Nouvelle critique JV publiĂ©e sur Culture MĂ©tal : SĂ©lection de jeux mobile : Pixel Dungeon et Grim Quest (1/04/2021)

Etes-vous plutĂŽt console ou PC ? La question fait aujourd’hui l’identitĂ© d’un gamer, et est symptomatique de l’histoire du jeu vidĂ©o, toute en innovation technologique associĂ©e Ă  l’inventivitĂ© de ses grands noms. De la console Odyssey Ă  la Playstation en passant par les divers ordinateurs et les consoles portables, notre loisir prĂ©fĂ©rĂ© est devenu tout-terrain, s’adaptant au temps libre et aux goĂ»ts de chacun. D’ailleurs, avec le temps et le dĂ©veloppement technologique de nos tĂ©lĂ©phones, il faut bien le dire, le smartphone est devenu un support vidĂ©oludique Ă  part entiĂšre. Beaucoup de studios proposent des versions smartphone de leurs jeux, et le dĂ©veloppement y est rentable tant le nombre de consommateurs d’applications est grand. Cependant, beaucoup de titres restent soit peu intĂ©ressants, soit envahis de publicitĂ©s diverses qui nuisent Ă  l’expĂ©rience de jeu. OĂč se tourner pour trouver des jeux qui valent le coup d’y passer un peu de temps? Pas de problĂšme ! Laissez-moi vous parler de mes petites dĂ©couvertes sur le Play Store Google


BanniĂšre de la version originale du jeu

Pixel Dungeon est un dungeon crawler de type roguelike, dĂ©veloppĂ© par Watabou et Retronic Games. Il est bien notĂ© sur le Play Store, avec 4.5 Ă©toiles sur 5, et ne comporte aucune publicitĂ©. Les graphismes entiĂšrement rĂ©alisĂ©s en pixel art trahissent une volontĂ© de nous proposer un jeu Ă  l’ancienne, et la difficultĂ© en est une preuve. Vous y incarnerez un hĂ©ros qui devra aller de salle en salle au cours de 25 Ă©tages dont la structure sera gĂ©nĂ©rĂ©e alĂ©atoirement. Votre but sera d’obtenir la trĂšs convoitĂ©e Amulette de Yendor. Il existe beaucoup de versions du jeu, qui apportent quelques nuances de gameplay et de difficultĂ© : Pixel Dungeon fr, Shattered Pixel Dungeon, Remixed Pixel Dungeon, Skillful Pixel Dungeon, Soft Pixel Dungeon
 Petit bĂ©mol, beaucoup de versions ne sont disponibles qu’en anglais ! Mais un minimum de connaissances linguistiques permettent de s’y retrouver rapidement. Personnellement, ma version prĂ©fĂ©rĂ©e du jeu restera Moonshine Pixel Dungeon, que je trouve Ă©quilibrĂ©e en termes de difficultĂ© et de plaisir de jeu. Le old school n’est pas accessible Ă  tous
 Mais concrĂštement, qu’en est-il ?

Au dĂ©but de votre partie, vous aurez donc le choix entre plusieurs classes : Mage, Guerrier, Tireur, Voleur et Chasseresse. Chacun commence la partie avec son propre item amĂ©liorable et avantages propres Ă  chacun, et permettent diffĂ©rents modes de jeu selon les goĂ»ts. Le Guerrier privilĂ©giera le corps-Ă -corps, quand le Voleur attaquera furtivement pour faire un maximum de dĂ©gĂąts. Mon personnage prĂ©fĂ©rĂ© reste le Mage, qui commence la partie avec un bĂąton permettant de lancer des missiles magiques.

Le personnage Ă©voluera donc dans cinq niveaux (Ă©gouts, prison, ancienne mine
), comportant leur niveau de difficultĂ© et leur propre bestiaire, se terminant par un boss Ă  battre. MalgrĂ© le caractĂšre alĂ©atoire de l’architecture de chaque Ă©tage, vous rencontrerez des mini-boss et autres Ă©vĂ©nements qui se rĂ©pĂšteront Ă  chaque partie, comme la quĂȘte du magicien, celle du fantĂŽme ou celle du forgeron nain par exemple. Quant aux monstres, selon les niveaux ce seront toujours les mĂȘmes : rat et crabes pour les Ă©gouts, squelettes et voleurs pour la prison, chauve-souris et araignĂ©es pour la mine
 Les boss sont eux aussi les mĂȘmes Ă  chaque partie, suivant trĂšs correctement la courbe de difficultĂ© au fil du jeu.

Niveau 1 : les Ă©gouts

Vous pourrez ramasser plusieurs types d’objets sur votre progression. Outre les armures de divers niveaux, les armes sont toutes amĂ©liorables et permettent d’attaquer au corps Ă  corps ou Ă  distance. Qu’il s’agisse de baguettes magiques, Ă©pĂ©es, lances, fusils ou encore fouets, libre Ă  vous de les amĂ©liorer pour les adapter Ă  la classe de votre personnage, ou de les revendre pour acheter quelque chose au magasin disponible Ă  chaque dĂ©but de niveau. Une de mes armes prĂ©fĂ©rĂ©es restera la baguette de repousse, qui fait apparaĂźtre de la vĂ©gĂ©tation regorgeant de bonus divers (graines, plantes aux propriĂ©tĂ©s diverses, gouttes de rosĂ©e redonnant de la vie).

Par ailleurs, vous rĂ©colterez beaucoup de loot sur votre chemin. Les parchemins (d’amĂ©lioration, d’image miroir, de rechargement, de rage
) auront un effet divers sur vos items, et permettront d’obtenir un avantage en combat par exemple. Les potions sont nombreuses (soins, invisibilitĂ©, feu, poison, force, expĂ©rience
) et Ă  dĂ©couvrir au fur et Ă  mesure de la progression tout comme les parchemins. Les graines auront des effets similaires aux potions, et peuvent ĂȘtre utilisĂ©es en les plantant, ou en cuisinant une potion aprĂšs en avoir jetĂ© trois dans un puits alchimique. Pour finir, les rations de nourriture ou viande de monstre Ă  cuisiner (glacer ou cuire) seront Ă  Ă©conomiser, car il vous faudra gĂ©rer la faim de votre personnage.  

