Once I was a teenager – Urit 4/4

Trois mois sont pass√©s. Et cette paix ne l’a pas quitt√©. Ce soir, une fois de plus, l’homme est seul dans sa cellule. Son cŇďur chante toujours depuis cette nuit, celle qui a fait basculer sa vie.

¬ę Elle avait des cheveux roux flamme, et lui des yeux noirs comme des lacs de tristesse. ¬Ľ

L’ex√©cution est pr√©vue pour la fin de la semaine. Kirk fouille au fond de lui, mais il n’a pas peur. Depuis cette nuit s’est √©teinte cette faim qui le d√©vorait de l’int√©rieur, effac√©e par le souvenir de ces yeux, de cette √©treinte offerte, de cette dentelle de chair et de tendons empreinte de la Magnificence √Čcarlate.

Dernier po√®me, derni√®re utopie. Ce soir, pour la premi√®re fois, il a envie d’√©crire. De d√©crire cette ivresse du cŇďur qui explose, ces mondes hallucin√©s, cet amour apocalyptique du feu de deux corps.

Il s’assit √† sa table, prit une feuille et un crayon.

Est-ce cette impression d’avoir connu quelqu’un au plus profond de lui-m√™me qui put √©teindre sa fureur ?

***

¬ę Aujourd’hui s’est tenu le dernier acte d’un proc√®s riche en rebondissements. [‚Ķ] Apr√®s trois mois d’audience, Kirk Broadwalk, surnomm√© le Jack L’Eventreur des temps modernes, a √©t√© reconnu coupable de multiples viols, meurtres et actes de barbarie associ√©s √† plusieurs autres chefs d’accusation et condamn√© √† la peine de mort par pendaison. Tout comme √† l’ouverture de son proc√®s, l’accus√© s’est montr√© indiff√©rent √† la peine prononc√©e contre lui, comme s’il n’en avait cure. C’est toutefois un sentiment  de soulagement pour les familles des victimes qui se fait ressentir ; Maitre S., avocat des parties civiles ayant d√©clar√© : ¬ę Avoir le sentiment que la justice a √©t√© rendue. ¬Ľ. [‚Ķ] Si la peine prononc√©e reste √† la hauteur des esp√©rances des parties civiles, c’est toutefois une longue p√©riode de deuil qui commence pour les familles des victimes de Kirk Broadwalk. ¬ę Ma fille avait la vie devant elle, et des projets plein la t√™te. M√™me si son meurtrier ne tuera plus, cela ne nous la ram√®nera pas. Il faut maintenant que l’on vive avec son absence. Comment continuer √† avancer avec un tel poids sur les √©paules ? ¬Ľ Nous confie le p√®re de Marion E., la derni√®re victime de l’accus√©. Une c√©r√©monie en m√©moire des victimes se tiendra demain, en pr√©sence du maire de la ville de O. ¬Ľ Le M****, 6 f√©vrier 19**.

***

Pourquoi le commun des mortels se referme-t-il sur lui-m√™me, pourquoi le commun des mortels s’enferme-t-il dans une asociabilit√© rendue absurde par cette sinistrose, cette douloureuse et haineuse fuite de la solitude pr√©sente dans tous les cŇďurs ? Je ne comprends plus ce monde. Je ne comprends plus tous ces gens qui courent, √©perdus, apr√®s des chim√®res vaporeuses rendues mena√ßantes par la course du temps qui in√©luctablement suit son cours malgr√© leurs supplications et leurs crises de rage.

Ce qui est dur dans la vie, c’est qu’au fond, on est toujours tout seul.

Je ne vois plus d’int√©r√™t aux relations sociales, √† la soci√©t√© en elle-m√™me. √áa me para√ģt dans la plupart des cas tellement futile, faux et vain !… Plus √ßa va, plus la solitude morne d’une vie contemplative en ermite me s√©duit… Quelle ironie.

Je ne sais pas pourquoi je ne peux m’arr√™ter de baiser la Solitude chaque soir. Je suis une inadapt√©e sociale. Un cas social ?

Rien n’a jamais chang√©. Je suis toujours aussi perdue. Mes pens√©es sont toujours aussi d√©sordonn√©es, tournant toujours en rond autour de mes angoisses. Que sera le monde, dans quelques ann√©es ? Ne suis-je pas en train de me faire des illusions ? Suis-je finalement, comme le commun des mortels, en train de couler dans ce monde que je m’acharne √† fuir ? Il n’y a pas d’√©chappatoire √† la perdition. Ni au syst√®me. S’il y en a une, je n’ai de toutes fa√ßons pas le courage d’aller la chercher.

