Révolution : lutte des classes ou des idées?

Eugène_Delacroix_-_Le_28_Juillet._La_Liberté_guidant_le_peuple

On dit que l’Homme fait toujours les mêmes erreurs, que l’Histoire se répète. Si l’on regarde à travers notre histoire, on perçoit tant de souffrance, tant d’oppression. À travers les siècles, le monde a vécu mille et uns systèmes hiérarchiques maltraitants, mille et unes dictatures qui ont fait mourir des centaines de milliers, des millions, des milliards d’hommes, femmes et enfants. L’humanité a connu tant d’épisodes douloureux. Mais l’Utopie, l’espoir formulé, susurré à demi-mot d’un monde régi par l’amour, le partage, la solidarité et le respect ont toujours enflammé le cœur de certains Justes, qui ont toujours trouvé le courage de combattre plus fort et plus grand qu’eux pour sortir leurs pairs de l’injustice et l’atrocité.

Comment y croire encore, aujourd’hui, à cette ineffable mais si diaphane idée de l’Utopie, du mieux ? Pour tous ces héros anonymes qui ont donné leur vie pour nous offrir les conditions dans lesquelles nous vivons aujourd’hui ? Grâce à eux, petit à petit, de goutte d’eau en goutte d’eau, le verre passe de moitié vide à moitié plein. Mais nos pairs, ces jours-ci, ont la mémoire courte.

Le monde d’aujourd’hui donne parfois le tournis. Le paradoxe de notre époque brasse souffrance et opulence, société de consommation et obscurantisme, désastre écologique et boom technologique bien trop souvent sans cohérence. Notre monde, aujourd’hui, décourage par son manque de sens. D’aucuns se plongent dans le travail, dans la course à l’argent, le militantisme obstiné, les combats sociétaux dignes d’Atlas soutenant l’univers.

J’ai vingt-cinq ans, je suis de cette génération qui est plongée de force dans ce monde absurde sans l’avoir demandé. J’ai la profonde conviction que tout être humain se doit de chercher un sens à sa vie et dans ses actes. Pourquoi chercher un travail, si cela n’a aucun sens ? Pourquoi amasser de l’argent, si ce n’est sans but ? Pourquoi grandir, avancer, s’impliquer dans ce monde s’il est voué à l’inutilité ? Je n’ai pas encore de réponse à ces questions. Mais ce monde ne va pas dans le bon sens, il me fait penser à un manège de film d’horreur qui tournerait de plus en plus vite, comme la lame d’une scie sauteuse.

Alors, l’Utopie ? Où est-elle aujourd’hui ?

Que se passerait-il si l’humanité décidait de renverser le gouvernement ? Car les gens, de nos jours, ne savent plus qui croire, ou quoi croire. On remet en cause les vaccins, les politiques, l’existence ou non de sociétés secrètes vouées à réduire notre liberté en cendres, la crise écologique, jusqu’au fait que la terre est ronde. Alors des groupes se forment, pour partager ce qu’ils appellent la Vérité. On parle de chemtrails, en accusant la Nasa de nous balancer des produits chimiques pour nous contrôler. On attribue à Nicolas Tesla la paternité d’un système permettant de contrôler la météo, utilisé par les gouvernements des grandes puissances. On nie la véracité du premier pas sur la Lune, on accuse les Illuminati de vouloir dominer le monde, tout en échafaudant des théories sur la Terre Creuse et les reptiliens. Alors, pourquoi continuer à croire ceux qui sont en cheville avec les organisations gouvernementales ? Ce sont de toutes façons des esclaves du système, ou des aveugles. Alors, des groupes se forment. Et tout en parlant de la Vérité, des plans s’échafaudent. Petit à petit, l’idée germe dans l’esprit de nos concitoyens que ces gouvernements corrompus doivent être renversés, car trop néfastes. Et de cette idée naît une certitude : qui pourrait être le mieux placé pour agir en ce sens, plutôt que nous, qui avons compris la grande supercherie secrètement à l’œuvre ? Alors, peu à peu, dans ces groupes de personnes-plus-éveillées-que-les-autres, une volonté toute nouvelle transparaît. De toutes façons, les temps sont troublés, en proie à cette fameuse crise de mœurs qui impacte le monde politique. Les citoyens ne croient plus à l’utilité des élections, et le taux d’abstention grandit exponentiellement. Les cartes se sont brouillées avec la montée des extrêmes, et le nouveau climat de terreur lié à cette ère d’attentats terroristes qui ajoute un parfum de xénophobie à la tension ambiante. De leur côté, les gens-qui-étaient-plus-éveillés-que-les-autres s’organisaient, galvanisés par la semi-liberté offerte par le web. De nouvelles icônes nourrissaient une nouvelle vision du monde à leurs yeux, et parmi elles Guy Fawkes, et la certitude qu’il fallait tout effacer de ce système mortifère pour tout recommencer, à la manière de ce révolutionnaire qui avait failli faire sauter le Parlement anglais, il fut un temps.