Enfin, le loot comptera quelques objets spĂ©ciaux : tout d’abord, un pot Ă  rosĂ©e que vous pourrez remplir d’une vingtaine de gouttes, et qui servira de potion de soin. Ensuite, vous pourrez disposer alĂ©atoirement d’items tels que les chaĂźnes Ă©thĂ©rĂ©es, le sablier du temps, le livre de sorts


Chaque arme, armure et objets spĂ©ciaux seront Ă  identifier au moyen d’un parchemin avant d’ĂȘtre Ă©quipĂ©, car il peuvent ĂȘtre maudits et vous compliquer sĂ©vĂšrement la progression


Inventaire in game

Pour finir, outre la difficultĂ© correctement dosĂ©e, Pixel Dungeon comporte un petit cĂŽtĂ© try and die qui me l’a rendu addictif : la moindre mort est dĂ©finitive, et vous force Ă  recommencer le jeu depuis le dĂ©but. Cet aspect peut ĂȘtre rageant, et rendre le jeu rĂ©pĂ©titif. Mais le joueur progresse rapidement, le loot permet une crĂ©ativitĂ© intĂ©ressante au fil du leveling et plusieurs niveaux comportent des secrets Ă  dĂ©couvrir de partie en partie. En somme, un chouette petit jeu avec un fort potentiel de rejouabilitĂ©, sur lequel perdre son temps dans le mĂ©tro, ou la salle d’attente de votre mĂ©decin !

Grim Quest, par Goran Kovac

Grim quest est un RPG lui aussi Ă  l’ancienne (comme disait ma mĂšre, c’est dans les vieilles peaux qu’on fait les meilleures soupes), Ă©ditĂ© par Goran K. Le jeu, situĂ© dans un univers dark fantasy, tire son inspiration de l’Ɠuvre de Lovecraft, et du travail de Freud dans la construction de son scĂ©nario et des thĂ©matiques traitĂ©es. On y retrouvera un parfum de JDR papier pour les amateurs, quelques aspects dungeon crawler ainsi qu’une esthĂ©tique gothique tout Ă  fait apprĂ©ciable. Le titre est bien notĂ© sur le Play Store, avec 4.7 Ă©toiles sur 5, et possĂšde l’un des systĂšmes de visionnage de publicitĂ© in game les moins intrusifs que je connaisse. Il faut dire que le travail portĂ© sur l’ambiance, le lore et la musique est tout Ă  fait intĂ©ressant, et que la profondeur du jeu se dĂ©marque de la norme sur mobile. Cependant attention, le jeu n’est Ă  ma connaissance disponible qu’en anglais, et il vous faudra une maĂźtrise certaine de la langue pour pouvoir apprĂ©cier tout Ă  fait la qualitĂ© de rĂ©daction des textes qui vous narreront l’histoire.

En dĂ©but de partie, le joueur sera invitĂ© Ă  choisir un avatar, un bonus de dĂ©part (-15% d’argent dĂ©pensĂ© Ă  la montĂ©e de niveau des sorts, +2 de dĂ©gĂąts et +1 d’armure contre les TĂ©nĂšbres
) et un familier qui lui octroiera un bonus supplĂ©mentaire (10% de chance d’infliger des dĂ©gĂąts de poison en combat, 8% de chance de restaurer un point de santĂ© mentale lors de l’utilisation d’un sort offensif
). Ensuite, c’est parti. En route pour Ashborne, la capitale du Vieil Empire dans laquelle l’histoire prendra place. Cette citĂ© fut autrefois un centre nĂ©vralgique, puissant et prospĂšre, dirigeant ses terres avec justice et sagesse. Cette pĂ©riode prendra cependant un tournant malheureux lorsque les sages de la Cour du Soleil prirent de trop grands risques lors de leurs expĂ©rimentations magiques et crĂ©Ăšrent la Larme, une noirceur se rĂ©pandant depuis sur l’Empire telle une pandĂ©mie, charriant avec elle son lot de crĂ©atures terrifiantes et autres monstruositĂ©s. Et l’Empire sombra dans une crise inextricable, Ă©touffant sous les assauts des TĂ©nĂšbres dont on ne pouvait se dĂ©faire.
Comme beaucoup d’autres mercenaires, vous avez rĂ©pondu Ă  l’appel du Conseil, toujours en demande de hĂ©ros courageux et un peu fous, prĂȘts Ă  se battre contre les hordes de monstres menaçant la CitĂ©. Et celle-ci est toute prĂȘte Ă  tomber, ses rues sales et chaotiques semblant garder un semblant d’ordre uniquement grĂące aux mercenaires engagĂ©s pour faire office d’armĂ©e. Vous vous rendez Ă  la taverne, le Dragon Dansant, et vous commandez un verre. Vous aurez besoin de toutes vos tripes pour ce qui vous attend


Menu du jeu

Pour commencer, le jeu vous propose un tutoriel prĂ©sentant le contenu du menu (je vous conseille d’ailleurs de ne pas le passer, il facilite plutĂŽt bien le dĂ©but de partie!). Au Dancing Dragon, vous pourrez reconstituer vos rĂ©serves de nourriture pour les quĂȘtes, ainsi que votre santĂ© mentale en vous envoyant quelques biĂšres, ou encore stocker des objets et choisir des quĂȘtes secondaires. Les Objets VariĂ©s (Various Assortments), vous permettent de vendre/acheter des items pour partir en quĂȘte. Le Mystic Emporium est un magasin de sorts, et la Guilde propose des capacitĂ©s spĂ©ciales moyennant finances. Le Forgeron (Blacksmith) pourra augmenter le niveau de votre arme et de votre armure, si vous possĂ©dez certains types de mĂ©taux. Au Chaudron Bouillant (Boiling Cauldron), on pourra crafter des items divers, le Journal est un outil de suivi des quĂȘtes principales et secondaires, les Terrains d’EntraĂźnement (Training grounds) permettent d’augmenter le moral et la santĂ© de vos mercenaires, qui auront Ă  faire face Ă  de nombreux siĂšges durant les parties. La Salle du Conseil, accessible Ă  partir d’un certain niveau, donne la possibilitĂ© d’acheter des bonus supplĂ©mentaires. Enfin, la Carte du Monde donne l’accĂšs aux diffĂ©rents lieux oĂč dĂ©marreront les quĂȘtes.

Chacune des localitĂ©s prĂ©sentĂ©es sur la carte vous proposera des quĂȘtes dont la difficultĂ© augmentera progressivement (Ă  l’exception de l’Altar of Oblivion, qui permet d’oublier des sorts et autres capacitĂ©s pour pouvoir en apprendre d’autres). Certaines ne seront accessibles qu’aprĂšs avoir battu certains boss lors de quĂȘtes secondaires, comme The Tear, oĂč vous pourrez conclure la quĂȘte principale. Dans chacun des donjons, vous avancerez de case en case pour rĂ©pondre Ă  des Ă©vĂ©nements alĂ©atoires qui vous octroieront des bonus, ou bien battre des monstres lors de combats au tour par tour. Pour cela, vous disposerez de sorts (boules de feu, vol de vie ou bien poison), ou de capacitĂ©s spĂ©ciales (attaquer tous les ennemis d’un coup, deux fois en un tour
), ou encore d’items divers. Il vous faudra faire attention Ă  votre jauge de vie, mais aussi de santĂ© mentale : si l’une ou l’autre arrive Ă  zĂ©ro, votre quĂȘte sera un Ă©chec
 Le gameplay, finalement, sera assez similaire Ă  un dungeon crawler au tour par tour, sans grande surprise il faut bien le dire. Le bestiaire, lui, est assez fourni pour vous permettre de varier les stratĂ©gies d’attaque en fonction des monstres rencontrĂ©s.
Comme dans tout bon RPG qui se respecte, vous aurez Ă  rĂ©aliser des quĂȘtes pour pouvoir amasser assez d’argent pour acheter des items nĂ©cessaires au retour au combat, acheter des sorts/capacitĂ©s spĂ©ciales et en augmenter le niveau ainsi que celui de votre arme et armure, et enfin acheter des bonus spĂ©ciaux Ă  la Salle du Conseil pour amasser des avantages certains en quĂȘte.

