Educ spé’ – Récits de terrain #1

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Dessin de Pavo

Educatrice spécialisée. Mon métier. Un métier parmi d’autres, sujet à la fois de critiques et d’idées reçues. Un métier finalement peu connu du grand public, comme le soulignent les questions que l’on me pose lorsque je parle de mon quotidien. Spécialisée en quoi? Qu’est ce que l’on fait, exactement? On nous imagine altruistes, atteints d’un syndrome de super héros, on comprend mal à la fois la violence et la beauté des petits moments qui font notre journée de travail. Qu’est ce que c’est, être Educ?
Au risque que l’on me qualifie de Captain Obvious, il est une évidence avec laquelle j’aimerais démarrer cette confession: chaque travailleur social vit souvent, effectivement, des situations difficiles. C’est lié aux publics en souffrance que nous accompagnons et le travail social, ainsi que le métier d’éducateur spécialisé (puisque c’est le mien) ne sont pas sans dangers. Comment aborder cet état de fait? Car il y a difficulté et difficulté, si je puis m’exprimer aussi simplement. Avant même d’être diplômée, j’ai toujours considéré les travailleurs sociaux comme des passeurs d’histoires de vie, des mémoires à vif de la réalité de notre société actuelle. Je m’en rends compte maintenant, ces situations douloureuses sont bien plus que cela: elles sont constitutives de notre identité professionnelle. Et si je me livre ici, c’est que depuis ma première véritable expérience de profonde peur à mon travail, je ressens le besoin de prendre du recul sur ces tranches de vie qui font désormais partie de moi. Et pour ce faire, les partager avec qui souhaitera entendre ce que j’ai à raconter.

Pour des raisons évidentes de confidentialité, tous les noms des structures, professionnels et usagers concernés ont tous été modifiés. 

***

Récits de terrain #1 :

Ce vendredi 5 avril 2019, je remplace un éducateur technique spécialisé dans une IME bretonne. J’encadre un atelier menuiserie, avec deux jeunes. Le premier, je le connais déjà. Il s’appelle Justin, c’est un autiste agréable à vivre, avec qui le contact est assez facile. Le deuxième, en revanche, je ne l’ai jamais vu. Je ne connais que son nom, Nolan. Il est en retard, d’ailleurs. En attendant que son taxi arrive, je commence à travailler avec Justin. Quelques dizaines de minutes plus tard, je vois une armoire à glace passer le pas de la porte, l’air hagard, le regard embrumé par des lunettes qui me feraient presque penser à des cul-de-bouteilles. A son dos voûté et sa démarche traînante, je devine qu’il doit avoir un lourd traitement psychiatrique. Sans s’embarrasser d’un bonjour, Nolan m’annonce qu’il va finir sa nuit et s’installe dormir sur la table, la tête dans les bras. Je le laisse faire, estimant qu’il est peut-être dans ses habitudes de dormir le matin. Je continue donc de travailler avec Justin.

Environ une demie-heure plus tard, je décide de réveiller Nolan, trouvant injuste de laisser dormir le retardataire alors que son camarade bosse pour deux. Je mets au travail le jeune homme avec douceur, tentant de faire passer la pilule avec deux ou trois vannes gentilles pour détendre l’atmosphère. Il refuse plusieurs fois de peindre, grogne mais je l’accompagne pas à pas tandis que la psychomotricienne Lucie, venue voir Justin, l’aide à utiliser la ponceuse. Avec force plaintes et soupirs, Nolan travaille tout de même. Il se bloque un peu parfois, et s’attache à me provoquer (il semblerait) comme tout bon adolescent qui testerait les limites d’un adulte. Il plante des tournevis dans les tables, ou encore vient me voir pour faire semblant de me poignarder avec un long bout de bois pointu, le tout en arborant un grand sourire pervers.
Jusque là, je restais professionnelle, mais à ce moment précis mon instinct alluma des signaux d’alarme dans ma tête. Nolan me met mal à l’aise.
Arrive la récréation, à laquelle nous nous rendons avant de retourner à l’atelier.

