Once I was a teenager – Urit 1/4

Nouvelle inspirée de Poppy Z. Brite, « Le corps exquis » – écrite il y a dix ans!

La rue se vide du jour qui descend.

Les habitations identiques s’étendent le long de l’avenue comme des plaques commémoratives. Le macadam semble glacé, alors qu’on le regarde. Les lampadaires étirent leur lumière glauque le long du trottoir, déshumanisant le quartier à mesure que les passants rentrent chez eux.

La rue est vide.

Résonnent seulement en son sein les bruits d’une ville endormie. Klaxons, cris, bourdonnements de moteur meurent au milieu du silence assassin, comme étouffés dans un sac plastic. Ici, le silence a prise sur tout, écrase chaque souffle pour s’étendre sur le trottoir.

La rue est vide.

Résonne seulement les pas d’un homme qui arpente le macadam, s’accordant à la nuit qui envahit la ville et endort les citoyens terrés dans leurs maisons.

C’est l’heure où la Ville dévoile sa part de dualité. C’est l’heure où les mères de famille se glissent sous les draps pour le missionnaire hebdomadaire, et où la Cour des Miracles investit les rues pour étaler son cortège de rebuts de l’Eden en mal d’hédonisme. Commence à résonner dans les rues, à cette heure tardive, la petite comptine des plaisirs charnels et de la défonce, qui transporte les pavés dans un autre monde où le bon sens n’aurait plus cours, jusqu’au jour suivant.

Toujours la même ritournelle, litanie mortifère à la mélodie sans pareille. D’abord, remonter l’Avenue. Ensuite, emprunter les rues, comme une évidence, et suivre le fil des pavés qui, peu à peu, se souillent d’ordures, de pisse, de sperme, de tessons de bouteille gisant à même le caniveau, comme des cadavres dans un fleuve. Toujours le même rythme, les mêmes accords qui s’accordent et charrient avec eux des parfums de cirrhose et de maladies vénériennes. Toujours la même mélopée, aux mêmes interprètes. A mesure que le macadam se souille d’immondices, les passants suivent la dépravation comme une bacchante se joindrait à une danse macabre. Les chemises des hommes s’ouvrent, les ceintures se défont, leurs corps, leurs poches se parent de taches de vin et de canettes de bière comme autant de parures guerrières. Suivant la mélopée disharmonieuse de l’ivresse des noctambules, ils laissent leurs démarches tanguer, leurs voix s’érailler, leurs mains se faire exploratrices de terres inconnues. Les femmes, elles, délaissent des mètres de tissu et habillent leurs formes rebondies de résille déchirée et de vêtements de mauvaise qualité, et laissent leurs hanches, leurs seins se dévoiler. Leurs entrejambes se mettent à dégager des effluves marines, et leurs timbres de voix s’habillent des accents vulgaires de Fleurs des Pavés.

L’homme balaie du regard cette nuit qui prend des accents infernaux, un petit sourire aux lèvres. Il aime arpenter le quartier aux putes. Moses Albright sent sont instinct de chasseur qui fait vibrer ses entrailles de plaisir : la nuit sera Sulfure, la nuit sera charnelle et sanglante, il le pressent. Encore une nuit de chasse, encore. Encore une nuit de plaisirs, de chair et de sang. Encore une nuit baignée de la voluptueuse moiteur des fluides corporels. Moses sent monter la plus délicieuse des sensations en lui, celle de l’interdit, celle glauque et dérangeante de la conscience encore, qui agonise au fond de l’âme et qui s’élève contre les actes commis et qui vont l’être.

La hâte fait courir des frissons délicieux le long de chacune des fibres de ses muscles, et tandis que l’air nourrit ses poumons de plus en plus intensément, il observe les rues qui s’électrisent, semblant s’harmoniser à lui. Autour de lui, les corps se cherchent, s’attirent, et se trouvent. Des femmes se font baiser contre des murs en briques, et des amants imbibés d’alcool et de drogues font semblant de s’aimer contre des portes cochères et dans des ruelles sales pendant que le plus vieux métier du monde cherche à faire son chiffre d’affaires.

Moses traverse la foule, élément immuable empreint d’une profonde paix au centre de ce haut lieu de bestialité humaine, dont les pontes sodomites semblaient s’adonner comme chaque nuit aux libations d’un culte païen qui célébrerait une divinité faite de chair et de viscères. C’est ici, en ce lieu où l’humanité jouissait du plaisir pervers de s’adonner à ses pires fantasmes, à ses plus basses pulsions, qu’il sentait s’installer en lui une paix profonde, à nulle autre pareille, un sentiment presque doux, à l’image de ce voyageur au long cours qui sent son cœur grandir à la vision retrouvée de son pays natal. Ici, il était chez lui. Son chez-soi, sa maison. Son terrain de chasse.

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