Pour cela, on choisit une date symbolique dans l’histoire française : le mois de mai 68. Ce symbole de l’éternelle jeunesse insoumise laisserait place au mois de mai 2018, où la Révolution l’emporterait sur le système orwellien devenu réalité. Et lors de son premier jour, les journaux affolés relayèrent la nouvelle à dix-sept heures L’Elysée avait été victime d’un attentat à la bombe, dont la charge imposante avait purement et simplement rayé de la carte le bâtiment historique. Le Parlement, ainsi que le Sénat et la majorité des infrastructures gouvernementales avaient été ciblées de la même manière, pour un bilan de plusieurs dizaines de morts. La panique médiatique fut cependant de courte durée, car une cyber-attaque de grande ampleur avait été préparée en parallèle : au moyen d’un savant mélange de bombes à neutrons et de piratage des systèmes de transmission d’information, les terroristes avaient pris le contrôle des ordinateurs et télévisions de millions de gens. À la manière de V pour Vendetta, ils s’en servirent pour passer un message. « Bonsoir, citoyens. Nous ne vous voulons aucun mal. Nous sommes comme vous, des gens ordinaires dégoûtés par ce système qui nous empoisonne, et prêts à en fonder un nouveau, plus juste et plus digne de ces valeurs qui ont un jour été les nôtres. À partir de ce soir, un nouveau monde va naître. Et nous avons besoin de vous pour le faire s’élever. Alors, citoyens, nous vous laissons le choix. Si vous êtes comme nous, dégoûtés par toutes ces atrocités commises au nom du néo-libéralisme, rejoignez-nous. À minuit, rassemblez-vous devant la mairie de chaque ville, de chaque village pour faire tomber les idoles de cette civilisation qui disparaîtra aujourd’hui. Le choix est vôtre, citoyens. Vous pouvez embrasser cette nouvelle ère, ou décider d’appartenir à celle qui va mourir ce soir. Mais si vous choisissez la deuxième solution, attendez vous à tomber avec les représentants de ce qui fut le système capitaliste. A ce soir, citoyens. »

Non ! Je ne veux pas de mai 2018, et de cette révolution-là. Malheureusement, l’imagerie hollywoodienne séduisante d’un soulèvement massif du peuple n’est pas possible dans le vrai monde réel de la réalité véritable, n’est-ce pas ? Et en ce cas, comment imaginer le sort de ceux qui auraient un point de vue divergent, ou qui ne seraient simplement pas sensibles aux questions politiques ? Je sais qu’aucun soulèvement n’est possible sans répandre le sang, mais l’exemple du régime de terreur qui a suivi la Révolution Française pourrait redevenir un régime possible, et ça personne ne le souhaite. Ça, c’est à mes yeux ce que la Révolution pourrait nous apporter de pire. Parce qu’elle charrie toujours son lot d’atrocités, il suffit de jeter un œil sur les siècles passés.

Mais l’Utopie ? Bien que cachée, elle existe encore. Et l’humanité a encore de belles choses à offrir, au milieu d’un monde sans saveur. Il suffit de parler d’amour, d’art, de paix, d’amitié, de science, d’imaginaire, d’exploits, de courage, de rire, pour s’en rendre compte. L’humain a inventé la poésie, la roue, a réussi à voler, à traverser les mers, à aller sur la Lune. Il a réussi à trouver un remède contre nombre de maladies qui ravageaient les populations. Il sait aimer, ou trouver le courage de se battre pour la paix. Alors il finira par savoir dépasser l’histoire, et saura s’offrir à lui-même une véritable Révolution, à la mesure de son utopie.

Tout dépend du sens concret que l’on donne au mot « Révolution ». Est-ce qu’une découverte scientifique qui permet de guérir le cancer en est une au même titre que la prise de la Bastille ? Pour moi, celle qui sera et qui est déjà en marche est silencieuse. Elle est lente, mais inéluctable. Pacifiste, et profondément humaine. Je crois qu’il suffit de regarder autour de soi, et de considérer le monde tel qu’il est, et pas selon notre peur, ou « les opinions » que l’on a comme le disait Falk Richter dans Das System. Que ce soit les défenseurs des droits humains, les militants écologistes, les féministes, vegans ou encore ceux qui ont choisi d’embrasser un mode de vie alternatif, de plus en plus de gens choisissent une autre solution que ce mode de vie néo-libéraliste auquel on nous oblige. Le monde change, les mœurs évoluent, comme elles l’ont toujours fait. Nous vivons des temps troublés, terrifiants, mais qui sont propices aux changements rapides et multiples. À l’oppression grandissante et à la radicalisation générale s’oppose un ensemble souterrain de gens qui travaillent à réduire leurs empreinte carbone, à rechercher une réelle égalité pour tout le monde, s’organisent dans des systèmes communautaires, préfèrent la solidarité à l’obéissance aux lois liberticides, parmi des centaines d’exemples. Viendra un jour où cette révolution silencieuse deviendra indéniable, car ces mouvements prennent une ampleur chaque jour plus grande. Et cette révolution-là, cette révolution moderne, n’aura pas de mai 68, car c’est une révolution qui fera grandir l’humanité par la réflexion. Chacun fera le choix en toute conscience de changer son mode de vie, de s’organiser pour vivre hors du système néo-libéraliste, d’accepter l’autre et le métissage des cultures. Pour moi, la prochaine révolution sera idéologique. Mais ça, ce n’est pas vraiment moi qui le dit. Jean Jaurès disait qu’« Il ne peut y avoir de Révolution que là où il y a conscience » et Georges Brassens aurait pu renchérir en disant « La seule révolution possible, c’est essayer de s’améliorer soi-même, en espérant que les autres fassent la même démarche. Le monde ira mieux alors ». C’est pour cela qu’en étant féministe, humaniste et en essayant de vivre un peu mieux chaque jour, je suis révolutionnaire et ce dès aujourd’hui.

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