Le Corps Exquis – chronique culturelle sur Nofrag (4/02/2018)

Ce mois-ci, pour reprendre ce qui fut la Suggestion de la Semaine, on va parler meurtre, sexe, cannibalisme et relations homosexuelles ! Parce qu’on aime le sang et la violence, mais aussi parce que le bouquin que je vais vous conseiller n’est pas Ă  mettre entre toutes les mains. Il faut certainement ĂȘtre un peu sociopathe pour apprĂ©cier ce livre (ce qui doit ĂȘtre mon cas), car l’auteur nous y offre ce qui constitue, Ă  ma connaissance, l’une des plongĂ©es dans la psychĂ© d’un serial-killer parmi les plus rĂ©alistes jamais Ă©crites. Ceci dit, si vous ĂȘtes amateur de fantastique/horreur/trash et que vous ne savez pas quoi lire, procurez-vous ce chef-d’Ɠuvre de perversion. Si vous avez le cƓur accrochĂ©, vous ne le regretterez pas. J’ai dĂ©couvert Le Corps Exquis par le conseil d’un ami, avec qui je partage la passion de lire et Ă©crire des dĂ©gueulasseries. Dieu sait que j’en ai lu des choses bizarres, dans ma vie! Mais ce qui m’a intriguĂ©e dans le cas de ce livre, c’était surtout le fait qu’il avait rĂ©ussi Ă  donner envie de vomir Ă  des gens. Et il ne m’a pas déçue


Le Corps Exquis est donc un ouvrage de Poppy Z. Brite (qu’il faut dĂ©sormais appeler Billy Martin), un auteur amĂ©ricain de bouquins qui oscillent entre gothique, underground, fantastique et splatterpunk (en gros l’art et la maniĂšre de raconter les mƓurs de gens pas tout Ă  fait nets qui aiment pratiquer la violence sadique sans aucune justification). Sa bibliographie est aujourd’hui classĂ©e parmi celles des plus grands auteurs du genre, avec Stephen King et Lovecraft. Ses Ɠuvres traitent de perversion, d’horreur sous beaucoup de formes, de sexe, souvent gay, et d’ultraviolence, souvent dĂ©crite avec une froideur chirurgicale. Le Corps Exquis est son livre le plus connu, et non sans raison. TrĂšs marquant par sa violence gore et sa froideur psychopathique, je ne connais personne que sa lecture a laissĂ© indiffĂ©rent. Moi la premiĂšre. MĂȘme son auteur a fini par renier son travail, pour prendre sa retraite !

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Poppy Z. Brite

Pour commencer, quelques citations d’avis de lecteurs tirĂ©es du site Babelio :

« J’ai failli vomir Ă  chaque phrase. C’est insoutenable d’horreur, de torture, de cruautĂ©, de sang et de boyaux
 Le tout en description dĂ©taillĂ©es. Â»
« On se retrouve au milieu d’une histoire morbide et malsaine, Ă©prouvante et violente. Les mots employĂ©s par l’auteur son crus, durs, dĂ©rangeants. Ils sont sales. »
« J’ai dĂ» reposer le roman Ă  plusieurs reprises, Ă  la limite du haut-le-coeur. Â»
« Je ne peux pas dire que je n’ai ressenti aucun dĂ©goĂ»t, ma lecture m’a bien arrachĂ© un ou deux beurk, mais rien ne m’a fait poser ce livre. Jusqu’à la derniĂšre page j’ai vĂ©cu dans cette ambiance glauque, repoussant toujours plus loin mon seuil de tolĂ©rance. Â»

