Once I was a teenager – Diablogues

R√©√©criture d’une nouvelle inspir√©e de « Pauvre petit gar√ßon », de Dino Buzzati

Les lumi√®res de la Ville r√©pandaient leur aura jaun√Ętre et souffreteuse sur le macadam. L’heure √©tait tardive. La nuit √©tait tomb√©e, et avec elle s’√©tait √©teint le tumulte anxieux de la M√©tropole. La rue s’√©tait nimb√©e d’un vacarme inaudible de klaxons, de moteurs en marche et d’√©clats de voix lointains. L’ensemble √©voquerait presque les appels de divinit√©s √©tranges, inhumaines. Seules subsistaient les ombres des maisons individuelles, √©piant les pas des noctambules telles des entit√©s surnaturelles. Le silence des trottoirs pesait comme une chape de plomb, rimant avec la solitude des r√©verb√®res fatigu√©s.

Une avenue anonyme. Des pavés écrasants, des maisons en file indienne. Deux silhouettes.

Un homme, grand et efflanqu√©, v√™tu d’un costume de tweed couleur cendre, marchait avec de grandes foul√©es lunaires. Les deux grandes ailes d’une blancheur de lait qui lui transper√ßaient le dos tressautaient √† chaque pas. Un petit gar√ßon rachitique et malingre le suivait √† grand-peine, pendu √† sa main droite.

¬ę O√Ļ on va ? ¬Ľ La voix criarde du petit gar√ßon avait d√©chir√© le silence contemplatif. Sa distonie gla√ßa le sang de l’Ange, sans qu’il puisse en saisir la raison. Il lan√ßa un regard √† Rudolf, qui le fixait avec toute l’insolence opini√Ętre de ses prunelles sombres. C’√©tait un enfant. Pourtant, le feu de ses yeux lui fit un peu peur, inexplicablement.

¬ę Sama√ęl ? On est bient√īt arriv√©s ?

  • Nous ne sommes plus tr√®s loin. ¬Ľ

Ils march√®rent jusqu’au bout de l’avenue, en silence. L’Ange et l’enfant emprunt√®rent une rue √† gauche, une ruelle √† droite, puis une autre art√®re.

Furtivement, la foule envahissait les rues comme une infection. Des prostitu√©es, lascivement coll√©es aux murs de briques, faisaient couler leurs voix mielleuses de leurs haleines putrides, tandis que des ouvriers buvant leur paye du jour plongeaient la t√™te entre leurs seins tremp√©s de sueur. Les pantalons tomb√©s sur leurs chevilles trempaient dans le caniveau souill√© d’alcool, d’ordures et de pisse. Des ronds-de-cuir ivres morts se laissaient aller au coma, laissant des rats se nicher dans leurs costumes rong√©s par les mites. Des enfants √† l’aspect malingre se lan√ßaient des pierres, poursuivis par leurs m√®res, l’oeil rouge et la voix √©corch√©e, qui tentaient sans succ√®s et √† force cris de les ramener √† la maison.

La rue pav√©e aux murs de briques d’un autre √Ęge semblait envahie par les manifestations blasph√©matoires d’une assembl√©e de Bacchantes, qui serait occup√©e √† ex√©cuter une Danse Macabre. Le foule √©tait compacte, bruyante, vicieuse, grouillant comme une arm√©e de cafards belliqueux et offensifs. Sa m√©lop√©e disharmonieuse semblait suinter des interstices et fissures des murs, s’√©coulant entre les immeubles qui manquaient de s’√©crouler et la chauss√©e au pavage √©dent√©. La putr√©faction ambiante fleurait bon le vice et les maladies v√©n√©riennes. L’ange et son prot√©g√© s’y engouffr√®rent, comme dans de la vase. Ils se fray√®rent un passage entre une pute en plein artisanat et deux biturins qui martelaient du bout de leurs semelles la figure macul√©e de sang d’un clochard. Le mouvement de la foule ne changea pas. Des regards gliss√®rent sur eux, sans r√©action. √Čtaient-ils visibles aux yeux du monde ?

