Les Peintures noires de Goya – chronique sur Nofrag (06/2018)

Vous attendiez tout particulièrement Agony ce mois-ci, curieux de voir le mariage entre création subversive et Enfer de Dante? Cet étron technique et artistique vous a déçu? Pas de problème, j’ai quelque chose pour vous. Je ne vous proposerai pas de simulateur de randonnée infernale ce mois-ci, ni un livre, ou un film, mais une vision d’un enfer. Celui d’un vieillard malade et mourant, exprimant ses chimères à travers son art, la peinture. Les Peintures Noires ont presque deux cent ans, mais elles auront toujours plus de gueule qu’un démon à mamelles modélisé avec le cul. En tous cas à mes yeux.

“Chéri, passe moi le sel!” Fig 1.

Pour la petite histoire, j’ai eu l’occasion de visiter le Musée du Prado à Madrid lorsque j’avais environ dix ans, avec mes parents. C’est lors de ce voyage que j’ai découvert la série. Comme on peut s’en douter, la petite fille que j’étais n’avait pas grand chose à faire de la peinture religieuse du dix-neuvième siècle…! Je parcourais donc les différentes salles le nez en l’air, avançant de toile en toile d’un œil plutôt distrait. Au bout d’une énième représentation du Christ sur la Croix, mon regard a tout de même été attiré par une série de peintures aux teintes très sombres, variant entre l’ocre et le noir. Je suis donc allée les contempler, et deux d’entre elles m’ont fait une forte impression. Deux vieillards mangeant de la soupe, en premier lieu, m’a mise mal à l’aise. On y voit ce qui semble être une vieille femme, au sourire édenté lui déformant un visage déjà laid. Son crâne est dégarni, sa face ridée, son nez crochu, et ses paupières rougeâtres. Elle tient maladroitement une cuillère, et fixe quelque chose hors du cadre avec des yeux fous, écarquillés. A côté d’elle, j’y ai vu ce qui m’a semblé être un cadavre en décomposition, dépourvu de cheveux, de nez, et de toute expression. Le fond de la composition est noir comme la nuit, et le manque de détails ne permet pas de situer la scène, ce qui donne une impression irréelle. Comme si elle était tirée d’un cauchemar.

“Chérie, passe moi le sel!” Fig. 2

Ensuite, Saturne mangeant l’un de ses enfants m’est resté en mémoire d’une manière très vivace. C’est encore aujourd’hui la Peinture Noire que je trouve la plus impressionnante. On y voit une espèce de titan au corps musculeux et à l’anatomie asymétrique. Ses cheveux sont gris, son regard dément. Il tient dans sa gueule un corps à moitié déchiqueté qu’il est apparemment en train de dévorer. De nouveau, le fond est noir comme dans un mauvais rêve.

Toutes les fresques de la série ne dégagent pas cette noirceur au premier abord. C’est sûrement pour cette raison qu’elles ne m’ont pas interpellée à l’époque, mon regard n’étant pas habitué à apprécier une œuvre picturale. Mais les autres Peintures Noires sont pourtant tout aussi glauques. Lorsqu’on prend le temps de les détailler, on remarque des visages grimaçants, des corps déformés, tout une foule de petits détails qui transforment une scène de pèlerinage en une procession carnavalesque de gueux à moitié fous. L’analyse d’un mouvement fait penser à un meurtre, une petite tâche anodine s’avère être une traînée de sang. Une femme semblant apaisante au premier abord se révèle être sur le point de décapiter un homme suppliant. Ce qui semble être une veillée nocturne innocente est en fait dirigée par un bouc au corps humanoïde… Toutes les fresques ne sont pas aussi évidentes que Saturne, mais la série dégage en elle-même un sentiment de morbidité, de noirceur et de pessimisme. L’œuvre d’un homme déprimé, explorant sa psyché par le biais de son art.

Les Peintures Noires sont donc un ensemble de quatorze fresques peintes par Francisco de Goya (1746 – 1828), l’un des plus grands peintres espagnols. Cette série de fresques a été réalisée entre 1819 et 1823, à la fin de sa vie. L’artiste, qui fut aussi un graveur/peintre renommé pour la Couronne, est considéré comme l’un des pères de la peinture moderne: par plusieurs ruptures de ton dans sa manière de peindre, il a notamment initié des mouvements comme l’expressionnisme ou le romantisme.

