Ma grossesse et mon accouchement 2/3

Le 23 octobre 2020, j’√©tais pr√™te. Mon sac √©tait pr√™t, mes notes r√©vis√©es, le m√©nage fait. Je me suis activ√©e d’un coup, et laiss√©e aller √† une humeur de tornade blanche, pensant vaguement que si rien ne venait aujourd’hui, je serais d√©clench√©e demain. C’est alors que dans mon bas-ventre se sont faites sentir de tr√®s l√©g√®res sensations de tiraillement qui m’ont alert√©e, me donnant l’espoir que quelque chose se pr√©parait. J’ai continu√© de m’activer, j’ai pass√© des appels, au fond de moi je sentais que quelque chose se pr√©parait. Comme un nouveau d√©part. Moi qui finissais par me sentir ob√®se, lourde, faible, douloureuse dans ce corps encombrant, je me suis habill√©e, et j’ai entam√© une longue marche rapide et √©nergique d’une heure pour aider l’accouchement √† venir. J’ai parl√© au b√©b√© dans mon ventre, pendant la marche, en √©coutant de la musique et en √©crivant √† mes amies. Au retour, je remontai mes cinq √©tages √† pied. A ce qu’il para√ģt, √ßa fait venir le b√©b√©, et j’esp√©rais avoir d√©clench√© quelque chose. Mais mes sensations disparurent.

Je me couchai d√©√ßue, en pensant qu’il faudra que j’appelle l’h√īpital le lendemain pour √™tre d√©clench√©e. Ce genre d’accouchement est apparemment beaucoup plus douloureux. S’il le fallait, qu’il en soit ainsi.
A une heure vingt du matin, je suis r√©veill√©e par une douleur au bas-ventre. Je suis mouill√©e, comme si je venais de me faire dessus. Je d√©cide d’aller aux toilettes pour voir ce qu’il en est, et non, ce n’est pas de l’urine. C’est donc que j’ai perdu les eaux… De retour vers le lit, je ne sais pas vraiment comment r√©veiller mon conjoint.
« Euh j’ai perdu du liquide… R√©veille-toi!
– Du liquide? Quel liquide?
– Le liquide amniotique! Je suis s√Ľre de ne m’√™tre pas fait pipi dessus, l√†. Il faut y aller. » Il se l√®ve.

« C’est maintenant alors? » On se regarde, mi sonn√©s, mi excit√©s, mi incr√©dules. Un peu b√™tes. On se r√©jouit, comme des enfants. Ca y est, c’est maintenant!
Zaza me fait des p√Ętes, je vais prendre une douche, et un microlaxe. On l’apprend aux cours de pr√©paration √† l’accouchement: les p√Ętes, c’est pour palier au fait que pendant toute la dur√©e du travail, on ne doit pas manger. Il faut des sucres lents pour pouvoir g√©rer l’effort √† venir. Le microlaxe, c’est parce qu’il y a un risque de d√©f√©cation accidentelle pendant la pouss√©e. Autant √©viter √ßa si c’est possible…! Je rassemble les derni√®res affaires √† mettre dans le trousseau, √† la fois endormie et concentr√©e. Zaza me sert mes p√Ętes, je les mange. Ca y est, je suis pr√™te. Direction l’H√īpital Sud.

On se dirige vers la maternit√©, excit√©s, un peu sonn√©s, peinant encore √† croire que √ßa y est, on y est √† ce moment que l’on attendait tellement depuis neuf mois. A peine gar√©s, direction les urgences n√©onatales. Ma d√©marche est d√©j√† pr√©cautionneuse.
Nous sommes accueillis par une sage-femme √† l’humour d√©capant:
« Oui, c’est pour quoi?
– Ben je crois que j’ai perdu les eaux…
– Encore une? C’est la mode ce soir!
– Ben oui, d√©sol√©e de ne pas √™tre originale…
– Allez √ßa fait rien, venez par l√†.  » Apr√®s le questionnaire Covid r√©glementaire, on nous fait entrer, et on m’enregistre. Zaza s’endort sur mon coussin d’accouchement, moi je suis un peu sonn√©e encore. J’essaie de mesurer ce qui va m’arriver. Une sage-femme nous emm√®ne dans une salle d’examen pour v√©rifier que j’ai bien perdu les eaux. Je baisse √† peine mon pantalon sur la chaise gyn√©cologique que du liquide s’√©coule sur la serviette qu’elle a mis par pr√©caution. C’est confirm√©. Elle m’annonce que je ne rentrerai pas √† la maison ce soir. C’est la premi√®re fois que je vais √™tre hospitalis√©e.

