Once I was a teenager – Complexe d’Oedipe 3/3

L’ambiance à l’école s’avéra encore plus lourde qu’à l’accoutumée. Une cérémonie d’hommage avait été organisée en soutien Robert et Jackie Waters, ainsi qu’une veillée à la bougie. Dans les couloirs, les élèves ne parlaient que de la disparition de Jenny, les uns pleurant, les autres échafaudant des théories absurdes sur l’identité de son ravisseur. Le quotidien de Randall reprit presque normalement, une présence en moins. Seulement, les regards des autres avaient changé. Au début, ses camarades le considéraient avec une once d’humanité par rapport à l’accoutumée, pensant probablement qu’il devait souffrir de la disparition de sa seule amie. Et c’était vrai que si ses nuits seraient plus belles désormais, ses journées manqueraient de lumière, puisque qu’elle n’y apparaîtrait plus. Et trois jours après sa comparution au poste de police, la haine et la condescendance étaient de retour dans sa vie.

Durant ses déplacements dans les couloirs, Randall entendait des murmures qui comportaient son nom, au milieu d’autres termes tels que « taré », « assassin » ou encore « coupable ». Et même sa force nouvelle ne pouvait le préserver des bavardages lors des intercours. « C’est forcément lui qui l’a tuée, avec sa tête de dégénéré. » La possibilité que les autres élèves se doutent que Jenny était chez lui s’installa dans ses pensées, et ne les quitta plus.

***

Dans le silence obscur de sa chambre, Randall écoutait les odeurs pénétrantes qui prenaient forme, en volutes suivant les tentacules qui émergeaient d’en dessous de son lit, une nouvelle fois. Depuis ce samedi-là, elles bruissent, ondulent. Toutes les nuits. Et ce soir, le noir se fait lentement possessif, écrasant, langoureux. Les bras pesants d’yeux multiples attirent le garçon à eux, l’entourent. Jenny est devenue myriade, multitude, grouillement. Elle l’envahit, s’immisce dans chaque parcelle de vide entre son corps et la couette, effleure ses jambes nues, remonte jusqu’à sa poitrine, y pèse, l’empêche de respirer. La nuit est habitée. Mais Randall n’a plus peur. Il n’est pas seul. Et cette présence est connue.

Randall.

Il tendit les mains vers les yeux au-dessus de lui, et les toucha du bout des doigts. Les cris de sa mère dans le salon au-dessous d’eux se firent quasiment inaudibles, tout d’un coup. Alors que son index entra en contact avec l’humeur vitreuse des globes oculaires, la tentacule se mit lentement à s’enrouler autour de son poignet. Et la voix qu’il semble seul à pouvoir entendre désormais résonna dans le noir. Randall lui chuchota les mots qu’il avait entendu aujourd’hui, et lui demanda s’il devait en avoir peur. L’organe pédonculé continua d’évoluer le long de son bras à un rythme presque tendre.

Même si c’est toi qui a fait de moi ce que je suis, tu n’as pas à y prêter attention. À partir de maintenant, tu ne seras plus jamais seul, plus jamais faible, parce que je suis là. Tu es différent, Randall, puisque tu as été capable de devenir mon créateur. Tu le sais, je ne suis plus vraiment Jenny. Mais j’ai maintenant le pouvoir de veiller sur toi. Et je sais que tu es désormais assez fort pour faire des autres ce que tu souhaites. Si tu comprends cela, tu ne seras plus jamais en danger. Je te le promets.

« Que dois-je faire ? Est-ce qu’ils vont découvrir ce qui reste de toi en dessous de mon lit ? » Le bras était arrivé à la hauteur de son épaule droite et s’était immobilisé, son extrémité lovée dans le creux de son cou. Randall en sentit un autre, entamant à la même vitesse l’ascension de sa jambe gauche. Il ferma les yeux. L’obscurité bruissait des mouvements des tentacules, dont le bruit était semblable à celui d’un souffle court.

Mon Prométhée.

C’était toujours difficile de distinguer d’où venait précisément la voix. Était-ce d’en dessous de son lit ? L’entendait-il au creux de son oreille ?

Randall. Tu le sais. Le seul danger qui pèse sur toi maintenant, c’est lui.

Comme un serpent, la tentacule avait enserré toute sa jambe jusqu’en haut, et continuait à onduler en méandres caressantes depuis sa jambe jusqu’à son aine.

Randall. Tu dois le faire.

C’était comme si la sensation aqueuse de la peau de sa créature sur la sienne lui donnait de la force tandis que l’évidence lui venait à l’esprit. Un frisson électrique parcourut son corps. Il empoigna les draps tandis que la peur le quittait.

Randall. Tue le.

Il écarta la multitude de bras qui l’enlaçaient avec un geste doux et sûr, se leva, et sortit de sa chambre silencieusement.

***

23h49. Les inspecteurs chargés de l’affaire Waters avaient été appelés pour se rendre à la maison de Randall Davis, suite à un appel de détresse passé par sa mère. Lorsqu’ils arrivèrent, ils trouvèrent le garçon prostré devant la maison, un couteau ensanglanté dans les mains. Son regard plongé dans le vide, il restait insensible aux pleurs hystériques de sa mère aux prises avec une logorrhée incohérente. On entreprit d’abord d’isoler le jeune dans une voiture banalisée, puis de joindre les urgences pour prendre en charge l’état de la mère. Les agents n’oublièrent pas de relever la pièce à conviction pour analyses avant d’entrer faire un état des lieux de la maison. Il fallait faire une première analyse de ce qui s’était passé.

Dans la maison régnait une puanteur étonnante malgré sa propreté. Le rez-de-chaussée comportait un salon, une cuisine, une petite salle de bains, des toilettes et un débarras. Dans le salon, face à la télévision, ce qui leur sembla être le père était affalé sur le sofa. Ses yeux exorbités étaient fixés au plafond, et il ne bougeait plus. Sa gorge profondément tranchée et sa poitrine couverte de sang comportait visiblement quatre ou cinq marques de coups de couteau. Les exhalaisons pestilentielles ne provenaient pas du corps qu’ils avaient sous les yeux. Trop frais. Les deux inspecteurs entreprirent de fouiller les pièces de la maison pour en connaître l’origine, car ils ne connaissaient malheureusement que trop bien cette odeur : il y avait quelque part un cadavre en décomposition. Ils montèrent au premier étage. La deuxième salle de bains et la chambre conjugale ne leur révéla rien. Dans la chambre de Randall Davis en revanche, ils jetèrent un œil sous son lit.

Là, caché par la pénombre créée par l’ampoule de mauvaise qualité et les draps qui pendaient par terre, se cachait un cadavre. Malgré son aspect grotesque, ils supposèrent que c’était celui de Jenny Waters, la jeune fille portée disparue depuis deux semaines. Elle avait le crâne fracassé, qui avait abondamment saigné sur la moquette. Une large tâche brunâtre formait une auréole autour de ce qui restait de sa chevelure blonde souillée. Les deux inspecteurs se regardèrent. Restait à déterminer qui du père ou du fils était coupable du meurtre.

Dans le silence de la maison colorée par les relents de putréfaction, le silence n’était déchiré que par les hurlements erratiques de la mère de Randall Davis.

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