Bien que classique dans sa structure, Grim Quest est un jeu intĂ©ressant pour tout amateur de rpg et dungeon crawler, dont le crĂ©ateur a portĂ© une grande attention Ă  son univers et son atmosphĂšre. L’inspiration JDR papier se ressent beaucoup in game, une grande partie de l’ambiance reposant sur les lignes de texte que les divers Ă©vĂ©nements vous amĂšneront Ă  lire. Libre Ă  vous de vous y plonger ou pas, mais le travail effectuĂ© sur le lore et l’histoire sont remarquables, et mĂ©ritent qu’on s’y attarde. Le reste de la direction artistique du jeu est assez sympathique et s’accorde bien Ă  l’ambiance dark fantasy, la musique tout particuliĂšrement. J’ai beaucoup apprĂ©ciĂ© le rĂ©sultat, bien que je ne pense pas recommencer une partie une fois le jeu terminĂ©. Si vous ĂȘtes comme moi amateur d’univers gothiques, de monstres hideux et de roleplay papier, n’hĂ©sitez pas! TĂ©lĂ©chargez ce titre qui vaut la peine d’ĂȘtre dĂ©couvert


Que ce soit sur console, pc ou mobile, à bientÎt pour de nouvelles aventures vidéoludiques
!

Fabre

Educ spĂ©’ – RĂ©cits de terrain #11

Dessin de Pavo

Educatrice spĂ©cialisĂ©e. Mon mĂ©tier. Sujet Ă  la fois de critiques et d’idĂ©es reçues, et finalement mĂ©connu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super hĂ©ros, on comprend mal Ă  la fois la violence et la beautĂ© de ces petits moments qui font notre journĂ©e de travail. C’est quoi ĂȘtre Ă©duc?

J’ai toujours considĂ©rĂ© les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mĂ©moires Ă  vif de la rĂ©alitĂ© de notre sociĂ©tĂ© actuelle. Je m’en rends compte, notre vĂ©cu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journĂ©es soient bouleversantes, douloureuses ou drĂŽles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravĂ©es en nous, devenant constitutives de notre identitĂ© professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma premiĂšre vĂ©ritable expĂ©rience de peur Ă  mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai Ă  raconter.

Pendant sept ans, j’ai travaillĂ© avec une association bretonne qui comptait plusieurs accueils de jour, mais surtout organisait des sĂ©jours adaptĂ©s Ă  plusieurs pĂ©riodes de l’annĂ©e en direction d’adultes issus de divers foyers du grand ouest. Cette association a malheureusement dĂ» fermer son service de sĂ©jours adaptĂ©s Ă  cause de la crise liĂ©e au covid-19, et c’est bien dommage parce qu’elle valorisait une Ă©thique professionnelle admirable, et trop rare de nos jours. Je m’y suis toujours senti comme un poisson dans l’eau, et j’y ai vĂ©cu de trĂšs beaux moments.

Je me souviens de l’un de mes premiers sĂ©jours d’hiver, comptant une cĂ©lĂ©bration de NoĂ«l et du Nouvel An. J’Ă©tais directrice de sĂ©jour, et je m’entendais trĂšs bien avec mon animatrice, un peu borderline, tout comme moi. Nous Ă©tions partis manger au restaurant, et voir les illuminations de Laval, qui valent effectivement le coup d’oeil. Il fait nuit, lĂ©gĂšrement froid, mais pas trop non plus. L’atmosphĂšre est agrĂ©able. Nous nous baladons, en prenant vaguement la direction du restaurant que nous avons rĂ©servĂ©. Au dĂ©tour d’une rue, surprise! Nous croisons d’autres vacanciers de l’association. Nous saluons nos collĂšgues, et les vacanciers Ă©changent quelques mots.

Lorsqu’on reprend notre chemin, je marche Ă  cĂŽtĂ© de Didier, qui prit congĂ© de la jeune femme vacanciĂšre avec qui il venait de faire connaissance. Etant un personnage plein d’humour, je tente une vanne idiote.
« Dis donc Didier, tu lui as tapĂ© dans l’oeil! » J’oubliais que la dĂ©ficience rend parfois compliquĂ©e la comprĂ©hension de l’ironie, ou des expressions imagĂ©es. Il me rĂ©pondra, le plus sincĂšrement du monde:
« Ben non, puisque je lui ai serrĂ© la main! »

Je n’ai pas pu m’empĂȘcher d’Ă©clater de rire…

Once I was a teenager – Complexe d’Oedipe 3/3

L’ambiance Ă  l’Ă©cole s’avĂ©ra encore plus lourde qu’Ă  l’accoutumĂ©e. Une cĂ©rĂ©monie d’hommage avait Ă©tĂ© organisĂ©e en soutien Robert et Jackie Waters, ainsi qu’une veillĂ©e Ă  la bougie. Dans les couloirs, les Ă©lĂšves ne parlaient que de la disparition de Jenny, les uns pleurant, les autres Ă©chafaudant des thĂ©ories absurdes sur l’identitĂ© de son ravisseur. Le quotidien de Randall reprit presque normalement, une prĂ©sence en moins. Seulement, les regards des autres avaient changĂ©. Au dĂ©but, ses camarades le considĂ©raient avec une once d’humanitĂ© par rapport Ă  l’accoutumĂ©e, pensant probablement qu’il devait souffrir de la disparition de sa seule amie. Et c’Ă©tait vrai que si ses nuits seraient plus belles dĂ©sormais, ses journĂ©es manqueraient de lumiĂšre, puisque qu’elle n’y apparaĂźtrait plus. Et trois jours aprĂšs sa comparution au poste de police, la haine et la condescendance Ă©taient de retour dans sa vie.

Durant ses dĂ©placements dans les couloirs, Randall entendait des murmures qui comportaient son nom, au milieu d’autres termes tels que « tarĂ© Â», « assassin Â» ou encore « coupable Â». Et mĂȘme sa force nouvelle ne pouvait le prĂ©server des bavardages lors des intercours. « C’est forcĂ©ment lui qui l’a tuĂ©e, avec sa tĂȘte de dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©. Â» La possibilitĂ© que les autres Ă©lĂšves se doutent que Jenny Ă©tait chez lui s’installa dans ses pensĂ©es, et ne les quitta plus.

