Transmutation – micronouvelle

Vieil_Homme_par_Roland

Le bloc de marbre brillait doucement √† la lumi√®re des bougies. Philippe contemplait la pierre avec gravit√©, ses outils √† la main. La ride du lion entre ses sourcils √©tait d√©j√† profonde, mais semblait se creuser de minute en minute. ses l√®vres pliss√©es tremblaient un peu, les petites flammes se refl√©taient dans ses yeux vitreux. Il semblait d√©termin√©. L’ambiance dans l’atelier √©tait lourde, palpable.

« Allez. » Il fut pris d’une quinte de toux, cracha un glaire ensanglant√© par terre, et porta le premier coup au min√©ral. Avec des gestes un peu hasardeux, il tailla dans la pierre les contours d’une silhouette humaine.

Un, deux, trois. Un, deux, trois. Le silence pesant √©tait d√©chir√© par le son du burin heurtant le marbre, par trios de coups de plus en plus forts. La statue prit peu √† peu l’aspect d’un homme d’une soixantaine d’ann√©es, nu, marqu√© par le temps. Sa cage thoracique √©tait apparente, lui donnant un aspect rachitique et malade. Ses rides √©taient profondes, son visage laid, ses cheveux clairsem√©s. Ses jambes √©taient arqu√©es et maigres, ses mains calleuses, pourvues de longs doigts osseux. Philippe sculpta les veines, des boutons sur son visage et ses bras, s’attachant au moindre d√©tail.

Apr√®s plusieurs heures de travail, il porta le dernier coup √† son oeuvre, avant de reculer d’un pas pour la contempler, visiblement satisfait. L’artiste inspira, expira profond√©ment. Un l√©ger sourire se dessina sur son visage, alors qu’il passait la main dans ses cheveux de nouveau fournis et en pleine sant√©. La ride du lion entre ses sourcils avait disparu.

Photo : Philippe-Laurent Roland, Buste d‚Äôun Vieil homme ou √Čtude de vieillard (vers 1774), terre cuite, mus√©e des beaux-arts d’Angers.

R√©volution : lutte des classes ou des id√©es?

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On dit que l’Homme fait toujours les m√™mes erreurs, que l’Histoire se r√©p√®te. Si l’on regarde √† travers notre histoire, on per√ßoit tant de souffrance, tant d’oppression. √Ä travers les si√®cles, le monde a v√©cu mille et uns syst√®mes hi√©rarchiques maltraitants, mille et unes dictatures qui ont fait mourir des centaines de milliers, des millions, des milliards d’hommes, femmes et enfants. L’humanit√© a connu tant d’√©pisodes douloureux. Mais l’Utopie, l’espoir formul√©, susurr√© √† demi-mot d’un monde r√©gi par l’amour, le partage, la solidarit√© et le respect ont toujours enflamm√© le cŇďur de certains Justes, qui ont toujours trouv√© le courage de combattre plus fort et plus grand qu’eux pour sortir leurs pairs de l’injustice et l’atrocit√©.

Comment y croire encore, aujourd’hui, √† cette ineffable mais si diaphane id√©e de l’Utopie, du mieux¬†? Pour tous ces h√©ros anonymes qui ont donn√© leur vie pour nous offrir les conditions dans lesquelles nous vivons aujourd’hui¬†? Gr√Ęce √† eux, petit √† petit, de goutte d’eau en goutte d’eau, le verre passe de moiti√© vide √† moiti√© plein. Mais nos pairs, ces jours-ci, ont la m√©moire courte.

Le monde d’aujourd’hui donne parfois le tournis. Le paradoxe de notre √©poque brasse souffrance et opulence, soci√©t√© de consommation et obscurantisme, d√©sastre √©cologique et boom technologique bien trop souvent sans coh√©rence. Notre monde, aujourd’hui, d√©courage par son manque de sens. D’aucuns se plongent dans le travail, dans la course √† l’argent, le militantisme obstin√©, les combats soci√©taux dignes d’Atlas soutenant l’univers.

J’ai vingt-cinq ans, je suis de cette g√©n√©ration qui est plong√©e de force dans ce monde absurde sans l’avoir demand√©. J’ai la profonde conviction que tout √™tre humain se doit de chercher un sens √† sa vie et dans ses actes. Pourquoi chercher un travail, si cela n’a aucun sens¬†? Pourquoi amasser de l’argent, si ce n’est sans but¬†? Pourquoi grandir, avancer, s’impliquer dans ce monde s’il est vou√© √† l’inutilit√©¬†? Je n’ai pas encore de r√©ponse √† ces questions. Mais ce monde ne va pas dans le bon sens, il me fait penser √† un man√®ge de film d’horreur qui tournerait de plus en plus vite, comme la lame d’une scie sauteuse.

Alors, l’Utopie¬†? O√Ļ est-elle aujourd’hui¬†?