Le Corps Exquis raconte en gros l’histoire d’amour d’un couple de tueurs en sĂ©rie homosexuels. Andrew Compton est un psychopathe nĂ©crophile, et Jay Byrne est cannibale et nĂ©crophage. Le premier est inspirĂ© de Ted Bundy, un tueur en sĂ©rie amĂ©ricain qui violait, tuait, maquillait et dĂ©membrait des jeunes filles (pas forcĂ©ment dans cet ordre) et le second de Jeffrey Dahmer, dont les hauts faits incluent le viol et dĂ©membrement de jeunes garçons, Ă  partir desquels il se fabriquait des casse-croĂ»tes.
Le rĂ©cit commence avec l’évasion d’Andrew, incarcĂ©rĂ© pour 23 meurtres. Dans le but de se reconstruire une nouvelle vie, il s’envole pour la Nouvelle OrlĂ©ans des annĂ©es 1990, pour atterrir dans le quartier du Vieux CarrĂ© en proie aux prĂ©misses de l’épidĂ©mie du sida. Les deux tarĂ©s se rencontrent, s’aiment, et dĂ©couvrent les joies de la vivisection humaine pratiquĂ©e Ă  deux. On suit Ă  cĂŽtĂ© le parcours de Tran et Luke, un second couple gay sulfureux (mais pas autant que le premier) qui deviendra bientĂŽt la victime des hobbys un peu inavouables de nos deux protagonistes.

Ted Bundy / Jeffrey Dahmer

Pourquoi ce livre est-il si dĂ©rangeant ? Parce que Poppy/Billy choisit d’adopter un point de vue objectif quant Ă  sa narration, entrant sans distinction morale dans la tĂȘte de Luke comme dans celle d’Andrew, dans l’intimitĂ© de Jay comme dans celle de Tran. On devient tĂ©moin de leurs angoisses, ambitions et autres pensĂ©es les plus secrĂštes, jusqu’à ĂȘtre amenĂ©s Ă  s’identifier Ă  des personnages capables des pires horreurs. D’autre part, qualifier l’histoire de malsaine, glauque, ou de dĂ©gueulasse serait un sacrĂ© euphĂ©misme. Je parlais plus haut du cĂŽtĂ© chirurgical du style de l’auteur: en plus de raconter des scĂšnes de meurtres particuliĂšrement sadiques, il les dĂ©peint avec une prĂ©cision qui fait ressentir au lecteur la texture du sang qui gicle, le son d’un os qu’on brise, la couleur des tendons mis Ă  nu, l’odeur de la mort, et autres colchiques dans les prĂ©s. Oh, et je vous ai parlĂ© des scĂšnes de sexe explicites ?

Pourquoi c’est gĂ©nial ? Parce que la plongĂ©e dans la psychĂ© de ces personnages atroces et fascinante, tant elle est bien Ă©crite. DĂ©crits par Poppy, les milieux marginaux deviennent criants de vie, l’horreur rĂ©aliste devient quasiment poĂ©tique, l’anatomie humaine devient dentelle, les monstres rĂ©alistes deviennent humains, la dĂ©viance et son appĂ©tit insatiable resplendissent magistralement. L’histoire entrecroise psychose et milieux underground, jazz Dixieland et culture gothique, cannibalisme et gastronomie (coucou Hannibal), pour nous repousser sans cesse dans nos retranchements. Poppy se charge pour nous d’exploser sans vergogne un sacrĂ© nombre de tabous que seul un sociopathe pourrait assumer : mort, sexe, drogues, meurtre, et dĂ©viance n’ont jamais Ă©tĂ© aussi jouissifs que sous sa plume, Ă  mon sens. En bref, j’ai dĂ©vorĂ© ce livre il y a 6 ans (dĂ©jĂ ), et j’en ai un souvenir marquĂ© au fer rouge !

Si vous ĂȘtes comme moi un peu pervers et que vous voulez vous procurer Le Corps Exquis, sachez cependant qu’il n’est plus Ă©ditĂ© et qu’il peut se nĂ©gocier Ă  20€ en poche si vous l’achetez en librairie. Heureusement, beaucoup d’ignorants revendent leur exemplaire Ă  cinq ou six euros sur internet.