Après une formation longue sur sa terre natale, la province de Saragosse, Goya devient peu à peu un peintre coté, réalisant de grosses commandes pour différentes communautés religieuses ou personnalités de la noblesse. En 1775, il déménage à Madrid pour devenir peintre royal. Tandis que Francisco assoit son statut social d’année en année, il fait montre cependant d’un grand intérêt pour l’esprit des Lumières. Il se permettra progressivement de prendre des libertés dans ses créations, allant à contre courant du style qu’on lui imposait d’un point de vue idéologique et politique.

Portrait du peintre Francisco de Goya, Vincente Lopez Portana (1826)

En 1793, Goya tombe gravement malade. Il est alité pendant longtemps, partiellement paralysé, et gardera des séquelles de sa pathologie qui le rendront définitivement sourd. Si je parle de “maladie”, c’est qu’on ne sait pas vraiment ce qu’a contracté le peintre. Encore aujourd’hui, des recherches se font pour essayer de diagnostiquer définitivement ce qu’on suppose être un cas de saturnisme, soit une intoxication progressive au plomb, utilisé à l’époque dans la composition de certains pigments. Toujours est-il que le mal qui frappa Goya aura des conséquences radicales sur son art. Il s’était déjà essayé à peindre des sujets sombres et graves, mais le ton de ses peintures devient globalement très politique, glauque et terrifiant. En témoigne le tableau Goya et son médecin, qui laisse songeur sur l’espoir qu’il nourrissait quant à l’évolution de son état physique. Une partie de sa santé retrouvée, il démissionnera d’une bonne partie de ses obligations et se met à peindre ce qu’il souhaite, en toute liberté de supports, de thèmes et de ton.

Les Peintures Noires arrivent donc à la fin de sa vie, suivant cette fracture artistique. A l’époque, le peintre vit dans une villa surnommée La Quinta Del Sordo (La maison du sourd). Il entretient une relation avec Leocadia Weiss, une femme plus jeune que lui et mariée avec un autre. Il peindra donc les quatorze fresques en guise de décoration de sa maison, auxquelles il ne donnera aucun titre. Elles furent transférées sur toile après la mort de l’artiste, entre 1874 et 1878. On ne sait pas vraiment ce qui a motivé l’artiste à réaliser cette série, même si on suppose qu’une crise liée aux conséquences de sa maladie l’y aurait poussé. Peindre des compositions aussi déprimantes n’est évidemment pas anodin et constitue une démarche très personnelle (qui s’amuserait à peindre des vieillards décharnés et des boucs au dessus de son lit ? ), mais les historiens d’art ont fini par émettre des hypothèses pour ce qui est de l’analyse des Peintures Noires. Certains affirment que les fresques de Goya constituent en elles-mêmes les prémisses de l’expressionnisme, puisque tous s’accordent à dire qu’elles figurent son état psychologique, ses pensées, ses obsessions liées à la période où il les a peintes. Et c’est donc cela, la question. Qu’avait-il en tête ? Rien de très bucolique, en tous cas.

Une manola : Léocadie Zorrilla, 1819-1823, Francisco de Goya

Si l’on prend la Léocadia en exemple, on y observe un portrait d’une jeune femme que l’on suppose être son amante de l’époque. Elle est belle, songeuse, et figurée dans des teintes pâles qui lui donnent un air poétique. Léocadia porte un voile, des habits de deuil, et son coude repose sur un monticule de terre sur lequel on peut voir une grille en fer forgé dont on entourait généralement les tombes. Le peintre s’imagine mort, et figure une représentation de son amante affligée par le deuil de sa propre perte.

Judith et Holofernes, 1819-1823, Francisco de Goya

Dans Judith et Holopherne, on peut voir une femme habillée de façon modeste, tenant un couteau. Le tableau est très sombre, et les jeux de lumière sont très restreints, se concentrant particulièrement sur le visage et la poitrine de la femme. Judith se tient au-dessus d’un homme en position de prière, dans la pénombre. Elle a un couteau dans la main. Pour ceux qui ne connaîtraient pas le mythe de Judith et Holopherne, il raconte la manière dont Judith de Béthulie réussit à sauver son village d’une attaque en séduisant le général Holopherne pour ensuite le décapiter. Le tableau est en général interprété comme une allégorie du pouvoir castrateur de la femme sur l’homme, et en particulier celui de la jeune Léocadia sur le peintre, qui se sait proche de la mort et en décrépitude sexuelle.