Quelques pas plus loin, surgit une porte vermoulue, encadr√©e par deux jeunes filles dont les gu√™pi√®res durent √™tre pourpres, il y a longtemps. Sama√ęl donna un coup de pied dans les planches pourries, qui craqu√®rent et s’ouvrirent.

Un couple de noctambules qui se besognaient l’un-l’autre √©tait affal√© dans le hall d’entr√©e. Sama√ęl et Rudolf enjamb√®rent les amants ainsi que les monceaux de d√©tritus qui jonchaient le palier de porte, et entam√®rent l‚Äôascension des marches.

Premier √©tage. Les vagissements d’un bambin en furie perc√®rent les cloisons qui s’effritaient d√©j√†.

Second √©tage. Une femme hurlait de douleur √† intervalles r√©guliers, comme sous des coups r√©p√©t√©s. Les beuglements d’une adolescente qui tentait sans succ√®s de chanter un blues semblaient narguer la victime.

Troisi√®me √©tage. Une femme simulait un plaisir intense √† grands renforts d’onomatop√©es absurdes et de monosyllabes d√©doubl√©es. La deuxi√®me porte √©tait silencieuse. Ils entr√®rent dans un tout petit appartement, meubl√© simplement d’un lit, d’une table et de quelques chaises, cloisonn√©s par des piles de papiers divers. Le tout √©tait √©clair√© par les braises d’un feu vieux de quelques heures, qui luisaient doucement dans la chemin√©e.

Sama√ęl lan√ßa de nouveau son pied pour refermer la porte, ce qui eut pour effet d’accro√ģtre les cris de jouissance de la voisine en p√Ęmoison.

Le duo s’assit face √† face, √† la table. Rudolf foudroyait du regard son compagnon, et ce fut apr√®s un long silence que le Gardien d√©cida de briser la muette obstination de son prot√©g√© : ¬ę Si tu m’as appel√©, ce doit √™tre pour une raison. ¬Ľ Le petit gar√ßon avait dans les yeux cette insolence maligne qui pousse les enfants √† appuyer sur les sonnettes de leurs voisins et tirer la queue des chats, par go√Ľt de la confrontation pure et simple.

¬ę Parle quand tu le souhaiteras, j’ai l’√©ternit√© devant moi. ¬Ľ Sama√ęl replia ses ailes et s’allongea sur le lit, qui g√©mit sous son poids. Il s’alluma une cigarette. L’Ange n’√©tait que nonchalance et cela √©nerva Rudolf.

¬ę A quoi tu me sers ?!

  • A quoi je te sers ? Mais √† t’aider, te soutenir, te guider vers la bonne Voie, la Paix int√©rieure… enfin tu sais.
  • Alors dis moi ce que je fais ici.
  • C’est toi qui as souhait√© me voir.
  • Pas dans cet appartement ! Pourquoi je vis ?! ¬Ľ

Sama√ęl se releva, et s’assit face √† l’enfant. Il avait un sourire amus√©.

¬ę Que veux-tu savoir, gamin ?

  • Je te l’ai dit ! Que fais-je ici ! √Ä quoi je sers, pourquoi je vis !
  • √Ä dix ans, on ne se pose pas ce genre de questions… Tu as le temps.
  • R√©ponds moi ! Tu es mon Ange Gardien, tu dois le savoir !
  • Comment veux-tu que je r√©ponde √† cela, Rudolf ? Tu es le seul √©crivain de ton histoire, le seul qui pourras d√©cider de ce qu’il adviendra de toi, et de ce qui donnera un sens √† ta vie. Je ne suis pas un bon g√©nie, je n’exauce pas les vŇďux !
  • Mais Sama√ęl, je sens que je suis vou√© √† faire de grandes choses, tu sais ! Ce corps-l√† n’est pas le reflet de ce que je suis au fond de moi… Plus tard, je serai aim√© et acclam√© par des foules enti√®res ! Je serai l’idole d’une nation, je le sais ! Ils verront. ¬Ľ

L’Ange jeta un regard au petit gar√ßon, les yeux brillants, qui lui racontait ses r√™ves de gloire. Un malaise le reprit.

