Once I was a teenager – Urit 3/4

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A quoi bon enfin spéculer sur la valeur d’une existence sans fard faite de tristesse et d’amertume ? A quoi bon disserter sur le prix d’une vie qui à leurs yeux n’aura jamais été que merchandising à exploiter à des fins d’enrichissement ? Je veux dire… tu ne ressens jamais toi, cette sensation étrange, ce sentiment vague qui te noue les entrailles sans rien dire, cette émotion faite à la fois d’angoisse et de regrets ? Comme le cri d’horreur d’un adolescent qui se rend compte pour la première fois à quel point son existence, l’existence humaine est si pleine d’ennui ? Vide ? Fade ?

Tout est question ici bas de fuite en avant, de découverte, de passion, d’expérimentation. Tout est question d’avancer, toujours. Jusqu’à ce que la fatigue nous rattrape. Quelle douleur que de se rendre compte à quel point sa vie est ordinaire, froide, moite…

Je suis vide. Mon cerveau, mes pensées sont comparables à une grande pièce blanche, aux murs resplendissants de propreté. Chaque jour, lorsque je me lève, je sens cette grosse pieuvre aux bras enserrant mon cœur, chaque heure, chaque minute un peu plus fort, et aspirer mes pensées et mes idées dans un grand trou immaculé puant la Javel. Je suis vide. Je suis vide.

Je me sens comme la pluie.

Fugitive, de passage, seule au milieu de la foule. Cette pluie qui tombe aujourd’hui, ce gris, c’est moi. C’est mon spleen, mon mal-être, ces regrets et ces nœuds d’angoisse qui me serrent le ventre.

Once again under citylights…

Je me sens étrangère. Étrangère à tous ces gens. Comme si je n’étais pas du même monde, comme si mes pensées n’étaient pas descriptibles comme les leurs. Je suis différente. Névrosée, cyclothymique. Est-ce que la folie a du charme ?

Fille de rien.

Fleur des Pavés.

Qui ne sait qu’écrire des poèmes et baiser des cœurs brisés.

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On est passé le voir tout à l’heure. On a détaché ses menottes, on lui a permis de se changer, et de manger. On lui a expliqué ses droits, et on l’a enfermé de nouveau dans sa cellule, en le traitant de meurtrier, et en affirmant qu’on espérait que le juge le punirait de la façon qu’il mérite. L’homme n’est plus couvert de sang, et il est maintenant seul dans sa cellule, seul avec sa tête qui fait battre son sang de façon douloureuse, seul avec les souvenirs de cette nuit dont il voudrait se rappeler. Seul avec le fracas de son cerveau qui se retourne en pensées hétéroclites et hybrides, discordant d’avec son cœur qui chante de la mélodie de celui qui n’a plus besoin d’espérer quoi que ce soit de la vie. D’où aurait pu venir une telle paix ? Comment expliquer que ses entrailles, d’ordinaires si douloureuses, semblent aujourd’hui dormir du sommeil du juste ? Pourquoi une telle paix ?

Ces dernières heures lui reviennent par bribes. Il revoit encore le regard de cette femme, et de ces cheveux roux qui lui tombaient sur les épaules en cascades enflammées. Son regard lui revient, et de l’appel teinté d’amertume qu’elle lui avait lancé. Il se souvient être allé vers elle, et avoir dansé avec elle la danse des cœurs Vides, avoir bu, l’avoir faite boire, et avoir laissé ses mains la rapprocher de lui. Elle n’avait pas résisté. Pas une seule seconde. Et ça avait attisé en lui la frénésie qui naissait chaque soir, à l’entame de cette ritournelle dont il avait tant besoin.

***

  • Monsieur B., vous êtes accusé de quarante et un viols et meurtres, doublés d’actes de barbarie de diverses sortes, et de détention et d’usage de stupéfiants à des fins récréatives. Avant que l’étude de votre cas ne commence, je vous demande, Monsieur, que plaidez-vous ?
  • Coupable, votre Honneur. Sauf pour les viols. Elles étaient toutes consentantes. Je crois.
  • Vous risquez la dose létale ou la chaise électrique, vous le savez ?
  • Oui, votre Honneur.