Est-ce qu’on change jamais, en fin de compte ? Est ce qu’on grandit ? Est-ce que grandir, c’est rendre les armes ?

Je n’ai pas choisi ce monde. On me l’a enfonc√© dans le cul avec une bonne dose de vaseline.

Tais-toi, petite fille.

A quoi rime notre avenir ? Avec qui rime le futur de l’humanit√© ? D√©route, renaissance ? Je me persuade de croire en la nature humaine mais l’histoire fait douter de la capacit√© des Hommes √† s’extirper de leur nature bestiale, et de la loi du plus fort. Alors ? Comment lutter contre cette envie de sombrer, contre ces regrets, ces souvenirs, ce ¬ę √† quoi bon ? ¬Ľ A quoi bon faire quelque chose de sa vie quand l’avenir est aussi incertain, l’existence si vaine et cruelle ? Quand l’esp√®ce humaine est aussi aberrante ? Quand ces sentiments sulfureux ont envie de sortir au grand jour, d’exploser comme une bo√ģte cr√Ęnienne et √©clabousser comme une gicl√©e de sang ces visages qui me rongent comme du fiel putride ? Je ne comprends pas. Je ne comprends plus. Je ne sais plus o√Ļ tourner mon d√©volu. Je n’ai plus envie que de me terrer dans un coin √† l’abri des regards, comme cach√©e au fin fond des d√©dales d’une forteresse imprenable. Et pourtant, il y a cette po√©sie de la vie dans l’absurde qui suit √† la trace la course des nuages, il y a ces √©toiles dans ces yeux qui font grandir le cŇďur. C’est la vie belle, c’est la magnificence d’une Asphod√®le qui repousse sur un no man’s land aux sillons de douleurs ensanglant√©s, d’√©clats d’obus meurtriers. La vie est belle ?

C’est dr√īle… pourquoi ai-je la perp√©tuelle impression que je vais mourir bient√īt ?

Once I was a teenager – Urit 3/4

***

A quoi bon enfin sp√©culer sur la valeur d’une existence sans fard faite de tristesse et d’amertume ? A quoi bon disserter sur le prix d’une vie qui √† leurs yeux n’aura jamais √©t√© que merchandising √† exploiter √† des fins d’enrichissement ? Je veux dire… tu ne ressens jamais toi, cette sensation √©trange, ce sentiment vague qui te noue les entrailles sans rien dire, cette √©motion faite √† la fois d’angoisse et de regrets ? Comme le cri d’horreur d’un adolescent qui se rend compte pour la premi√®re fois √† quel point son existence, l’existence humaine est si pleine d’ennui ? Vide ? Fade ?

Tout est question ici bas de fuite en avant, de d√©couverte, de passion, d’exp√©rimentation. Tout est question d’avancer, toujours. Jusqu’√† ce que la fatigue nous rattrape. Quelle douleur que de se rendre compte √† quel point sa vie est ordinaire, froide, moite…

Je suis vide. Mon cerveau, mes pens√©es sont comparables √† une grande pi√®ce blanche, aux murs resplendissants de propret√©. Chaque jour, lorsque je me l√®ve, je sens cette grosse pieuvre aux bras enserrant mon cŇďur, chaque heure, chaque minute un peu plus fort, et aspirer mes pens√©es et mes id√©es dans un grand trou immacul√© puant la Javel. Je suis vide. Je suis vide.

Je me sens comme la pluie.

Fugitive, de passage, seule au milieu de la foule. Cette pluie qui tombe aujourd’hui, ce gris, c’est moi. C’est mon spleen, mon mal-√™tre, ces regrets et ces nŇďuds d’angoisse qui me serrent le ventre.

Once again under citylights…

Je me sens √©trang√®re. √Čtrang√®re √† tous ces gens. Comme si je n’√©tais pas du m√™me monde, comme si mes pens√©es n’√©taient pas descriptibles comme les leurs. Je suis diff√©rente. N√©vros√©e, cyclothymique. Est-ce que la folie a du charme¬†?

Fille de rien.

Fleur des Pavés.

Qui ne sait qu’√©crire des po√®mes et baiser des cŇďurs bris√©s.

