Educ spĂ©’ – RĂ©cits de terrain #4

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Dessin de Pavo

Educatrice spĂ©cialisĂ©e. Mon mĂ©tier. Sujet Ă  la fois de critiques et d’idĂ©es reçues, peu connu du grand public, comme le soulignent les questions qu’on nous pose souvent. SpĂ©cialisĂ©e en quoi ? Qu’est-ce qu’on fait, exactement ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super hĂ©ros, on comprend mal Ă  la fois la violence et la beautĂ© de ces petits moments qui font notre journĂ©e de travail.

C’est quoi, ĂȘtre Educ ?

De nouveau, une Ă©vidence : chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles, marquantes, bouleversantes. C’est liĂ© aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le mĂ©tier d’éducateur spĂ©cialisĂ© (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet Ă©tat de fait ?

Avant mĂȘme d’ĂȘtre diplĂŽmĂ©e, j’ai toujours considĂ©rĂ© les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mĂ©moires Ă  vif de la rĂ©alitĂ© de notre sociĂ©tĂ© actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations, qu’elles soient douloureuses ou drĂŽles, touchantes ou bouleversantes, sont bien plus que cela : elles sont constitutives de notre identitĂ© professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma premiĂšre vĂ©ritable expĂ©rience de profonde peur Ă  mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font dĂ©sormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai Ă  raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

***

De retour dans ce foyer rouennais oĂč j’ai passĂ© neuf mois de stage, il y a dĂ©jĂ  six ans. L’aprĂšs-midi s’y termine, et la soirĂ©e ne va pas tarder Ă  commencer. Je me dirige vers la cuisine pour me prendre un cafĂ©. Sunday, ressortissant nigĂ©rian travaillant en AAVA (Ateliers d’Adaptation Ă  la Vie Active) Ă  la cuisine est assis devant la porte, et fume une cigarette. Je dois dire que j’apprĂ©cie sa compagnie. C’est quelqu’un d’intelligent, de rĂ©flĂ©chi, toujours enclin Ă  dĂ©battre sur beaucoup de sujets. Dans mon imaginaire, il ressemblerait un peu Ă  un sage qui aurait traversĂ© des Ă©preuves terribles. D’ailleurs, j’ai souvent failli l’appeler Salomon au lieu de son prĂ©nom. Il dĂ©gage une aura de force tranquille mais a l’air constamment fatiguĂ©, peut-ĂȘtre Ă  cause d’un reste de paralysie faciale qui a dĂ©formĂ© son sourire.

Alors que j’arrive Ă  sa hauteur, je le salue dans son dialecte: « Bawoni! » Il rit, et me rĂ©pond dans sa langue: « Dadani! ». Je pose ma main sur la poignĂ©e de la porte, et il m’arrĂȘte tout de go avec une question : « Aya, c’est quoi pour toi le bonheur? » Je lui propose d’en parler avec mon cafĂ©. Il acquiesce, et une fois installĂ©s, nous nous armons d’une cigarette et du breuvage vitriolĂ©.

Sunday me demande de lui dĂ©crire ce qu’est le bonheur, pour moi. « Qu’est ce qui te rendrait heureuse, dans ta vie? » Je lui parle alors de thĂ©Ăątre, d’amir, d’amour, de famille. J’ajoute qu’un travail au contact des autres me serait nĂ©cessaire pour vivre, et avoir la possibilitĂ© de crĂ©er en toute libertĂ©, de voyager. La paix, et la santĂ© pour moi et ceux que j’aime me paraissent aussi importants. « Est ce que tu penses qu’on peut ĂȘtre heureux ici, dans ce foyer? » Je lui rĂ©ponds que si on le dĂ©cide, on peut ĂȘtre heureux n’importe oĂč, mais qu’il me semble qu’il y a des endroits oĂč cet Ă©tat d’esprit est plus difficile Ă  atteindre que d’autres. Cet endroit est empreint d’une agitation permanente, sale, offre assez peu d’intimitĂ© Ă  ses rĂ©sidents, Ă©lĂ©ment nĂ©cessaire au repos et Ă  la prise de recul sur sa situation.

