Un mois à Jérusalem #8 Grenades, blindés et foule en prière

27/07/2017

Service, le matin. C’est dur de travailler en étant aussi crevée. L’après-midi, Tico et moi partons finir nos achats de cadeaux à Jérusalem. Nous retournons à la boutique de Malek, un jeune vendeur avec qui j’avais discuté quelques jours plus tôt. Il nous accueille chaleureusement, et finit par nous vendre une taie d’oreiller palestinienne. On échange longuement, pour finir par se tomber dans les bras avant de se dire au-revoir:

« Ne m’oubliez pas, nous oubliez pas! Et racontez autour de vous comment sont réellement les palestiniens! Les médias racontent des mensonges. Et priez pour la paix, on en a besoin.  » Allah Ma’ak. To the next year, Insha’Allah!

Une fois nos achats finis, on va boire un thé et manger un baklava vers la Via Dolorosa. Beaucoup de gens ont l’air de partir pour Al-Aqsa avec leurs tapis de prière et c’est tant mieux, maintenant que les israéliens ont enlevé les portiques et les caméras.
En sortant, on trouve la Damascus Gate bloqués par des militaires, des dizaines de palestiniens massés derrière des barrières. Lorsqu’on demande ce qui se passe à un soldat, on nous répond « Emergency in the town ». Ca craint.

A la gare routière, un palestinien nous dit que tous les bus sont bloqués. On entame donc le retour à pied, pour environ quarante minutes de marche. Ca ira.
En arrivant au rond-point vers la Lion’s Gate, on est sidérées. Il y a de plus en plus de monde, la police montée, l’armée, partout, des véhicules blindés, un autre qui ressemble à un petit tank… Ca pue! On avance, jusqu’à un barrage. Trois françaises sont bloquées là, et nous disent que les militaires ne laissent passer personne. J’essaie de négocier avec une israélienne, qui tient fermement son fusil des deux mains. Elle ne veut pas me parler, et me dirige vers un soldat qui parle anglais. Je joue maladroitement la touriste effarouchée, et il nous laisse finalement passer.

En arrivant au bas de la colline, vers le jardin de Gethsémani, on entend des explosions à cent mètres derrière nous. D’un commun accord, on presse le pas. En remontant le Mont des Oliviers, je discute avec l’une des trois françaises qui m’apprend qu’elles sont volontaires dans un orphelinat à Ramallah. On tente de respirer toutes les deux, elle a l’air aussi touchée que moi par cette tension.
Mon regard se tourne vers le dôme doré de la Mosquée d’Omar, visible derrière les remparts blancs à environ quinze kilomètres à vol d’oiseau. Soudain, nous nous stoppons. Mon coeur manque un battement.
Une grande clameur monte de l’Esplanade. Plusieurs centaines, peut-être mille ou deux mille personnes crient, hurlent en même temps. Et alors. Boom. Boom-Boom. Des explosions encore, par dessus les cris de la foule. Mon sang se glace, littéralement, à cet instant. J’ai froid, alors qu’il fait trente degrés. Pauvres gens. Je pense au voeu de paix de Malek, et une douloureuse sensation d’absurdité m’envahit. On se remet à marcher, malgré tout, et quittons les françaises à l’entrée de Ras-Al-Hamud.

Dans le quartier, tout est normal. On entend des enfants rire aux éclats dans la cour d’une maison. Après autant de tension, ça fait du bien.
La soirée donne du baume au coeur. Repas, et puis jeux de cartes entre bénévoles autour de quelques bières. Youssef se joint à nous. C’est le fils de Labibeh, une résidente. Il nous raconte des histoires de la guerre civile qui eut lieu après la création de l’état d’Israël, lors de la fin du protectorat anglais. Il avait quatorze ans lorsqu’elle éclata.
Lors d’une bataille, les soldats demandèrent aux jeunes de ramasser les morts dans Jérusalem. Youssef en fit partie. Lors de l’expédition, il trouva le cadavre d’un ami. Sa famille l’enveloppa dans des linges, pour le garder trois jours. Le quatrième jour, Youssef fut chargé de sortir dehors pour prévenir la famille du défunt, alors que les palestiniens étaient consignés chez eux. Au détour d’une rue, il croisa un bataillon de soldats israéliens, qui tirèrent et le manquèrent de peu. Le gamin se cacha une rue plus loin, attendit qu’ils passent, prit soin de prévenir les proches du mort et rentra chez lui par les toits. Quatre jours plus tard, le corps « commençait à puer ». Youssef et sa famille l’enterrèrent.

Plus tard, nous apprendrons l’origine de la clameur sur l’Esplanade. Suite au retrait des caméras et portiques de sécurité, les palestiniens étaient retournés prier sur l’Esplanade des Mosquées. Mais un groupe de militaires israéliens s’invitèrent parmi eux, sans vergogne. La foule en colère entreprit de leur jeter des pierres et des bouteilles pour les chasser. En réponse, c’est l’armée qui entra dans l’Esplanade. Les explosions que nous avons entendues étaient dues à l’utilisation de grenades sonores et lacrymogènes. Le tout a dégénéré jusqu’à la porte des Lions, où nous étions coincées, et a fait une centaine de blessés. Quelques minutes de plus, et nous étions dedans.

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