Chroniques de randos #2 – Notre Dame La Brune

Illustration par Antonin Briand

Est ce que vous aimez marcher? Randonner? Simplement vous balader?
Vous est-il déjà arrivé de découvrir des lieux étranges, étonnants, beaux, émouvants lors de vos expéditions?
Laissez-moi vous conter mes petites et grandes dĂ©couvertes pour vous permettre, Ă  votre tour, de partir Ă  l’aventure… 

Notre Dame la Brune est un prieurĂ© en ruines, prĂšs du col d’Aleyrac. Elle se situe entre la BĂ©gude-de-Mazenc et Salles-sous-Bois, dans la DrĂŽme Provençale. Datant du XIIĂš siĂšcle, le lieu comptait Ă  l’origine un couvent de religieuses bĂ©nĂ©dictines qui fut dĂ©sertĂ© au XIVĂš siĂšcle, pĂ©riode Ă  laquelle les nonnes furent contraintes de s’exiler Ă  ValrĂ©as. Quelques annĂ©es aprĂšs, l’Ă©glise fut vendue Ă  une riche famille et tomba peu Ă  peu en ruines. ComplĂštement isolĂ©e, lorsque l’on suit le chemin menant Ă  elle, ses pierres semblent apparaĂźtre comme par magie au beau milieu de la verdure, et il semble en effet que les moniales ne se soient pas implantĂ©es lĂ  par hasard: outre un chemin de pĂšlerinage trĂšs empruntĂ© au Moyen-Âge qui passe non loin, le lieu cache des sources miraculeuses. Sur les sept mentionnĂ©es Ă  l’origine, il n’en subsiste que deux. Toujours est-il qu’on y venait pour obtenir la guĂ©rison de maux de tĂȘte, maladies de peau et problĂšmes oculaires. Peut-ĂȘtre que l’emplacement de ces sources constituait un lieu sacrĂ© pour un quelconque culte paĂŻen? Cela aurait expliquĂ© en partie l’implantation de la communautĂ© bĂ©nĂ©dictine, pour Ă©vangĂ©liser le lieu…

En m’y promenant au dĂ©tour d’un chemin, j’ai Ă©tĂ© frappĂ©e par la paix et le mystĂšre qui se dĂ©gagent du lieu. Les ruines Ă  l’aspect romantique semblent tout droit sorties d’un poĂšme de Lamartine, et on s’y sent envahi par une Ă©trange et profonde douceur. Plus bas, la vĂ©gĂ©tation luxuriante entoure les sources miraculeuses, et en rafraĂźchissant son front de cette eau claire, on pourrait presque jurer avoir entraperçu une fĂ©e…
Il est de ces lieux qui semblent hors du temps, une sorte de bulle temporelle prĂ©servant l’inexplicable poĂ©sie de leurs vieilles pierres.
Je ne saurais que trop vous conseiller de venir vous allonger sur l’herbe verte qui a envahi le coeur de Notre Dame la Brune, et de laisser aller vos pensĂ©es lĂ  oĂč les soucis n’ont plus cours. Vous verrez, on y oublie rapidement qu’autour, il existe toujours un monde…

Educ spĂ©’ – RĂ©cits de terrain #10

Dessin de Pavo

Educatrice spĂ©cialisĂ©e. Mon mĂ©tier. Sujet Ă  la fois de critiques et d’idĂ©es reçues, et finalement mĂ©connu. C’est vrai ça, spĂ©cialisĂ©e en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super hĂ©ros, on comprend mal Ă  la fois la violence et la beautĂ© de ces petits moments qui font notre journĂ©e de travail.
HĂ© oui, c’est quoi ĂȘtre Ă©duc?

Avant mĂȘme d’ĂȘtre diplĂŽmĂ©e, j’ai toujours considĂ©rĂ© les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mĂ©moires Ă  vif de la rĂ©alitĂ© de notre sociĂ©tĂ© actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vĂ©cu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journĂ©es soient bouleversantes, douloureuses ou drĂŽles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journĂ©es: elles restent bien souvent gravĂ©es en nous, et deviennent constitutives de notre identitĂ© professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma premiĂšre vĂ©ritable expĂ©rience de profonde peur Ă  mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font dĂ©sormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai Ă  raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Laissez moi vous conter une nouvelle histoire, sortie de ma besace de souvenirs…