Que se passerait-il si l’humanit√© d√©cidait de renverser le gouvernement¬†? Car les gens, de nos jours, ne savent plus qui croire, ou quoi croire. On remet en cause les vaccins, les politiques, l’existence ou non de soci√©t√©s secr√®tes vou√©es √† r√©duire notre libert√© en cendres, la crise √©cologique, jusqu’au fait que la terre est ronde. Alors des groupes se forment, pour partager ce qu’ils appellent la V√©rit√©. On parle de chemtrails, en accusant la Nasa de nous balancer des produits chimiques pour nous contr√īler. On attribue √† Nicolas Tesla la paternit√© d’un syst√®me permettant de contr√īler la m√©t√©o, utilis√© par les gouvernements des grandes puissances. On nie la v√©racit√© du premier pas sur la Lune, on accuse les Illuminati de vouloir dominer le monde, tout en √©chafaudant des th√©ories sur la Terre Creuse et les reptiliens. Alors, pourquoi continuer √† croire ceux qui sont en cheville avec les organisations gouvernementales¬†? Ce sont de toutes fa√ßons des esclaves du syst√®me, ou des aveugles. Alors, des groupes se forment. Et tout en parlant de la V√©rit√©, des plans s’√©chafaudent. Petit √† petit, l’id√©e germe dans l’esprit de nos concitoyens que ces gouvernements corrompus doivent √™tre renvers√©s, car trop n√©fastes. Et de cette id√©e na√ģt une certitude¬†: qui pourrait √™tre le mieux plac√© pour agir en ce sens, plut√īt que nous, qui avons compris la grande supercherie secr√®tement √† l‚ÄôŇďuvre¬†? Alors, peu √† peu, dans ces groupes de personnes-plus-√©veill√©es-que-les-autres, une volont√© toute nouvelle transpara√ģt. De toutes fa√ßons, les temps sont troubl√©s, en proie √† cette fameuse crise de mŇďurs qui impacte le monde politique. Les citoyens ne croient plus √† l’utilit√© des √©lections, et le taux d’abstention grandit exponentiellement. Les cartes se sont brouill√©es avec la mont√©e des extr√™mes, et le nouveau climat de terreur li√© √† cette √®re d’attentats terroristes qui ajoute un parfum de x√©nophobie √† la tension ambiante. De leur c√īt√©, les gens-qui-√©taient-plus-√©veill√©s-que-les-autres s’organisaient, galvanis√©s par la semi-libert√© offerte par le web. De nouvelles ic√īnes nourrissaient une nouvelle vision du monde √† leurs yeux, et parmi elles Guy Fawkes, et la certitude qu’il fallait tout effacer de ce syst√®me mortif√®re pour tout recommencer, √† la mani√®re de ce r√©volutionnaire qui avait failli faire sauter le Parlement anglais, il fut un temps.

Pour cela, on choisit une date symbolique dans l’histoire fran√ßaise¬†: le mois de mai 68. Ce symbole de l’√©ternelle jeunesse insoumise laisserait place au mois de mai 2018, o√Ļ la R√©volution l’emporterait sur le syst√®me orwellien devenu r√©alit√©. Et lors de son premier jour, les journaux affol√©s relay√®rent la nouvelle √† dix-sept heures L’Elys√©e avait √©t√© victime d’un attentat √† la bombe, dont la charge imposante avait purement et simplement ray√© de la carte le b√Ętiment historique. Le Parlement, ainsi que le S√©nat et la majorit√© des infrastructures gouvernementales avaient √©t√© cibl√©es de la m√™me mani√®re, pour un bilan de plusieurs dizaines de morts. La panique m√©diatique fut cependant de courte dur√©e, car une cyber-attaque de grande ampleur avait √©t√© pr√©par√©e en parall√®le¬†: au moyen d’un savant m√©lange de bombes √† neutrons et de piratage des syst√®mes de transmission d’information, les terroristes avaient pris le contr√īle des ordinateurs et t√©l√©visions de millions de gens. √Ä la mani√®re de V pour Vendetta, ils s’en servirent pour passer un message. ¬ę¬†Bonsoir, citoyens. Nous ne vous voulons aucun mal. Nous sommes comme vous, des gens ordinaires d√©go√Ľt√©s par ce syst√®me qui nous empoisonne, et pr√™ts √† en fonder un nouveau, plus juste et plus digne de ces valeurs qui ont un jour √©t√© les n√ītres. √Ä partir de ce soir, un nouveau monde va na√ģtre. Et nous avons besoin de vous pour le faire s’√©lever. Alors, citoyens, nous vous laissons le choix. Si vous √™tes comme nous, d√©go√Ľt√©s par toutes ces atrocit√©s commises au nom du n√©o-lib√©ralisme, rejoignez-nous. √Ä minuit, rassemblez-vous devant la mairie de chaque ville, de chaque village pour faire tomber les idoles de cette civilisation qui dispara√ģtra aujourd’hui. Le choix est v√ītre, citoyens. Vous pouvez embrasser cette nouvelle √®re, ou d√©cider d’appartenir √† celle qui va mourir ce soir. Mais si vous choisissez la deuxi√®me solution, attendez vous √† tomber avec les repr√©sentants de ce qui fut le syst√®me capitaliste. A ce soir, citoyens.¬†¬Ľ