Le personnel nous emm√®ne ensuite dans une salle o√Ļ je suis cens√©e faire trente minutes de monitoring. L’id√©e est d’enregistrer le battement de coeur du b√©b√© pour voir si tout va bien. Je suis sur un lit, on me place les appareils,et comme √† chaque fois la petite chose dans mon ventre s’agite. J’ai comme l’impression qu’il n’aime pas les examens. Zaza s’endort de nouveau sur la chaise √† c√īt√© de mon lit. La lumi√®re est tamis√©e dans cette chambre o√Ļ on voit la nuit.


J’envoie encore des messages, s√©par√©e par une cloison d’une autre dame qui s’appr√™te elle aussi √† accoucher. Les contractions commencent √† se faire sentir, pour l’instant √ßa va. C’est effectivement comme une vague: la douleur arrive, s’intensifie, atteint un point culminant pour ensuite s’en aller peu √† peu. Je g√®re avec des exercices de respiration que l’on m’a appris aux cours de pr√©paration √† l’accouchement. La sage-femme vient me voir plusieurs fois, me parle avec douceur. Le coeur de mon b√©b√© bat √† un rythme normal, on nous emm√®ne dans une chambre o√Ļ dormir un peu, le temps que les contractions s’accentuent et s’acc√©l√®rent. Mon amoureux est sur un lit d’appoint, et moi je tente de me reposer sur le lit m√©dicalis√©. J’alterne entre des courtes phases de sommeil et des s√©ances de lecture de Berserk, entrecoup√©es d’exercices de respiration pour g√©rer les contractions qui sont de plus en plus pr√©sentes. La douleur commence √† atteindre l’intensit√© de mes r√®gles que l’endom√©triose rend parfois cauchemardesques. En mon for int√©rieur, je me dis que si les contractions sont amen√©es √† √™tre encore plus douloureuses, mes nerfs vont √™tre mis √† rude √©preuve… On verra. Apr√®s deux passages d’infirmi√®res, on d√©cide de m’emmener en salle d’accouchement pour continuer le travail, puisque les contractions se sont acc√©l√©r√©es. Comme je commence √† √™tre un peu sonn√©e par la douleur, on me propose un fauteuil roulant. J’accepte.
Je me fais cette r√©flexion, que je partage avec l’infirmi√®re qui m’emm√®ne: en sept ans de travail aupr√®s de personnes en situation de handicap, j’en ai pouss√©, des fauteuils. C’est dr√īle de me retrouver √† la place de celui qui y est assis.

Enfilade de couloirs. Arriv√©e en salle d’accouchement num√©ro cinq. C’est l√† que tout va se jouer. Je me d√©shabille, rev√™ts la blouse d’h√īpital qui vient accompagner mon bracelet en plastique. Je suis accueillie par trois sage-femmes tr√®s souriantes, qui m’installent. Zaza est parti fumer, il est d√©j√† environ huit heures. Les contractions sont plus supportables, et se sont espac√©es. On me place un autre monitoring, qui fait de nouveau r√©agir mon petit alien. La pi√®ce s’emplit de ce bruit aquatique qui m’accompagnera jusqu’√† la fin. J’ai droit aussi √† un bracelet qui prendra ma tension automatiquement toutes les demi-heures. Je me sens harnach√©e, avec tout √ßa. Et √ßa n’ira pas en s’arrangeant.
On m’autorise √† manger une compote et boire un verre de sirop pour reprendre un peu de forces. Normalement je dois √™tre √† jeun pendant le travail.