Deux vieux, 1819-1823, Francisco de Goya

Outre Deux vieux mangeant de la soupe, l’un des thèmes que l’on retrouve dans l’analyse des Peintures Noires est celui de la vieillesse. Les vieux peints par Goya sont tordus, souffreteux, défigurés par l’âge, ou torturés par mille et uns maux. Deux vieuxreprésente un homme vénérable, pourvu d’une grande barbe blanche, habillé en moine et reposant sur une canne. Son regard est triste, mais digne. Le fond de la toile est noir, à l’exception d’un personnage dessiné à l’image des satyres que le peintre avait pu représenter sur d’anciennes toiles. Il a la bouche grande ouverte près de son oreille, comme s’il lui criait quelque chose. Cela donne l’air au vieux de subir le harcèlement de la créature, comme si prendre de l’âge ne pouvait pas signifier un repos et une tranquillité gagnée pour l’artiste, mais plutôt de nouveau maux à affronter. Pour certains, la créature serait aussi une allusion à la surdité liée à la maladie du peintre, dans une représentation grotesque de son handicap.

Pour finir, La procession à l’Ermitage de Saint Isidore fait partie de ces tableaux que l’on estime représentatifs de l’œil que Goya portait sur ses semblables, à l’image du Duel au gourdin. A l’époque de Goya, une lutte politique fait rage entre libéraux et absolutistes, qui se prolonge au dix-neuvième siècle pour déboucher sur la guerre civile espagnole. Le pays est déchiré. Sur cette Peinture Noire, ce qui devait être un pèlerinage rassemblant toutes les classes sociales est présenté comme une foule déshumanisée, rétrécissant pour se confondre avec les collines à l’arrière plan. Les visages sont déformés, torturés pour certains, animaux pour les autres, ce qui donne l’impression de voir une foule sortie d’un asile psychiatrique. Le peintre représente ses semblables comme des fous angoissants, peut-être à l’image de l’inquiétude qu’il se fait pour son pays en pleine crise politique.

La procession à l’ermitage Saint Isidore, 1819 – 1823, Francisco de Goya

Sur les murs de sa villa, Francisco de Goya a peint son enfer. Le monde d’un vieillard malade, déprimé, diminué physiquement, frustré sexuellement, inquiet des bouleversements que vit son pays, et angoissé à l’idée de sa mort prochaine. Si je trouvais intéressant d’en parler, c’est que personnellement c’est celle-là, l’horreur qui me plaît. La peur constitue l’un des sentiments les plus complexes et les plus profonds chez l’homme, et donc l’un de ceux qui restent les moins évidents à faire ressentir via une œuvre d’art. La peur, la terreur qui me parle, c’est celle qui est cathartique. L’horreur qui a un intérêt, c’est celle qui transcende son média pour faire appel à nos angoisses profondes, nos tabous, ce qui nous perturbe. Elle nous permet de mieux nous connaître, par l’exploration de notre psyché, de nos limites. Si Goya exprime par ses toiles son sentiment de douloureuse mortalité, l’homme a par exemple toujours transcrit son angoisse de l’inexplicable à travers les contes populaires. On pourrait aussi parler de Maupassant, dont la folie torturante causée par un cas de syphilis (vilain garnement) a influencé nombre de ses nouvelles. Plus récemment, le film Babadook aborde de manière intéressante la thématique du deuil, Get out celui de la discrimination positive, et j’espère que le tout jeune film Hérédité arrivera à aborder la thématique du déterminisme au sein d’une famille avec brio.

Ce que je veux dire, c’est que les sujets que l’on peut aborder sont légion. Mais ils nécessitent un travail de réflexion sur le fond et la forme. Pourquoi choisir de placer un effet à un endroit bien précis, pour quelle raison? Pourquoi construire un tableau d’une certaine manière, ou concevoir un monstre d’une façon ou d’une autre? C’est la différence entre un bon film/livre/jeu vidéo d’horreur et un nanar selon moi. En quoi est-ce subversif d’écraser des bébés à coups de tatane? Qu’est-ce qui justifie le viol d’une succube bonasse à grands coups de poutrelle? L’horreur bien construite n’est qu’imagerie, conglomérat de symboles qui font sens une fois assemblés. Et pas une surenchère de monstruosités pour le plaisir de montrer des trucs gore. Ce sont peut-être des questions qu’auraient dû se poser les développeurs d’Agony. Que voulez-vous, tout le monde n’a pas le talent de Goya, qui a réussi deux cent ans après sa mort à capter le regard d’une petite fille étrangère, qui n’avait pas grand chose à faire de la peinture espagnole.

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