« Tu vois, quand j’ai quittĂ© le Nigeria, je voulais avoir la possibilitĂ© de vivre une vie comme je le voulais. Avoir un bon job, trouver une femme, ĂȘtre heureux ensemble, tu vois? Mais bon ça fait trop longtemps maintenant que j’attends d’avoir des papiers, et ça n’avance pas. Rien n’avance ici. Je n’en peux plus d’ĂȘtre Ă  Rouen, je suis malade de cette ville. Ce foyer, c’est pareil. Je n’arrive pas Ă  rĂ©flĂ©chir ici, et je pense que personne ne le peut. Il y a toujours quelque chose, toujours quelqu’un, tu ne peux pas te retrouver seul et trouver le courage d’avancer, tu vois ce que je veux dire?  » J’acquiesce, Ă©videmment que je vois ce qu’il veut dire. C’est compliquĂ© de se mĂ©nager des moments d’introspection ici. Et contrairement Ă  lui, j’ai la possibilitĂ© de dormir ailleurs.

« Mais bon, j’ai quarante-deux ans, tu vois. J’ai dĂ©jĂ  vu beaucoup de choses dans la vie, et j’ai envie de me poser, de faire quelque chose de ma vie, de faire ma part dans le monde, tu comprends? J’aime beaucoup voyager, je suis un grand voyageur tu sais. J’ai Ă©tĂ© dans beaucoup de pays en Afrique et en Europe, et je suis coincĂ© lĂ , dans cette ville qui me rend malade… J’ai rien vu encore de la France! Paris, Rouen et Toulouse, c’est tout. C’est rien, rien du tout! Je voudrais voir ta ville, par exemple, ta rĂ©gion, et puis aller dans ta forĂȘt… Enfin une autre forĂȘt que celles qui sont autour de Rouen. Et si je le pouvais, je quitterais cette ville. Elle me rend malade, je me sens en prison ici. Ca fait quatre ans que j’attends d’avoir des papiers pour aller oĂč je veux, je ne comprends pas pourquoi ça doit mettre autant de temps. Je suis malade, mais je suis encore capable! Je pourrais faire quelque chose pour la France, faire ma part, travailler. Mais on ne veut pas me donner de travail, on ne veut pas me donner de papiers. Je ne comprends pas pourquoi il faut autant attendre. Les gens ici crĂšvent d’attendre tout le temps, pour tout. » Je renchĂ©ris, l’administration en France est globalement d’une lenteur rageante, mĂȘme pour les français. J’ajoute qu’on aimerait faire plus ici, et que si je le pouvais je lui donnerais des papiers! Mais bien entendu, je ne le peux pas.

« Je sais, merci. C’est frustrant de se sentir inutile, tu comprends? Je suis malade, mais je pourrais me rendre utile, je peux travailler! J’ai deux bras, deux jambes… Je peux marcher, quoi! Je dĂ©prime Ă  force de me sentir inutile, j’ai l’impression de perdre mon temps. J’aimerais qu’on me donne ma chance de chercher mon bonheur, tu vois? »

La soirĂ©e commence, le foyer se remplit peu Ă  peu de ses rĂ©sidents. Je me vois contrainte de prendre congĂ© de Sunday pour aller donner un coup de main Ă  mes collĂšgues. Lui aussi doit aller travailler, pour prĂ©parer le dĂźner avec les autres travailleurs AAVA. Je suis touchĂ©e par ses questionnements, et lui propose d’en reparler plus tard. Je crois sentir qu’il a besoin de vider son sac, et mĂȘme si je ne pense pas pouvoir lui ĂȘtre d’un grand secours, je peux au moins lui apporter un peu de chaleur humaine, une vĂ©ritable Ă©coute. Nous convenons de discuter de nouveau aprĂšs son service, autour d’une cigarette. Il rentre alors dans la cuisine, et je me dirige vers le hall d’entrĂ©e, pensant Ă  la confession que je venais de recueillir.

Legend of Grimrock 1 : Hommage Ă  un genre, le dungeon crawler (partie 1/2) – Article paru sur Culture MĂ©tal! (02/2019)

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En l’an de grĂące 1987, en des temps digitalement ancestraux naquit un cousin vidĂ©oludique du jeu de plateau Dungeon & Dragons, qui fut le prĂ©curseur d’un genre quelque peu oubliĂ© de nos jours. Dungeon Master, tel Ă©tait son nom, permettait d’incarner une Ă©quipĂ©e de hĂ©ros perdus dans les dĂ©dales sombres d’un donjon hostile, avançant de case en case et de monstre en monstre pour dĂ©jouer les plans malĂ©fiques d’un sorcier terrifiant. Le titre fut un grand succĂšs commercial et donna naissance au dungeon crawler, dont l’ñge d’or est quelque peu rĂ©volu aujourd’hui.