¬ę Qui verra ? ¬Ľ Rudolf s’arr√™ta, coup√© dans son √©lan.

¬ę Les autres.

  • Ils verront quoi ?
  • Que je ne suis pas un gringalet, une mauviette, une fiotte ! Ils verront que je suis bien sup√©rieur √† eux. Je leur montrerai qu’ils ont eu tort de me traiter ainsi. Je serai aim√©, adul√©, ils me jalouseront. Ils s’en mordront les doigts de jalousie.
  • La vengeance ne sert √† rien, gamin.
  • Non, tu ne comprends rien ! Je veux montrer au monde que je suis fort ! Malin, intelligent, beau ; je veux leur montrer qu’ils ont eu tort de rire de moi parce que je suis bien sup√©rieur √† eux.
  • Rudolf, entretenir ce fiel dans ton cŇďur ne te servira √† rien. La haine appelle la haine, et elle rend malheureux. En faisant ton chemin et malgr√© les difficult√©s tu rayonneras, et tu n’auras plus besoin de les voir diminu√©s. √Ä ce moment-l√†, tout le monde la verra, ta beaut√©. Parce que ta richesse int√©rieure ressurgira sur les autres. √Ä vouloir te comporter comme les petites frappes qui te tourmentent, tu ne r√©colteras rien de bien.
  • Et qu’est-ce que √ßa peut bien faire, que je veuille faire comme eux ? – Sama√ęl eut un soupir.
  • Si tu ne m’entends pas essaie au moins de m’√©couter, Rudolf.
  • Non, c’est toi qui vas m’√©couter ! Tu peux s√Ľrement me dire comment accomplir mon destin, et ce le plus rapidement possible. – L’Ange leva les yeux au ciel avec agacement.
  • Non.
  • Tu me laisserais endurer ce qu’ils m’infligent ?
  • Encore une fois, je ne suis pas un g√©nie qui exauce les vŇďux.
  • Mais tu ne sais pas ce que c’est ! Tu ne sais pas ce que c’est que de voir le d√©go√Ľt dans les yeux des gens, tu ne sais pas ce que c’est que de subir des coups, des brimades, des insultes, et de sentir qui personne au monde ne ressent de compassion pour toi, pas m√™me ta propre m√®re ! Tu ne peux pas comprendre ! Dis-moi, Sama√ęl ! Dis-moi comment je peux les √©craser ! – Le Gardien eut un nouveau sourire amus√©.
  • Je suis ici pour te faire suivre des principes moraux, te faire acc√©der √† la sagesse… Pas au pouvoir despotique.
  • C’est un Ange qui vit dans un quartier aux putes qui me parle de principes moraux ? – Rudolf avait piqu√© Sama√ęl au vif.
  • Je n’ai pas de le√ßons √† recevoir de toi! Les gens d’ici ne voient que ce qu’ils veulent voir, ou ce qu’ils sont venus chercher. C’est pour cela que je peux √©voluer ici √† l’abri des regards. Et si tu es le seul ici √† pouvoir me voir et me parler, c’est parce que je le veux bien, et que tu es mon prot√©g√© ! Si tu continues √† me manquer de respect ainsi, tu retourneras dehors, √† prendre du recul tout seul sur tes envies de meurtre !
  • Tu ne sers √† rien Sama√ęl ! – L’Ange eut un geste de lassitude, qu’il r√©prima.
  • Comment peux-tu √™tre autant aveugl√© √† ton √Ęge ? Pendant mon incarnation sur terre, j’ai essuy√© trois r√©volutions et six pand√©mies, et je n’ai que tr√®s rarement vu autant de col√®re en un seul √™tre, encore moins chez un enfant… La nature humaine m’√©tonnera toujours.
  • Mais que diable puis-je faire pour que tu r√©agisses… ¬Ľ Rudolf s’interrompit.

