Educ spé’ – Récits de terrain #6

Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Sujet à la fois de critiques et d’idées reçues, et finalement méconnu. C’est vrai ça, spécialisée en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté de ces petits moments qui font notre journée de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, notre vécu sur le terrain, constitue bien plus qu’un quotidien professionnel. Que ces journées soient bouleversantes, douloureuses ou drôles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journées: elles restent bien souvent gravées en nous, et deviennent constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Travailler auprès de personnes précarisées, c’est aussi savoir se confronter à diverses problématiques qui sont autant de clés à saisir pour pouvoir mieux comprendre la personne que l’on a en face, et l’accompagner au mieux vers le Saint Graal, l’autonomie! Qu’elles soient d’ordre psychique, qu’elles aient une origine sociale ou pas, savoir saisir la multiplicité de ces fragilités et composer avec ces paramètres reste pour moi un des aspects les plus importants de l’expertise d’un éducateur spécialisé. Un des aspects les plus fins de son savoir-faire, que l’on acquiert avec le temps, et l’expérience de terrain…

De nouveau un jour de travail dans ce foyer rouennais. J’ai rendez-vous avec un résident d’origine congolaise, pour instruire un dossier d’admission en Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale avec lui. C’est une démarche importante: l’idée est de préparer un dossier résumant son profil et son histoire, qui passera en commission pour pouvoir décider de son orientation dans un foyer d’hébergement au sein duquel les conditions d’accueil seront bien meilleures, et plus propices à une évolution positive de sa situation personnelle. J’accueille donc Monsieur Aimé Osagiwa dans un des bureaux servant aux entretiens individuels. Lorsque nous nous saluons, je remarque tout de suite que ses manières sont hasardeuses, hésitantes. Son regard part rapidement dans le vague. On ne m’a pourtant pas précisé qu’il consommait, je m’interroge. Il me faudra l’observer pour comprendre l’origine de son état.

Je démarre l’entretien en demandant à Aimé de me raconter son histoire et les raisons qui l’ont poussé à quitter son pays, tout en lui précisant que ce qu’il accepterait de me transmettre resterait absolument confidentiel. Seules les informations utiles et celles qu’il m’autorisera à diffuser seront réutilisées.

Monsieur est né au Congo. Il me raconte qu’à sa majorité, il put réaliser sa plus grande ambition : s’engager dans l’armée. Dans ce cadre, il travailla un temps dans des hangars d’aéroport, alors que survinrent les tensions politiques que l’on connaît. Un soir, au cours d’un service, il fut témoin d’une transaction destinée à la vente de drogue entre deux gradés. Pour ne pas avoir à répondre de leurs actes s’ils étaient dénoncés, ils accusèrent Aimé de trahison, d’intelligence avec l’ennemi, et l’emprisonnèrent sans autre forme de procès. S’ensuivirent plusieurs mois de tortures, destinés à lui faire avouer une faute imaginaire qu’il n’avait pas commise, dont il s’échappa sans pouvoir m’expliquer comment. Ayant entendu par des amis qu’il était recherché une nouvelle fois par les militaires qui l’avaient enfermé, il se cacha un temps. Malheureusement, il fut retrouvé. S’ensuivit une autre période de prison et de tortures, dont il sortit sans pouvoir non plus m’expliquer comment, ni pourquoi. Étant donné sa situation, il décida alors de fuir. Pendant plusieurs mois, il vécut en bordure du fleuve Congo qu’il remonta à l’aide d’une embarcation de fortune, afin de sortir du pays.

Prenant des notes, je l’arrêtai à ce point de son récit. Son discours était parfois incohérent, les dates se chevauchaient, s’entrecroisaient, et ne se correspondaient pas : il y avait plus de deux ans de différence entre la date de départ que j’avais dans son dossier, et celle reconstituée chronologiquement selon ses dires. L’histoire qu’il venait de me raconter était-elle réelle? Je le questionnai, et il m’expliqua qu’il n’arrivait pas à se souvenir clairement de la durée des périodes de fuite ou d’emprisonnement. Aimé me précisa alors qu’il avait une preuve : avec des gestes précautionneux, il sortit alors de son portefeuille un article de journal plié en huit, qu’il ouvrit et me tendit. Le papier, tiré d’un quotidien congolais, mentionnait le kidnapping de six militaires fomenté par des miliciens politiques. Son nom était cité, avec la mention « nous sommes toujours sans nouvelles de lui aujourd’hui. ».

Pas de doute, son histoire était vraie. Je compris alors que son état était dû à un syndrome de stress post-traumatique : peut-on s’imaginer être capable de quantifier le nombre de jours passés aux mains de ses tortionnaires, alors que la nécessité première consistait d’abord à survivre aux sévices infligés quotidiennement ? Ma tâche me paraît alors bien abrupte, face à la réalité du parcours de mon interlocuteur : pour que le dossier apparaisse solide, il me fallait être précise quant à la chronologie des événements marquants de sa vie. Mais comment demander cela à quelqu’un de traumatisé ? C’est pourtant ce que l’administration demande. Si je me bornais à présenter une histoire qui ne soit pas cohérente, c’est la crédibilité d’Aimé qui pourrait être remise en cause, et donc son orientation. Un sentiment d’absurdité m’envahit. Mon résident a l’air, lui, plutôt fatigué de notre entretien. Je lui fais part des problèmes que je vois dans son récit, et lui propose de prévoir un nouveau rendez-vous pour pouvoir continuer à travailler dessus. C’est tout pour aujourd’hui, nous terminerons la rédaction la prochaine fois. Il est déjà midi, de toutes façons.

Je prends congé d’Aimé, et pars me restaurer avec l’équipe éducative.

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