***

Dans le silence obscur de sa chambre, Randall Ă©coutait les odeurs pĂ©nĂ©trantes qui prenaient forme, en volutes suivant les tentacules qui Ă©mergeaient d’en dessous de son lit, une nouvelle fois. Depuis ce samedi-lĂ , elles bruissent, ondulent. Toutes les nuits. Et ce soir, le noir se fait lentement possessif, Ă©crasant, langoureux. Les bras pesants d’yeux multiples attirent le garçon Ă  eux, l’entourent. Jenny est devenue myriade, multitude, grouillement. Elle l’envahit, s’immisce dans chaque parcelle de vide entre son corps et la couette, effleure ses jambes nues, remonte jusqu’Ă  sa poitrine, y pĂšse, l’empĂȘche de respirer. La nuit est habitĂ©e. Mais Randall n’a plus peur. Il n’est pas seul. Et cette prĂ©sence est connue.

Randall.

Il tendit les mains vers les yeux au-dessus de lui, et les toucha du bout des doigts. Les cris de sa mĂšre dans le salon au-dessous d’eux se firent quasiment inaudibles, tout d’un coup. Alors que son index entra en contact avec l’humeur vitreuse des globes oculaires, la tentacule se mit lentement Ă  s’enrouler autour de son poignet. Et la voix qu’il semble seul Ă  pouvoir entendre dĂ©sormais rĂ©sonna dans le noir. Randall lui chuchota les mots qu’il avait entendu aujourd’hui, et lui demanda s’il devait en avoir peur. L’organe pĂ©donculĂ© continua d’Ă©voluer le long de son bras Ă  un rythme presque tendre.

MĂȘme si c’est toi qui a fait de moi ce que je suis, tu n’as pas Ă  y prĂȘter attention. À partir de maintenant, tu ne seras plus jamais seul, plus jamais faible, parce que je suis lĂ . Tu es diffĂ©rent, Randall, puisque tu as Ă©tĂ© capable de devenir mon crĂ©ateur. Tu le sais, je ne suis plus vraiment Jenny. Mais j’ai maintenant le pouvoir de veiller sur toi. Et je sais que tu es dĂ©sormais assez fort pour faire des autres ce que tu souhaites. Si tu comprends cela, tu ne seras plus jamais en danger. Je te le promets.

« Que dois-je faire ? Est-ce qu’ils vont dĂ©couvrir ce qui reste de toi en dessous de mon lit ? Â» Le bras Ă©tait arrivĂ© Ă  la hauteur de son Ă©paule droite et s’Ă©tait immobilisĂ©, son extrĂ©mitĂ© lovĂ©e dans le creux de son cou. Randall en sentit un autre, entamant Ă  la mĂȘme vitesse l’ascension de sa jambe gauche. Il ferma les yeux. L’obscuritĂ© bruissait des mouvements des tentacules, dont le bruit Ă©tait semblable Ă  celui d’un souffle court.

Mon Prométhée.

C’Ă©tait toujours difficile de distinguer d’oĂč venait prĂ©cisĂ©ment la voix. Était-ce d’en dessous de son lit ? L’entendait-il au creux de son oreille ?

Randall. Tu le sais. Le seul danger qui pĂšse sur toi maintenant, c’est lui.

Comme un serpent, la tentacule avait enserrĂ© toute sa jambe jusqu’en haut, et continuait Ă  onduler en mĂ©andres caressantes depuis sa jambe jusqu’Ă  son aine.

Randall. Tu dois le faire.

C’Ă©tait comme si la sensation aqueuse de la peau de sa crĂ©ature sur la sienne lui donnait de la force tandis que l’Ă©vidence lui venait Ă  l’esprit. Un frisson Ă©lectrique parcourut son corps. Il empoigna les draps tandis que la peur le quittait.

Randall. Tue le.

Il Ă©carta la multitude de bras qui l’enlaçaient avec un geste doux et sĂ»r, se leva, et sortit de sa chambre silencieusement.

***

23h49. Les inspecteurs chargĂ©s de l’affaire Waters avaient Ă©tĂ© appelĂ©s pour se rendre Ă  la maison de Randall Davis, suite Ă  un appel de dĂ©tresse passĂ© par sa mĂšre. Lorsqu’ils arrivĂšrent, ils trouvĂšrent le garçon prostrĂ© devant la maison, un couteau ensanglantĂ© dans les mains. Son regard plongĂ© dans le vide, il restait insensible aux pleurs hystĂ©riques de sa mĂšre aux prises avec une logorrhĂ©e incohĂ©rente. On entreprit d’abord d’isoler le jeune dans une voiture banalisĂ©e, puis de joindre les urgences pour prendre en charge l’Ă©tat de la mĂšre. Les agents n’oubliĂšrent pas de relever la piĂšce Ă  conviction pour analyses avant d’entrer faire un Ă©tat des lieux de la maison. Il fallait faire une premiĂšre analyse de ce qui s’Ă©tait passĂ©.

Dans la maison rĂ©gnait une puanteur Ă©tonnante malgrĂ© sa propretĂ©. Le rez-de-chaussĂ©e comportait un salon, une cuisine, une petite salle de bains, des toilettes et un dĂ©barras. Dans le salon, face Ă  la tĂ©lĂ©vision, ce qui leur sembla ĂȘtre le pĂšre Ă©tait affalĂ© sur le sofa. Ses yeux exorbitĂ©s Ă©taient fixĂ©s au plafond, et il ne bougeait plus. Sa gorge profondĂ©ment tranchĂ©e et sa poitrine couverte de sang comportait visiblement quatre ou cinq marques de coups de couteau. Les exhalaisons pestilentielles ne provenaient pas du corps qu’ils avaient sous les yeux. Trop frais. Les deux inspecteurs entreprirent de fouiller les piĂšces de la maison pour en connaĂźtre l’origine, car ils ne connaissaient malheureusement que trop bien cette odeur : il y avait quelque part un cadavre en dĂ©composition. Ils montĂšrent au premier Ă©tage. La deuxiĂšme salle de bains et la chambre conjugale ne leur rĂ©vĂ©la rien. Dans la chambre de Randall Davis en revanche, ils jetĂšrent un Ɠil sous son lit.

LĂ , cachĂ© par la pĂ©nombre crĂ©Ă©e par l’ampoule de mauvaise qualitĂ© et les draps qui pendaient par terre, se cachait un cadavre. MalgrĂ© son aspect grotesque, ils supposĂšrent que c’Ă©tait celui de Jenny Waters, la jeune fille portĂ©e disparue depuis deux semaines. Elle avait le crĂąne fracassĂ©, qui avait abondamment saignĂ© sur la moquette. Une large tĂąche brunĂątre formait une aurĂ©ole autour de ce qui restait de sa chevelure blonde souillĂ©e. Les deux inspecteurs se regardĂšrent. Restait Ă  dĂ©terminer qui du pĂšre ou du fils Ă©tait coupable du meurtre.

