Educ spé’ – Récits de terrain #9

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail. C’est quoi être éduc?

J’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte, notre vécu sur le terrain constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que cela et restent bien souvent gravées en nous, devenant constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers ont été modifiés.

***

Une chaude après midi d’été dans ce foyer pour mineurs isolés. Une tablée a été dressée dans la cour, autour de laquelle sont assis travailleurs sociaux et jeunes pour partager un repas. Aujourd’hui, des artistes son venus pour présenter leur travail, en parallèle de leurs représentations qui se tiennent en ce moment dans les alentours. Leur projet est basé sur un enregistreur de leur cru, qui ressemble à un vieux gramophone. Ils l’ont emmené en voyage un peu partout, et ont demandé à des gens de leur chanter des chansons traditionnelles. Cette banque sonore multiculturelle constitue la base de leur spectacle.

Une femme chante pour les jeunes, puis un autre artiste leur présente quelques enregistrements en leur expliquant d’où viennent les chants avant de les faire entendre. Est-ce la chaleur écrasante? Les jeunes paraissent peu intéressés, peu réactifs au travail des deux artistes. Je discute avec T., qui me dit comprendre le dialecte d’une chanson, même si elle ne vient pas de son pays. Nous entamons un échange sur les différentes ethnies présentes dans la partie d’Afrique dont il est originaire, mais soudain il s’interrompt alors qu’un chant guinéen commence à retentir.

On a soudain l’impression qu’on a rallumé la lumière dans les yeux des jeunes. Ils se regardent entre eux, l’air de dire « oh! mais je comprends cette langue? »! Spontanément, les mains se mettent à battre le rythme, et F., un jeune expansif, se lève d’un bond et commence à entamer des pas de danse improvisés. Les autres l’accompagnent de sifflements pour l’encourager, galvanisés par le plaisir d’entendre une langue qui vienne de leur pays. L’émulsion dure le temps de la chanson, et met un sourire sur toutes les lèvres. Puis le silence revient, les clappements cessent et F. se rassoit. J’aurais aimé que ce moment dure plus longtemps…!

Ce sont des moments comme celui-ci qui me font aimer mon travail. Ces instants fugaces, empreints d’éternité, de complicité, d’humour, de liens qui se créent entre usagers et professionnels sans que rien ne soit prévu, au hasard de la vie, des moments dont l’humanité constitue le fil rouge. Après ces journées-là, je prends bien soin de garder par devers moi ces instants qui subliment la couleur de la vie comme des petites lumières magnifiques. Grâce à eux, je trouve de la force pour affronter les difficultés professionnelles à venir.
Qu’y a-t-il de plus beau que le partage?

Chroniques de rando #1 – Brocéliande et son Château de Trécesson

Illustration d’Antonin Briand

Est ce que vous aimez marcher? Randonner? Simplement vous balader?
Vous est-il déjà arrivé de découvrir des lieux étranges, étonnants, beaux, émouvants lors de vos expéditions?
Laissez-moi vous conter mes petites et grandes découvertes pour vous permettre, à votre tour, de partir à l’aventure… 

On le sait, la Forêt de Brocéliande est avant tout une terre de Légendes, mais c’est aussi une zone très, très touristique de la Bretagne. Et c’est vrai qu’il y a de quoi satisfaire beaucoup de monde : randonnées fabuleuses, légendes arthuriennes et histoires de fantômes raviront petits et grands en quête de Merveilleux. Pourtant, très souvent, lorsqu’un visiteur de la Forêt raconte son parcours, on peut découvrir qu’il s’est limité à deux localisations. L’Arbre d’Or, et le Val Sans Retour. Le premier est une installation artistique destinée à rendre hommage au travail des pompiers qui maîtrisèrent un incendie dans les environs il y a plusieurs dizaines d’années. Rien à voir, donc, avec le Mythe Arthurien. Le Val quant à lui vaut le détour, surtout en automne, lorsque les arbres se parent de couleurs chamarrées. Mais il est de mon point de vue dommage de se limiter à cette seule visite, quand Brocéliande compte autant de localités intéressantes. Et le Château de Trécesson en est l’une d’elles.

Situé non loin du camp de Coëtquidan, le château aurait été la demeure des seigneurs de Ploermël et Campénéac, dès le VIIIe siècle. Mais son architecture actuelle daterait du XVe siècle, période à laquelle il appartenait à la famille Trécesson. Le premier représentant connu de cette maison était le chevalier Jean de Trécesson. La demeure passera ensuite de famille en famille jusqu’à ses propriétaires actuels, les de Prunelé.
D’aspect étonnant, la bâtisse construite en schiste rougeâtre est entourée d’un lac sur lequel elle semble flotter. On ne peut le visiter, sauf lors des journées du patrimoine. Mais peu importe, car ce n’est ni son histoire, ni son architecture qui sont pour moi les plus intéressants. Car le Château de Trécesson est lié à plusieurs légendes.

La plus connue reste celle de la Dame Blanche, dont je vous épargnerai le récit (il est facilement trouvable au moyen d’une petite recherche Google…). On raconte par ailleurs qu’un curé sans tête rôderait autour du Château, ou encore que le Comte de Trécesson faillit perdre son domaine au jeu, mais réussit à le recouvrer en misant le Pied d’Ânon, une cabane en bois insignifiante, perdue dans un coin de ses terres.
Cependant, mon histoire préférée restera celle des Joueurs de cartes fantômes. On raconte qu’au temps de la famille Trécesson, un ami chevalier vint séjourner au château. Lors du repas, on lui raconta la légende attachée à une chambre du deuxième étage, où personne ne dormirait jamais. En effet, tous ceux qui y auraient passé la nuit se seraient sauvés, en proie à une terreur sans nom. Le chevalier décida d’y dormir, pour pouvoir témoigner sur la teneur de la hantise liée à cette pièce.
Vers minuit, un grand bruit le réveilla. A côté de son lit, il y avait une table autour de laquelle quatre silhouettes fantomatiques s’étaient assises pour jouer aux cartes. L’un d’entre eux avait frappé sur le bois, semblant se disputer avec l’homme en face de lui. Le chevalier comprit qu’il avait probablement dû tricher, et à raison car le fantôme sortit une arme, et tira sur le mauvais joueur qui s’écroula. L’instant d’après, tous avaient disparu, comme si rien ne s’était passé. Seule une bourse restait sur la table, remplie de pièces d’or.
Le lendemain, le chevalier vint voir le comte de Trécesson pour lui raconter son aventure, présentant la preuve. Le maître des lieux lui réclama alors le contenu de la bourse, l’événement s’étant passé chez lui, il lui revenait donc de droit. L’invité refusa, estimant que l’argent devait lui appartenir, puisqu’il fut le seul assez courageux pour dormir dans la chambre.
Le comte et le chevalier en discutèrent, se disputèrent, en vinrent aux mains et ne purent trouver un accord. L’histoire raconte que l’affaire fut portée jusqu’au Parlement de Bretagne, à Rennes, où on trouverait dans les archives une trace de ce procès destiné à trouver qui était le propriétaire de la bourse fantomatique…