***

On est pass√© le voir tout √† l’heure. On a d√©tach√© ses menottes, on lui a permis de se changer, et de manger. On lui a expliqu√© ses droits, et on l’a enferm√© de nouveau dans sa cellule, en le traitant de meurtrier, et en affirmant qu’on esp√©rait que le juge le punirait de la fa√ßon qu’il m√©rite. L’homme n’est plus couvert de sang, et il est maintenant seul dans sa cellule, seul avec sa t√™te qui fait battre son sang de fa√ßon douloureuse, seul avec les souvenirs de cette nuit dont il voudrait se rappeler. Seul avec le fracas de son cerveau qui se retourne en pens√©es h√©t√©roclites et hybrides, discordant d’avec son cŇďur qui chante de la m√©lodie de celui qui n’a plus besoin d’esp√©rer quoi que ce soit de la vie. D’o√Ļ aurait pu venir une telle paix ? Comment expliquer que ses entrailles, d’ordinaires si douloureuses, semblent aujourd’hui dormir du sommeil du juste ? Pourquoi une telle paix ?

Ces derni√®res heures lui reviennent par bribes. Il revoit encore le regard de cette femme, et de ces cheveux roux qui lui tombaient sur les √©paules en cascades enflamm√©es. Son regard lui revient, et de l’appel teint√© d’amertume qu’elle lui avait lanc√©. Il se souvient √™tre all√© vers elle, et avoir dans√© avec elle la danse des cŇďurs Vides, avoir bu, l’avoir faite boire, et avoir laiss√© ses mains la rapprocher de lui. Elle n’avait pas r√©sist√©. Pas une seule seconde. Et √ßa avait attis√© en lui la fr√©n√©sie qui naissait chaque soir, √† l’entame de cette ritournelle dont il avait tant besoin.

***

  • Monsieur B., vous √™tes accus√© de quarante et un viols et meurtres, doubl√©s d’actes de barbarie de diverses sortes, et de d√©tention et d’usage de stup√©fiants √† des fins r√©cr√©atives. Avant que l’√©tude de votre cas ne commence, je vous demande, Monsieur, que plaidez-vous ?
  • Coupable, votre Honneur. Sauf pour les viols. Elles √©taient toutes consentantes. Je crois.
  • Vous risquez la dose l√©tale ou la chaise √©lectrique, vous le savez ?
  • Oui, votre Honneur.

                                                           ***

Deux corps s’√©lancent, courent, d√©valent les monts et vall√©es des asp√©rit√©s d’un matelas us√©. Les peaux s’effritent, les chairs se d√©vorent, les fluides corporels se m√™lent au sang, tel un nectar orgasmique. L’air est vici√© par l’odeur rance des sueurs m√™l√©es, le silence d√©chiquet√© par la bestiale m√©lodie des cris de jouissance. Il joue avec elle comme avec une poup√©e de chiffon, et elle lui rend ses coups avec la m√™me furie. Il sent monter le plaisir en m√™me temps que grandit le sentiment en lui qu’elle n’est rien, juste une masse de chair et de sang, face √† la force primitive, machiste qui l’anime. Et il l’empale, de plus en plus fort, et son regard maintient le sien, avec obstination. Il cherche en elle la terreur de la proie, et trouve en elle un terrible m√©lange de sombre angoisse, lovecraftienne, teint√©e d’envie. Et les cris vont, crescendo, emplissant la pi√®ce comme autant de convives √† un rituel noir. Les morsures ardentes succ√®dent aux baisers empoisonn√©s. La toile se tisse, le pi√®ge se referme. Il le sent dans son regard, elle le sait. Le point culminant du larsen sexuel approche, et le sommier devient braise, tout comme ses yeux, et il sent monter en lui l’envie de lui faire s’√©chapper sa vie par la gorge, d’√©carteler sa peau blanche pour la voir, enti√®re. Elle l’√©treint, et c’est comme s’ils se faisaient une promesse sans √©changer de mots. Il la serre entre ses bras, aussi, et saisit un couteau. Sa gorge nue offerte √† lui, il plonge la lame en elle, et elle ferme les yeux, et il ferme les yeux, et ensemble ils ont un orgasme, pendant que s’√©chappe d’elle son sang, qui colore leurs corps d’un nectar passionnel. Et elle meurt, encore agit√©e des soubresauts de sa blessure, et il a l’impression qu’elle s’endort, contre son corps. Elle est belle, et ce sang colorant sa peau livide lui semble √™tre la plus belle chose qui lui avait jamais √©t√© donn√© de voir.

Tout son corps se consumant encore, il repense √† leur promesse. Et lui revient son d√©sir de la conna√ģtre enti√®re, dans toute sa beaut√© humaine. Il plonge de nouveau le couteau, et ouvre la blessure √† la gorge pour la faire courir de haut en bas, au milieu de sa poitrine, traversant son ventre, jusqu’√† son sexe. Elle est belle. Tellement belle.