Non¬†! Je ne veux pas de mai 2018, et de cette r√©volution-l√†. Malheureusement, l’imagerie hollywoodienne s√©duisante d’un soul√®vement massif du peuple n’est pas possible dans le vrai monde r√©el de la r√©alit√© v√©ritable, n’est-ce pas¬†? Et en ce cas, comment imaginer le sort de ceux qui auraient un point de vue divergent, ou qui ne seraient simplement pas sensibles aux questions politiques¬†? Je sais qu’aucun soul√®vement n’est possible sans r√©pandre le sang, mais l’exemple du r√©gime de terreur qui a suivi la R√©volution Fran√ßaise pourrait redevenir un r√©gime possible, et √ßa personne ne le souhaite. √áa, c’est √† mes yeux ce que la R√©volution pourrait nous apporter de pire. Parce qu’elle charrie toujours son lot d’atrocit√©s, il suffit de jeter un Ňďil sur les si√®cles pass√©s.

Mais l’Utopie¬†? Bien que cach√©e, elle existe encore. Et l’humanit√© a encore de belles choses √† offrir, au milieu d’un monde sans saveur. Il suffit de parler d’amour, d’art, de paix, d’amiti√©, de science, d’imaginaire, d’exploits, de courage, de rire, pour s’en rendre compte. L’humain a invent√© la po√©sie, la roue, a r√©ussi √† voler, √† traverser les mers, √† aller sur la Lune. Il a r√©ussi √† trouver un rem√®de contre nombre de maladies qui ravageaient les populations. Il sait aimer, ou trouver le courage de se battre pour la paix. Alors il finira par savoir d√©passer l’histoire, et saura s’offrir √† lui-m√™me une v√©ritable R√©volution, √† la mesure de son utopie.

Tout d√©pend du sens concret que l’on donne au mot ¬ę¬†R√©volution¬†¬Ľ. Est-ce qu’une d√©couverte scientifique qui permet de gu√©rir le cancer en est une au m√™me titre que la prise de la Bastille¬†? Pour moi, celle qui sera et qui est d√©j√† en marche est silencieuse. Elle est lente, mais in√©luctable. Pacifiste, et profond√©ment humaine. Je crois qu’il suffit de regarder autour de soi, et de consid√©rer le monde tel qu’il est, et pas selon notre peur, ou ¬ę¬†les opinions¬†¬Ľ que l’on a comme le disait Falk Richter dans Das System. Que ce soit les d√©fenseurs des droits humains, les militants √©cologistes, les f√©ministes, vegans ou encore ceux qui ont choisi d’embrasser un mode de vie alternatif, de plus en plus de gens choisissent une autre solution que ce mode de vie n√©o-lib√©raliste auquel on nous oblige. Le monde change, les mŇďurs √©voluent, comme elles l’ont toujours fait. Nous vivons des temps troubl√©s, terrifiants, mais qui sont propices aux changements rapides et multiples. √Ä l’oppression grandissante et √† la radicalisation g√©n√©rale s’oppose un ensemble souterrain de gens qui travaillent √† r√©duire leurs empreinte carbone, √† rechercher une r√©elle √©galit√© pour tout le monde, s’organisent dans des syst√®mes communautaires, pr√©f√®rent la solidarit√© √† l’ob√©issance aux lois liberticides, parmi des centaines d’exemples. Viendra un jour o√Ļ cette r√©volution silencieuse deviendra ind√©niable, car ces mouvements prennent une ampleur chaque jour plus grande. Et cette r√©volution-l√†, cette r√©volution moderne, n’aura pas de mai 68, car c’est une r√©volution qui fera grandir l’humanit√© par la r√©flexion. Chacun fera le choix en toute conscience de changer son mode de vie, de s’organiser pour vivre hors du syst√®me n√©o-lib√©raliste, d’accepter l’autre et le m√©tissage des cultures. Pour moi, la prochaine r√©volution sera id√©ologique. Mais √ßa, ce n’est pas vraiment moi qui le dit. Jean Jaur√®s disait qu’¬ę¬†Il ne peut y avoir de R√©volution que l√† o√Ļ il y a conscience¬†¬Ľ et Georges Brassens aurait pu rench√©rir en disant ¬ę¬†La seule r√©volution possible, c’est essayer de s’am√©liorer soi-m√™me, en esp√©rant que les autres fassent la m√™me d√©marche. Le monde ira mieux alors¬†¬Ľ. C’est pour cela qu’en √©tant f√©ministe, humaniste et en essayant de vivre un peu mieux chaque jour, je suis r√©volutionnaire et ce d√®s aujourd’hui.