                                                           ***

Deux corps s’élancent, courent, dévalent les monts et vallées des aspérités d’un matelas usé. Les peaux s’effritent, les chairs se dévorent, les fluides corporels se mêlent au sang, tel un nectar orgasmique. L’air est vicié par l’odeur rance des sueurs mêlées, le silence déchiqueté par la bestiale mélodie des cris de jouissance. Il joue avec elle comme avec une poupée de chiffon, et elle lui rend ses coups avec la même furie. Il sent monter le plaisir en même temps que grandit le sentiment en lui qu’elle n’est rien, juste une masse de chair et de sang, face à la force primitive, machiste qui l’anime. Et il l’empale, de plus en plus fort, et son regard maintient le sien, avec obstination. Il cherche en elle la terreur de la proie, et trouve en elle un terrible mélange de sombre angoisse, lovecraftienne, teintée d’envie. Et les cris vont, crescendo, emplissant la pièce comme autant de convives à un rituel noir. Les morsures ardentes succèdent aux baisers empoisonnés. La toile se tisse, le piège se referme. Il le sent dans son regard, elle le sait. Le point culminant du larsen sexuel approche, et le sommier devient braise, tout comme ses yeux, et il sent monter en lui l’envie de lui faire s’échapper sa vie par la gorge, d’écarteler sa peau blanche pour la voir, entière. Elle l’étreint, et c’est comme s’ils se faisaient une promesse sans échanger de mots. Il la serre entre ses bras, aussi, et saisit un couteau. Sa gorge nue offerte à lui, il plonge la lame en elle, et elle ferme les yeux, et il ferme les yeux, et ensemble ils ont un orgasme, pendant que s’échappe d’elle son sang, qui colore leurs corps d’un nectar passionnel. Et elle meurt, encore agitée des soubresauts de sa blessure, et il a l’impression qu’elle s’endort, contre son corps. Elle est belle, et ce sang colorant sa peau livide lui semble être la plus belle chose qui lui avait jamais été donné de voir.

Tout son corps se consumant encore, il repense à leur promesse. Et lui revient son désir de la connaître entière, dans toute sa beauté humaine. Il plonge de nouveau le couteau, et ouvre la blessure à la gorge pour la faire courir de haut en bas, au milieu de sa poitrine, traversant son ventre, jusqu’à son sexe. Elle est belle. Tellement belle.

Et il se blottit contre elle, et il se nourrit d’elle. Jusqu’à ne plus avoir faim de quoi que ce soit. Et il s’endort, contre le corps de cette femme qui avait accepté de se donner à lui, entière, avec la plus grande confiance du monde.

                                                           ***

« Aujourd’hui, 21 octobre 19**, s’ouvre le procès de Kirk Broadwalk, et s’arrête pour les familles des victimes plus de deux ans d’attente et de douleur. Ayant été pris sur le fait dans une chambre d’hôtel sur les lieux de son dernier crime, où devait s’effectuer une manœuvre policière destinée en premier lieu à plusieurs baronnets d’un réseau de deal de stupéfiants sévissant dans les quartiers de notre ville, l’accusé a été surpris avec le corps d’une jeune fille a qui il avait infligé de multiples sévices. Il a tout de suite été arrêté et mis en garde à vue, et puis en détention préventive en attente de son procès. La jeune femme d’approximativement 25 ans n’a pas encore été identifiée.

S’ouvre donc aujourd’hui un procès qui promet d’être long et de réserver au juge de nombreux rebondissements, le nombre des victimes de celui qu’on a surnommé le Jack L’éventreur des temps modernes n’ayant pu être certifié. On lui a reconnu à ce jour plus d’une vingtaine d’homicides, toujours de jeunes femmes entre 20 et trente ans. Au nombre de ses chefs d’accusation se tiennent aussi diverses agressions, de la détention et usage de stupéfiants, ainsi que les recours réguliers au réseau de prostitution qui gangrène nos quartiers les plus modestes.

Il ne s’est pour l’instant exprimé, et a paru sans émotion à l’annonce de la peine demandée à son encontre. Le procès promet donc d’être riche en rebondissements, toute la lumière n’étant pas encore été faite sur cette affaire. » Le M****, 21 octobre 19**.

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