Et il se blottit contre elle, et il se nourrit d’elle. Jusqu’√† ne plus avoir faim de quoi que ce soit. Et il s’endort, contre le corps de cette femme qui avait accept√© de se donner √† lui, enti√®re, avec la plus grande confiance du monde.

                                                           ***

¬ę Aujourd‚Äôhui, 21 octobre 19**, s‚Äôouvre le proc√®s de Kirk Broadwalk, et s‚Äôarr√™te pour les familles des victimes plus de deux ans d‚Äôattente et de douleur. Ayant √©t√© pris sur le fait dans une chambre d‚Äôh√ītel sur les lieux de son dernier crime, o√Ļ devait s’effectuer une manŇďuvre polici√®re destin√©e en premier lieu √† plusieurs baronnets d’un r√©seau de deal de stup√©fiants s√©vissant dans les quartiers de notre ville, l’accus√© a √©t√© surpris avec le corps d‚Äôune jeune fille a qui il avait inflig√© de multiples s√©vices. Il a tout de suite √©t√© arr√™t√© et mis en garde √† vue, et puis en d√©tention pr√©ventive en attente de son proc√®s. La jeune femme d‚Äôapproximativement 25 ans n‚Äôa pas encore √©t√© identifi√©e.

S‚Äôouvre donc aujourd‚Äôhui un proc√®s qui promet d‚Äô√™tre long et de r√©server au juge de nombreux rebondissements, le nombre des victimes de celui qu‚Äôon a surnomm√© le Jack L‚Äô√©ventreur des temps modernes n‚Äôayant pu √™tre certifi√©. On lui a reconnu √† ce jour plus d‚Äôune vingtaine d‚Äôhomicides, toujours de jeunes femmes entre 20 et trente ans. Au nombre de ses chefs d’accusation se tiennent aussi diverses agressions, de la d√©tention et usage de stup√©fiants, ainsi que les recours r√©guliers au r√©seau de prostitution qui gangr√®ne nos quartiers les plus modestes.

Il ne s‚Äôest pour l‚Äôinstant exprim√©, et a paru sans √©motion √† l‚Äôannonce de la peine demand√©e √† son encontre. Le proc√®s promet donc d’√™tre riche en rebondissements, toute la lumi√®re n’√©tant pas encore √©t√© faite sur cette affaire. ¬Ľ Le M****, 21 octobre 19**.

***

Once I was a teenager – Urit 2/4

L’homme se r√©veille, √† moiti√© nu contre un sol de b√©ton, froid comme la mort. Il est menott√©, et le go√Ľt du sang coule de sa bouche comme le filet d’une rivi√®re qui na√ģt. Son Ňďil droit s’ouvre √† peine, et il comprend qu’une matraque avait achev√© de le fermer. Sa t√™te est tellement douloureuse qu’il doit envisager chaque mouvement avec mille pr√©cautions. Il n’y a personne dans la cellule, et il comprend qu’il y a √©t√© jet√© sans plus de m√©nagement, avec un probable coup de pied au cul. Ses souvenirs de la nuit derni√®re son flous, et l’alcool qu’a d√Ľ imbiber la k√©tamine et la coca√Įne qui accompagnent habituellement ses soir√©es dans le quartier des putes aident son mal de cr√Ęne √† effacer tout souvenir de sa m√©moire. Qu’est-ce qui s’est pass√© ? La nuit a-t-elle √©t√© √† la hauteur de ses attentes ? Kirk entreprend de fouiller sa m√©moire. Mais sa t√™te est tellement douloureuse. A l’autre bout de la pi√®ce, il y a une couchette. Lentement, sans trop savoir comment, il se rel√®ve. Ses v√™tements sont abondamment t√Ęch√©s de sang. Est-ce que ce serait le sien ?

Il rampe plus ou moins vers le matelas aussi fin qu’une feuille de papier de riz, et s’y allonge tant bien que mal. Que s’est-il pass√©. Il ferme de nouveau les yeux, et fouille ses souvenirs. Des sir√®nes, des voix en pagaille. Des lumi√®res chamarr√©es qui colorent la nuit de leurs couleurs bleues et rouges. Des voix de femmes, qui hurlent. Des hommes qui se battent, des bruits de bouteilles cass√©es. Une voiture, encore des sir√®nes. Et. Des hanches. Des hanches qui dansent. Du sang. Le souffle court d’une femme qui ne hurle pas.

La nuit lui revient par pans, par morceaux d√©membr√©s, et il s’endort, √† la recherche de ses souvenirs.