Un grondement se faisait entendre depuis le plancher.

Les meubles se mirent √† trembler, les murs √† se l√©zarder, les piles de papiers s’√©croul√®rent les unes sur les autres.

Sama√ęl et Rudolf se regard√®rent, sans parler. Ils ne bougeaient pas. Toute rancune avait disparu.

Le duo semblait √™tre le seul √† pouvoir assister √† ce qui se passait, car on pouvait encore entendre les hurlements de satisfaction de la voisine au bord de l’accident vasculaire c√©r√©bral, ainsi que les cris d’un autre couple qui se disputait au-dessus d’eux.

Soudain, les braises de la chemin√©e s’√©branl√®rent. Un tas se forma dans l’√Ętre, qui devint une montagne, et prit la forme d’un corps pourvu de deux yeux rouges flamboyants. Une fum√©e emplit la pi√®ce, qui empestait atrocement le soufre. Enfin, une voix grave, profonde, puissante, s√©pulcrale et mill√©naire se mit √† parler.

¬ę En v√©rit√© je vous le dis, j’esp√®re n’avoir pas √©t√© d√©rang√© pour rien. ¬Ľ Aucun des deux ne r√©pondit. Rudolf √©tait terroris√©, et Sama√ęl sur ses gardes. Il y eut un temps, hors du d√©compte des secondes, o√Ļ personne ne dit mot. L’apparition prit finalement la parole.

¬ę Viens √† moi, Rudolf. ¬Ľ L’enfant n’osait pas refuser. Bizarrement fascin√©, il s’approcha.

  • Sais-tu qui je suis ? Je suis la flamme, le brasier rougeoyant et tourmenteur, je suis la noirceur et le vice, je suis l√©gion abominable, monstruosit√© formidable, je suis Lucifer, prince des enfers, chevalier de l’ordre de la Mouche. Que puis-je faire pour toi, Rudolf ? Pourquoi m’as-tu appel√© ?
  • Il ne t’a pas appel√©, horrible cr√©ature ! Retourne d’o√Ļ tu viens ! Ne l’√©coute pas, Rudolf. C’est ton √Ęme qu’il veut.

L’enfant d√©tourna le regard des braises, un profond dilemme dans le cŇďur. D’un regard qui contenait la derni√®re parcelle de toute l’innocence et la beaut√© de son √™tre, il consid√©ra l’Ange et le diable avec toute la crainte de l’enfant de dix ans qu’il √©tait encore.

  • Que souhaites-tu, Rudolf ? Bonheur, grandeur, pouvoir, r√©ussite, amour ? Je peux tout pour toi. Il me faut juste ton √Ęme, et une autre offerte en tribut de ton all√©geance √† mon pouvoir.
  • Ne fais pas √ßa gamin, tu vaux mieux que √ßa ! Il se sert de toi… Si tu lui dis oui, tu ne pourras plus jamais revenir en arri√®re ! Tu auras beau te repentir, tu seras coinc√© du mauvais c√īt√© pour l’√©ternit√© !
  • Je ne demande pas grand-chose, en √©change de tes plus chers d√©sirs. Tout ce que tu as √† faire, c’est signer de ton sang le contrat que je te donnerai. Et tout ce que tu as toujours souhait√© au plus profond de toi sera r√©alis√©.
  • Si tu lui dis oui, ton √Ęme sera damn√©e, tu iras en enfer quand tu mourras ! Tu souffriras pour des si√®cles et des si√®cles… ! Je t’aiderai √† devenir quelqu’un, ne lui dis pas oui. Je suis l√† pour √ßa. Je t’apporterai la Lumi√®re, fais-moi confiance. Ne l’√©coute pas !
  • R√©fl√©chis bien, Rudolf. Je peux tout rendre r√©el. Absolument tout ce que tu veux.
  • Ce ne sera pas r√©el, gamin ! Il te propose une illusion qui g√Ęchera ta vie et l’impact que tu pourras avoir sur le monde, ne l’√©coute pas, dis-lui de repartir !
  • R√©fl√©chis bien √† tes plus chers d√©sirs, Rudolf. Tout ce que tu veux.