Si vous n’ĂȘtes pas amateur de JDR et de jets de dĂ©s old school, peut-ĂȘtre vous demanderez-vous pourquoi j’évoque une catĂ©gorie de jeux vidĂ©os dont personne n’a grand-chose Ă  foutre aujourd’hui. Mon trĂšs cher lecteur, c’est parce que ce style fut Ă  l’origine de tout un tas d’innovations en termes de gameplay dont beaucoup de productions actuelles ne peuvent se passer, et que le dungeon crawler revient peu Ă  peu sur le devant de la scĂšne via les studios indĂ©pendants. Une nouvelle hype est elle sur le point d’arriver? Peut-ĂȘtre, car c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes! Et je ne suis pas la seule Ă  le penser, puisque c’est aussi le cas des dĂ©veloppeurs de Legend of Grimrock. Les finnois ont en effet conçu leur rĂ©alisation comme un hommage Ă  Dungeon Master, et ils ont rĂ©ussi leur pari : nous offrir un titre aux inspirations totalement assumĂ©es, qui ne se bornera pas Ă  ressembler Ă  une vulgaire copie d’un jeu culte. Et pour changer, j’ai beaucoup de choses Ă  vous raconter!

Legend of Grimrock est donc un rpg â€“ dungeon crawler sorti en 2012, disponible sur pc, tablette, Ipad et Iphone. Il est dĂ©veloppĂ© par le studio Almost Human. Unanimement saluĂ© par la critique ainsi que les amateurs de jeux rĂ©tro, Legend of Grimrock ne s’aborde pas comme une simple copie sans Ăąme de ses inspirations. Bien au contraire. Le titre a su saisir l’essence de ce qui fit le succĂšs du dungeon crawler, pour le remettre au goĂ»t du jour. Et c’est pourquoi il constitue selon moi une porte d’entrĂ©e vers ce genre qui gagnerait Ă  ĂȘtre mieux connu, pour ceux qui souhaiteraient remonter un peu le temps. Sur ces entrefaites mesdames et messieurs, back to the eighties. Je vous propose ce mois ci de dĂ©couvrir un nouveau petit bijou, Ă  travers un article en deux parties : Ă  cette critique suivra une rĂ©trospective rĂ©trogaming trĂšs peu objective et absolument pas exhaustive, oĂč je vous proposerai quelques vieux jeux qui ne demandent qu’à ĂȘtre dĂ©poussiĂ©rĂ©s. Amateurs de dĂ©dales sombres, de trĂ©sors et de trolls rĂ©calcitrants, bienvenue. Les autres, passez votre chemin.

Avis aux fans de casse-tĂȘtes

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Les artworks de Grimrock valent le détour
!

Il y avait une fois quatre renĂ©gats condamnĂ©s Ă  la peine capitale. Depuis des siĂšcles, le mont Grimrock et son donjon sont utilisĂ©s pour y perdre ceux que l’on a vouĂ©s Ă  la mort : ceux qui arrivent Ă  dĂ©jouer tous les piĂšges et autres chausse-trappes, Ă©triper tous les monstres et sortir vivants de ces couloirs sombres seront absous de leurs pĂ©chĂ©s. Cependant, personne n’a encore rĂ©ussi, et pour cause : les gardiens de la prison ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par un bestiaire fĂ©roce et sans merci
 Arriver au bas de cette montagne et recouvrer votre libertĂ© sera donc votre dĂ©fi. Pour ce faire, il vous faudra sortir vivant de treize Ă©tages truffĂ©s de traquenards retors. Et vous comprendrez trĂšs vite qu’ils n’ont rien Ă  envier aux crĂ©atures autochtones de par leur dangerosité 
Vous ĂȘtes donc projetĂ© au premier Ă©tage du donjon d’un bon coup de pied au derriĂšre, sans arme, ni armure, ni nourriture. Et l’aventure commence