***

Marion. Mon nom est Marion. Je suis un √™tre de chair et de sang, au cŇďur qui bat et aux id√©es qui fusent telles des gouttes de nitroglyc√©rine.

Je suis un sexe, des hormones, une odeur, un toucher s’√©vaporant. Je suis des courbes qui se tordent et un souffle fi√©vreux se muant en un soupir √©touff√©.

As-tu d√©j√† vu les yeux d’une femme abandonn√©e au plaisir ? As-tu d√©j√† entendu cette symphonie s’√©chapper des l√®vres de la cr√©ature qu’on d√©sire, ce son bestial et voluptueux qu’on nomme g√©missement ? As-tu d√©j√† mordu un cou fr√©missant √† ton toucher ? As-tu d√©j√† l√©ch√© une poitrine g√©n√©reuse tremp√©e de sueur ?

Toute ma vie je n’ai fait que danser. Toute ma vie je n’ai √©t√© qu’un corps, une entit√© se mouvant au rythme d’une musique; toute ma vie je n’ai √©t√© qu’une invitation √† la chair. La perversion. L’oubli entour√© d’un drap.

Je ne suis qu’un objet sexuel n√© pour satisfaire l’Envie. Je me sais empoisonn√©e. Je me sais n√©e pour vous poss√©der et ensuite vous abandonner, l’esprit troubl√© et encore plein des impromptus de votre nuit, la plus belle de votre vie. J’aurai empli votre cŇďur et permis en vous la naissance du manque. Je passe et je disparais, on ne me poss√®de qu’une fois. Seulement une courte et intense √©treinte. Je ne suis qu’un objet sexuel n√© pour satisfaire l’Envie. Celle de l’Acte.

Jouissance. Désir. Cris. Soupirs. Sodomie. Baiser.

Comme un menu habituel. Comme une commande quelconque √† un bar anonyme. Toujours un triste sentiment de d√©j√†-vu au regard du visage d√©j√† r√©vuls√© par les pr√©misses de l’orgasme. Je ne sais ce que je recherche chez tous ces hommes. Je ne sais ce qui me pousse √† me d√©cevoir dans les bras d’un rond-de-cuir chaque nuit, qui apr√®s m’avoir d√©clar√© un amour inconditionnel, la semence adult√®re en mon sein, m’insulte le lendemain en me jetant un billet. Je ne sais ce que je recherche, pourquoi je laisse le commun des mortels graver sur mon front les lettres du m√©tier le plus d√©shonorant au monde. Pute, catin, cocotte, prostitu√©e, salope. Fille de rien. Ce que je suis.

Une fille de rien qui r√™ve de l’Etreinte. Qui r√™ve d’une seule nuit, faite de drogues, d’amour, de regards en forme de morsure de serpent et d’alcool. La fille de rien r√™ve de br√Ľler en une seule nuit dans les bras d’un nouveau Candyman pour pouvoir ensuite mourir, et quitter cette perdition qu’on appelle existence.

Quitte à aimer, autant se consumer.

***

Ca y est, la nuit est finie. Peu √† peu, les rues s’animent de nouveau, se remplissent de voitures sous amph√©tamines et de Citoyens qui se L√®vent T√īt, respectable engeance de notre monde.

Les lampadaires, t√©moins de la nuit pass√©e, semblent s’√©teindre soudain, comme une bougie qu’on soufflerait. Les Citoyens qui se L√®vent T√īt se dirigent d’un pas stalinien √† leur travail, avec l’assurance sans faille de ceux qui ont trouv√© leur place sur cette terre.

Grand bruit, les portes du m√©tro s’ouvrent. Le couperet d’entr√©e-sortie du moyen de transport facile et citadin par excellence s’ouvre, et vomit la France qui se l√®ve t√īt. Et c’est vrai, il est t√īt, et le jour qui n’est pas encore lev√© s’appr√™te √† vivre une autre tranche de vingt-quatre heures, comptant parmi ces phases effr√©n√©es de la vie qui vous avale ou vous recrache comme une diarrh√©e carabin√©e. Les m√©nag√®res de moins de cinquante ans, le top bon march√© d√©j√† recouvert du vomi juv√©nile, courent pour emmener la prog√©niture vers un haut lieu d’Apprentissage quelconque ; des grappes de VRP clou√©s √† quatre √©pingles sur du papier glac√©, suant √† grosses gouttes, se dirigent d’un pas mod√©r√©ment press√© vers un lieu o√Ļ ils gagneront des sommes consid√©rables d’argent. Ils marchent sur les corps comateux des sdf, cadav√©riques t√©moins des d√©bauches nocturnes, dormant du sommeil abyssal de ceux qui ont pass√© les derni√®res heures √† se griller les neurones √† coups de substances illicites.