Dans le silence de la maison colorĂ©e par les relents de putrĂ©faction, le silence n’Ă©tait dĂ©chirĂ© que par les hurlements erratiques de la mĂšre de Randall Davis.

Once I was a teenager – Complexe d’Oedipe 2/3

« Ferme ta gueule et Ă©teins la lumiĂšre ! Â» Une Ă©niĂšme fois, l’haleine de Papa sentait la cigarette et le whisky bon marchĂ©. Maman pleurait en bas. Randall baissa les yeux, appuya sur l’interrupteur et se rallongea sous la couette, dans la pĂ©nombre. Il entendit la porte claquer, et se retrouva dans le noir. Cette sensation familiĂšre l’envahissait dĂ©jĂ , encore une fois. C’Ă©tait comme si l’atmosphĂšre avait pris corps, et pesait de tout son poids sur sa poitrine, tentant d’ouvrir ses paupiĂšres. Mais il n’osait pas.

Randall.

Une voix, venue de nulle part.

Randall. Tu m’entends ?

Ses yeux s’ouvrirent d’un coup, ne rencontrant qu’une aura de tĂ©nĂšbres opaques. Le petit garçon sentit une sueur froide lui courir dans le dos, humidifiant par la mĂȘme occasion ses draps.

Randall.

Alors qu’il tentait avec difficultĂ© de contrĂŽler sa respiration haletante, son regard commença Ă  s’habituer Ă  l’absence de lumiĂšre. Petit Ă  petit, il commença Ă  distinguer son portemanteau, son armoire, la porte… Et puis ce qui sembla de prime abord ĂȘtre des arabesques de fumĂ©e qui s’Ă©taient matĂ©rialisĂ©es dans l’air ambiant.

Ecoute moi, Randall. Je suis lĂ .

Non. Pas de la fumĂ©e. Des tentacules. Fines, volatiles, agiles, souples comme des anguilles visqueuses. Elles s’entrelaçaient, partant de dessous son lit. Son cƓur manqua un battement, et s’emplit d’une terreur froide et profonde qui le rendit incapable de faire le moindre mouvement.

C’est moi, Randall. Ne t’inquiĂšte pas. Tant que je suis lĂ , je te protĂ©gerai.

Étrangement, ces paroles le rassurĂšrent. Comme hypnotisĂ©, il tenta de jeter un regard aux tentacules, qui ondulaient tranquillement dans l’obscuritĂ©. Sur chacune d’entre elles, des dizaines d’yeux le regardaient lĂ  oĂč il y aurait dĂ» y avoir des ventouses.

« Jenny ? Â»

Plus exactement, Randall.

La peur s’en allait, petit Ă  petit, remplacĂ©e par la fascination ressentie pour ce qui Ă©tait sous ses yeux. Il tendit une main lentement pour toucher l’apparition, mais quelque chose l’arrĂȘta dans son geste. Maman. Elle criait, Ă  intervalles rĂ©guliers.

Il la viole, Randall. Tu ne peux rien y faire. Dors, maintenant.

Quelque chose lui ferma les yeux, replaça son bras sous sa couette et se lova contre son cou tout en lui prenant la main. Tout en s’endormant, il lui sembla qu’il entendait encore le bruit produit par l’ondulation des multiples bras de la chose qui Ă©tait sous son lit.

***

Quelques jours aprĂšs l’accident, Jenny fut portĂ©e disparue. Les rues du quartier se couvrirent d’affiches portant son sourire rayonnant, comme si ce qu’elle avait Ă©tĂ© voulait se rappeler encore un peu Ă  la mĂ©moire de Randall. Partout, on pouvait lire : « MISSING : Jenny Waters, 12 ans. 1M50, yeux verts, cheveux blonds. TĂąches de rousseur sur les pommettes. Le jour de sa disparition, portait des baskets blanches et un jogging adidas. Si vous avez la moindre information, merci de contacter ses parents ou les services de police au … ». On apprit rapidement que son meilleur ami Ă©tait trĂšs probablement la derniĂšre personne Ă  l’avoir vue en vie. On le convoqua donc au commissariat pour qu’il puisse tĂ©moigner. Les deux inspecteurs chargĂ©s de l’enquĂȘte le reçurent avec beaucoup de douceur, supposant sans doute qu’il devait ĂȘtre choquĂ© par l’Ă©vĂ©nement. L’habituelle rĂ©serve hostile du jeune homme fut prise pour de la dĂ©tresse, et l’interrogatoire qu’il subit ne prĂ©senta que peu de difficultĂ©s.

«  – Nous savons donc que tu as passĂ© l’aprĂšs-midi avec Jenny Waters le jour de sa disparition. Peux-tu nous raconter ce que vous avez fait ensemble ? Il nous faudrait le plus de dĂ©tails possibles pour pouvoir reconstituer son emploi du temps de ce jour prĂ©cis. Ça nous aidera Ă  la retrouver. Â» Pendant que Randall racontait ses souvenirs lĂ©gĂšrement modifiĂ©s, il revoyait le dĂ©roulement de ces heures passĂ©es avec l’ancienne Jenny devant ses yeux. L’idĂ©e de se dĂ©noncer lui traversa l’esprit. Et puis l’obscuritĂ© rassurante, habitĂ©e de ce grouillement tentaculaire lui revint. Non, il ne voulait plus se retrouver seul dans le noir, maintenant qu’il Ă©tait en sĂ©curitĂ©.

«  – On s’est retrouvĂ©s aprĂšs qu’elle ait mangĂ© avec ses parents. Les miens travaillent le samedi, du coup j’ai mangĂ© tout seul. On est allĂ©s d’abord au lac, pour discuter. Je crois que ça a durĂ© trois heures. AprĂšs, avant qu’elle parte, on a fait une partie de base-ball devant chez moi. Vers dix-huit heures je pense, elle m’a dit qu’elle s’en allait. Elle m’a expliquĂ© qu’elle avait envie de traĂźner encore un peu vers le lac. Je ne l’ai pas suivie parce que mon pĂšre est sĂ©vĂšre, et qu’il m’interdit de traĂźner dehors. Je ne voulais pas me faire prendre. Alors je l’ai laissĂ©e partir. Â» Les policiers le laissĂšrent s’en aller ce jour-lĂ . Randall se demanda s’il avait rĂ©ussi Ă  leur faire croire Ă  son histoire en partie vĂ©ridique. Il avait bien peur de son pĂšre, ils avaient bien jouĂ© ensemble. Il n’avait pas laissĂ© partir Jenny. À un dĂ©tail prĂšs, son rĂ©cit devait sembler vrai. Et c’est probablement ce que les enquĂȘteurs avaient dĂ» penser, puisqu’ils ne l’avaient pas rappelĂ© le lendemain.