Alors que je tente de me reposer, je rappelle l’√©quipe m√©dicale: un frelon s’est invit√© dans ma salle d’accouchement…! Clou√©e au lit comme je le suis, je me sens vuln√©rable. On me d√©place dans la salle num√©ro huit, puis on me ram√®ne une fois la bestiole √©vapor√©e. Heureusement, je pense que je n’aurais pas r√©ussi √† contr√īler mes r√©actions s’il s’√©tait approch√© de mon lit!
Le reste de la journ√©e s’√©coule. Les contractions sont de plus en plus fortes, je les g√®re comme je peux. J’alterne respirations, postures cens√©es aider le b√©b√© √† descendre et se placer comme il faut, et exercices sur le ballon. Mais les douleurs sont de plus en plus fortes, et les techniques douces ne m’aident bient√īt plus. Les contractions sont indescriptibles, mais je suis loin d’avoir oubli√© √† quel point j’ai eu mal. Tout mon bas-ventre est en feu, mon corps entier est en souffrance, je ne peux plus m’allonger dans les positions que je veux. Les douleurs s’accentuent par vagues avec les m√©andres des contractions, et sont de plus en plus proches de la limite de ce que je peux supporter. Tout cela est bien plus dur que tout ce que j’imaginais, bien plus violent que tout ce que j’ai pu vivre avec l’endom√©triose, et je commence √† ne plus pouvoir penser correctement. J’ai l’impression de devenir folle, je ne sais plus ce que je dis. Et le trio de sage-femmes qui viennent me voir le remarquent, elles finissent par me proposer la p√©ridurale.

Il me faut pr√©ciser deux choses: en premier lieu, je mesure √† quel point les p√®res doivent se sentir d√©munis dans de pareils moments. Mais le simple fait de leur pr√©sence est d√©j√† tr√®s aidant pour traverser tout √ßa. Ensuite, je ressens d√©sormais un profond respect pour toutes ces femmes qui, pendant des si√®cles et des si√®cles, ont accouch√© sans avoir de moyens de se soulager, ou qui sont mortes en couches dans d’atroces souffrances. Je mesure un peu mieux d√©sormais le calvaire par lequel elles sont pass√©es. Respect les filles.

On me pose en premier lieu une perfusion que l’on activera si je fais une baisse de tension. C’est aussi la premi√®re fois que l’on me pose une perfusion. Ensuite, l’√©quipe m√©dicale entre dans ma salle d’accouchement. Il y a trois anesth√©sistes dont une stagiaire, et deux sage-femmes. On me demande de m’asseoir en tailleur, et on place un coussin dans mes bras pour m’aider √† g√©rer les spasmes douloureux. Il m’est aussi demand√© de porter un masque pendant la pose, et de pr√©venir si je sens une contraction venir.
J’ai peur, je n’ai jamais eu d’anesth√©sie aussi importante. Je me sens terriblement vuln√©rable, et mon √©tat accentue ce ressenti. Mais les femmes en blouse blanche me prennent les mains, me dispensent des paroles rassurantes, f√©licitent mes efforts pour g√©rer les contractions. Le personnel de l’H√īpital Sud aura fait preuve d’un grand sens de l’√©coute et d’une empathie remarquable. Le fait de me sentir entour√©e m’aide √©norm√©ment. J’arrive √† me d√©crisper un peu, et ne pas penser √† la taille de l’aiguille, que l’on dit tr√®s grande. L’anesth√©siste fait son travail.

On me r√©installe ensuite en position allong√©e, et on m’injecte les premi√®res doses. Le soulagement est incroyable, Dieu b√©nisse la p√©ridurale! J’arrive enfin √† me d√©tendre r√©ellement, et me reposer. Les sage-femmes qui reviennent me voir me sourient:

« Ah √ßa va mieux Madame G√©rard, √ßa se voit! Je pr√©f√®re vous voir comme √ßa, moi! » J’arrive enfin √† dormir.