Ca y est, la France qui se l√®ve t√īt est r√©veill√©e, et elle explose d’√©nergie. Et ils sortent tous par grappes de la bouche de m√©tro, gueule de loup moderne et √©lectrique, t√©moin carnassier de toutes ces √Ęmes vou√©es √† l’√©conomie de march√©.

***

Madrid, bombardement et Picasso

Sources Getty Images

Madrid, 2003.

Je me souviens du jour o√Ļ j’ai rencontr√© Picasso. J’√©tais plut√īt jeune, onze ou douze ans, et l’art pictural m’int√©ressait, sans que je puisse dire que ce soit devenu ma passion. J’√©tais avant tout une adolescente qui se d√©couvrait.

L’√©t√©, ou aux vacances scolaires, je suivais mes parents dans leurs p√©r√©grinations. Lorsque nous √©tions en voyage, nous visitions tr√®s souvent des mus√©es. Et Madrid ne fit pas exception. Mais cette destination me r√©serva quelques uns de mes premiers √©mois artistiques, et je dois dire que je m’en souviens encore tr√®s vivement aujourd’hui. Au Mus√©e de la Reina Sofia, il est un tableau tr√®s connu qui me marqua profond√©ment.
Comme à mon habitude, je déambulais de salle en salle, en me laissant porter par la visite. Mon regard glissait de toile en toile, et de salle en salle. Soudain, apparut devant moi une peinture de Picasso très connue, nommée Guernica. Cette oeuvre, créée pour dénoncer le bombardement de la ville du même nom en 1937 par les nazis et les franquistes, est devenue un symbole de dénonciation de la guerre en général. Elle dégage une force et une violence rare.

Je m’arr√™tai face √† elle. Le style cubiste figure parfaitement l’√©clatement de la bombe. Les corps s’entrem√™lent, les bouches grandes ouvertes des personnages hurlent en silence. Un fant√īme muni d’un cierge entre par la fen√™tre, son visage empreint de compassion. Une m√®re, seins nus comme si elle s’appr√™tait √† allaiter, hurle de douleur la mort de son enfant dans ses bras. Le d√©sordre du tableau √©voque la panique g√©n√©rale. En noir et blanc, des flammes. De la fum√©e. De la chair en d√©sordre. La mort.

Tout cela me frappe. Je consid√®re l’ensemble. L’horreur de la guerre. Je me laisse p√©n√©trer par l’√©nergie que d√©gage le tableau. Et par son message. J’en ressors profond√©ment touch√©e, comme si j’avais parcouru cette pi√®ce avec les victimes du bombardement. Comme si moi aussi, j’avais √©t√© √† Guernica, en 1937, lorsque le bombardement eut lieu.

Je crois que c’est la premi√®re fois qu’un tableau aura su m’arr√™ter, par sa force et le talent de son peintre. Et ma rencontre avec Guernica et le talent de Picasso restera encore aujourd’hui pour moi parmi mes plus fortes d√©couvertes artistiques. Je ne peux pas dire que je sois une amatrice de peinture cubiste, mais Guernica reste pour moi une oeuvre √† part. Et je n’oublierai jamais ma rencontre avec elle.

Educ sp√©’ – R√©cits de terrain #12

Dessin de Pavo

Educatrice sp√©cialis√©e. Mon m√©tier. Sujet √† la fois de critiques et d‚Äôid√©es re√ßues, et finalement m√©connu. C‚Äôest vrai √ßa, sp√©cialis√©e en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d‚Äôun syndrome de super h√©ros, on comprend mal √† la fois la violence et la beaut√© de ces petits moments qui font notre journ√©e de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

J‚Äôai toujours consid√©r√© les travailleurs sociaux comme des passeurs d‚Äôhistoires de vie, des m√©moires √† vif de notre soci√©t√© actuelle. Notre v√©cu sur le terrain constitue bien plus qu‚Äôun quotidien professionnel. Que ces journ√©es soient bouleversantes, douloureuses ou dr√īles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que √ßa: elles restent bien souvent grav√©es en nous, et deviennent constitutives de notre identit√© professionnelle. Et si je me livre ici, c‚Äôest que je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font d√©sormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j‚Äôai √† raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Un jour comme un autre, au Foyer. L’√©quipe fait rentrer les b√©n√©ficiaires pour qu’ils profitent d’un temps de repos avant le repas du soir. Lors de l’accueil des r√©sidents, je vois arriver Monsieur Buchais, visiblement alcoolis√©. C’est un homme de stature ordinairement calme, intelligent. Il para√ģt √™tre dans la force de l’√Ęge malgr√© ses cheveux et sa barbe blanche. Mais ce qui marque le plus chez lui, ce sont ses yeux bleu clair et sa fa√ßon de parler, aux accents m√©lancoliques. D’ordinaire, c’est un homme discret, qui ne s’est jamais pr√©sent√© dans un √©tat d’√©bri√©t√© manifeste, √† ma connaissance. Il se passe quelque chose. Je vais engager la conversation avec lui, pour comprendre ce qui ne va pas.