[A suivre…]

Urbexplos de voyage en terres cachĂ©es – La fonderie #1

Illustration d’Antonin Briand

A l’heure du coronavirus, Ă  l’heure du couvre-feu, nos deux compĂšres StĂ©lan et Aya vivent leur vie tant bien que mal, comme tout le monde. Mais est ce la situation actuelle et les privations de libertĂ©? Est ce leur passion commune pour l’errance et la dĂ©couverte? Dans le coeur de nos deux amis vrĂ»le toujours cette flamme du voyage. De l’Ă©chappatoire. StĂ©lan travaille, et se consacre entiĂšrement Ă  la rĂ©novation de sa future maison. Pour pouvoir mieux partir en voyage, il souhaiterait avoir un pied-Ă -terre, oĂč construire une vie vers laquelle retourner. Pour mieux s’Ă©lever, il est plus sage d’ancrer ses racines…
Aya, quant à elle, a installé son couple avec ce jeune géorgien dont elle est tombée amoureuse. Ils ont un enfant qui aura bientÎt trois mois, elle travaille avec des mineurs isolés étrangers. Elle écrit toujours, attendant la possibilité de découvrir la Géorgie.

StĂ©lan et Aya vivent donc leur vie tranquillement, malgrĂ© les lois restrictives qui font se resserrer l’Ă©tau de la dystopie sur les Ăąmes assoiffĂ©es de libertĂ©. Pourtant, aussi riche et beau que soit leur quotidien, il leur manque une chose. Repartir. Ressentir de nouveau ce frisson de la nouveautĂ© et de la dĂ©couverte, si important Ă  leur Ă©quilibre. Ils dĂ©cidĂšrent alors qu’aucun contexte politique dictatorial, aucune prĂ©caution sanitaire nĂ©cessaire ne pourraient les empĂȘcher de continuer l’Aventure.

Ce frileux weekend de janvier, ils partirent faire un urbex. Peu leur importait finalement le premier lieu qui verrait leur nouvelle expĂ©dition. Ce samedi matin, ils partirent deux heures aprĂšs celle qu’ils avaient initialement prĂ©vue, oubliĂšrent la moitiĂ© de leur matĂ©riel, mais tout ce qui comptait Ă©tait de se retrouver Ă  l’avant du camion de StĂ©lan, la route face Ă  eux.

Aux alentours de Rennes se trouve une fonderie de mĂ©tal abandonnĂ©e. Le lieu est connu, squattĂ© de nombreuses fois, mais tant pis. Ce sera une premiĂšre destination intĂ©ressante pour leurs envies d’Ă©vasion. Ils firent escale sur le petit parking de la gare de S., non loin de la localisation de l’ancienne fonderie. C’est parti. AprĂšs une petite cigarette de circonstance, leurs pas les menĂšrent quelques centaines de mĂštres plus loin face Ă  un grand portail fermĂ©. C’est lĂ . Reste Ă  trouver un moyen de rentrer.

Sentant une petite montĂ©e d’adrĂ©naline, ils contournent le mur encerclant le lieu, en tentant de se faire discrets. Cette prĂ©caution leur sera bien inutile, la fonderie ayant un vis Ă  vis direct sur plusieurs maisons, les deux explorateurs du dimanche sont tout sauf discrets de jour… Qu’Ă  cela ne tienne. AprĂšs quelques pas dans un bois, StĂ©lan avise un pan de mur qui lui semble moins haut. D’un geste aisĂ©, il passe la muraille et saute de l’autre cĂŽtĂ©. Aya se sent moins Ă  l’aise, elle n’est pas aussi sportive et n’arrivera pas Ă  se hisser comme son ami vient de le faire. C’est pourtant le seul moyen qu’ils ont trouvĂ© pour passer : un peu plus loin, il y a un Ă -pic qui donne sur les rails. StĂ©lan repasse le mur, et fait la courte Ă©chelle Ă  la jeune femme. Elle s’asseoit Ă  cheval sur la muraille, et son compagnon la rĂ©ceptionne de l’autre cĂŽtĂ©.

Ca y est, ils sont entrĂ©s. L’usine en friche leur fait face, son squelette de mĂ©tal envahi par la vĂ©gĂ©tation alentour…

{A suivre…]

Le fil de cette aventure sera Ă  suivre le 9 de chaque mois…

Illustration d’Antonin Briand

Once I was a teenager – Complexe d’Oedipe 1/3

« Un enfant, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets. Â» Jean-Paul Sartre

Un rai de lumiĂšre passait par la porte entrouverte. Randall savait, bien sĂ»r, qu’Ă  onze ans ce n’est pas normal d’avoir besoin de la lumiĂšre du couloir pour s’endormir. Mais les luminaires diffusaient une atmosphĂšre rassurante, presque chaleureuse dans sa chambre plongĂ©e dans la pĂ©nombre. De cette façon, son portemanteau semblait moins menaçant, et ses vĂȘtements entassĂ©s dans son armoire ouverte avaient seulement l’air de vĂȘtements prĂȘts pour la journĂ©e de demain. Et pas d’autre chose. C’Ă©tait si facile de se laisser aller Ă  la terreur en imaginant des crĂ©atures invisibles guettant son sommeil pour l’attaquer. Qui sait si sa commode ne cachait pas un amas de tentacules tapies dans l’ombre, prĂȘtes Ă  se jeter sur lui pour lui sucer les yeux ? La lumiĂšre du couloir le rassurait. Elle empĂȘchait le fil de ses pensĂ©es de se dĂ©rouler, la danse macabre de s’Ă©branler, elle prĂ©venait le manĂšge mortifĂšre de sa phobie de s’enclencher. Comme chaque soir, Maman lui avait dit de s’endormir vite, et de faire de beaux rĂȘves. Et comme chaque soir, Randall angoisse dĂ©jĂ  Ă  l’idĂ©e qu’il n’arrivera pas Ă  dormir avant que la lumiĂšre ne s’Ă©teigne, et que cette ritournelle rituelle ne revienne le hanter. La suite, il la connaĂźt par cƓur. Sueurs froides, sensations d’Ă©touffement, paralysies du sommeil, hallucinations auditives et sensorielles. Papa Ă©teindrait la lumiĂšre Ă  son retour du travail. Bonne nuit, mon chĂ©ri. Fais de beaux rĂȘves.

En bas, Randall entendait des bruits de vaisselle. Maman prĂ©parait le repas de Papa, en l’attendant.