Le petit gar√ßon hurla de toute la force de ses poumons. L’ange et le d√©mon se turent. Le regard de l’enfant, qui s’√©tait fait profond, se porta sur Sama√ęl.

  • Je t’aiderai √† r√©aliser ce que tu as en toi. Je t’aiderai √† devenir quelqu’un. Quelqu’un de bien. Je suis l√† pour √ßa. Je te le demande, gamin. Ne te vends pas. Ne lui dis pas oui.

L’enfant se tourna vers le d√©mon.

  • Tu peux tout exaucer ? ¬Ľ Lucifer laissa √©chapper un petit rire caverneux.
  • Rien ne m’est impossible, si tu acceptes les termes du contrat que je te propose. ¬Ľ Une lueur ironique naquit dans le regard fait de braises. Il avait d√©j√† gagn√©. Sama√ęl resta interdit, horrifi√© par ce qui se pr√©parait.
  • Tu peux me rendre beau, fort, puissant, aim√© de tout le pays ?
  • Je peux te rendre beau et charismatique aux yeux des hommes. Je peux te donner le pouvoir d’√©tendre ta domination sur la terre. Les femmes seront √† tes pieds, les hommes te jalouseront… des foules enti√®res hurleront ton nom. ¬Ľ Une lueur de convoitise s’alluma dans les yeux du gar√ßon, qui semblait d√©j√† voir ce que le prince des enfers lui proposait.
  • Tout ce qu’il me faut, c’est ton √Ęme. Et une autre offerte en sacrifice. Et la promesse que tu m’appartiendras quand tu mourras.
  • C’est d’accord. ¬Ľ A l’instant m√™me o√Ļ il pronon√ßa ces mots, son bras se stria d’une √©corchure profond√©ment marqu√©e, qui lui arracha une grimace. L’abomination le regardait avec un semblant de sourire de satisfaction, tandis qu’un papier apparaissait dans sa main gauche.
  • Quelle √Ęme m’offriras-tu ? – Avec le regard vide de sentiments d’un enfant qui condamne ses anciens jouets √† la poubelle, Rudolf √©tendit un bras vers Sama√ęl.
  • Celle-l√†. ¬Ľ Le d√©mon partit d’un grand rire, et ponctua ironiquement la signature de ces mots :
  • Ainsi soit-il. ¬Ľ Et l’Ange hurla d’horreur, aussi fort qu’il put.

Lucifer allongea le bras gauche, et une gicl√©e de flammes sortit de sa paume, volant vers Sama√ęl, qui s’embrasa. L’Ange ne fut bient√īt plus qu’une masse enflamm√©e hurlant de douleur, s’agitant et tentant par tous les moyens d’effacer les flammes qui d√©voraient ses membres. Rudolf resta fig√©, son sourire narquois s’effa√ßant de son visage. Il regretta pendant un instant son geste. Mais lorsqu’il se retourna vers le malin, il eut juste le temps d’apercevoir un rai de lumi√®re aveuglante s’ouvrir depuis le corps du supplici√© vers le ciel, sans pouvoir pousser plus loin la teneur de ses pens√©es repentantes. Le d√©mon tendait le m√™me bras vers lui… Son cŇďur manqua un battement, et avant qu’il n’ait pu r√©aliser ce qui lui arrivait, l’univers autour de lui se distordit.

Lumi√®res. Couleurs. Temps. Espace. Tout n’√©tait plus qu’une bouillie de sons et d’images d√©sarticul√©s, se liant les uns aux autres en une esp√®ce de vortex strident et incompr√©hensible. Le petit gar√ßon tournoyait sur lui-m√™me √† une vitesse folle, la t√™te pr√™te √† √©clater sous la pression, n’ayant plus prise sur quoi que ce soit.

