Educ spé’ – Récits de terrain #12

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de notre société actuelle. Notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que ça: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Un jour comme un autre, au Foyer. L’équipe fait rentrer les bénéficiaires pour qu’ils profitent d’un temps de repos avant le repas du soir. Lors de l’accueil des résidents, je vois arriver Monsieur Buchais, visiblement alcoolisé. C’est un homme de stature ordinairement calme, intelligent. Il paraît être dans la force de l’âge malgré ses cheveux et sa barbe blanche. Mais ce qui marque le plus chez lui, ce sont ses yeux bleu clair et sa façon de parler, aux accents mélancoliques. D’ordinaire, c’est un homme discret, qui ne s’est jamais présenté dans un état d’ébriété manifeste, à ma connaissance. Il se passe quelque chose. Je vais engager la conversation avec lui, pour comprendre ce qui ne va pas.

Nous parlons un peu, et il me montre un petit jeu d’adresse avec une pièce de monnaie. J’ai beaucoup moins de réflexes que lui, et le félicite de son habileté. En pensant à d’autres occupations de ce genre, j’ajoute qu’il doit « connaître beaucoup d’autres choses ». Immédiatement, son expression change et il me répond d’un air triste « Si tu savais… ». Son changement d’humeur est brusque, je lui propose alors d’aller s’asseoir dans la cour, et de fumer une cigarette ensemble. Il accepte.

Une fois assis, il commence alors à se livrer à moi. Il m’évoque son état de santé, me parle d’une côte fêlée qui lui fait mal, me montre sa jambe infectée par une vieille morsure de chien. Son mollet est dans un mauvais état. J’insiste sur le fait qu’il doit aller se soigner, ce qu’il refuse de faire parce qu’il n’en « voit pas l’intérêt ». Je négocie alors pour aller l’accompagner à l’infirmerie le lendemain. Il finit finalement par acquiescer, tout en ajoutant qu’il se « fout du reste ».

Il se met à regarder ailleurs, et continue : « c’est comme ceux que j’ai tués, je me dis que s’ils me voyaient comme ça, ils penseraient que je le mérite. » Il m’évoque son passé militaire, et ce qu’il a vécu lors du conflit au Liban en 1978. Je me sens démunie. Que dire à quelqu’un qui a vécu la mort, la guerre, et son cortège de sentiments abominables ? Que puis-je lui apporter pour lui redonner goût à la vie, du haut de ma minuscule expérience ? Je ne sais que dire, et le laisse continuer, en tentant de me convaincre moi-même du fait que vider son sac ferait du bien à Monsieur Buchais. Il continue donc, et me parle ensuite de sa fille, qui est morte à l’âge de quatorze ans pendant une compétition de gymnastique. Lors d’une mauvaise réception sur une poutre, elle s’est brisé la nuque. « Son Papa était là dans la salle, et il n’a pas pu faire quoi que ce soit pour la sauver. J’ai rien pu faire. Rien. J’y pense tous les jours, tu sais. »

Encore une fois, je suis démunie. Monsieur Buchais est divorcé, et je mesure en cet instant que la raison de sa séparation était probablement le décès de sa fille. J’ai en face de moi un homme brisé. J’essaie d’imaginer le sentiment de culpabilité qu’il doit éprouver. Par réflexe, j’essaie alors de rationaliser pour l’aider à gérer ce poids qui lui pèse sur les épaules, mais j’ai le sentiment que tout ce que je pourrai dire ne servira à rien. Que puis-je dire, que puis-je faire face à tant de violence, vécue et subie ?

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