PandĂ©monium – micronouvelle

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On a pas trop le choix, quand on est Ă©tudiant. Si on veut se payer quelques pintes en fin de semaine et quelques places de festival l’Ă©tĂ©, faut bien bosser.

Nathaniel avait trouvĂ© une annonce pour travailler dans un verger en septembre, dans la rĂ©gion d’Avignon. Il louperait le dĂ©but des cours Ă  la fac, mais tant pis. Un type Ă©tait prĂȘt Ă  le payer grassement pour ramasser des pommes, l’occasion paraissait presque aussi belle que la rĂ©gion oĂč Ă©tait situĂ©e l’exploitation. Il partit donc.

L’ambiance le surprit, Ă  son arrivĂ©e. Une fois Ă©coulĂ©es les onze heures de voyage, il dĂ©couvrit un verger en piteux Ă©tat. Les bĂątiments en pierre s’Ă©croulaient presque, les arbres Ă©taient distordus et torturĂ©s. Point de pommiers, on aurait cru voir de vieux oliviers malades. Aucun couchage n’Ă©tait prĂ©vu pour les saisonniers, qui dormaient prĂšs du pressoir. Ni Ă©lectricitĂ©, ni eau, ni bouffe de prĂ©vue le soir : ils devaient se dĂ©merder pour se sustenter. Mais le pire, c’Ă©tait les propriĂ©taires. Vieux, laids, presque aussi tordus que leurs arbres. Du petit dernier de la famille jusqu’au patriarche, on les aurait crus dĂ©formĂ©s par la cuisson d’un micro-ondes. À l’un, il manquait une jambe. L’autre avait un moignon en guise de bras. La mĂšre avait un vague relent de chair en lieu et place de son nez, et le benjamin n’avait qu’un Ɠil. Leurs sourires Ă©taient noirs ou Ă©dentĂ©s, et leur parler dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© semblait venir d’une Ă©poque rĂ©volue.

Nathaniel se demanda ce qu’ils foutaient lĂ , vivant reclus Ă  cĂŽtĂ© d’un village lambda, plein de gens « normaux Â». Sains. On aurait presque dit que leur terre Ă©tait pourrie, qu’elle Ă©tait la cause de leur Ă©tat lamentable.

Mais bon, maintenant qu’il Ă©tait lĂ , autant faire ce pourquoi il Ă©tait venu. Avec les autres saisonniers, il empoigna un panier crasseux et se mit au travail. Mais la premiĂšre pomme qu’il prit se fendit en deux. La chair, au toucher, Ă©tait granuleuse et presque sĂšche. À l’intĂ©rieur, il vit des dizaines de petits vers blancs dĂ©vorer le fruit d’une couleur qui tendait entre le noir et le vert.

Dégoûté, il lùcha la pomme et en détourna son regard. Il aperçut alors la matriarche croquer goulûment dans un fruit de son verger, puis le mùcher avec un sourire abruti sur son visage.