Finalement, il se sentit projet√© hors de l’oeil du cyclone. Il retomba sur la terre ferme, propuls√© si fort qu’il manqua de tomber. Rudolf √©tait sur un podium. Reprenant ses esprits, il vit qu’il √©tait dans une grande ville inconnue, sur une place √† l’architecture bourgeoise pourvue de maisons cossues et majestueuses. Face √† lui, un microphone gr√©sillait un peu. Une foule l’acclamait √† force cris. Il se retourna pour regarder derri√®re lui, et vit qu’une dizaine de g√©n√©raux le regardaient, rang√©s au garde-√†-vous devant un grand drapeau noir, rouge et blanc.

Son corps avait grandi d’un coup. Ses mains aussi. Des poils √©taient apparus. Ses pieds avaient doubl√© de volume, son corps √©tait plus fort et moins rachitique.

Rudolf consid√©ra la foule, et compris que tout cela √©tait pour lui. Il eut une br√®ve pens√©e pour son Ange Gardien, se dit qu’il ne saurait jamais o√Ļ Sama√ęl avait atterri.

Le petit gar√ßon qui n’en √©tait plus un prit une grande inspiration. Sa poitrine se gonfla d√©mesur√©ment, comme si elle restait trop petite pour le contenir.

Et il se laissa porter par les slogans que la foule scandait :

¬ę Heil Hitler ! Heil Hitler ! Heil Hitler ! Heil Hitler ! ¬Ľ

Educ sp√©’ – R√©cits de terrain #8

Dessin de Pavo

Educatrice sp√©cialis√©e. Mon m√©tier. Sujet √† la fois de critiques et d‚Äôid√©es re√ßues, et finalement m√©connu. C‚Äôest vrai √ßa, sp√©cialis√©e en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d‚Äôun syndrome de super h√©ros, on comprend mal √† la fois la violence et la beaut√© de ces petits moments qui font notre journ√©e de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant m√™me d‚Äô√™tre dipl√īm√©e, j‚Äôai toujours consid√©r√© les travailleurs sociaux comme des passeurs d‚Äôhistoires de vie, des m√©moires √† vif de la r√©alit√© de notre soci√©t√© actuelle. Je m‚Äôen rends compte maintenant, notre v√©cu sur le terrain, constitue bien plus qu‚Äôun quotidien professionnel. Que ces journ√©es soient bouleversantes, douloureuses ou dr√īles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journ√©es: elles restent bien souvent grav√©es en nous, et deviennent constitutives de notre identit√© professionnelle. Et si je me livre ici, c‚Äôest que depuis ma premi√®re v√©ritable exp√©rience de profonde peur √† mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font d√©sormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j‚Äôai √† raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Dans ce foyer d’h√©bergement, l’apr√®s-midi est un temps plus calme car la structure se vide de ses usagers la plupart du temps. Lorsqu’on est de service, c’est g√©n√©ralement le moment le mieux choisi pour pr√©voir des rendez-vous divers. Cet apr√®s-midi l√†, j’accompagne donc Monsieur Nikola√Įevsky √† l’h√īpital pour un bilan de sant√© urgent, afin de traduire du russe au fran√ßais. Vania est un homme d’une cinquantaine d’ann√©es d’origine slovaque, √† ce qu’il nous a dit. Il parle tr√®s peu l‚Äôanglais. Issu d’une famille tzigane, il a √©t√© pers√©cut√© avec ses proches dans son pays, du fait de son appartenance √† cette minorit√©. Cette situation difficile l’emp√™chant de trouver du travail, sa famille v√©cut plusieurs migrations √† travers l’Europe entre 2000 et 2013, ann√©e o√Ļ il d√Ľt se s√©parer d’eux √† la douane. Ses proches partirent pour l’Angleterre, et lui arriva √† Paris en janvier, puis dans notre ville en septembre. Lors de son admission en h√©bergement, il fut d√©cid√© de lui porter une attention particuli√®re du fait de son √©tat de sant√© tr√®s pr√©caire. Et ce travail commen√ßait par un bilan global n√©cessaire, √† effectuer au CHU.

