Oui, je suis f√©ministe. Arr√™tez de m’emmerder.

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We Can Do It! de J. Howard Miller, 1943.

Je suis féministe.

Et puisqu’il faut souvent l’expliquer, je vais de nouveau m’ex√©cuter. J’entends par l√† que par mon action, par mon comportement, par mes choix, ma vie ainsi que ma mani√®re d’envisager mon rapport aux autres, je tente de promouvoir l’√©galit√© des sexes, au b√©n√©fice de la femme mais non au d√©triment de l’homme, cens√© √™tre notre alli√© plut√īt que notre oppresseur. Et ne commencez pas √† jouer sur les mots, je parle d’oppression d’une mani√®re multiple, aussi bien physique que mentale, qui touche la globalit√© des femmes dans le monde.
Oui, je suis f√©ministe. Tant qu’il y aura des femmes viol√©es en Inde, excis√©es en Afrique, et stigmatis√©es √† cause de leur genre en Europe, je serai f√©ministe. Et de mon point de vue, c’est absolument naturel. C’est une question d’humanit√©.

Pourtant, je joins de moins en moins la parole au geste, ces derniers temps. Car se d√©finir aupr√®s de quelqu’un comme √©tant f√©ministe, de nos jours, c’est brinquebaler avec soi tout un cort√®ge de petites cases et d’id√©es pr√©con√ßues… Tout en √©tant fatigantes, elles rendent difficile le fait de se placer entre la m√©fiance de l’un et l’obscurantisme de l’autre.
Car il y a ceux, tout d’abord, qui me figurent d√©j√† en coupeuse de couilles vengeresse, porte-drapeau d’une id√©ologie teint√©e de cinquante nuances de frustration sexuelle toute en pilosit√© apparente. A ceux-l√†, je me retrouve perp√©tuellement oblig√©e de leur expliquer que le f√©minisme, l’originel, le bienveillant, celui qui rime avec bon sens, n’a toujours eu comme but que celui de rechercher l’√©galit√© parfaite entre les hommes et les femmes (droit de vote, contraception, libert√© d’aller, d’agir, de se d√©velopper en tant qu’√™tre humain, avortement, etc), et est loin d’exclure les hommes de son combat. Le f√©minisme parle d’√©galit√© entre les femmes et les HOMMES: c’est donc bien que ceux-ci sont compris dans l’√©quation, non? Ainsi, si je parle de sexisme, une femme scientifique d√©tourn√©e contre son gr√© de sa carri√®re au seul motif que sa possible maternit√© freinera la bonne marche de ses recherches (demandez-vous pourquoi la majorit√© des recherches sont aujourd’hui effectu√©es par des hommes…) pourra tout autant me choquer qu’un Papa √† qui on refuse la garde de ses enfants dans une proc√©dure de divorce au motif non avou√© qu’une femme procr√©e (et est donc la mieux adapt√©e pour √©lever des enfants, bien √©videmment) et non un homme.

A c√īt√© de √ßa, certaines et certains (car oui, un homme peut de mon point de vue √™tre f√©ministe) interpr√®tent ma d√©nomination en tant que f√©ministe comme une approbation automatique de leurs opinions, quelles qu’elles soient. Et cette facilit√© d’interpr√©tation me g√™ne, car je ressens de nos jours une esp√®ce d’obscurantisme id√©ologique chez certains qui me perturbe: si l’on se r√©clame d’un mouvement, il faut n√©cessairement se sentir concern√© par telle ou telle cause, c’est comme √ßa et pas autrement. Comment?! Tu dis que le harc√®lement de rue n’est pas un combat de premier plan pour toi?! Mais tu n’es pas f√©ministe? 

Ben justement, si. Mais je suis une f√©ministe fatigu√©e des d√©bats st√©riles. Et qui aimerait bien qu’on arr√™te de lui p√©ter les ovaires.
Aujourd’hui, je suis parfois fatigu√©e de me d√©finir en tant que f√©ministe aupr√®s des gens. C’est un mouvement, une cause tellement importante et qui me tient √† coeur, et de mon point de vue toutes les femmes devraient √™tre engag√©es pour faire avancer le schmilblick. Mais l’on se perd trop en conjectures, et on confond tout. Les violences conjugales, l’√©galit√© au travail et la question du genre dans notre soci√©t√© sont des questions qui se perdent parfois au profit de d√©bats sur le sexisme latent de la bise dans notre soci√©t√©, ou sur le manspreading. Le harc√®lement de rue en est un exemple parlant : en partant d’une question importante, qui tient au respect de la femme sur l’espace public et √† la pr√©vention de diverses agressions, nous en avons d√©riv√© √† des extr√™mes invitant les gens √† ne plus se parler du tout dans la rue… Est-ce une bonne chose? De mon point de vue, certaines questions sont une perte de temps. Je pr√©f√®re faire avancer les choses sur la repr√©sentation de la femme dans les m√©dias et la publicit√© par exemple, plut√īt que de m’int√©resser √† des questions que l’on peut r√©gler en tant qu’adulte, ind√©pendamment d’un genre. Pourquoi perdre du temps en actions l√† dessus? Ou reprocher √† certains ou certaines de ne pas adh√©rer √† tel ou tel pseudo-combat?

Posez-vous la question. Est-ce que cela vaut la peine de perdre du temps en manifestations et d√©bats publics pour faire comprendre √† tout le monde que supposer syst√©matiquement qu’une femme doit faire la bise pour dire bonjour, c’est sexiste? Si j’√©vite ces questions, c’est que pour moi, ces « probl√®mes » se r√®glent en s’imposant en tant que personne adulte, qui sait ce qu’elle veut et sait dire non. Si √ßa vous fait chier de faire la bise, imposez vous en expliquant que vous pr√©f√©rez serrer la main! Et voil√†, √† force, les gens s’habitueront. Ce n’est pas un probl√®me de genre, puisqu’il peut √™tre r√©gl√© chacun √† notre √©chelle. C’est un probl√®me de personne adulte. R√©fl√©chissez, avant de crier au sexisme.
Il y a tellement de questions plus importantes dans le monde. Que ce soit la question de la situation des personnes transgenre, la sexualisation des enfants par les jouets, l’excision, le viol, les violences conjugales, les in√©galit√©s salariales, l’acceptation des femmes qui ont d√©cid√© de ne pas √™tre m√®res, la condition de la femme au Moyen-Orient, la pr√©servation de nos droits, la l√©galisation mondiale de l’avortement…

Il y a tellement de combats à mener, partout. Ne perdez pas votre temps en futilités, et agissons.