Patrice est un rĂ©sident du Foyer de longue date. Je me rappelle clairement de ma premiĂšre rencontre avec lui : cheveux longs sales et en bataille, casquette perpĂ©tuellement vissĂ©e sur la tĂȘte, un Ɠil bleu azur, et l’autre crevĂ©. Personne d’ailleurs n’avait pu m’expliquer comment il l’avait perdu. Tout d’abord volubile, bavard, souriant et facile d’accĂšs, Patrice s’était renfermĂ© peu Ă  peu durant mon stage, et son Ă©tat s’était dĂ©gradĂ©. Son alcoolisme qu’il dĂ©niait avait fini par le rendre encoprĂ©sique, il n’était pas rare de le voir seul, souillĂ© par ses propres dĂ©chets. Lors des soirĂ©es passĂ©es sur le collectif, il m’adressait de moins en moins la parole. Et peu Ă  peu, le semblant de relation que j’avais Ă©tabli avec lui se dĂ©grada lui aussi, jusqu’à cette soirĂ©e de fĂ©vrier.

Tout commence, comme Ă  chaque fois, par l’ouverture des portes. Dix-huit heures. Les rĂ©sidants et appelants du 115 font la queue pour enregistrer leur passage pour la nuit. D’autres viennent simplement demander un repas chaud, que nous n’avons malheureusement pas le droit de leur offrir. Un de mes collĂšgues s’occupant de noter le passage des usagers dans l’ordinateur de l’accueil, je reste donc dans les parages et engage la conversation avec les usagers alentour. Au bout d’une demie-heure semblable Ă  l’aroutine habituelle de ce moment de la journĂ©e, je sors devant l’entrĂ©e. Quelques bĂ©nĂ©ficiaires sont en train de fumer une cigarette ensemble, et j’avais dans l’idĂ©e de me joindre Ă  eux pour faire de mĂȘme. Patrice, Titi, et d’autres sont prĂ©sents.

J’engage la conversation avec eux, et remarque que Patrice est en Ă©tat d’ébriĂ©tĂ©. Il a l’air d’ĂȘtre plus enclin Ă  l’échange, et je saisis cette occasion pour Ă©changer avec lui. Et sans crier gare, il s’ouvre Ă  moi. Comme pour se rassurer, il commence par insister lourdement sur le fait qu’il doit me faire confiance avant de travailler avec moi. Je rĂ©ponds en insistant sur le fait que je ne le forcerai pas Ă  quoi que ce soit. Il n’était de toutes façons pas prĂ©vu que je prenne en charge sa situation. Finalement, il me parle de lui. Me raconte sa vie d’Avant. Me parle de ses enfants, Ă©loignĂ©s de sa vie Ă  cause de l’alcool. Finit par me parler de sa femme, de l’amour qu’il lui porte, de leur histoire, et de son dĂ©cĂšs. Il a perdu l’amour de sa vie 32 ans auparavant, et pense toujours Ă  elle. C’est pour lui cet Ă©vĂ©nement qui l’a plongĂ© dans la prĂ©caritĂ©. Et lorsqu’il me parle d’elle, il a le regard qui brille encore, racontant un amour adolescent qui flamboiera toujours, malgrĂ© les alĂ©as de la vie.

Son rĂ©cit me touche beaucoup, et je pense Ă  ma Soeur, emportĂ©e par un cancer du sein quelques mois auparavant. Je comprends sa peine, qui me rapporte Ă  la mienne. Je ne peux pas m’empĂȘcher de faire le lien avec ma propre relation amoureuse, qui durait Ă  l’époque depuis quatre ans. Je lui parle un peu de mon compagnon, et pour me rĂ©pondre il a alors des mots fragiles, magnifiques :

« Ne laissez personne vous dire quoi faire, d’accord ? Vivez pour vous, faites vous plaisir, faites ce que vous voulez et n’écoutez pas les autres ! Aimez vous, et n’attendez pas de vivre Ă  cause des autres ! On a perdu du temps avec ma femme parce que nos parents ne voulaient pas qu’on s’aime, mais on s’est battus ! Et on a Ă©tĂ© ensemble. Le temps passe vite, n’attendez pas pour vous aimer ! Â».

Une fois cette discussion terminĂ©e, je dois dire que j’ai Ă©tĂ© chamboulĂ©e, Ă  la fois par la dĂ©couverte d’un homme brisĂ© par la vie, et par les mots qu’il avait eus. DĂšs que j’eus cinq minutes de libertĂ©, j’en profitai pour appeler la personne qui partageait ma vie, pour lui dĂ©clarer ma flamme. Et encore aujourd’hui, ce moment de partage m’est restĂ© gravĂ© comme si c’Ă©tait hier.