[A suivre…]

Ma grossesse et mon accouchement 1/3

Depuis quelques ann√©es, les langues se d√©lient sur notre condition. Que ce soit les violences faites aux femmes, sexuelles ou non, l’endom√©triose, le plaisir f√©minin, le clitoris, beaucoup de sujets ont trouv√© une lumi√®re qui leur √©tait refus√©e auparavant. Et il est sain, tellement lib√©rateur de pouvoir s’exprimer librement sur notre intimit√©, et permettre √† tout un pan de la population de mieux comprendre de quoi sont faites nos vies. Car l’essence du vivre ensemble n’est-il pas une mutuelle et totale compr√©hension?

De grand pas sont faits chaque jour, m√™me en ces temps troubl√©s, vers une plus grande √©galit√©. Et il est un sujet dont j’aimerais parler, puisque je viens de le vivre intimement. √ätre enceinte, et accoucher. Car sur cet √©v√©nement majeur de la vie d’une femme (pas indispensable au fait d’√™tre une femme accomplie, j’entends, mais majeur dans l’importance qu’il prend dans la vie d’une femme lorsqu’elle fait ce choix), il plane aussi beaucoup de tabous dont on commence √† percer la bulle id√©alis√©e. Et je voudrais participer √† briser cette image d’Epinal.

Pour commencer, ce n’est pas un bonheur de chaque instant, d’√™tre enceinte. En tous cas, je ne l’ai pas v√©cu comme tel. Que ce soit le regard que l’entourage de la personne concern√©e pose sur elle, ou encore dans les (tr√®s) nombreux changements que cet √©tat inflige au corps, le fait d’√™tre enceinte n’est pas le bonheur absolu que l’on m’avait d√©crit lorsque j’√©tais petite. Vous savez, je pense √† ces femmes qui parlent de leur accouchement comme √©tant un peu douloureux hein, mais bon on oublie tout lorsqu’on nous met le b√©b√© sur le ventre. Ou encore qui affirment s’√™tre senties rayonnantes, et plus belles qu’√† l’accoutum√©e. Ces phrases, que tout le monde a entendu au moins une fois, sont pour moi symptomatiques du tabou qui subsiste concernant l’accouchement et la grossesse. Puisque faire un enfant est une joie immense, indescriptible, transcendante d’amour, il est mal vu de jeter une quelconque ombre au tableau. Et c’est bien dommage, car on se sent souvent perdue lorsqu’on vit tout cela pour la premi√®re fois.

Physiquement parlant, √ßa fait quoi d’√™tre enceinte? C’est dur √† d√©crire, mais il y a quelques petites choses dont on peut parler. La sensation que j’ai pr√©f√©r√©, c’est celle de sentir mon enfant dans mon ventre. Les coups qu’il donne, le fait de le sentir bouger, r√©agir √† ma voix, √† mes gestes, √† ceux de son p√®re… C’est la plus belle sensation, le plus beau sentiment que j’ai v√©cu pendant ces neuf mois. Et de tr√®s loin.
En revanche, physiquement parlant, il m’a √©t√© difficile de vivre un certain nombre de choses. La prise de poids, m√™me si elle est normale, m’a faite angoisser. Vais-je r√©ussir √† tout perdre? Est-ce que je prends normalement du poids? Est ce que je peux me permettre de manger plus que d’habitude? On ne se sent pas l√©gitime √† en parler d’ailleurs, de ces questionnements. Car √™tre enceinte va avec un certain nombre de jugements, mais je vais y revenir.
Je me suis sentie particuli√®rement fragile en √©tant enceinte, et c’est une sensation que je n’ai pas du tout appr√©ci√©e. C’est li√© √† ma psych√©, mais je ne supporte pas d’√™tre vuln√©rable. Et cet √©tat met le corps √† rude √©preuve. Plus le terme approche, et plus le corps est douloureux, les jambes lourdes, il devient difficile de se baisser, d’accomplir un certain nombre de gestes du quotidien‚Ķ M√™me manger et respirer, vers la fin, devient compliqu√© dans certaines positions, les poumons et l’estomac ayant moins de place pour se d√©ployer entre le ventre distendu, et les seins alourdis. Tout cela m’a fait attendre impatiemment la fin de ma grossesse, car on a peu √† peu cet √©trange d√©sir de « retrouver son corps » comme s’il ne nous appartenait plus vraiment, mais au b√©b√© √† na√ģtre. Mon corps me pesait, m’encombrait. Je me suis sentie emp√Ęt√©e, de plus en plus mal dans ma peau. Pataude. Et cette sensation accentuait la h√Ęte que je ressentais d’arriver √† mon accouchement.