Nous parlons un peu, et il me montre un petit jeu d’adresse avec une pi√®ce de monnaie. J’ai beaucoup moins de r√©flexes que lui, et le f√©licite de son habilet√©. En pensant √† d’autres occupations de ce genre, j’ajoute qu’il doit ¬ę conna√ģtre beaucoup d’autres choses ¬Ľ. Imm√©diatement, son expression change et il me r√©pond d’un air triste ¬ę Si tu savais… ¬Ľ. Son changement d’humeur est brusque, je lui propose alors d’aller s’asseoir dans la cour, et de fumer une cigarette ensemble. Il accepte.

Une fois assis, il commence alors √† se livrer √† moi. Il m’√©voque son √©tat de sant√©, me parle d’une c√īte f√™l√©e qui lui fait mal, me montre sa jambe infect√©e par une vieille morsure de chien. Son mollet est dans un mauvais √©tat. J’insiste sur le fait qu’il doit aller se soigner, ce qu’il refuse de faire parce qu’il n’en ¬ę voit pas l’int√©r√™t ¬Ľ. Je n√©gocie alors pour aller l’accompagner √† l’infirmerie le lendemain. Il finit finalement par acquiescer, tout en ajoutant qu’il se ¬ę fout du reste ¬Ľ.

Il se met √† regarder ailleurs, et continue : ¬ę c’est comme ceux que j’ai tu√©s, je me dis que s’ils me voyaient comme √ßa, ils penseraient que je le m√©rite. ¬Ľ Il m’√©voque son pass√© militaire, et ce qu’il a v√©cu lors du conflit au Liban en 1978. Je me sens d√©munie. Que dire √† quelqu’un qui a v√©cu la mort, la guerre, et son cort√®ge de sentiments abominables ? Que puis-je lui apporter pour lui redonner go√Ľt √† la vie, du haut de ma minuscule exp√©rience ? Je ne sais que dire, et le laisse continuer, en tentant de me convaincre moi-m√™me du fait que vider son sac ferait du bien √† Monsieur Buchais. Il continue donc, et me parle ensuite de sa fille, qui est morte √† l’√Ęge de quatorze ans pendant une comp√©tition de gymnastique. Lors d’une mauvaise r√©ception sur une poutre, elle s’est bris√© la nuque. ¬ę Son Papa √©tait l√† dans la salle, et il n’a pas pu faire quoi que ce soit pour la sauver. J’ai rien pu faire. Rien. J’y pense tous les jours, tu sais. ¬Ľ

Encore une fois, je suis d√©munie. Monsieur Buchais est divorc√©, et je mesure en cet instant que la raison de sa s√©paration √©tait probablement le d√©c√®s de sa fille. J’ai en face de moi un homme bris√©. J’essaie d’imaginer le sentiment de culpabilit√© qu’il doit √©prouver. Par r√©flexe, j’essaie alors de rationaliser pour l’aider √† g√©rer ce poids qui lui p√®se sur les √©paules, mais j’ai le sentiment que tout ce que je pourrai dire ne servira √† rien. Que puis-je dire, que puis-je faire face √† tant de violence, v√©cue et subie ?

Once I was a teenager – Urit 1/4

Nouvelle inspir√©e de Poppy Z. Brite, « Le corps exquis » – √©crite il y a dix ans!

La rue se vide du jour qui descend.

Les habitations identiques s’√©tendent le long de l’avenue comme des plaques comm√©moratives. Le macadam semble glac√©, alors qu’on le regarde. Les lampadaires √©tirent leur lumi√®re glauque le long du trottoir, d√©shumanisant le quartier √† mesure que les passants rentrent chez eux.

La rue est vide.

R√©sonnent seulement en son sein les bruits d’une ville endormie. Klaxons, cris, bourdonnements de moteur meurent au milieu du silence assassin, comme √©touff√©s dans un sac plastic. Ici, le silence a prise sur tout, √©crase chaque souffle pour s’√©tendre sur le trottoir.