Une fois devant la porte, alors que je cherche les clés, Nolan empoigne Justin par le cou et le met à terre. Il entreprend ensuite une série de coups feints dans la tête de son pauvre camarade tout en me fixant avec ce grand sourire malsain qui m’avait dérangée plus tôt. Je suis décontenancée, mais me reprends et ordonne à Nolan de laisser Justin tranquille. Je ne dois pas être bien crédible, car il ne m’obéit pas et continue son jeu. J’attrape alors le jeune homme pour le relever, mais son agresseur le remet au sol et lui assène de véritables coups, dans le dos cette fois-ci. Par trois fois, je tente de relever Justin, et par trois fois Nolan s’oppose à moi et reprend les coups, comme s’il avait en face de lui un jouet sur lequel on pourrait se passer les nerfs.
Ca suffit, il faut que je reprenne le contrôle. Je hausse le ton, ordonnant fermement à l’armoire à glace que j’ai en face de moi d’arrêter son cirque. Bizarrement, il s’exécute. Je relève sa victime, angoissée, et ouvre la porte en tentant de retrouver ma contenance pour que le reste de la matinée se passe dans de bonnes conditions. « Maintenant ça suffit, on va remettre les blouses et retourner au boulot. » Je ne suis pas tranquille. Le comportement froid et provocateur de Nolan me perturbe.

Une fois dans la pièce, je répète une nouvelle fois l’ordre de remettre les blouses, tout en mettant la mienne. Justin s’éloigne, sûrement pour s’écarter du danger que son camarade représente, et Nolan me jette une chute de bois dessus alors que je m’habille. Prise par surprise, mon corps entier se tend d’un coup. Je n’arrive à rien dire, mais je lui jette un fort regard de désapprobation et d’incompréhension. Il se justifie en disant que ce n’était « pas voulu », puis se détourne de moi pour se diriger vers Justin. Il le saisit une nouvelle fois, comme un sac à patates, et le jette dans un placard dont il bloque la serrure avec un tournevis. Dans ma tête, tous les signaux d’alarme passent au rouge. La situation dégénère, mon autorité ne suffit pas pour maintenir un climat serein, je ne peux pas m’opposer physiquement à Nolan, j’ai besoin d’aide pour gérer la situation. Je sors de l’atelier en courant, file au pôle voisin et informe ma collègue Sabine de ce qui est en train de se passer. Elle décroche son téléphone pour appeler l’infirmière, Pascale, et pendant ce temps je retourne à l’atelier pour ne pas laisser Justin seul avec Nolan.

Je m’inquiétais pour lui, et à raison. Justin est paniqué, tambourine contre la porte en criant qu’il est blessé. Son geôlier, lui, ne dit rien. Il s’est assis non loin du placard, comme s’il voulait le garder. Je tente de négocier avec lui, lance des paroles que je veux rassurantes à Justin, mais rien n’y fait. Heureusement, Pascale arrive enfin. Elle reprend fermement Nolan, visiblement émue par la situation elle aussi, et lui dit que nous allons libérer Justin. Le jeune homme réagit alors avec violence, et se lève d’un coup : « NON! ». Sa voix forte nous fait sursauter, l’infirmière et moi. Elle se reprend rapidement, et ouvre la porte : « Arrête Nolan, c’est n’importe quoi! ».

Nous découvrons Justin dans tous ses états, la main ouverte. Pascale m’annonce qu’elle doit emmener le blessé pour le soigner, mais qu’elle reviendra chercher son agresseur. Pendant ce temps, il va falloir que j’écrive un rapport d’incident. De mon côté, même si je comprends évidemment la nécessité de prendre soin de la victime, vu les circonstances, je ne peux réprimer un sentiment de vulnérabilité qui m’envahit. Non. Pas seule avec Nolan.
J’acquiesce pourtant, et commets l’erreur de m’installer pour écrire dans le petit bureau d’angle pourvu d’une unique porte, situé à l’opposé du placard. L’infirmière s’en va.

Nolan reste assis un temps, puis je le vois se lever lentement, se tourner puis commencer à marcher dans sa direction. Son pas est traînant certes, mais plus mesuré que lent. Des pensées se bousculent dans ma tête, je me dis que je ferais mieux de sortir du bureau et de l’atelier, mais bizarrement, pour la première fois de ma vie, je suis incapable de faire un geste. Je suis figée, bloquée, je n’arrive pas à réagir, je me sens comme une proie peu à peu prise au piège. Pendant ce temps, Nolan continue à avancer vers le bureau. Il empoigne une chute de bois qu’il balance à travers la pièce. Marche encore. En balance une deuxième. Mon stress est parti, remplacé par un profond sentiment de terreur glacée. C’est la première fois que je suis face à une personne au comportement sadique, je me suis laissée complètement dépasser par les talents de manipulation que possèdent les personnes présentant un trouble de la personnalité antisociale. Je sens une sueur froide me parcourir l’échine. Nolan attrape un rabot à bois, et le plante violemment dans une table, à plusieurs reprises. Je n’arrive toujours pas à bouger.
Il finit par se camper, tout droit, dans l’embrasure de la porte. Prise au piège, littéralement cette fois.

