Un mois en Palestine – #2 – Une journée au Home

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13/07/2017

Sept heures du matin, quartier de Ras Al Hamud. L’appel à la prière a déjà résonné sur la colline, Charlie et moi avons bu notre café. Dans les couloirs du Home Notre Dame des Douleurs, les aides-soignants et infirmiers ont réveillé les résidents les uns après les autres, pour l’heure de la toilette et de l’habillement avant le petit-déjeuner. Sereina, une dame en fauteuil d’origine arménienne, chante à tue-tête des airs des années cinquante avec des accents de chanteuse d’opéra. La maison s’anime, doucement.

C’est l’heure de manger. Autour des tables, les personnes âgées sont installées à leurs places habituelles. Les Soeurs s’affairent à leur servir leur repas avec le personnel soignant, en fonction des régimes particuliers. Je m’installe à la table de Faisal et Nuzha. Le premier est un homme d’origine arabe, atteint de démence. Il est perpétuellement souriant, et prompt à rire de tout. La deuxième est une ancienne professeur d’anglais, coincée dans un fauteuil roulant par la dégénérescence progressive de ses facultés motrices. On dirait un petit oiseau fragile, avec qui il est difficile de communiquer car elle ne parle plus. Cette femme m’émeut, ses yeux sont perçants, criants de vie dans un corps qui s’éteint. J’essaie de comprendre ce qu’elle veut bien me transmettre, par le regard.
Soeur Marina chante le bénédicité en arabe, et souhaite à tous un bon appétit. Je salue mes protégés dans leur langue. Je m’occuperai de les aider à manger tous les deux en même temps. Il me faut faire attention à la déglutition difficile de Faisal, qui a tendance à s’étouffer. Nuzha mange très lentement et très peu, on sent par ses gestes qu’elle essaie de se tenir droit et de se débrouiller seule, j’essaie donc de l’accompagner tout en étant attentive aux premiers signes de satiété. Car si on la fait manger trop, elle peut vomir. Tant bien que mal, on arrive au bout du repas. Petit à petit, les personnes âgées quittent le réfectoire, ou sont emmenées par les infirmiers. Les retardataires, ou les résidents qui ont le plus besoin d’accompagnement aux gestes du quotidien, finissent à leur tour de se restaurer.

Des pétards résonnent autour de la maison, toujours pour célébrer les résultats du baccalauréat palestinien.

 

Des bénévoles s’affairent à débarrasser les tables et nettoyer les stigmates du repas. D’autres emmènent les résidents chrétiens qui souhaitent assister à la messe. Pendant une heure, la maison résonnera de chants religieux et de musiques liturgiques. Pendant ce temps, ceux qui ne vont pas à la chapelle discutent entre eux, prennent une pause cigarette, ou regardent les informations sur une chaîne arabe.
Après l’heure de cérémonie, les bénévoles aident les résidents à revenir dans le Home. La chaleur est déjà écrasante. Luis est perdu, il regarde dans le vide en souriant et répète « Abu-na Samanda, bukra » soit « Père Samanda, demain », du nom d’un curé qui venait souvent le voir avant d’être hospitalisé. Je lui prends la main et le ramène dans la salle commune. Alors que je viens vers elle, Sereina m’interpelle avec un grand sourire et me demande « Hello, what’s your name? » je me présente, et lui demande comment elle va. « Are you a christian? » je lui réponds que non, mais que je crois en Dieu. « So we shall not talk together. » Elle se ferme brusquement, et refuse de continuer la conversation. Tant pis. Le rapport à la religion est un aspect de la vie à Jérusalem qui m’avait marquée lors de mes derniers voyages en Palestine. Sur la Terre Sainte, on est musulman, juif ou chrétien. Le fait de se revendiquer d’une spiritualité différente est très compliqué à comprendre pour les gens d’ici.

Les personnes âgées sont rassemblées dans la salle de télévision. Un ordre de Soeurs voisin du Home, les Petites Soeurs de Jésus, vient souvent prêter main-forte au personnel. Aujourd’hui, elles aideront pour les transferts, les repas, ainsi qu’à la distribution des boissons fraîches aux personnes âgées. Pour ceux qui ne peuvent plus se nourrir seuls, il faut leur donner à manger de la gelée sucrée.

Pour le reste de la matinée, Soeur Marina a réparti les tâches entre les bénévoles. Certains effectueront des tâches ménagères, d’autres travailleront à l’entretien du jardin, pendant que les derniers resteront faire des massages des mains aux résidents qui le souhaitent, et animer le temps qu’il reste avant le repas.