Une chose que je peux dire pourtant, c’est que ma grossesse s’est plut√īt bien pass√©e, car je n’ai pas eu beaucoup de probl√®mes de sant√©. Pas d’oed√®me, de cystite, pas de diab√®te gestationnel, pas de toxoplasmose, pas de varices… Le plus gros probl√®me auquel j’ai d√Ľ faire face, ce sont des crises hormonales. On rit souvent des femmes enceintes en disant qu’elles sont √©motives, et c’est peu dire dans mon cas. Une chose √† laquelle je ne m’attendais pas, c’est au fait que les hormones de grossesse rendent idiote. Plus le terme approchait, plus je planais, et parfois tellement que je ne comprenais pas tout de suite ce que l’on me disait lorsqu’on me demandait quelque chose. R√©fl√©chir devenait parfois compliqu√©, j’avais des difficult√©s √† me concentrer longtemps sur quelque chose, et je suis effectivement devenue extr√™mement √©motive le dernier mois. Et dire √©motive serait un euph√©misme. J’ai fait mes premi√®res crises d’angoisse en √©tant enceinte. Je manquais d’√©nergie, de plus en plus, j’avais perp√©tuellement envie de dormir, et la moindre contrari√©t√© me faisait pleurer. Et lorsque je m’angoissais, je perdais le contr√īle de mes √©motions et je finissais par hyperventiler, pleurer, et encha√ģner les quintes de toux jusqu’√† en vomir. Ces crises, je mettais plusieurs heures √† m’en remettre. C’√©tait √† la fois √©puisant physiquement et √©motionnellement. <br>Pour finir, une chose difficile √† g√©rer avec la grossesse, c’est le regard de l’entourage. Sans le vouloir forc√©ment, on devient l’objet de beaucoup de jugement, et c’en devient lourd. Il y a d’abord ces femmes qui se sentent l√©gitimes √† nous raconter comment elles, elles ont v√©cu la chose. Sans que forc√©ment on ait envie de conna√ģtre leur exp√©rience. Il y a ceux qui s’inqui√®tent perp√©tuellement de notre fatigue, comme si nous √©tions des petites choses fragiles, ou tout simplement incapables de formuler nos besoins. Enfin, il y a tous ceux qui ont des id√©es arr√™t√©es sur la grossesse, et qui remettent en question notre mani√®re de la vivre. Cigarette, repos, alimentation, habitudes de vie… Tout cela part de bonnes intentions, mais toutes ces petites choses m’ont faite me sentir perdue, ill√©gitime, fragile dans cette id√©e que je menais correctement ces neuf mois dans l’int√©r√™t de mon petit bonhomme √† na√ģtre.

√ätre enceinte, ce n’est ni facile, ni agr√©able. Ce n’est ni s√©curisant, ni dr√īle, ni l√©ger. C’est lourd de sens, et de responsabilit√©s. Ca √©veille beaucoup de choses, et force √† en mettre beaucoup d’autres de c√īt√©. On pourrait croire que je regrette d’avoir con√ßu mon fils, apr√®s toute cette n√©gativit√©. Pourtant, et pour reprendre la phrase toute faite que j’avais entendu sur les douleurs que l’on oublie apr√®s l’accouchement, j’ai compris ceci : non, on oublie pas toutes ces difficult√©s. Non, on oublie pas les douleurs apr√®s l’accouchement. En tous cas, je ne les ai pas oubli√©es. Mais tout cela en vaut la peine, tellement la joie et l’amour qui s’ensuivent sont immenses.