Legend of Grimrock, comme tout bon RPG, dĂ©marre par la crĂ©ation de personnages. On partira avec une Ă©quipĂ©e de quatre hĂ©ros, choisis parmi les quatre races disponibles (humain, insectoĂŻde, reptile et minotaure). La fiche de personnage est plutĂŽt complĂšte, et la phase de crĂ©ation consistera en le choix d’un nom, d’un portrait, d’une classe (mage, voleur ou guerrier), Ă  la rĂ©partition des points d’attribut, de compĂ©tences ainsi que quelques traits propres Ă  chaque race. Une grande latitude est offerte dans la personnalisation des membres de votre Ă©quipĂ©e, et durant le leveling : mon mage aura-t-il une spĂ©cialitĂ© ? Sera-t-elle la magie de feu, de glace, d’air ou de poison ? Mon guerrier sera-t-il tank ou berserker ? Mon voleur se spĂ©cialisera-t-il en combat avec des armes de lancer ou au combat Ă  mains nues ? Les habituĂ©s des jeux de rĂŽle voient de quoi je parle. Personnellement, je prĂ©fĂšre choisir deux guerriers et deux mages, quitte Ă  attribuer Ă  chacun une arme de lancer de secours. Mais chacun est libre de se constituer sa stratĂ©gie d’attaque, ou pas : le jeu permet aux feignants de jouer avec une Ă©quipe prĂ©dĂ©finie !

Une fois vos hĂ©ros crĂ©Ă©s, ils atterriront dans la premiĂšre salle du donjon, littĂ©ralement en slip. Comme je l’ai dit, nous n’avons ni armes, ni armures, ni nourriture, ni torches, ni aucun stuff de quelque nature que ce soit ! L’un de nos objectifs sera donc de trouver de quoi se vĂȘtir et se dĂ©fendre, ainsi que se nourrir : les personnages ont une barre de vie, d’énergie (qui se videra Ă  chaque action accomplie), ainsi qu’une barre de faim qui descendra avec le temps. La santĂ© et l’énergie se rĂ©gĂ©nĂšrent seules, ou en faisant un somme (ne vous reposez pas n’importe oĂč, ou les monstres vous attaqueront dans votre sommeil!). En revanche, la jauge de nourriture se videra inexorablement : lorsque vos guerriers seront affamĂ©s, leurs points de vie ne se rĂ©gĂ©nĂ©reront plus. Pour survivre et ne pas user son stock de potions faute de nourriture, il faudra donc s’habituer Ă  fouiller les salles et couloirs parcourus en quĂȘte de la moindre miette comestible, mais aussi d’équipement.

Outre le minimum nĂ©cessaire au combat, on trouvera de la nourriture ragoĂ»tante mais bienvenue, des armes de lancer (pierres, shurikens, bombes
), une boussole, des torches (mĂȘme si une sphĂšre lumineuse ainsi qu’un sort du mĂȘme acabit seront trouvables plus tard), des parchemins de tous types, un mortier et un pilon nĂ©cessaire Ă  la rĂ©alisation de potions ainsi que des ingrĂ©dients. Vous ne rencontrerez aucune boutique, et devrez donc vous dĂ©brouiller : en combinant divers ingrĂ©dients, vous pourrez crĂ©er des potions de vie, d’énergie, de force, vitesse
 Vous l’aurez compris, le joueur se mettra rapidement Ă  fouiller mĂ©thodiquement chaque salle explorĂ©e en quĂȘte de d’un scarabĂ©e mort ou d’une chemise rapiĂ©cĂ©e pour se constituer une armure, et c’est ce qu’attendent les dĂ©veloppeurs : le level design trĂšs bien pensĂ© nous mettra rĂ©guliĂšrement face Ă  deux types d’énigmes. Les premiĂšres devront ĂȘtre rĂ©solues pour avancer, les secondes (bien plus retorses) donneront accĂšs Ă  du stuff de qualitĂ© supĂ©rieure. Vos hĂ©ros devront apprendre Ă  composer avec des tĂ©lĂ©porteurs farceurs, trouver de petits interrupteurs cachĂ©s entre deux pierres d’un mur, ou encore comprendre qu’une iron door ne pourra ĂȘtre ouverte qu’en trouvant le sens d’un poĂšme Ă©crit sur un parchemin situĂ© deux salles plus loin
 Allergiques aux casse-tĂȘtes s’abstenir.