A l’heure de midi, le rituel se répète. Les fauteuils sont installés autour des tables, on chante le bénédicité, le personnel soignant et les bénévoles aident à manger ceux qui ont du mal à se nourrir seuls. Je m’occuperai de Labibeh, cette fois. C’est une native de Jérusalem, dont les pensées se sont perdues à cause de son âge. Elle passe son temps à pleurer, s’arracher les cheveux, se lamenter en frappant ses mains. Personne ne sait ce qui la tourmente. Tout ce que j’ai pu apprendre plus tard, c’est qu’elle a été témoin de la Guerre des Six Jours de 1967. Ses souvenirs reviendraient-ils la hanter?
A sa table sont assises Marie-Antoinette, une adorable fugueuse aux manières d’un autre âge, et Rose. C’est une ancienne speakerine de la télévision israélienne, désormais incohérente. Elle parle un imbroglio d’anglais, arabe et hébreu, le regard dans le vague.

Après le repas, les personnes âgées se reposent pour la plupart. Les bénévoles sont libres pour environ cinq heures. Nous décidons d’aller nous perdre dans la vieille ville de Jérusalem.
Au sortir du Home, après avoir longé le mur de séparation Israël-Palestine et ses neuf mètres de hauteur, Charlie Marilou et moi prenons le bus pour la porte de Damas. Il roule la porte ouverte, et s’arrête aléatoirement pour prendre des passants qui l’interpellent dans la rue. La plage avant est recouverte de photos, imageries religieuses et textes imprimés sur des feuilles A4.

 

Une fois passée la Porte, les rues se font sinueuses et étroites. Le souk est noir de monde. Partout, des échoppes vendent des souvenirs, bijoux, fruits et légumes et autres objets d’art en un bric à brac divers qui accroche les yeux de ses couleurs chamarrées. On sent l’odeur des épices, des pâtisseries arabes, du café à la cardamome. Les vendeurs nous haranguent les uns après les autres, nous saluent en anglais, en français, nous invitent à juste « venir voir » ce qu’ils proposent. J’adore cette cohue, les facilités que les gens ont à parler entre eux. Ce bordel m’avait manqué. A Jérusalem intra-muros, on peut se balader dans le quartier arabe, juif, arménien, chrétien, et même laïc, mais à mes yeux c’est le premier qui restera le plus intéressant à vivre.

Nous tentons d’aller visiter l’Esplanade des Mosquées, mais on nous dit qu’elle est fermée pour les touristes à cette heure. Pas grave, le Mur des Lamentations n’est pas loin.

 

Ce vestige datant du temps du Temple d’Hérode est toujours noir de monde. Les touristes y sont les bienvenus, mais doivent respecter quelques règles : les hommes et les femmes sont séparés, les femmes doivent se couvrir les épaules, et les hommes doivent porter une kippa. On se pliera à ces règles avant de s’approcher du Mur.
Chacun dans sa section, les croyants font la queue pour aller glisser des prières dans les anfractuosités de la pierre, et rester un temps à y méditer. Nous faisons de même. A côté de nous, une femme s’évanouit et est prise en charge par une équipe médicale. Est-ce la chaleur ou la foi fervente qui a causé son malaise?
Avant de sortir, on prendra soin de marcher à reculons afin de ne pas tourner le dos au Mur. En signe de respect. Et soi dit en passant, on fera attention à ne pas se prendre les pieds dans les chaises en plastique disséminées partout sur notre chemin.

De retour au Home, c’est le repas du soir. Le rituel se répète pour la troisième fois de la journée. Service, répartition des tables, bénédicité. « Msartén! » (Bon appétit)
Marie-Antoinette m’interpelle: « Vous êtes mal coiffée! Avant de se présenter devant les autres, il faut se laver, mettre de l’eau sur ses cheveux, et les peigner pour faire une raie sur le côté! Sinon ce n’est pas beau!  » Nonobstant donc quelques considérations capillaires, le dîner se déroulera sans encombre. Nettoyage du réfectoire de nouveau, transfert des personnes âgées vers la salle de télévision ou vers leurs chambres. La journée se termine.

Dix neuf heures, repas des bénévoles. Le soleil se couche, il fera nuit à vingt heures. Le chant du muezzin résonne de nouveau dans la vallée. Partout, de la musique, des pétards. Les gens font la fête. Nous, on se contentera d’une bière, de quelques cigarettes et de la vue incroyable de la terrasse, habillée par la poussière du désert et de cette symphonie de vie dont seule Jérusalem a le secret.

Demain, une nouvelle journée bien remplie nous attend.

A suivre… 

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Pour aller plus loin:

  • Site des Filles de Notre Dame des Douleurs : http://www.saintfrai.org/israel-1955
  • Article La Croix 28/09/2016 : https://www.la-croix.com/Religion/Monde/A-Jerusalem-maison-retraite-Home-tient-2016-09-28-1200792277
  • Anniversaire de la Guerre des Six Jours (Le Monde) : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/06/05/la-guerre-des-six-jours-un-tournant-dans-l-histoire-israelienne_5138817_3218.html

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