Nous partons donc du Foyer. Je lui explique la teneur du rendez-vous en russe, et l’importance de ces examens : il n’a aucun papier m√©dical, et nous n’avons aucune information pr√©cise le concernant. Il pr√©sente plusieurs pathologies lourdes, et devra donc √™tre auscult√© par les m√©decins de garde, et √©ventuellement passer les tests qu’ils demanderont.

Une fois arriv√©s √† l’h√īpital, Monsieur Nikola√Įevsky se fait ausculter par le m√©decin des urgences. Nous allons attendre les r√©sultats √† l’issue de la consultation. Trois quarts d’heure passent. C’est visible, Vania n’est pas √† son aise. Il se l√®ve, fait les cent pas, se rassoit par intermittence, et ses mains tremblent. J’engage la conversation. Au bout de quelques minutes, je finis par me faire √† son parler, qui m√©lange le slovaque et le russe d‚Äôune fa√ßon plut√īt insolite au premier abord. Nous √©changeons sur notre g√™ne mutuelle li√©e aux h√īpitaux, la Slovaquie, et nous chantons mutuellement des chansons russes et tziganes. Il chante juste, interpr√®te tr√®s bien son r√©pertoire, et on sent qu’il aime cet exercice. Je le f√©licite sinc√®rement, et remarque qu‚Äôil semble se d√©tendre enfin : Vania me dit que mon nom sera trop compliqu√© √† se rappeler, et qu’il me surnommera ¬ę Anitchka Douchitchka ¬Ľ, ce qui correspond √† un diminutif russe de mon pr√©nom alli√© √† un adjectif affectueux. Nous rions de concert.

Le m√©decin prend alors Vania en consultation. Je lui demande s’il me permet d’assister √† la s√©ance, afin que je traduise. Il accepte. Lorsqu’il enl√®ve son maillot de corps pour que le m√©decin puisse l’ausculter, je remarque que ses bras, son torse et son dos sont recouverts de tatouages artisanaux. Je reconnais certains d’entre eux, qui sont faits en prison dans les pays de l’est. Les prisonniers se gravent sur la peau des basiliques √† plusieurs coupoles pour marquer le nombre de passages en prison par exemple, ou encore des √©toiles pour marquer le nombre d‚Äôann√©es pass√©es derri√®re les barreaux. Leur peau devient le reflet de leur histoire, avec ses temps forts, et ses difficult√©s.

Le m√©decin doit s‚Äôabsenter, et pour passer le temps je lui demande d’o√Ļ lui viennent ses tatouages. Pour certains, il me tend ses poings en mimant des mains entrav√©es par des menottes. Pour d’autres, il m’explique qu’ils ont √©t√© faits √† l’arm√©e. Monsieur Nikola√Įevsky commence alors √† me raconter son pass√© militaire. Je crois comprendre qu’il a √©t√© mobilis√© sur un conflit en Serbie, et qu’il en a √©t√© beaucoup marqu√©. C’est d’ailleurs une formulation assez faible pour d√©crire son √©tat psychologique. Mon coll√®gue m’avait expliqu√© avant le d√©part √† l’h√īpital que Vania est victime de terreurs nocturnes qui le font hurler, et pleurer la nuit.

√Ä son √©coute, je suppose que le conflit en question est celui qui s’est d√©roul√© au d√©but des ann√©es 1990 en Yougoslavie, des tziganes de la r√©gion ayant √©t√© forc√©s de se mobiliser pour les arm√©es impliqu√©es. Je ne connais pas l’histoire de Vania, peut-√™tre vivait-il en Bosnie, ou en Serbie avant la guerre. Peut-√™tre a-t-il √©migr√© ensuite, pour fuir l’horreur.