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Je me suis souvent demandĂ© si je n’avais rien loupĂ© en quittant un Ă©tage. Et franchement, je pense que je suis loin d’avoir dĂ©couvert tous les secrets du Mont Grimrock. Les Ă©nigmes sont vraiment bien pensĂ©es, bien qu’étant quelque peu classiques dans leur construction. Et ce n’est pas la seule difficultĂ© Ă  laquelle l’équipe de hĂ©ros sera confrontĂ©e, bien Ă©videmment! Pour Ă©viter la faim ou optimiser le leveling, il faudra apprendre Ă  se creuser la cervelle et gĂ©rer vos ressources avec intelligence. Car la courbe de difficultĂ© superbement dosĂ©e vous mettra rĂ©guliĂšrement face Ă  des combats qui demanderont eux aussi de l’astuce
 Legend of Grimrock, d’inspiration profondĂ©ment old school, n’est pas un jeu user friendly.

De l’art d’occire des escargots gĂ©ants

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A l’image des dungeon crawler d’antan, on interagira avec l’environnement via la souris, pour se dĂ©placer de case en case au moyen des flĂšches de direction ou du clavier. (il est possible de strafer, et cette option se rendra rapidement indispensable) Notre Ă©quipe sera disposĂ©e en deux lignes, la premiĂšre attaquant au corps-Ă -corps et la deuxiĂšme Ă  distance. IdĂ©alement, les guerriers seront donc placĂ©s devant, et les mages/voleurs derriĂšre. Ces derniers attaqueront au moyen de lances, projectiles divers et autres boules de feu. Le systĂšme de sorts est similaire Ă  celui de Dungeon Master, et consiste en la combinaison de plusieurs runes. On pourra donc tenter sa chance, ou encore trouver des parchemins magiques ramassĂ©s au fil des Ă©tages.

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La configuration des hĂ©ros aura son importance lors des combats, effectuĂ©s en temps rĂ©el. L’avancĂ©e se fera avec prudence tant certains combats sont exigeants, et il s’avĂ©rera rapidement indispensable de bouger sans cesse dans le feu de l’action : les ennemis sont coriaces, frappent fort, et n’hĂ©sitent pas Ă  vous encercler. Pour Ă©viter de prendre des coups sur les flancs ou d’ĂȘtre pris en sandwich, beaucoup de monstres demanderont d’anticiper leurs dĂ©placements pour placer un coup en Ă©vitant la rĂ©plique (je pense notamment aux Ă©normes ogres
). Le joueur devra apprendre Ă  optimiser l’architecture des niveaux pour Ă©viter d’ĂȘtre coincĂ© dans un renfoncement, se dĂ©brouiller pour combattre une crĂ©ature Ă  la fois, car il est souvent possible de faire preuve d’astuce pour faire disparaĂźtre un crabe gĂ©ant rĂ©calcitrant dans une trappe bienvenue


Si la difficultĂ© est prĂ©sente, le sentiment de satisfaction aprĂšs une bataille rondement menĂ©e vaut le coup! Dans tous les cas, il est important de ne pas prendre Ă  la lĂ©gĂšre la perte de l’un de vos hĂ©ros car votre Ă©quipe s’en retrouvera grandement affaiblie. Pour ressusciter les morts, il faudra les amener jusqu’à un cristal de vie, qui restaurera toutes les jauges de mana et de pv. Chaque niveau en comptera jusqu’à deux, et il vous faudra parfois envisager de fastidieux allers-retours pour rĂ©veiller l’un de vos guerriers tombĂ©s au combat.

Tactique et technique

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Le thĂšme principal, franchement Ă©pique, sera la seule musique du jeu. Le reste s’apparente plus Ă  du sound design.

L’ambiance sonore est trĂšs rĂ©ussie, assez discrĂšte pour se faire oublier tout en rendant l’univers crĂ©dible. Les graphismes sont d’une excellente qualitĂ©, les textures fines, les animations convaincantes et les Ă©clairages dynamiques magnifiques : on prend plaisir Ă  voir luire des boules de feu, et on frĂ©mit en apercevant l’ombre d’un squelette au dĂ©tour d’un couloir
 Le jeu ne nous propose que trois environnements diffĂ©rents, ce qui n’a que peu d’importance au regard de la qualitĂ© du level design. L’ensemble, alliĂ© au gameplay plutĂŽt intuitif pour son inspiration old school, propose une atmosphĂšre lĂ©gĂšrement angoissante, passionnante et trĂšs vite addictive.