 » – Sors Nolan, s’il te plaît.
– Non. Tu as appelé l’infirmière alors que ça se passait très bien, tu m’as mis en colère.  » Silence. Je commence à penser à toutes les manières qu’il pourrait imaginer pour m’agresser, réponds vaguement quelque chose sur le fait que je suis attristée par la manière dont il a agi avec Justin. Nolan s’approche d’un coup de moi pour faire semblant de me frapper. Je tente de contrôler ma réaction, mais sens pourtant que mes mains sont prises d’un tremblement qu’il m’est impossible de réprimer. J’ai une pensée fugitive pour mes parents, mon conjoint, mes amis.

Avec un grand sourire carnassier et des yeux calmes, il me demande :  » – Tu as peur, hein? » Je lui réponds que non, mais que je ne comprends pas pourquoi il agit ainsi. Evidemment c’est faux, je suis en train de vivre un sentiment de terreur comme je n’en ai jamais vécu. Je me sens, encore une fois, comme une proie sans défense, prise au piège de son prédateur.  » – Tu sais, je l’aurais libéré, hein.  » Son ton est goguenard, comme un adulte face à une enfant un peu idiote.
En face du bureau derrière lequel je suis assise, il y a un présentoir avec trois statues de bois. Nolan s’y intéresse, et je réalise d’un coup qu’elles pourraient constituer des substituts d’armes blanches tout à fait honorables… Il se saisit d’une espèce d’oiseau avec une forme vaguement contondante et fait de nouveau semblant de me frapper avec, d’un geste rapide et violent. Je contrôle ma réaction tant bien que mal. Nolan me regarde dans les yeux, décoche encore une fois son sourire pervers, et me dit :
 » – Ah ouais, t’as peur…  » Je lui demande de reposer la sculpture, alors qu’il entreprend de cogner la vitre en face de moi. Il frappe le socle par trois fois avec, et c’est alors que le directeur de l’IME entre dans l’atelier. Je suis tellement soulagée que je pourrais en pleurer, mais je me contiens. Je n’imagine pas ce qui aurait pu se passer si on m’avait laissée seule avec lui.

Le directeur impose à Nolan de sortir du bureau, me lance un regard pour voir si je vais bien. J’articule un « Merci » silencieux, et il l’emmène. Je resterai quarante-cinq minutes seule dans ce bureau. Incapable d’écrire, il me faudra au au moins vingt minutes pour récupérer, arrêter de pleurer et pour que le tremblement de mes mains cesse. Ce fut la plus grande peur de ma vie.

Lorsque je suis rentrée chez moi, ce jour-là, je n’ai pas pu réagir autrement qu’en m’écroulant sur mon lit pour dormir. Une pensée, notamment, m’a rendue triste: le cas de cet ES de Loire Atlantique dont les journaux avaient parlé il y a deux ans, mort poignardé à la gorge par un mari jaloux de sa future ex-femme dont il avait la charge. A la suite de cette tragédie, des articles dans les journaux parurent, les travailleurs sociaux manifestèrent pour la reconnaissance de notre métier.

Et ce fut tout.

Le coeur déchiré, j’ai réalisé plusieurs choses. D’une part, je fais un métier dangereux. Il n’est pas impossible que je sois blessée, ou tuée dans l’exercice de mes fonctions. Qui sait? D’autre part, lorsqu’un flic meurt, lorsqu’un militaire est tué, lorsqu’un CRS est blessé au travail, c’est la nation entière qui s’émeut. Lorsqu’un travailleur social meurt, tout le monde s’en fout.

Mais tout cela n’importe pas, car j’ai réalisé une dernière chose: depuis ce jour, et pour la première fois depuis l’obtention de mon diplôme en  2015, j’ai utilisé les mots « mon métier » pour parler de mon activité d’éducatrice spécialisée. Etrangement, il m’aura fallu la plus grande peur de ma vie pour me sentir enfin légitime à utiliser ces mots, et me sentir appartenir à mon corps de métier.

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