Ses yeux ne voulaient toujours pas se fermer. Dans sa tĂȘte, les mots « Je vais bientĂŽt ĂȘtre dans le noir, il faut que je dorme. Â» s’entrechoquaient jusqu’Ă  en ĂȘtre presque audibles. Il faut que je dorme. Ils vont bientĂŽt Ă©teindre la lumiĂšre. Papa n’est pas rentrĂ©, mais il ne va pas tarder. Je vais me retrouver dans le noir. Il faut que je dorme.

Son pĂšre allait encore une fois le rĂ©primander pour avoir trouvĂ© le couloir allumĂ©. La honte et l’apprĂ©hension mĂȘlĂ©s empĂȘchaient ses yeux de se fermer. Et pour une nouvelle nuit, la perspective de se rĂ©veiller dans le noir complet le terrifiait.

Il faut que je dorme.

La porte d’entrĂ©e claqua. Papa est rentrĂ©. C’Ă©tait comme si, tout d’un coup, l’atmosphĂšre devenait lourde. Furieuse. On pouvait le sentir dans l’air. Le garçon entendit son pĂšre poser ses chaussures de chantier dans l’entrĂ©e avec de grands gestes lourds, et son manteau sur le portant. Maman salua son mari, avec des trĂ©molos dans la voix. Un grognement lui rĂ©pondit. La chaise grinça sur le carrelage de la cuisine. Un silence passa.

« C’est quoi ça ? Â» Le cƓur de Randall se mit Ă  battre la chamade. La voix Ă©tait caverneuse, rocailleuse. VoilĂ©e.

« C’est pour ça que tu glandes quatre heures Ă  la maison avant que je rentre? Tu te fous de ma gueule ? Tu crois que ça va me rassasier aprĂšs une journĂ©e de boulot, tes putain de petits pois avec un steack trop cuit ?! Â» Maman rĂ©pondit quelque chose de suppliant et d’inaudible. Papa grogna.

« Ferme la ! Â» Il la gifla avec une telle force que le coup s’entendit dans la chambre du garçon. Avec des accents de bĂȘte, il ajouta : « Ă‡a t’apprendra, salope. Â» Randall l’entendit entamer son assiette, pendant que sa mĂšre pleurait. Lui aussi sanglotait, les mains plaquĂ©es contre sa bouche, en essayant de faire le moins de bruit possible. Papa continua Ă  frapper Maman aprĂšs avoir fini de manger, en lui hurlant que la bouffe Ă©tait dĂ©gueulasse. Il hurlait de rage, elle criait de douleur. Ses beuglements se faisaient de plus en plus graves, de plus en plus rauques, comme des rugissements.

Papa s’arrĂȘta de cogner soudainement. C’est vrai qu’on ne pouvait plus entendre Maman crier. Il cassa son assiette par terre, ouvrit le placard pour prendre une bouteille d’alcool fort, puis monta les escaliers. À pas lourds, et lents.

« Pourquoi cette foutue lumiĂšre du couloir est encore allumĂ©e ?! Â» Randall se cacha sous sa couette sans demander son reste. Son cƓur Ă©tait tombĂ© dans sa poitrine. Il pouvait entendre distinctement la respiration sifflante de son pĂšre. Il eut une quinte de toux grasse.

« Peur du noir, Ă  ton Ăąge ? EspĂšce de petite pĂ©dale. Qu’est-ce qui m’a foutu une merde pareille en guise de fils ? Je vais Ă©teindre cette putain de lumiĂšre, et tu vas passer la nuit dans le noir complet ! Et si je t’entends chialer, je viens t’en coller une ! Â» Randall ne rĂ©pondit rien. Il souleva lĂ©gĂšrement sa couverture, et considĂ©ra du regard la main droite de son pĂšre. Les doigts Ă©taient massifs, et le poing semblait ĂȘtre aussi gros que sa tĂȘte. Chacune de ses phalanges Ă©tait couverte d’une toison de poils noirs. Ses ongles Ă©taient crasseux, et rugueux comme de l’Ă©corce. Un seul coup de cette main l’assommerait, sans aucun doute.

Sur ces mots, Papa claqua la porte. Le garçon se recroquevilla sur lui-mĂȘme, tentant de maĂźtriser sa respiration.

« Est-ce que mon pĂšre c’est le croquemitaine ? Â»

***

Ce matin, Maman a un bleu sur son Ɠil droit. Elle a l’air fatiguĂ©e. Elle lui dit qu’elle est tombĂ©e dans les escaliers hier soir, qu’il ne faut pas s’inquiĂ©ter. Mais son fils sait bien que c’est Papa qui lui a fait du mal. Ce matin, le ciel est gris. Randall ne dit rien. Son cerveau est vide, il a encore mal dormi. La seule pensĂ©e rĂ©confortante tient Ă  la perspective selon laquelle sa journĂ©e d’Ă©cole va forcĂ©ment ĂȘtre amenĂ©e Ă  se terminer, d’une maniĂšre ou d’une autre. C’Ă©tait comme ça ; Ă  l’Ă©cole les choses s’Ă©taient toujours dĂ©roulĂ©es difficilement. Il n’a jamais vraiment Ă©tĂ© prĂ©sent. Toujours ailleurs, comme dans une bulle. Le garçon se sentait en dĂ©calage, comme s’il n’appartenait pas Ă  la mĂȘme temporalitĂ© que les autres. Les rares fois oĂč il avait Ă©tĂ© en contact avec Eux, leurs prĂ©occupations lui avaient semblĂ© inintĂ©ressantes, voire futiles. De ce fait, mieux valait rester seul plutĂŽt que s’ennuyer Ă  plusieurs. Cette annĂ©e-lĂ  n’est pas diffĂ©rente des autres. Rien n’a prise sur lui, ses professeurs s’inquiĂštent de son mutisme tout en valorisant ses capacitĂ©s, les autres Ă©lĂšves et leurs vocifĂ©rations n’ont aucune prise sur lui. Tout est un brouhaha incohĂ©rent auquel il ne prĂȘte plus attention, tant il ne le comprend pas. Quoi qu’il en soit, la plupart du temps Randall n’Ă©veille rien d’autre que de la gĂȘne chez les gens de son Ăąge. Comme s’ils Ă©taient naturellement repoussĂ©s par cette bizarrerie qui Ă©mane de ce petit corps malingre.

La seule qui arrive Ă  briser cette bulle, c’est Jenny. C’Ă©tait la premiĂšre annĂ©e que quelqu’un lui manifestait un semblant d’attention, et Randall ne comprenait pas comment il avait pu se faire remarquer par une fille aussi jolie. Peut-ĂȘtre qu’elle aussi avait un pĂšre violent ? Ou peut-ĂȘtre Ă©tait-elle animĂ©e par ce mĂȘme sentiment de DiffĂ©rence qui avait toujours isolĂ© le garçon ? Va savoir. Toujours est-il qu’elle Ă©tait comme un rayon de soleil dans son quotidien un peu sombre, sur qui on pouvait toujours compter. Jenny Ă©tait toujours souriante, imaginative et aventureuse, et cette annĂ©e avait Ă©tĂ© riche d’innombrables Ă©chappĂ©es belles. En faisant l’Ă©cole buissonniĂšre, Randall oubliait un peu les bleus de sa mĂšre, les hurlements de bĂȘte de son pĂšre, et l’obscuritĂ© multiforme de sa chambre.