[A Suivre…]

Educ sp√©’ – R√©cits de terrain #6

Dessin de Pavo

Educatrice sp√©cialis√©e. Mon m√©tier. Sujet √† la fois de critiques et d‚Äôid√©es re√ßues, et finalement m√©connu. C‚Äôest vrai √ßa, sp√©cialis√©e en quoi ? On nous imagine altruistes, atteints d‚Äôun syndrome de super h√©ros, on comprend mal √† la fois la violence et la beaut√© de ces petits moments qui font notre journ√©e de travail.
Hé oui, c’est quoi être éduc?

Avant m√™me d‚Äô√™tre dipl√īm√©e, j‚Äôai toujours consid√©r√© les travailleurs sociaux comme des passeurs d‚Äôhistoires de vie, des m√©moires √† vif de la r√©alit√© de notre soci√©t√© actuelle. Je m‚Äôen rends compte maintenant, notre v√©cu sur le terrain, constitue bien plus qu‚Äôun quotidien professionnel. Que ces journ√©es soient bouleversantes, douloureuses ou dr√īles, touchantes ou absurdes, elles sont bien plus que de simples journ√©es: elles restent bien souvent grav√©es en nous, et deviennent constitutives de notre identit√© professionnelle. Et si je me livre ici, c‚Äôest que depuis ma premi√®re v√©ritable exp√©rience de profonde peur √† mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font d√©sormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j‚Äôai √† raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

Travailler aupr√®s de personnes pr√©caris√©es, c’est aussi savoir se confronter √† diverses probl√©matiques qui sont autant de cl√©s √† saisir pour pouvoir mieux comprendre la personne que l’on a en face, et l’accompagner au mieux vers le Saint Graal, l’autonomie! Qu’elles soient d’ordre psychique, qu’elles aient une origine sociale ou pas, savoir saisir la multiplicit√© de ces fragilit√©s et composer avec ces param√®tres reste pour moi un des aspects les plus importants de l’expertise d’un √©ducateur sp√©cialis√©. Un des aspects les plus fins de son savoir-faire, que l’on acquiert avec le temps, et l’exp√©rience de terrain…

De nouveau un jour de travail dans ce foyer rouennais. J’ai rendez-vous avec un r√©sident d’origine congolaise, pour instruire un dossier d’admission en Centre d’H√©bergement et de R√©insertion Sociale avec lui. C’est une d√©marche importante: l’id√©e est de pr√©parer un dossier r√©sumant son profil et son histoire, qui passera en commission pour pouvoir d√©cider de son orientation dans un foyer d’h√©bergement au sein duquel les conditions d’accueil seront bien meilleures, et plus propices √† une √©volution positive de sa situation personnelle. J’accueille donc Monsieur Aim√© Osagiwa dans un des bureaux servant aux entretiens individuels. Lorsque nous nous saluons, je remarque tout de suite que ses mani√®res sont hasardeuses, h√©sitantes. Son regard part rapidement dans le vague. On ne m’a pourtant pas pr√©cis√© qu’il consommait, je m’interroge. Il me faudra l’observer pour comprendre l’origine de son √©tat.

Je d√©marre l’entretien en demandant √† Aim√© de me raconter son histoire et les raisons qui l’ont pouss√© √† quitter son pays, tout en lui pr√©cisant que ce qu’il accepterait de me transmettre resterait absolument confidentiel. Seules les informations utiles et celles qu’il m’autorisera √† diffuser seront r√©utilis√©es.

