Educ spé’ – Récits de terrain #8

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’hébergement, l’après-midi est un temps plus calme car la structure se vide de ses usagers la plupart du temps. Lorsqu’on est de service, c’est généralement le moment le mieux choisi pour prévoir des rendez-vous divers. Cet après-midi là, j’accompagne donc Monsieur Nikolaïevsky à l’hôpital pour un bilan de santé urgent, afin de traduire du russe au français. Vania est un homme d’une cinquantaine d’années d’origine slovaque, à ce qu’il nous a dit. Il parle très peu l’anglais. Issu d’une famille tzigane, il a été persécuté avec ses proches dans son pays, du fait de son appartenance à cette minorité. Cette situation difficile l’empêchant de trouver du travail, sa famille vécut plusieurs migrations à travers l’Europe entre 2000 et 2013, année où il dût se séparer d’eux à la douane. Ses proches partirent pour l’Angleterre, et lui arriva à Paris en janvier, puis dans notre ville en septembre. Lors de son admission en hébergement, il fut décidé de lui porter une attention particulière du fait de son état de santé très précaire. Et ce travail commençait par un bilan global nécessaire, à effectuer au CHU.

Nous partons donc du Foyer. Je lui explique la teneur du rendez-vous en russe, et l’importance de ces examens : il n’a aucun papier médical, et nous n’avons aucune information précise le concernant. Il présente plusieurs pathologies lourdes, et devra donc être ausculté par les médecins de garde, et éventuellement passer les tests qu’ils demanderont.

Une fois arrivés à l’hôpital, Monsieur Nikolaïevsky se fait ausculter par le médecin des urgences. Nous allons attendre les résultats à l’issue de la consultation. Trois quarts d’heure passent. C’est visible, Vania n’est pas à son aise. Il se lève, fait les cent pas, se rassoit par intermittence, et ses mains tremblent. J’engage la conversation. Au bout de quelques minutes, je finis par me faire à son parler, qui mélange le slovaque et le russe d’une façon plutôt insolite au premier abord. Nous échangeons sur notre gêne mutuelle liée aux hôpitaux, la Slovaquie, et nous chantons mutuellement des chansons russes et tziganes. Il chante juste, interprète très bien son répertoire, et on sent qu’il aime cet exercice. Je le félicite sincèrement, et remarque qu’il semble se détendre enfin : Vania me dit que mon nom sera trop compliqué à se rappeler, et qu’il me surnommera « Anitchka Douchitchka », ce qui correspond à un diminutif russe de mon prénom allié à un adjectif affectueux. Nous rions de concert.

Le médecin prend alors Vania en consultation. Je lui demande s’il me permet d’assister à la séance, afin que je traduise. Il accepte. Lorsqu’il enlève son maillot de corps pour que le médecin puisse l’ausculter, je remarque que ses bras, son torse et son dos sont recouverts de tatouages artisanaux. Je reconnais certains d’entre eux, qui sont faits en prison dans les pays de l’est. Les prisonniers se gravent sur la peau des basiliques à plusieurs coupoles pour marquer le nombre de passages en prison par exemple, ou encore des étoiles pour marquer le nombre d’années passées derrière les barreaux. Leur peau devient le reflet de leur histoire, avec ses temps forts, et ses difficultés.

Le médecin doit s’absenter, et pour passer le temps je lui demande d’où lui viennent ses tatouages. Pour certains, il me tend ses poings en mimant des mains entravées par des menottes. Pour d’autres, il m’explique qu’ils ont été faits à l’armée. Monsieur Nikolaïevsky commence alors à me raconter son passé militaire. Je crois comprendre qu’il a été mobilisé sur un conflit en Serbie, et qu’il en a été beaucoup marqué. C’est d’ailleurs une formulation assez faible pour décrire son état psychologique. Mon collègue m’avait expliqué avant le départ à l’hôpital que Vania est victime de terreurs nocturnes qui le font hurler, et pleurer la nuit.

À son écoute, je suppose que le conflit en question est celui qui s’est déroulé au début des années 1990 en Yougoslavie, des tziganes de la région ayant été forcés de se mobiliser pour les armées impliquées. Je ne connais pas l’histoire de Vania, peut-être vivait-il en Bosnie, ou en Serbie avant la guerre. Peut-être a-t-il émigré ensuite, pour fuir l’horreur.

Il semble tout d’un coup devenir pensif. Monsieur me regarde, et me dit d’un air grave : « J’ai tué des gens, tu sais, Anitchka. ». Il m’explique que depuis, il fait des cauchemars. Je ne sais que lui répondre. Je comprends ses difficultés actuelles, ou du moins j’essaie de me les représenter. J’étais enfant à l’époque, mais j’ai pu par la suite voir l’atrocité de cette guerre via les grands médias dont nous disposons. Je me sens inutile , dans l’incapacité de lui répondre quelque chose en cet instant. Le confession est douloureuse, sincère. Le syndrome de stress post traumatique n’est pas une chose à prendre à la légère. Que puis-je lui dire? Le praticien revient alors, et coupe notre échange. Je me sens presque soulagée de n’avoir pas eu le temps de lui répondre. Il ausculte Vania, et m’explique ensuite qu’il a un soupçon d’accident cardio-vasculaire. Il faut passer un scanner, nous retournons attendre dans le couloir.

S’ensuivit une heure et demie de salles d’attentes et de couloirs plus ou moins étroits, avant de pouvoir passer l’examen. Mon compagnon est de plus en plus tendu, ses tremblements se sont accentués, ainsi que ses suées. Le manque s’aggrave, je fais mon possible pour lui faire comprendre l’importance de passer l’examen, et pour lui changer les idées. Je lui fais boire de l’eau régulièrement pour éviter qu’il ne se déshydrate, nous chantons des chansons des chœurs de l’Armée Rouge, il refuse de me parler encore de son passé militaire mais reste intarissable sur sa famille. J’apprends qu’il dût se séparer deux à la douane, à cause d’un « problème de papiers ». Sa femme, son fils et sa fille de 17 et 18 ans sont actuellement quelque part en Angleterre, dans les alentours de Londres à ses dires. Mais il n’a aucune idée de leur adresse exacte, ni de comment les contacter. Je me mets à sa place, ses proches doivent lui manquer. Il m’évoque aussi ses différentes migrations à travers l’Europe, me parle de la situation des gens du Voyage en Slovaquie. Ces longs échanges, entrecoupés par le scanner, la traduction des propos des médecins et l’attente des résultats l’aident un peu à mettre de côté le manque d’alcool, il me semble. Mais après trois heures et trente minutes passées à l’hôpital, Vania a de plus en plus de mal à se contenir. Il n’arrive plus à rester assis, tremble de plus en plus, et je vois que les suées se sont encore accentuées. Il est beaucoup moins réceptif à mes tentatives d’engager la conversation. Nous devons pourtant attendre les résultats du scanner. Je lui propose alors une cigarette, ce qu’il accepte volontiers. Nous fumons ensemble à l’entrée des urgences. Il semble se sentir un peu mieux, recommence à chanter, salue les passants d’un ton enjoué, invite les dames à entrer avec une révérence exagérée. Je ris de son manège ainsi que les badauds, et lui semble aussi s’amuser.

Une fois la cigarette finie nous retournons attendre, et les résultats arrivent enfin. Je permets à Monsieur Nikolaïevsky de partir. Nous convenons ensemble de regarder les résultats du scanner au Foyer. Il me serre la main des deux mains, et me remercie de l’avoir accompagné, d’être resté avec lui quatre heures au total. Nous prenons congé, et il s’en va. « Au-revoir, Anitchka. »

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