On ne s’échappe pas si facilement du Donjon, et le titre d’Almost Human dispose d’une belle durĂ©e de vie pour un niveau de difficultĂ© justement dosĂ© : difficile au premier abord, surmontable lorsqu’on rĂ©flĂ©chit un peu et qu’on aiguise ses rĂ©flexes. Sa vingtaine d’heures de jeu minimum est trĂšs apprĂ©ciable pour un dungeon master-like, et se verra facilement dĂ©passĂ©e si vous vous mettez en tĂȘte de dĂ©busquer tous les secrets du donjon : de mon point de vue, les mystĂšres de Grimrock lui confĂšrent un certain potentiel de rejouabilitĂ© (mes soixante-quinze heures de jeu en tĂ©moignent), si vous ĂȘtes un amateur de rpg, de donjons et de dĂ©placement case par case. Pour un prix de 14.99 sur Steam, le rapport qualitĂ© prix est tout Ă  fait apprĂ©ciable!

Allez viens, on est bien

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Pour ma part, j’ai Ă©tĂ© trĂšs rapidement conquise par l’univers du Mont Grimrock. Il m’arrive rĂ©guliĂšrement d’y rejouer une heure ou deux, pour le plaisir de parcourir ces corridors sombres, ou d’occire quelques lĂ©zards des glaces. Le titre est objectivement trĂšs rĂ©ussi, tant en termes d’hommage au dungeon crawler qu’en termes de gameplay et de direction artistique. Cela dit, s’il fallait lui trouver des dĂ©fauts, ils seraient peut-ĂȘtre Ă  chercher de son cĂŽtĂ© old school. Par exemple, l’inventaire souffre de quelques dĂ©fauts d’ergonomie, qui peuvent faire faire de mauvaises manipulations (surtout le systĂšme de lancer de sorts) lors des combats. Mais tout est explicable par ce parti pris des dĂ©veloppeurs de s’inspirer de Dungeon Master, et il serait injuste d’attribuer l’origine de ces petites aspĂ©ritĂ©s Ă  une rĂ©elle faiblesse dans la conception de l’ensemble du jeu. Toutefois, les difficultĂ©s liĂ©es au gameplay inspirĂ© de jeux des annĂ©es 1980 – 1990 rebuteront peut-ĂȘtre les joueurs d’aujourd’hui, biberonnĂ©s aux aides de jeu et autres QTE modernes. La « vieille Â» gĂ©nĂ©ration et autres amateurs de rĂ©tro gaming, en revanche, sera ravie par l’expĂ©rience. Et c’est Ă  ce public-lĂ  que le studio a souhaitĂ© s’adresser : on pourra par exemple jouer Ă  un mode old school qui ne proposera pas de map, pour ceux qui voudraient s’amuser Ă  s’en dessiner une sur papier comme autrefois ! Les finnois ont aussi inclus Ă  Grimrock un logiciel de modding, qui a plutĂŽt Ă©tĂ© apprĂ©ciĂ© : beaucoup se sont amusĂ©s Ă  recrĂ©er des classiques du genre du dungeon crawler. Lorsque les nombreux secrets de Grimrock vous auront Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©s, vous pourrez par exemple jouer Ă  Dungeon Master avec des graphismes actuels, entre autres surprises.

Quant Ă  la presse spĂ©cialisĂ©e, elle est unanime ! Avec la note de 7/10 sur Gamekult et 18/20 pour Jeuxvideo.com, on peut dire que l’expĂ©rience a fait des Ă©mules. Et c’est aussi le cas du deuxiĂšme opus sorti en 2014, tout aussi rĂ©ussi que le premier.

Selon Jv.com, « Legend of Grimrock n’est pas qu’un hommage Ă  Dungeon Master, ou un exutoire pour nostalgiques d’une Ă©poque rĂ©volue, c’est aussi un dungeon crawler formidablement addictif, qui nous rappelle que les avancĂ©es technologiques ne sont pas garantes du plaisir de jeu. Â». Gamekult l’affirme : « Avec LOG, le dĂ©veloppeur finnois a rĂ©ussi Ă  donner une seconde jeunesse au dungeon crawler, ce genre antique fait de donjons, de cases et de combats en quatre directions. (
) Le titre fera couler quelques larmes de nostalgie aux vĂ©tĂ©rans de Dungeon Master, et quelques larmes tout court aux joueurs assez fous pour s’y aventurer. À ce prix, ils devraient ĂȘtre nombreux. Â»
Et en attendant mon prochain article qui vous proposera une petite rĂ©trospective sur le dungeon crawler, je vous invite vous aussi Ă  vous y risquer
 Vous verrez, les mystĂšres du Mont Grimrock valent le coup d’ĂȘtre explorĂ©s.