À dix-sept heures, aprĂšs un interminable ennui en classe, Randall aperçut Jenny dans les couloirs, au milieu de la cohue des Ă©lĂšves. Elle l’avait remarquĂ© aussi et s’approcha, son lumineux sourire habituel Ă©clipsant la teinte de ses cheveux blonds.

« Randall ! Ça va ? – Il marqua un temps.

  • Pas trop. Ça te dit une partie de base-ball devant chez moi ? Â»

***

Le moment que Randall prĂ©fĂ©rait dans la semaine, c’Ă©tait le samedi aprĂšs-midi. Son pĂšre y travaille, sa mĂšre aussi. Pas d’Ă©cole. C’Ă©tait un des rares moments de solitude, oĂč une vĂ©ritable libertĂ© Ă©tait possible. En gĂ©nĂ©ral, les deux amis se retrouvaient pour passer du temps ensemble, malgrĂ© l’interdiction formelle du pĂšre de Randall. Qui aurait pu savoir qu’ils avaient bravĂ© l’interdit ? Et puis, courir dans les champs ou faire une partie de base-ball, ce n’est pas un crime. Alors ils se retrouvaient chaque samedi pour jouer, discuter comme deux jeunes de leur Ăąge. Peu importe la façon dont le monde tournait autour d’eux.

Ce samedi-lĂ , ils avaient explorĂ© les environs du lac situĂ© non loin de chez eux, et dĂ©cidĂ© de faire une partie juste avant le retour de Papa. Jenny avait pris le gant, et lui la batte. Elle rĂ©ussit quelques beaux lancers, le forçant Ă  redoubler de force pour renvoyer au loin la balle blanche. Jenny riait beaucoup, et Randall se sentait bien. Peu importait qu’il rate ses coups, ou qu’elle ne sache pas faire des lancers corrects. Ils s’amusaient tous les deux de la situation, de leur nullitĂ© qu’ils qualifiaient d’originale, aussi belle que leur Ă©trangetĂ© commune qu’ils revendiquaient comme Ă©tant leur essence. Les deux amis enchaĂźnaient les lancers, tantĂŽt en riant, tantĂŽt en parlant de leurs vies. Jenny Ă©tait la seule Ă  qui il pouvait confier ce qui lui pesait sur le cƓur, et il n’avait pu raconter le vrai visage de son pĂšre Ă  personne d’autre.

« Allez, cette fois ci tu me la renvoie de toutes tes forces ! Â» Avec un large sourire espiĂšgle sur son visage, elle esquissa le geste pour prĂ©parer son lancer, et il se positionna pour pouvoir y rĂ©pondre correctement, repliant ses bras pour que l’extrĂ©mitĂ© de la batte repose sur son Ă©paule droite. Jenny prit de l’Ă©lan, et la balle fendit l’air. Sans savoir si c’Ă©tait pour impressionner son amie ou par rĂ©flexe, Randall dĂ©cida soudain de mettre toute la puissance de ses muscles inexistants dans cette frappe, et tomba pratiquement en avant tant il renvoya le projectile avec Ă©nergie. EssoufflĂ© mais content de son effort, il releva la tĂȘte pour trouver Jenny Ă  terre, inanimĂ©e.

« HĂ©, ça va ? Â» Pas de rĂ©ponse. Il se prĂ©cipita au chevet de son amie, et la secoua.

« Jenny ! Ça va ?! Â» La balle l’avait heurtĂ©e en pleine tĂȘte, l’une de ses tempes commençait Ă  rougir sous le choc. Randall la secoua encore, sentant la panique monter en lui. Aucune rĂ©ponse, elle avait l’air inconsciente. Il lui assĂ©na une claque. Puis une deuxiĂšme, plus forte. Impossible de la ramener Ă  elle. Une troisiĂšme, encore. Toujours rien.

Le garçon commença Ă  penser Ă  son pĂšre, et ses hurlements. À sa mĂšre, et ses pleurs. Il repensa Ă  l’interdiction de jouer Ă  l’extĂ©rieur avec qui que ce soit. Avec personne. Il n’avait pas le droit. Pas le droit. Et Jenny Ă©tait inconsciente devant chez lui. Ses mains continuaient Ă  assĂ©ner des coups, encore et encore, alors qu’il se mettait Ă  pleurer. Jenny. RĂ©veille-toi. Randall repensa Ă  la derniĂšre fois oĂč son pĂšre l’avait puni. Pas le droit. Jenny. S’il te plaĂźt. RĂ©veille toi. Je ne veux pas que Papa me tue. Et son poing s’Ă©tait fermĂ©, et ses sanglots s’Ă©taient faits terrifiĂ©s. Pas jouer dehors. Qu’est-ce que je vais faire si elle ne se rĂ©veille pas ! Jenny ! Pourquoi on a voulu jouer au base-ball aujourd’hui, pourquoi ? Pas le droit de jouer dehors, il me l’avait dit ! Et son poing martelait la joue de la jeune fille, dans l’espoir fou de la rĂ©veiller. J’ai pas le droit de jouer dehors, Jenny ! Si tu ne te rĂ©veilles pas maintenant, Papa va revenir et me tuer parce que je t’ai fait mal !

Une goutte tombĂ©e sur sa joue l’arrĂȘta net.

Il ouvrit les yeux, et contempla son poing. Ses phalanges Ă©taient couvertes de sang. La joue de Jenny Ă©tait enfoncĂ©e. Son Ɠil Ă©tait gonflĂ©.

« Qu’est-ce que j’ai fait… Pourquoi elle a cette tĂȘte ? Papa va revenir d’une minute Ă  l’autre… » MalgrĂ© ses pensĂ©es dĂ©cousues, le sentiment de survie qui lui avait fait Ă©viter si souvent les coups de son pĂšre envahit la poitrine de Randall. Il regarda autour de lui rapidement, et ne vit personne dans la rue. Il empoigna les pieds de Jenny, et la traĂźna dans la maison. Marche par marche, le garçon hissa le corps avec difficultĂ©, jusqu’Ă  sa chambre. Il nettoya tant bien que mal les traces de sang sur le living et rangea la batte et la balle. La pelouse comportait peu de stigmates de ce qui venait de se passer, mais il gratta la terre pour les effacer. Ensuite, il poussa Jenny sous son lit, et se lava les mains consciencieusement. Est-ce qu’elle est morte ?

[A suivre…]