Monsieur est n√© au Congo. Il me raconte qu’√† sa majorit√©, il put r√©aliser sa plus grande ambition : s’engager dans l’arm√©e. Dans ce cadre, il travailla un temps dans des hangars d’a√©roport, alors que survinrent les tensions politiques que l’on conna√ģt. Un soir, au cours d’un service, il fut t√©moin d’une transaction destin√©e √† la vente de drogue entre deux grad√©s. Pour ne pas avoir √† r√©pondre de leurs actes s’ils √©taient d√©nonc√©s, ils accus√®rent Aim√© de trahison, d’intelligence avec l’ennemi, et l’emprisonn√®rent sans autre forme de proc√®s. S’ensuivirent plusieurs mois de tortures, destin√©s √† lui faire avouer une faute imaginaire qu’il n’avait pas commise, dont il s’√©chappa sans pouvoir m’expliquer comment. Ayant entendu par des amis qu’il √©tait recherch√© une nouvelle fois par les militaires qui l’avaient enferm√©, il se cacha un temps. Malheureusement, il fut retrouv√©. S’ensuivit une autre p√©riode de prison et de tortures, dont il sortit sans pouvoir non plus m’expliquer comment, ni pourquoi. √Čtant donn√© sa situation, il d√©cida alors de fuir. Pendant plusieurs mois, il v√©cut en bordure du fleuve Congo qu’il remonta √† l‚Äôaide d‚Äôune embarcation de fortune, afin de sortir du pays.

Prenant des notes, je l’arr√™tai √† ce point de son r√©cit. Son discours √©tait parfois incoh√©rent, les dates se chevauchaient, s’entrecroisaient, et ne se correspondaient pas : il y avait plus de deux ans de diff√©rence entre la date de d√©part que j’avais dans son dossier, et celle reconstitu√©e chronologiquement selon ses dires. L’histoire qu’il venait de me raconter √©tait-elle r√©elle? Je le questionnai, et il m’expliqua qu’il n’arrivait pas √† se souvenir clairement de la dur√©e des p√©riodes de fuite ou d’emprisonnement. Aim√© me pr√©cisa alors qu’il avait une preuve : avec des gestes pr√©cautionneux, il sortit alors de son portefeuille un article de journal pli√© en huit, qu’il ouvrit et me tendit. Le papier, tir√© d’un quotidien congolais, mentionnait le kidnapping de six militaires foment√© par des miliciens politiques. Son nom √©tait cit√©, avec la mention ¬ę nous sommes toujours sans nouvelles de lui aujourd’hui. ¬Ľ.

Pas de doute, son histoire √©tait vraie. Je compris alors que son √©tat √©tait d√Ľ √† un syndrome de stress post-traumatique : peut-on s’imaginer √™tre capable de quantifier le nombre de jours pass√©s aux mains de ses tortionnaires, alors que la n√©cessit√© premi√®re consistait d’abord √† survivre aux s√©vices inflig√©s quotidiennement ? Ma t√Ęche me para√ģt alors bien abrupte, face √† la r√©alit√© du parcours de mon interlocuteur : pour que le dossier apparaisse solide, il me fallait √™tre pr√©cise quant √† la chronologie des √©v√©nements marquants de sa vie. Mais comment demander cela √† quelqu’un de traumatis√© ? C’est pourtant ce que l’administration demande. Si je me bornais √† pr√©senter une histoire qui ne soit pas coh√©rente, c’est la cr√©dibilit√© d’Aim√© qui pourrait √™tre remise en cause, et donc son orientation. Un sentiment d’absurdit√© m’envahit. Mon r√©sident a l’air, lui, plut√īt fatigu√© de notre entretien. Je lui fais part des probl√®mes que je vois dans son r√©cit, et lui propose de pr√©voir un nouveau rendez-vous pour pouvoir continuer √† travailler dessus. C’est tout pour aujourd’hui, nous terminerons la r√©daction la prochaine fois. Il est d√©j√† midi, de toutes fa√ßons.

Je prends cong√© d’Aim√©, et pars me restaurer avec l’√©quipe √©ducative.