Once I was a teenager – Urit 4/4

Trois mois sont passés. Et cette paix ne l’a pas quitté. Ce soir, une fois de plus, l’homme est seul dans sa cellule. Son cœur chante toujours depuis cette nuit, celle qui a fait basculer sa vie.

« Elle avait des cheveux roux flamme, et lui des yeux noirs comme des lacs de tristesse. »

L’exécution est prévue pour la fin de la semaine. Kirk fouille au fond de lui, mais il n’a pas peur. Depuis cette nuit s’est éteinte cette faim qui le dévorait de l’intérieur, effacée par le souvenir de ces yeux, de cette étreinte offerte, de cette dentelle de chair et de tendons empreinte de la Magnificence Écarlate.

Dernier poème, dernière utopie. Ce soir, pour la première fois, il a envie d’écrire. De décrire cette ivresse du cœur qui explose, ces mondes hallucinés, cet amour apocalyptique du feu de deux corps.

Il s’assit à sa table, prit une feuille et un crayon.

Est-ce cette impression d’avoir connu quelqu’un au plus profond de lui-même qui put éteindre sa fureur ?

***

« Aujourd’hui s’est tenu le dernier acte d’un procès riche en rebondissements. […] Après trois mois d’audience, Kirk Broadwalk, surnommé le Jack L’Eventreur des temps modernes, a été reconnu coupable de multiples viols, meurtres et actes de barbarie associés à plusieurs autres chefs d’accusation et condamné à la peine de mort par pendaison. Tout comme à l’ouverture de son procès, l’accusé s’est montré indifférent à la peine prononcée contre lui, comme s’il n’en avait cure. C’est toutefois un sentiment  de soulagement pour les familles des victimes qui se fait ressentir ; Maitre S., avocat des parties civiles ayant déclaré : « Avoir le sentiment que la justice a été rendue. ». […] Si la peine prononcée reste à la hauteur des espérances des parties civiles, c’est toutefois une longue période de deuil qui commence pour les familles des victimes de Kirk Broadwalk. « Ma fille avait la vie devant elle, et des projets plein la tête. Même si son meurtrier ne tuera plus, cela ne nous la ramènera pas. Il faut maintenant que l’on vive avec son absence. Comment continuer à avancer avec un tel poids sur les épaules ? » Nous confie le père de Marion E., la dernière victime de l’accusé. Une cérémonie en mémoire des victimes se tiendra demain, en présence du maire de la ville de O. » Le M****, 6 février 19**.

***

Pourquoi le commun des mortels se referme-t-il sur lui-même, pourquoi le commun des mortels s’enferme-t-il dans une asociabilité rendue absurde par cette sinistrose, cette douloureuse et haineuse fuite de la solitude présente dans tous les cœurs ? Je ne comprends plus ce monde. Je ne comprends plus tous ces gens qui courent, éperdus, après des chimères vaporeuses rendues menaçantes par la course du temps qui inéluctablement suit son cours malgré leurs supplications et leurs crises de rage.

Ce qui est dur dans la vie, c’est qu’au fond, on est toujours tout seul.

Je ne vois plus d’intérêt aux relations sociales, à la société en elle-même. Ça me paraît dans la plupart des cas tellement futile, faux et vain !… Plus ça va, plus la solitude morne d’une vie contemplative en ermite me séduit… Quelle ironie.

Je ne sais pas pourquoi je ne peux m’arrêter de baiser la Solitude chaque soir. Je suis une inadaptée sociale. Un cas social ?

Rien n’a jamais changé. Je suis toujours aussi perdue. Mes pensées sont toujours aussi désordonnées, tournant toujours en rond autour de mes angoisses. Que sera le monde, dans quelques années ? Ne suis-je pas en train de me faire des illusions ? Suis-je finalement, comme le commun des mortels, en train de couler dans ce monde que je m’acharne à fuir ? Il n’y a pas d’échappatoire à la perdition. Ni au système. S’il y en a une, je n’ai de toutes façons pas le courage d’aller la chercher.

Est-ce qu’on change jamais, en fin de compte ? Est ce qu’on grandit ? Est-ce que grandir, c’est rendre les armes ?

Je n’ai pas choisi ce monde. On me l’a enfoncé dans le cul avec une bonne dose de vaseline.

Tais-toi, petite fille.

A quoi rime notre avenir ? Avec qui rime le futur de l’humanité ? Déroute, renaissance ? Je me persuade de croire en la nature humaine mais l’histoire fait douter de la capacité des Hommes à s’extirper de leur nature bestiale, et de la loi du plus fort. Alors ? Comment lutter contre cette envie de sombrer, contre ces regrets, ces souvenirs, ce « à quoi bon ? » A quoi bon faire quelque chose de sa vie quand l’avenir est aussi incertain, l’existence si vaine et cruelle ? Quand l’espèce humaine est aussi aberrante ? Quand ces sentiments sulfureux ont envie de sortir au grand jour, d’exploser comme une boîte crânienne et éclabousser comme une giclée de sang ces visages qui me rongent comme du fiel putride ? Je ne comprends pas. Je ne comprends plus. Je ne sais plus où tourner mon dévolu. Je n’ai plus envie que de me terrer dans un coin à l’abri des regards, comme cachée au fin fond des dédales d’une forteresse imprenable. Et pourtant, il y a cette poésie de la vie dans l’absurde qui suit à la trace la course des nuages, il y a ces étoiles dans ces yeux qui font grandir le cœur. C’est la vie belle, c’est la magnificence d’une Asphodèle qui repousse sur un no man’s land aux sillons de douleurs ensanglantés, d’éclats d’obus meurtriers. La vie est belle ?

C’est drôle… pourquoi ai-je la perpétuelle impression que je vais mourir bientôt ?

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