Pour aller plus loin

Educ spĂ©’ – RĂ©cits de terrain #3

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Dessin de Pavo

Educatrice spĂ©cialisĂ©e. Mon mĂ©tier. Sujet Ă  la fois de critiques et d’idĂ©es reçues, peu connu du grand public, comme le soulignent les questions qu’on nous pose souvent. SpĂ©cialisĂ©e en quoi ? Qu’est-ce qu’on fait, exactement ? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super hĂ©ros, on comprend mal Ă  la fois la violence et la beautĂ© de ces petits moments qui font notre journĂ©e de travail.

C’est quoi, ĂȘtre Educ ?

De nouveau, une Ă©vidence : chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles, marquantes, bouleversantes. C’est liĂ© aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le mĂ©tier d’Ă©ducateur spĂ©cialisĂ© (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet Ă©tat de fait ?

Avant mĂȘme d’ĂȘtre diplĂŽmĂ©e, j’ai toujours considĂ©rĂ© les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mĂ©moires Ă  vif de la rĂ©alitĂ© de notre sociĂ©tĂ© actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations, qu’elles soient douloureuses ou drĂŽles, touchantes ou bouleversantes, sont bien plus que cela : elles sont constitutives de notre identitĂ© professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma premiĂšre vĂ©ritable expĂ©rience de profonde peur Ă  mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font dĂ©sormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai Ă  raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés.

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Les portes se sont ouvertes sur ce foyer rouennais. Les feuilles d’automne s’envolent avec la poussiĂšre de la rue au rythme du passage des voitures. Le vent s’engouffre par la porte ouverte. Il est dix huit heures passĂ©es, les habitants rentrent pour passer la soirĂ©e entre ces murs. Ce vieux foyer de Rouen, beaucoup de riverains en ont entendu parler. Il a plus d’un siĂšcle d’existence, et vu beaucoup, beaucoup de monde passer dans ses chambres : des ouvriers, marins, saisonniers, des hommes en situation de grande prĂ©caritĂ©… J’y ai passĂ© neuf mois, pour mon stage long durant ma formation d’Ă©ducatrice spĂ©cialisĂ©e. Et ce temps passĂ© lĂ  bas a beaucoup marquĂ© la jeune Ă©tudiante que j’Ă©tais alors, et la professionnelle que je suis aujourd’hui.

Cette structure d’accueil d’urgence accueille des hommes majeurs dans le cadre d’un hĂ©bergement et d’un accompagnement vers la rĂ©insertion sociale et professionnelle. Elle compte un dispositif de « stabilisation » de huit places de type CHRS (Centre d’HĂ©bergement et de RĂ©insertion Sociale) censĂ©es prĂ©parer leurs rĂ©sidants avant une rĂ©orientation. Dans les faits, ce sont des grands prĂ©caires qui cohabitent avec des demandeurs d’asile, des hommes que l’infortune a frappĂ© qui partagent un espace de vie avec d’autres, dont la rue constitue le quotidien depuis de longues annĂ©es. L’ensemble gardera Ă  mes yeux les couleurs d’une Cour des Miracles bouillonnante de vie. Le travail y est Ă  la fois difficile et passionnant, ponctuĂ© de moments d’humanitĂ© magnifiques et de gestions de crises diverses. Outre la rĂ©insertion et ce qu’elle implique de travail administratif, il faut rĂ©apprendre aux bĂ©nĂ©ficiaires la vie en communautĂ©, et c’est une tĂąche qui peut parfois aboutir au bout de longues annĂ©es.

La soirĂ©e se dĂ©roule dans son agitation habituelle. Les rĂ©sidants entrent, dĂ©posent leurs bouteilles, vont se restaurer et pour certains vont se coucher, ou tuent le temps en fumant des cigarettes dans la cour. AprĂšs le repas des habitants, vient celui de l’Ă©quipe du soir. AprĂšs m’ĂȘtre restaurĂ©e, je retourne dans la cour. C’est souvent un temps oĂč il est plus aisĂ© de nouer un lien avec les hommes orientĂ©s sur le foyer. A ce moment de la journĂ©e, beaucoup sont plus ouverts Ă  l’Ă©change, et Ă  l’idĂ©e de parler de leurs angoisses et de leur parcours.