Il semble tout d’un coup devenir pensif. Monsieur me regarde, et me dit d’un air grave : ¬ę J’ai tu√© des gens, tu sais, Anitchka. ¬Ľ. Il m’explique que depuis, il fait des cauchemars. Je ne sais que lui r√©pondre. Je comprends ses difficult√©s actuelles, ou du moins j‚Äôessaie de me les repr√©senter. J’√©tais enfant √† l’√©poque, mais j’ai pu par la suite voir l’atrocit√© de cette guerre via les grands m√©dias dont nous disposons. Je me sens inutile , dans l’incapacit√© de lui r√©pondre quelque chose en cet instant. Le confession est douloureuse, sinc√®re. Le syndrome de stress post traumatique n’est pas une chose √† prendre √† la l√©g√®re. Que puis-je lui dire? Le praticien revient alors, et coupe notre √©change. Je me sens presque soulag√©e de n’avoir pas eu le temps de lui r√©pondre. Il ausculte Vania, et m’explique ensuite qu’il a un soup√ßon d’accident cardio-vasculaire. Il faut passer un scanner, nous retournons attendre dans le couloir.

S’ensuivit une heure et demie de salles d’attentes et de couloirs plus ou moins √©troits, avant de pouvoir passer l’examen. Mon compagnon est de plus en plus tendu, ses tremblements se sont accentu√©s, ainsi que ses su√©es. Le manque s’aggrave, je fais mon possible pour lui faire comprendre l’importance de passer l’examen, et pour lui changer les id√©es. Je lui fais boire de l’eau r√©guli√®rement pour √©viter qu’il ne se d√©shydrate, nous chantons des chansons des chŇďurs de l’Arm√©e Rouge, il refuse de me parler encore de son pass√© militaire mais reste intarissable sur sa famille. J’apprends qu’il d√Ľt se s√©parer deux √† la douane, √† cause d’un ¬ę probl√®me de papiers ¬Ľ. Sa femme, son fils et sa fille de 17 et 18 ans sont actuellement quelque part en Angleterre, dans les alentours de Londres √† ses dires. Mais il n’a aucune id√©e de leur adresse exacte, ni de comment les contacter. Je me mets √† sa place, ses proches doivent lui manquer. Il m’√©voque aussi ses diff√©rentes migrations √† travers l’Europe, me parle de la situation des gens du Voyage en Slovaquie. Ces longs √©changes, entrecoup√©s par le scanner, la traduction des propos des m√©decins et l’attente des r√©sultats l‚Äôaident un peu √† mettre de c√īt√© le manque d’alcool, il me semble. Mais apr√®s trois heures et trente minutes pass√©es √† l’h√īpital, Vania a de plus en plus de mal √† se contenir. Il n’arrive plus √† rester assis, tremble de plus en plus, et je vois que les su√©es se sont encore accentu√©es. Il est beaucoup moins r√©ceptif √† mes tentatives d’engager la conversation. Nous devons pourtant attendre les r√©sultats du scanner. Je lui propose alors une cigarette, ce qu’il accepte volontiers. Nous fumons ensemble √† l’entr√©e des urgences. Il semble se sentir un peu mieux, recommence √† chanter, salue les passants d’un ton enjou√©, invite les dames √† entrer avec une r√©v√©rence exag√©r√©e. Je ris de son man√®ge ainsi que les badauds, et lui semble aussi s’amuser.

Une fois la cigarette finie nous retournons attendre, et les r√©sultats arrivent enfin. Je permets √† Monsieur Nikola√Įevsky de partir. Nous convenons ensemble de regarder les r√©sultats du scanner au Foyer. Il me serre la main des deux mains, et me remercie de l’avoir accompagn√©, d’√™tre rest√© avec lui quatre heures au total. Nous prenons cong√©, et il s’en va. ¬ę Au-revoir, Anitchka. ¬Ľ