux plus le voir. C’est fini. Peut-être si tu décides de me rembourser, et seulement à cette condition. Mais je sais que tu ne le feras pas.


L’homme que tu as été, avec qui j’ai traversé tant de choses, je garderai toujours une affection profonde pour lui. Et c’est à lui que je m’adresse. Même si aujourd’hui je suis heureuse, que j’ai construit une nouvelle vie, complètement différente, je veux lui dire au-revoir. La femme que je suis, que j’aime, elle a pu se construire en partie grâce à toi. Merci, pour ce que je suis. Je n’oublierai jamais ce qu’on a vécu, les bons moments et les grandes joies, les difficultés et l’amour qu’on a partagé. Je ne regrette pas une seconde vécue avec toi, même si tout n’a pas été facile. Et je te souhaite d’être heureux, de retrouver l’amour et de réaliser les projets que tu rêves de faire, et pour lesquels je ne doute pas que tu aies le talent qu’il faut.


Bon vent à toi, et que la vie te soit douce.
Aya.

Helsinki, drakkar et poupée inuit

Musée Vasa, Suède

Année 1999. Pour voir ma sÅ“ur qui faisait ses études en Finlande, nous sommes partis en voyage. J’avais sept ans, c’était mon premier voyage. C’est loin, et mes souvenirs sont flous. Mais je me souviens du fleuve à Helsinki qui charriait des énormes blocs de glace, des monceaux de neige partout. C’était beau. Je vois encore la statue de la Petite Sirène, en hommage au conte de Hans Christian Andersen. La chambre dans laquelle vivait ma sÅ“ur. Son sourire, et celui de ma mère. Si notre famille est loin d’être parfaite, Il faut dire que le fait de parcourir le monde avec mes parents fut un grand cadeau que la vie m’offrit, et je lui en serai toujours reconnaissante.

J’ai le souvenir de deux grands bateaux, dont la majesté m’a marquée pour toujours. Le premier était une grande nef au bois verni, échouée dans la baie. Elle reposait dans un musée. Malgré le calme et la magnificence que cette antiquité m’inspira à l’époque, sa coque semblait encore résonner des éclats de voix des millier de marins qui avaient dû parcourir les mers à son bord. Moi qui à l’époque ne jurait que par les contes bretons, les histoires de pirates et les récits de Pierre Mac Orlan, cette vision constituait du pain béni pour mon imagination de petite fille…

Le deuxième était un grand drakkar au bois noirci. Je me souviens qu’il m’avait paru absolument énorme, du point de vue de la petite fille que j’étais. Je n’avais encore aucune conscience de la dureté du voyage sur une telle embarcation, ni de l’identité des fiers guerriers qui l’avaient emprunté pour conquérir, qui sait… la Normandie? Toujours est-il qu’il trônait lui aussi dans un musée, au milieu d’une grande salle blanche, témoin silencieux des siècles écoulés.

On ne choisit pas ce dont on se souvient des années après. Et lorsqu’on est enfant, ce sont les émotions fortes qui nous marquent le plus.
Année 1999. J’ai sept ans, on doit rentrer à Rennes. Et je dois quitter la Finlande, la Suède, et ma soeur. Dans l’aéroport, je pleure toutes les larmes de mon corps. Cécile est déjà partie. Mon père s’en va, je ne comprends pas trop. Ma mère me tient contre elle, réchauffant de son amour de maman le gros chagrin de sa fille. Soudain, je vois venir mon papa au loin. Il a un sourire satisfait sur son visage, et tient quelque chose dans ses bras. Et la surprise aura fait s’effacer mon chagrin : c’est une poupée inuit, avec un manteau constitué d’une grosse fourrure blanche. Je la serre dans mes bras, et on part reprendre l’avion.

Je ne sais pas où est passée cette poupée, je pense l’avoir perdue depuis longtemps. Mais le souvenir du sourire de mon père et de cette fourrure blanche, lui, m’est resté jusqu’à aujourd’hui.

Educ spé’ – Récits de terrain #13

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet de critiques et d’idées reçues, finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Ces journées restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

En juillet 2011, j’étais encore une jeune étudiante paumée en quête de sa vocation. En première année de licence de lettres modernes, je ne savais pas vraiment ce que je foutais là. Donc je ne travaillais pas vraiment, et me posais des questions sur mon avenir, entre deux angoisses existentielles et autres questions liées à la réalisation de mes rêves. Et survint un voyage qui changea le cours de mon chemin, puisqu’à cette occasion je partis travailler en tant que bénévole dans une maison de retraite palestinienne située à Jérusalem-Est et y découvris trois choses : je me sentais comme un poisson dans l’eau parmi les palestiniens et plus largement au Moyen Orient, j’adorais accompagner des personnes en difficulté, et j’affectionnais tout particulièrement construire des solutions à leurs problématiques à la hauteur de leurs capacités pour leur faciliter la vie. En termes non-professionnels, des appétences toutes trouvées pour me faire aimer le social! Et suite à ce voyage, je me lançai dans la formation d’éduc…

Parmi tous les résidents de cette époque, j’en ai oublié beaucoup. Mais l’un d’entre eux m’a profondément marquée. Je ne me souviens plus de son nom, mais je l’appellerai Abu Malek. C’était un père catholique qui devait probablement être quasi-centenaire. On m’avait dit qu’il était très érudit, et avait notamment traduit le Coran en français. Mais plus que tout, c’est son apparence qui m’étonnai au premier abord. Il semblait avoir été très grand, massif et de stature imposante. Malgré l’affaissement de ses épaules, on voyait nettement qu’elles avaient été très larges, et ses mains l’étaient encore. Le Père me faisait penser à une statue de granite, silencieuse et mystérieuse. J’avais envie d’entrer en contact avec lui, comme avec tous les autres résidents, mais un handicap m’en empêchait : la vieillesse l’avait rendu quasiment sourd. Je me souviens d’un infirmier qui réussit à lui parler en lui hurlant (littéralement) dans l’oreille. Au fil des jours, je réfléchis donc à une solution.

Puisqu’Abu Malek parlait français, je testai un matin de lui écrire sur un papier : « Bonjour mon Père, comment allez-vous?« . Miracle! Il leva la tête, me regarda et sourit en hochant la tête. L’écrit, c’était peut-être une voie possible pour communiquer!

L’après-midi, les bénévoles étaient rassemblés pour organiser des activités à destination des personnes âgées. Je saisis une de ces occasions pour présenter à Abu un cahier, et un crayon. J’écrivis « Bonjour mon Père, comment allez-vous? » et lui tendis le crayon. Malek le prit, sa main s’approcha en tremblotant de la feuille. J’étais suspendue à ses gestes… Après de longues dizaines de secondes, peut-être une minute ou deux, j’obtins enfin une réponse! « Oui bien, merci. » Cela peut sembler anodin, ridicule peut-être ? Ces trois petits mots… Mais le sentiment de satisfaction que je ressentis, je m’en souviens encore : j’avais réussi à dépasser le handicap de cet homme, pour établir un moyen de communiquer avec lui.

Plus tard, nous eûmes d’autres échanges par écrit. Cela n’était jamais long, car la vieillesse rendait l’acte d’écrire fatiguant pour lui. Mais je n’ai jamais oublié cet homme, et gardé depuis les feuillets sur lesquels Abu Malek et moi avions conversé.