Ce soir, un jeune ressortissant de GuinĂ©e-Bissau est orientĂ© chez nous. L’Ă©quipe a des doutes sur sa majoritĂ©, il semble trĂšs jeune, et un peu perdu. Je l’aborde pour Ă©changer avec lui, voyant qu’il fait les cent pas dans la cour. Nous nous asseyons, je lui offre une cigarette, et il commence Ă  me raconter la raison pour laquelle il est venu en France. Visiblement, le jeune homme en a besoin.

Celui que j’appellerai Amadou me dit avoir une passion dans la vie : le cyclisme. Dans son pays, il pratiquait ce sport de maniĂšre semi-professionnelle, et me raconte qu’il Ă©tait tellement bon que son entraĂźneur a dĂ©cidĂ© de l’intĂ©grer dans une Ă©quipe comptant des athlĂštes plus vieux que lui pour qu’il puisse concourir dans un environnement qui reprĂ©senterait un vĂ©ritable challenge. Amadou continuait d’exceller et gagnait toutes les courses, ce qui attisa malheureusement la jalousie de ses coĂ©quipiers.

Ce sentiment grandissant, ils dĂ©cidĂšrent de s’en prendre Ă  lui, et le passĂšrent Ă  tabac.

Ils le frappĂšrent, violemment, longuement. Amadou me dit qu’ils lui brisĂšrent les dents de la mĂąchoire supĂ©rieure. Je le crus, car sa dentition Ă©tait fortement en avant. Non contents de l’avoir dĂ©figurĂ©, ses assaillants dĂ©bordants de haine s’emparĂšrent d’une machette dans le but de le dĂ©capiter. Ils le frappĂšrent au cou, mais ne rĂ©ussirent apparemment qu’Ă  lui entailler profondĂ©ment la chair : une Ă©norme cicatrice Ă©tait visible du cĂŽtĂ© gauche.

« La viande pendait. Et ils m’ont laissĂ© lĂ , pour que je meure. »

Le jeune homme me raconta que son entraĂźneur le trouva inanimĂ©, et l’emmena Ă  l’hĂŽpital. Lors de sa convalescence, dont il me montra des photos qu’il avait gardĂ©es comme preuves de son histoire, son sauveur revint le voir et lui conseilla de quitter le pays. Ses agresseurs n’avaient pas abandonnĂ© l’idĂ©e de lui nuire.

« Il m’a dit que la prochaine fois, ils ne rateraient pas leur coup. Il fallait que je parte pour rester en vie. » C’est pour cette raison qu’il dĂ©cida de quitter la GuinĂ©e, et de partir pour la France. « J’espĂšre qu’ici je pourrai reprendre le sport, et devenir cycliste professionnel. »

ImpressionnĂ©e par son histoire, je l’Ă©coutai avec attention. À l’Ă©poque, j’Ă©tais confrontĂ©e pour la premiĂšre fois Ă  des parcours de vie traumatiques. J’entendais les histoires d’anciens soldats, dĂ©couvrais le syndrome de stress post traumatique, Ă©coutais des ressortissants Ă©trangers ayant vĂ©cu des persĂ©cutions diverses… A chaque fois que l’un d’entre eux ressentait le besoin de dĂ©poser son histoire, la mĂȘme rĂ©flexion me venait en tĂȘte, accompagnĂ©e d’un sentiment d’inutilitĂ© et d’absurditĂ© : comment moi, petite Ă©tudiante de 21 ans, puis-je faire quoi que ce soit pour une personne ayant vĂ©cu de telles horreurs ?

Libre Ă  la professionnelle que j’allais devenir de rĂ©pondre Ă  cette question sans rĂ©ponse.

Ce soir-lĂ , j’Ă©changeai plus d’une heure avec Amadou, dĂ©passant la fin de mon service. Je ne pus m’empĂȘcher de me projeter en lui: on avait presque le mĂȘme Ăąge. Qu’allait-il advenir de ses ambitions dĂ©sormais? Trouverait-il la force, aurait-il la possibilitĂ© de recommencer Ă  pratiquer le cyclisme en France? Son statut de sans-papiers lui permettrait-il de devenir un sportif de haut niveau ici? Ces questions ne trouveraient pas de rĂ©ponse ce soir, et il me fallait partir. La soirĂ©e se terminait. Je lui proposait d’Ă©changer de nouveau demain, et prit congĂ© avant de quitter la structure pour rentrer chez moi.