La rue est vide.

R√©sonne seulement les pas d’un homme qui arpente le macadam, s’accordant √† la nuit qui envahit la ville et endort les citoyens terr√©s dans leurs maisons.

C’est l’heure o√Ļ la Ville d√©voile sa part de dualit√©. C’est l’heure o√Ļ les m√®res de famille se glissent sous les draps pour le missionnaire hebdomadaire, et o√Ļ la Cour des Miracles investit les rues pour √©taler son cort√®ge de rebuts de l’Eden en mal d’h√©donisme. Commence √† r√©sonner dans les rues, √† cette heure tardive, la petite comptine des plaisirs charnels et de la d√©fonce, qui transporte les pav√©s dans un autre monde o√Ļ le bon sens n’aurait plus cours, jusqu’au jour suivant.

Toujours la m√™me ritournelle, litanie mortif√®re √† la m√©lodie sans pareille. D’abord, remonter l’Avenue. Ensuite, emprunter les rues, comme une √©vidence, et suivre le fil des pav√©s qui, peu √† peu, se souillent d’ordures, de pisse, de sperme, de tessons de bouteille gisant √† m√™me le caniveau, comme des cadavres dans un fleuve. Toujours le m√™me rythme, les m√™mes accords qui s’accordent et charrient avec eux des parfums de cirrhose et de maladies v√©n√©riennes. Toujours la m√™me m√©lop√©e, aux m√™mes interpr√®tes. A mesure que le macadam se souille d’immondices, les passants suivent la d√©pravation comme une bacchante se joindrait √† une danse macabre. Les chemises des hommes s’ouvrent, les ceintures se d√©font, leurs corps, leurs poches se parent de taches de vin et de canettes de bi√®re comme autant de parures guerri√®res. Suivant la m√©lop√©e disharmonieuse de l’ivresse des noctambules, ils laissent leurs d√©marches tanguer, leurs voix s’√©railler, leurs mains se faire exploratrices de terres inconnues. Les femmes, elles, d√©laissent des m√®tres de tissu et habillent leurs formes rebondies de r√©sille d√©chir√©e et de v√™tements de mauvaise qualit√©, et laissent leurs hanches, leurs seins se d√©voiler. Leurs entrejambes se mettent √† d√©gager des effluves marines, et leurs timbres de voix s’habillent des accents vulgaires de Fleurs des Pav√©s.

L’homme balaie du regard cette nuit qui prend des accents infernaux, un petit sourire aux l√®vres. Il aime arpenter le quartier aux putes. Moses Albright sent sont instinct de chasseur qui fait vibrer ses entrailles de plaisir : la nuit sera Sulfure, la nuit sera charnelle et sanglante, il le pressent. Encore une nuit de chasse, encore. Encore une nuit de plaisirs, de chair et de sang. Encore une nuit baign√©e de la voluptueuse moiteur des fluides corporels. Moses sent monter la plus d√©licieuse des sensations en lui, celle de l’interdit, celle glauque et d√©rangeante de la conscience encore, qui agonise au fond de l’√Ęme et qui s’√©l√®ve contre les actes commis et qui vont l’√™tre.

La h√Ęte fait courir des frissons d√©licieux le long de chacune des fibres de ses muscles, et tandis que l’air nourrit ses poumons de plus en plus intens√©ment, il observe les rues qui s’√©lectrisent, semblant s’harmoniser √† lui. Autour de lui, les corps se cherchent, s’attirent, et se trouvent. Des femmes se font baiser contre des murs en briques, et des amants imbib√©s d’alcool et de drogues font semblant de s’aimer contre des portes coch√®res et dans des ruelles sales pendant que le plus vieux m√©tier du monde cherche √† faire son chiffre d’affaires.

Moses traverse la foule, √©l√©ment immuable empreint d’une profonde paix au centre de ce haut lieu de bestialit√© humaine, dont les pontes sodomites semblaient s’adonner comme chaque nuit aux libations d’un culte pa√Įen qui c√©l√©brerait une divinit√© faite de chair et de visc√®res. C’est ici, en ce lieu o√Ļ l’humanit√© jouissait du plaisir pervers de s’adonner √† ses pires fantasmes, √† ses plus basses pulsions, qu’il sentait s’installer en lui une paix profonde, √† nulle autre pareille, un sentiment presque doux, √† l’image de ce voyageur au long cours qui sent son cŇďur grandir √† la vision retrouv√©e de son pays natal. Ici, il √©tait chez lui. Son chez-soi, sa maison. Son terrain de chasse.

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